‹ Mes mémoires, 1.-10. sérChapitre 29 sur 40 · XL1X · texte numérisé non relu

XL1X

Je franchis le ÏÏalia. Il survient un accroc. — Les deux paires de gants. — La contredanse. — Triomphe de Fourcade. — J'en ramasse teB miettes. — La valse. — L'enfant commence à devenir homme.

Nous accomplîmes la promenade obligée de tout bourgeois de la ville, ou de tout étranger qui vient la visiter : nous suivîmes la grande et magnifique allée de marronniers, toute chargée de ileurs, jusqu'à sa limite, c'est-à-dire jusqu'à un énorme saut de loup creusé à fleur de terre, et appelé le Haha, sans doute de l'exclamation qu'il arrache aux promeneurs ignorants de son gisement, et qui l'aperçoivent tout à coup.

Je crus que le moment était arrivé de rattraper un peu de ma supériorité perdue.

On sait que j'étais d'une certaine adresse ou d'une certaine force à tous les exercices du corps. Je sautais surtout parfaitement.

— Vous voyez bien ce fossé-là, dis-je à ma compagne, comme une chose qui devait l'émerveiller; eh bien, je saute par-dessus.

— Vraiment? dit-elle d'un air insoucieux. Il me semble bien

large.

— Il a quatorze pieds... Je vous réponds que M. Miaud n'en ferait pas autant.

— Il aurait bien raison, répondit-elle ; à quoi cela pourraitil lui servir?

Je fus tout étourdi de la réplique. J'avais vu que, lorsque Pizarre conquit le Pérou, un de ses lieutenants, poursuivi par les naturels du pays, avait, à l'aide de sa lance appuyée au fond d'une petite rivière, franchi cette petite rivière, large de vingt-deux pieds.

J'avais trouvé cela merveilleux, et j'avais longtemps révé à la possibilité d'en faire autant dans un grand péril.

Or, j'étais arrivé à sauter quatorze pieds, avec mes propres forces et sans le secours d'aucune lance; cet acte d'agilité émerveillait mes camarades, dont deux ou trois seulement pouvaient lutter avec moi. Comment donc laissait-il si froide ma belle Parisienne?

Je me figurai que cette froideur venait de son incrédulité.

— Vous allez voir, lui dis-je.

Et, sans écouter ses observations, je pris mon élan, et, d'un bond qu'eût envié Auriol, je me trouvai au delà du fossé.

Mais Auriol fait ses exercices avec un pantalon large, tandis que, moi, je faisais les miens avec unt* culotte étroite. Lorsque je retombai, pliant sur mes genoux, un sinistre craquement se fit entendre; une impression d'air me frappa vers la partie inférieure de ma personne : je venais de crever le fond de ma culotte.

Le coup était décisif; je ne pouvais ramener ma belle Parisienne à la salle de danse, et me livrer au moindre exercice chorégraphique sous le poids d'un pareil accident; je ne pouvais lui dire ce qui venait de m'arriver et lui demander congé pour une demi-heure. Je résolus donc de prendre congé sans le demander; et, en effet, sans prononcer une seule parole, sans donner aucune explication, je partis d'une course effrénée, me dirigeant vers la maison, distante de plus d'une demilieue, au milieu des promeneurs étonnés, et se demandant si mon passage rapide, à travers la foule, était le résultat d'un pari ou d'un accès subit d'aliénation mentale.

J'arrivai à la maison dans l'état, à peu prés , où mon père arriva au trou Jérémie, le jour où il avait fait la rencontre d'un caïman, et s'était amusé à lui jeter des pierres.

En m 'apercevant, ma pauvre mère fut effrayée de l'état de surexcitation dans lequel j'étais. Haletant, sans voix, près d'étouffer, je ne pus répondre à ses questions que par ce geste peu respectueux que le Napolitain se permet à l'endroit de son Vésuve, quand il croit avoir à s'en plaindre; mais ma mère ne vit dans ce geste que ce qui y était réellement, c'est-à-dire un

appel à son obligeance pour réparer l'accident qui venait d'arriver.

Cinq minutes après, grâce à l'agilité d'une aiguille exercée à de semblables réparations, la solution de continuité avait disparu.

J'avalai un grand verre d'un cidre que nous faisions nousmêmes avec des pommes sèches, et je repris ma course vers le Parterre aussi vivement que j'en étais revenu.

Cependant, quelque vitesse que j'eusse mise dans ma course, je ne pus arriver à la salle de danse que dix minutes après mes deux Parisiennes ; elles venaient de se mettre en place. — Mademoiselle Vittoria dansait avec Niguet; mademoiselle Laurence dansait avec Miaud.

En prenant pour théâtre les mêmes localités, j'ai raconté les douleurs imaginaires d'Ange Pitou; je n'ai eu qu'à les calquer sur des douleurs réelles.

Pendant toute cette contredanse, mes yeux ne quittèrent pas la belle Laure, — on l'appelait ainsi, dans l'intimité de la famille, par abréviation; — à chaque sourire qu'elle échangeait avec son danseur, le rouge de la colère et de la honte me montait au front; il me semblait que j'étais l'objet de la conversation, et que cette conversation ne devait avoir rien de flatteur pour mon amour-propre.

La contredanse finie, Miaud reconduisit Laure à sa place. Je m'approchai aussitôt du banc sur lequel nos deux Parisiennes étaient assises, élégantes et belles parmi les plus élégantes, les plus belles et les plus aristocratiques jeunes filles des environs.

Vers le milieu de l'espace que j'avais à franchir pour arriver jusqu'à elles, je rencontrai Miaud.

— Voilà, dit-il en me croisant, et comme s'il se fût parlé à lui-même, voilà ce que c'est que de porter des culottes!

On devine que cette apostrophe fut loin de changer en tendresse le mouvement de répulsion que m'inspirait un homme dans lequel je sentais déjà un rival. Mais je compris tout le ridicule qu'il y aurait à moi de chercher querelle à Miaud pour une pareille cause, et je continuai mon chemin.

Arrivé derrière ma Parisienne :

— C'est moi, mademoiselle Laure, dis-je.

— Ah! tant mieux! répondit-elle; en vous voyant partir ainsi, je craignais qu'il ne vous fût arrivé quelque accident!

La conversation prenait, du premier coup, une tournure assez embarrassante.

— En effet, mademoiselle, répondis-je en balbutiant, je m'étais aperçu que...

— Que vous aviez oublié vos gants ; je comprends cela. Vous ne vouliez pas danser sans gants, et vous aviez' raison.

Je jetai les yeux sur mes mains nues, et je devins pourpre. - Je portai machinalement mes mains à mes poches. Hélas! je n'avais pas de gants.

Je fis un pas en arriére, et jetai avec égarement les yeux autour de moi.

Un jeune homme, nommé Fourcalde, envoyé de Paris pour établir et diriger à Villers-Cotterets une école d'enseignement mutuel, était justement à quatre pas de moi, occupé à mettreavec assez de difficulté une paire de beaux gants tout neufs,, dont il venait évidemment de faire, un quart d'heure auparavant, l'acquisition.

Fourcade était un charmant garçon qui m'avait, malgrénôtre différence d'âge, pris en affection. 11 appartenait presque autant au siècle qui venait de finir qu'à celui qui commençait ; il en résultait que, comme moi, Fourcade portait une culotte de nankin et un habit bleu barbeau.

Cette similitude dans nos costumes eût achevé de me donner toute confiance en lui, quand bien même cette confiance n'eût pas existé antérieurement.

— Mon cher ami, dis-je, rendez-moi un énorme service.

— Lequel ?

— Donnez-moi vos gants.

— Mes gants?

— Oui, j'ai invité à danser mademoiselle Laurence, cette jeune fille qui est là assise, et je me suis aperçu, au moment de me mettre en place, que j'ai oublié mes gants. Vous comprenez la situation?..

Mon cher ami, je ne vous dirai pas : « Vous êtes plus heureux qu'amoureux, » car vous me paraissez fort amoureux ; mais je vous dirai : « Mon cher ami, vous tombez à mer- Teille ! » j'en ai justement deux paires.

Et il tira de sa poche une seconde paire de ganls, neuve comme la première, tout en me donnant celle qu'il était en train d'essayer.

Ce luxe inouï m'étonna.

— Pourquoi deux paires de gants? lui demandai-je.

— - Mais parce que la première peut crever en la mettant, me répondit-il avec la plus grande simplicité, et comme étonné que je lui fisse une pareille question.

Cette réplique m'atterra; elle m'ouvrait des horizons de prodigalité inconnus; il y avait donc des gens qui avaient la précaution de prendre deux paires de gants, quand il y en avait d'autres qui n'avaient pas même songé à se munir d'une seule!

— Avez-vous un vis-à-vis? demandai-je à Fourcade.

— Non, j'arrive.

— Voulez-vous être le mien?

— Parfaitement.

— En place pour la contredanse ! cria le ménétrier en chef. Je m'élançai vers Laure, et lui présentai fièrement ma main

gantée.

Fourcade invita sa voisine Vittoria»

Nous nous mimes en place. Fourcade et moi, nous étions les deux seules culottes courtes du bal.

Nous faisions l'un et l'autre nos débuts: Fourcade était arrivé depuis quinze jours à peine à Villers-Gotterets, et les danses en plein air ne commençaient qu'à la Pentecôte.

Cette solennité, jointe à nos deux culottes courtes, attirait, bon nombre de regards.

Les moins curieux n'étaient pas ceux de nos Parisiennes.

Les figures commencèrent.

J'ai dit mon aptitude aux exercices du corps. J'avais eu un maître de danse comme j'avais eu un maître d'armes, c'està-dire par raccroc; mon maître de danse avait été un nommé

Brézette, ex-caporal de voltigeurs, et oncle d'une des plus jolies jeunes filles de la ville, à laquelle, à cette époque, je n'avais encore fait aucune attention.

Je me suis rattrapé depuis, et, plus d'une fois, j'aurai occasion de parler d'elle.

Il en résulte que j'avais fait l'acquisition, moyennant mes trois francs par mois, d'une danse assez excentrique, mais qui cependant ne manquait ni d'agilité ni de force.

Fourcade partit le premier; Fourcade était tout simplement un des bons élèves de Vestris.

Je le répète, à cette époque, on dansait encore, et toutes ces fioritures de la chorégraphie, devenues aujourd'hui un ridicule, étaient alors une élégance.

Aux premiers pas de Fourcade, un murmure d'admiration se fit entendre. Ceux qui ne dansaient pas montèrent sur leurs bancs; ceux qui dansaient allongeaient leurs chassés croisés ou leurs traversés, pour saisir un entrechat ou un flic-flac : le début de Fourcade était un triomphe.

Ce fut à cette occasion que se révéla pour moi cette faculté d'assimilation dont la nature rn'a doué. Pendant le court avant-deux que fit mon vis-à-vis, je compris toute la supériorité qu'une pareille danse avait sur la mienne; je démêlai, dans les tricottements compliqués des chevilles, dans les liés et déliés de ses jambes, ceux qui étaient à ma portée en les simplifiant, et, lorsque vint mon tour de débuter, à l'ombre de l'immense succès de mon partenaire, une bienveillante rumeur m'apprit que je venais de faire mieux qu'on n'attendait de moi.

A partir de ce moment, je devins un danseur frénétique, et cette frénésie dura jusqu'au moment où il fut de mode pour les jeunes gens de vingt-quatre à vingt-cinq ans de se déclarer trop blasés et trop rêveurs pour prendre part à un plaisir tel que celui de la danse.

Je suis en train de dire les ridicules de mon enfance ; que Ton soit tranquille, je ne cacherai pas davantage ceux de ma jeunesse; je serai plus courageux que Rousseau : Rousseau n'a avoué que des vices.

En reconduisant ma danseuse à sa place, je recueillis les fruits de mon triomphe.

— Mais savez-vous que vous dansez très-bien? me dit ma Parisienne. Où avez -vous donc appris?

— Comment... ici, à Villers-Cotterets?

J'eus grande envie de répondre comme la baronne de la Fausse Agnès, profondément blessé que j'étais dans l'amourpropre de ma ville natale : « Vous nous prenez donc pour des grues, nous autres gens de province? » Mais je me contentai de dire, d'un petit ton goguenard :

— Oui, ici, à Villers-Cotterets.

Puis j'ajoutai, de l'air d'un homme qui est sûr de lui :

— Valseriez-vous, par hasard?

— Non, cela me fait mal; mais voilà Vittoria qui adore la valse.

Je me retournai vers l'Espagnole.

— Si vous n'avez pas d'engagement? lui demandai-je.

— Non.

— Ètes-vous disposée à vous risquer?

Elle me regarda.

— Ma foi, oui, dit-elle en souriant.

On joua une valse.

Si j'étais un danseur passable, j'étais un excellent valseur. L'Espagnole s'en aperçut aux premiers tours que nous fîmes, et se livra tout entière, sentant qu'elle était soutenue et conduite.

— Mais vous valsez très-bien, me dit-elle.

— Vous me faites d'autant plus de plaisir, lui répondis-je, que je n'ai encore valsé qu'avec des chaises.

— Gomment, avec des chaises? me demanda-t-elle.

— Oui, continuai-je, j'ai appris à valser, l'année où j'ai fait ma première communion, et l'abbé Grégoire m'avait défendu de valser avec des femmes ; de sorte que mon maître de danse, pensant qu'il fallait absolument que je tinsse quelque chose dans mes bras, m'y mettait une chaise; de cette façon, je prenais ma leçon sdflbs pécher.

Ma valseuse s'arrêta court; je crus qu'elle allait suffoquer à force de rire.

— - En vérité, me dit-elle, quand elle eut repris la faculté de parler, vous êtes un drôle de garçon, et je vous aime beaucoup... Valsons.

Et nous nous élançâmes de nouveau dans le tourbillon, qui nous emporta avec lui.

C'était, je l'ai dit, la première fois que je valsais avec une femme; c'était la première fois que je respirais une haleine parfumée, que je sentais des cheveux passer sur mon visage, que mes yeux s'arrêtaient, plongeant dans des épaules nues; que mon bras enlaçait une taille rebondie, cambrée, mouvante. Je poussai une espèce de soupir frémissant et joyeux.

— Eh bien, me demanda ma valseuse en fixant sur moi cet œil espagnol qui brille même à travers les dentelles d'une mantille, qu'avez-vous?

— J'ai, répondis-je tout en valsant, j'ai que je trouve qu'il est bien plus agréable de valser avec vous qu'avec une chaise.

Pour cette fois, elle m'échappa des mains, et alla s'asseoir près de sa compagne.

— Eh bien, qu'as-tu donc? demanda Laurence.

— Ah! ma chère, qu'il est drôlel

— C'est singulier, il ne m'a pas fait cet effet, à moi.

— C'est que tu n'as pas valsé avec lui, répondit-elle à demivoix; quant à moi, je le jure que je le trouve charmant. Allons, continua- t-elle en revenant d'elle-même se placer dans mon bras, encore un tour.

Je ne demandais pas mieux.

Nous reprîmes notre rang.

J'ignore le succès qne j'eus pour mon compte, mais ma valseuse en eut un immense. Cette taille souple et frémissante, habituée à la cachucha et au fandango, infiltrait dans la valse française une partie de cette voluptueuse énergie qui appartient essentiellement à la danse espagnole; quelque chose d'électrique jaillissait de tout son corps, onduleux comme celui d'un serpent; elle avait cette qualité des Andalouses, qui

aiment la valse pour la valse; qui sont doublement gracieuses, parce qu'elles se laissent aller sans calculer leurs mouvements; doublement belles, parce qu'elles ne songent pas à être belles.

La musique s'arrêta; nous restâmes fermes à notre place; moi, le sourcil froncé, les dents découvertes, le regard fixe; elle, souple, haletante, abandonnée.

Un immense changement venait de s'opérer en moi. Ce souffle, ces cheveux, cette émanation féminine, m'avaient fait homme en quelques minutes.

— Valsons-nous encore ensemble? lui demandai-je.

— Tant que vous voudrez, me répondit-elle.

Elle alla s'asseoir près de sa compagne, qui se pencha à son oreille. J'écoutai à la fois de l'ouïe et de la vue.

— Voyons, dit Laure avec un sourire qui indiquait le côté railleur de la réclamation, ne va pas me prendre mon collégien; tu sais bien que c'est ù. moi que mon oncle l'a donné.

—Non, répondit l'Espagnole en montrant ses blanches dents, qui semblaient aussi prêtes à mordre qu'à caresser ; seulement, tu me le prêteras pour la valse, et je te le rendrai pour la danse.

Il y avait au fond de tout cela une moquerie que je devinai ; il était évident qu'aux mains de ces deux belles créatures à la beauté si différente, j'étais un joujou sans importance, une espèce de volant qu'on pouvait impunément renvoyer d'une raquette à l'autre, dût la violence des coups faire sauter quelques-unes de ses plumes.

J'avais biên vieilli depuis dix minutes; car, cette fois, ce ne fut plus une honte que j'éprouvai, ce fut une tristesse que je ressentis; ce n'était plus une rougeur humide qui me montait au front, c'était une morsure aiguë qui me faisait saigner le cœur.

J'entrais réellement dans le second cercle de la vie humaine: je souffrais.

Et cependant, malgré cette souffrance, il s'élevait au fond de mon âme quelque chose comme un chant inconnu, disant un hymne mystérieux; cet hymne glorifiait la douleur qui,

pour la première fois, criait à l'enfant : « Courage! tu es homme! »

Le premier besoin que j'éprouvai fut celui de la solitude.

Les musiciens jouèrent les premiers accords d'une contredanse; chacun s'élança pour prendre la main de sa danseuse. Fourcade me fit de la tète un signie interrogateur, qui signifiait : « Me faites-vous toujours vis-à-vis? » Je répondis par un signe négatif, et, comme les deux Parisiennes allaient prendre leur place avec deux nouveaux danseurs, je m'éloignai.

Il me serait impossible de dire ce qui me traversa l'esprit pendant l'heure qui s'écoula , et que je passai à rêver. Toute ma vie d'enfant venait de disparaître comme, dans un tremblement de terre, disparaissent villages et villes, vallées et montagnes, lacs et rivières : le présent seul réapparaissait, chaos immense rayé par des lueurs fugitives qui n'éclairaient ni comme ensemble, ni comme détail : rien d'assez positif pour être saisi, soit par les regards de mon corps, soit par ceux de mon esprit.

La seule chose positive, incontestable, réelle, c'est que, depuis un quart d'heure, j'aimais.

Qui?

Personne encore... l'Amour.

Je revins au bout d'une heure.

— Vous êtes charmant ! me dit Vittoria , vous m'invitez à valser, et vous vous en allez.

— C'est vrai, lui. répondis-je; mais pardonnez-moi, j'avais oublié.

— Vous êtes poli.

Je souris.

— Je vous assure, lui dis-je, que ce n'est point par impolitesse.

— D'où venez-vous, au moins ?

— Vous voulez le savoir?

— Il me semble que j'en ai bien le droit.

— Tenez, lui dis-je, voyez-vous d'ici cette belle allée si sombre?

— Oui; après?...

— Elle s'appelle l'allée des Soupirs : je viens de là. J'avais répondu dans toute la naïveté de monàme; je n'avais Pintention de faire ni esprit ni sentiment.

Ces deux défauts-là me sont venus plus tard.

— Quand je te disais qu'il était charmant! dit Vittoria à Laure.

Je ne comprenais ni pourquoi ni comment j'étais charmant. Aussi, au lieu de remercier l'Espagnole du compliment qu'elle m'adressait, lui fis-je une moue qui me fut payée par les éclats de rire des deux jeunes filles.

Je fus prêt à retourner dans mon allée des Soupirs; mais je n'en eus pas le courage ; j'étais déjà comme ces amoureux de Molière, qui remontent toujours vers la porte, mais qui ne peuvent jamais se décider à la franchir.

On se remettait en place pour la contredanse.

— Voyons, dit Laure, ne boudez pas, monsieur l'écolier, je vous invite à danser cette fois... Acceptez- vous?

— Hélas! oui, répondis-je.

— Comment, hélas?...

— Oui, je m'entends.

Et je lui donnai la main.

Le reste de la soirée et une partie de la nuit s'écoulèrent à danser et à valser. Nous rentrâmes à une heure du matin.

Niguet, mon maître clerc, reconduisait mademoiselle Vittoria ; je reconduisis mademoiselle Laurence.

Le reste de la nuit se composa des heures les plus agitées que j'eusse eues de ma vie.

Un chapitre inédit du Diable boiteux. — Histoire de Samud et de la belle dofla Lorenza.

Quinze jours environ après cette fameuse soirée, pendant laquelle j'avais passé par tant d'émotions nouvelles et inn. 11.

connues, j'étais occupé chez maître Mennesson, — en l'absence de Niguet, qui était allé faire un contrat de mariage à Pisseleu, et de Ronsin, qui était allé en recouvrement à Haramont, — à grossoyer tristement l'expédition d'un acte de vente, lorsque M. Lebègue, un des collègues de mon patron, entra dans l'élude, et, après m'avoir regardé d'un air goguenard, alla s'asseoir près de maitre Mennesson, dans la chambre voisine, qui était son cabinet.

On saura tout à l'heure la cause de ma tristesse.

Lorsque la porte qui séparait les deux pièces était ouverte, — et cette porte, pour la facilité des demandes que nous adressait maitre Mennesson, restait constamment ouverte, à moins que le client ne la fermât pour entretenir le patroa d'affaires secrètes, — lors, dis-je, que cette porte était ouverte, on entendait de notre étude tout ce qui se disait dans le cabinet de maitre Mennesson ; de même que, du cabinet de maître Mennesson, on entendait tout ce qui se disait dans notre étude.

Ce M. Lebègue venait, depuis quelques mois, d'épouser une des filles du premier lit de M. Deviolaine, nommée Éléonore; l'aînée, Léontine, s'était, quelque temps avant sa sœur, mariée à un percepteur des contributions, nommé Cornu.

La singularité du nom avait failli empêcher le mariage de se conclure. La railleuse jeune fille craignait d'être raillée à son tour, et plus elle était spirituelle, plus elle redoutait l'apparence du ridicule.

Cependant Cornu était lui-même un si bon et si honnête garçon, les autres étaient si bien habitués à ce nom, porté par deux ou trois familles de Villers-Cotterets, il y était si bien habitué lui-même, il répondait si naïvement et si victorieusement à la fois aux observations de sa fiancée, que celle-ci se décida. Une fois mariée, elle comprit une chose, c'est qu'il fallait enlever à ce malheureux nom, qui semblait prédestiné, jusqu'à l'apparence du doute railleur qui s'y attachait; elle fut l'épouse la plus chaste, la mère la plus tendre que j'aie jamais connue,et sou mari, heureux, la rendit heureuse.

Il n'en était pas tout à fait de même de madame Lebègue,

plus jeune que sa sœur de trois ou quatre ans, plus jolie, et surtout plus coquette qu'elle. Cette coquetterie, fort innocente,, je n'en doute pas, était en général assez mal interprétée par les caquets de la petite ville; ce dont, dans son innocence, s'inquiétait peu madame Lebègue; ce dont, dans son insouciance, se raillait philosophiquement son mari.

Ce mari était gros, rond, grêlé, assez laid, et assez vulgaire de figure, mais brave homme au fond, quoiqu'on m'ait assuré depuis qu'il s'était ruiné, non pas pour avoir prêté à trop bas intérêt, mais par une raison toute contraire.

J'ignore complètement la vérité de cette accusation, et je la tiens pour une calomnie, comme cette autre accusation, plus gracieuse, et surtout plus philanthropique, qui pesait sur sa femme.

Voilà l'homme qui venait d'entrer, qui s'était assis près de M. Mennesson, et qui, pour le moment, tenait avec lui une conversation à voix basse, entremêlée de quelques éclats de rire.

Grâce à une suprême finesse d'oreille dont m'avait doué la nature, et que j'avais perfectionnée à la chasse, il me semblait avoir entendu prononcer mon nom; cependant, j'avais cru à une erreur d'acoustique, ne supposant pas que deux si graves personnages pussent me faire l'honneur de s'occuper de moi.

Malheureusement pour mon amour-propre, — et j'ai dit à quel point était développé chez moi ce sentiment, qui serait si ridicule s^l n'était si douloureux, — malheureusement pour mon amour-propre, je ne pus douter longtemps.

J'ai dit que M. Mennesson était fort moqueur et assez spirituel; partout où il trouvait à mordre, il enfonçait sa dent : vertu de femme, réputation d'homme, peu lui importait! Quand la rage mue de la raillerie s'emparait de lui , il s'en donnait à cœur joie et en pleine chair.

Ce jour-là, n'ayant probablement pu rien trouver à mordre, il s'en prenait à moi ; la pâture était maigre, mais enfin mieux valait faire craquer mes pauvres os que de mâcher à vide et de gueuleter l'air.

Donc, après quelques-uns de ces chuchotements et de ces

éclats de rire étouffés, qui avaient éveillé mon inquiétude, M. Mennesson éleva la voix :

— Mon cher collègue, dit-il, c'est un chapitre du Diable boiteux, retrouvé et encore inédit, que je compte faire imprimer à mon prochain voyage à Paris, pour compléter l'œuvre de Lesage.

— Àh ! dites-moi cela, reprit Lebègue; je le raconterai à ma femme, qui le racontera à ses sœurs, qui le raconteront à tout le monde; cela posera d'avance notre publication.

M. Mennesson commença :

« Il y avait autrefois à Salamanque un écolier qui descendait d'une race arabe, et que l'on nommait Samud (I). Il était encore si jeune, que, si on lui eût tordu le nez, il en serait bien certainement sorti du lait; ce qui ne l'empêchait pas d'avoir ' le ridicule de se croire un homme ; peut-être aussi, car, pour être juste, il faut tout dire, ce ridicule ne lui fut-il inspiré que par l'événement que nous allons raconter. »

On devine 3i j'écoutais attentivement; j'avais reconnu, dès les premiers mots, que c'était bien de moi qu'il était question, et je me demandais avec inquiétude où allait tendre ce début, que je trouvais, pour mon compte, plus impertinent que pittoresque.

M. Mennesson continua, et, l'oreille tendue, ma plume inaetive à la main, j'écoutai.

« Le jour de la fête de la Pentecôte de Tan... je ne sais point parfaitement le millésime de l'année, mais enfin, c'était le jour de la fête de la Pentecôte, qui est en môme temps celle de la ville, deux belles senoras arrivèrent venant de Madrid, et descendirent chez un brave chanoine, qui était l'oncle de l'une d'elles.

» Par hasard, ce chanoine était le même chez lequel Samud avait appris le peu de latin qu'il savait; or, comme il fallait aux deux belles Madrilègnes un cavalier servant qui ne pût faire soupçonner leur vertu, le chanoine jeta les yeux sur son écolier, et le pria de mettre ses deux bras à la disposition des

(1) Je n'ai pas besoin de dire que Samud est l'anagramme de Dumas.

nouvelles arrivées, pour leur faire voir le parc de Salarnanque, qui est fort beau, fort étendu, et qui appartient au duc Rodelnas(l).

» Je ne m'appesantirai pas sur les aventures de ce premier jour. Cependant je noterai en passant deux événements : le premier fut la rencontre que fit notre écolier d'un senor élégant de Madrid, qui fut du premier coup d'œil remarqué par la senora Lorenza, à laquelle notre écolier, vêtu comme on Test en province, c'est-à-dire à dix ans de date de la capitale, donnait le bras.

» Ce jeune élégant s'appelait Audim.

>i Le second fut un accident des plus graves, qui arriva au haut-de-chausses de l'écolier, au moment où, pour donner à la belle Lorenza une preuve de sa légèreté, il sautait un fossé de quatorze pieds de large. »

On comprend ce que je souffrais en écoutant ce récit indirect de mes tribulations amoureuses, qui, d'après la façon dont il procédait, ne devait pas s'arrêter aux deux mésaventures de ce premier jour.

M. Mennesson reprit :

« Ce qui avait surtout frappé la belle Lorenza, c'était la mise du jeune élégant. Tout au contraire de l'écolier, affublé d'un costume gothique emprunté à la garde-robe de ses aïeux, le senor Audim était vêtu à la dernière mode, c'est-à-dire d'un pantalon collant, s'enfonçant dans de charmantes petites bottes découpées en cœur, et d'un pourpoint de couleur sombre, sorti de l'atelier d'un des premiers tailleurs de Madrid.

» L'écolier n'avait pas été insensible à cette attention toute particulière accordée par sa compagne au costume du bel Audim, et, comme il commençait à comprendre l'influence que peut avoir sur une femme un habit taillé d'une certaine façon, ou un pantalon teinté d'une certaine couleur, il résolut, dans la nuit qui suivit la fête, nuit pendant laquelle il décida qu'à quelque prix que ce fût il plairait à Lorenza, il

(i) Rodelnas est l'anagramme de d'OrMans, comme Samud est l'anagramme de Dumas, et comme, tout à l'heure, Audim sera celui de Miaud.

résolut, dis-je, de se faire un costume en tout point pareil à celui que portait le jeune homme qui, paT une fatalité du destin, paraissait appelé à devenir son rival.

» Le point le plus important, et surtout le plus coûteux du costume, c'étaient les bottes. Ce fut celui dont il s'occupa le premier.

» De l'autre côté de la place qu'habitait la mère de Samud, et qu'on appelait la place de la Fontaine, était le magasin du premier bottier de la ville; il chaussait d'habitude l'écolier, mais ne lui avait encore fait que des souliers; son jeune âge n'ayant donné à personne, pas même à lui, ridée qu'il pût, sans risquer une trop grande ressemblance avec le vénérable chat botté de Perrault, porter une autre chaussure que des souliers ou des espardilles.

» Maître Laudereau (1) futdonc fort étonné quand son client se présenta chez lui, et lui demanda résolùment combien lui coûterait une paire de bottes.

»> Il regarda Samud à deux fois.

» — Une paire de bottes, lui demanda-t-il, et pour qui?..

» — Mais pour moi ! répondit lièrement l'écolier.

»> — Et avez-vous l'autorisation de votre mère, pour demander des bottes?

» — Je l'aurai.

» Le bottier secoua la tête avec un air de doute; il savait que la mère de Samud n'était pas riche, et que ce serait une folie à elle que de passer une pareille folie à son fils.

» — C'est cher, des bottes! dit-il.

» — N'importe, dites toujours le prix.

» — Pour vous, ce sera quatre douros, tout au juste.

» — Bien... Prenez-moi la mesure.

* — Je vous ai dit que je ne ferais rien sans ^autorisation de votre mère.

» — Je vous l'enverrai.

(1) Cette fois, le narrateur ne se donnait plus la peine d'anagrammer le nom.

MÉMOIRES D'ALEX. Dl'M AS 195

» En rentrant, l'écolier hasarda la demande d'une paire de j)Oties.

» La prétention parut si singulière à la mère de Samud, qu'elle lui lit répéter deux fois cette demande. • »> C'était d'autant plus étrange, que c'était pour la première fois que l'écolier s'occupait de sa toilette. Jusqu'à l'ùge de dix ans, on avait eu toutes les peines du monde à lui faire quitter une longue robe d'indienne à fleurs, qui lui paraissait beaucoup plus commode que tous les hauts-de-chausses et tous les pourpoints de la terre; puis, de l'âge de dix ans à l'âge de quinze, il avait indifféremment porté tous les vêtements dont on avait jugé à propos de l'affubler, préférant toujours les sales aux propres, les vieux aux neufs; parce que, avec les premiers, on le laissait sortir en tout temps et se rouler en tous lieux.

» La demande d'une paire de bottes paraissait donc, à la pauvre mère, insolite au dernier degré, et elle craignit que . son fils ne fût devenu fou.

» — Une paire de bottes! répéta-t-elle ; mais avec quoi mettras-tu cela?

» — Avec un pantalon collant, ma mère.

» — Avec un pantalon collant ! Mais tune sais donc pas que tu es jambé comme un coq?

» — Pardon, ma mère, répondit l'écolier, qui ne manquait pas d'une certaine logique; mais, si j'ai assez de mollets pour porter des culottes courtes, j'en aurai assez pour porter des pantalons collants.

» La mère admira l'esprit de son fils, et, à moitié vaincue par la repartie :

» — Le pantalon collant, dit-elle, est encore possible en recourant à l'armoire aux habits ; mais les bottes... où trouveras-tu des bottes?

» — Pardieu ! chez Laudereau.

» — Mais cela coûte cher, mon enfant, des bottes1, dit la pauvre femme avec un soupir, et tu sais que nous ne sommes p^s riches.

» — Bah! mam^n, Laudereau te fera crédit.

» — On a beau avoir crédit, mon enfant, tu sauras un jour qu'il faut finir par payer, et que plus on tarde à payer, plus on paye cher.

» — Oh ! maman, je t'en prie ! t » — Et combien cela coûte-t-il, des bottes? » — Quatre douros, ma mère.

» — C'est six mois de ton éducation, au prix que me la faisait payer le bon chanoine Gregorio.

» — Tu payeras en quatre mois, bonne mère, insista l'écolier.

» — Mais encore... veux-tu me dire quel bénéfice tu espères tirer de ce pantalon collant et de cette paire de bottes? , » — Je compte plaire à dona Lorenza, la nièce du chanoine. » — Comment cela?

» — Oui; elle raffole des pantalons collants et des bottes... 11 parait que c'est la dernière mode de Madrid.

» — Eh bien, que t'importe ce dont raffole et ce dont ne raffole pas la nièce de don Gregorio, je te le demande?

» — Cela m'importe beaucoup, ma mère.

» — Et pourquoi?

» L'écolier prit un air de suprême fatuité.

» — Parce que je lui fais la cour, dit-il. »

C'était mot à mot le dialogue que j'avais échangé avec ma mère, à mon retour de chez Laudereau ; aussi, la sueur de la rage me montait-elle au front.

« A ces mots : Parce que je lui fais la cour, continua le narrateur, la mère de Samud fut saisie d'un invincible étonnement ; son fils, qu'elle voyait encore courant les rues avec sa grande robe à fleurs, ou renouvelant les Vœux du baptême son cierge à la main ; son fils, faisant la cour à la belle dona Lorenza, lui apparaissait comme une de ces énormités auxquelles elle n'avait jamais songé.

» Sur quoi, voyant son doute, son fils retroussa la manche de sa veste, et lui montra un bracelet de cheveux avec une agrafe en mosaïque.

»> Seulement, il se garda bien de lui dire que, ce bracelet, il l'avait pris à dona Lorenza, sans que dona Lorenza le lui

donnât, et que même elle en était tout inquiète, ne sachant pas ce qu'il était devenu. »

Quoique le détail ne fût pas tout à fait à mon honneur, il était d'une effrayante exactitude. J'avais eu, trois jours, ce bracelet en ma possession ; pendant ces trois jours, je Ta vais sinon montré, du moins laissé voir à plusieurs personnes, et, entre autres, à ma mère et à mes cousines Deviolaine, près desquelles je tenais à me poser comme un homme à bonnes fortunes; puis, enfin, touché de l'inquiétude de Laure, qui croyait l'avoir perdu, je le lui avais rendu, en avouant humblement ma faute, qui me fut pardonnée, sans doute en considération de la joie qu'on éprouvait de retrouver ce bijou, mais qui ne l'eût pas été avec la mémo facilité si Ton eût connu mes indiscrétions.

Aussi, la sueur qui, au commencement du récit, avait perlé sur mon front, coulait-elle à grosses gouttes sur mon visage.

Cependant, je voulais savoir jusqu'à quel point M. Mennesson était instruit de mes aventures amoureuses, et j'eus le courage de rester, ou plutôt je n'eus pas la force de m'enfuir.

M. Mennesson reprit :

« A cette vue, la mère de Samud leva les mains et les yeux au ciel; et, comme la pauvre femme ne sait rien refuser à son fils, elle lui dit avec un soupir :

» — Eh bien, soit, puisqu'une paire de bottes peut te rendre heureux, va commander des bottes.

» L'écolier ne fit qu'un bond de chez lui chez Laudereau; il arrêta le prix à trois douros et demi, et quatre mois furent accordés pour le payement.

» Puis on visita l'armoire aux habits; on en tira un pantalon d'uniforme bleu clair, à bandes d'or; on vendit à un orfèvre la bande d'or, qui rapporta un douro et demi, lequel douro et demi fut donné à l'écolier comme argent de poche, sa mère jugeant que ses naissantes amours l'entraîneraient naturellement à quelques dépenses extraordinaires.

Quant à l'habit, on arrêta que ce serait celui de la pre-

mière communion, qui serait retaillé sur un patron moderne, et remis à la mode nouvelle.

» Pendant que tous ces préparatifs de séduction se faisaient, l'écolier, comme il avait dit à sa mère, continuait de faire la cour; mais, fort brave en paroles, fort habile en théorie loin de la belle doua Lorenza, il était fort timide d'action, fort maladroit en pratique près d'elle. Tout en ayant l'air d'attendre avec impatience le tête-à-tête, il ne craignait rien tant que de rester seul avec elle; alors, il perdait complètement l'esprit , se taisait au lieu de parler, se tenait coi au lieu d'agir : les plus belles occasions lui étaient offertes, et îl les laissait échapper. L'impatiente Madrilègne avait beau lui faire comprendre que tout ce temps était du temps perdu, et que le temps perdu ne se rattrape jamais, il était de son avis au fond du cœur; il enrageait contre lui-même, chaque soir en rentrant chez lui, et, en récapitulant les occasions de la journée, il se promettait de ne pas laisser échapper ces occasions le lendemain, si ces occasions se représentaient. Puis il lisait, pour se monter la tête, un chapitre de Faublas, s'endormait là-dessus, faisait des rêves, pendant lesquels il était d'une audace étourdissante. Le jour venu, il se faisait serment à lui-même de continuer ses rêves de la nuit. Puis, en attendant les bottes et le pantalon collant, qui se confectionnaient avec une lenteur toute provinciale, il repassait sa culotte courte, son gilet de basin, son habit bleu barbeau, et reprenait ses promenades stériles dans la forêt. Il regardait avec un œil de tristesse les beaux matelas de mousse qu'il foulait aux pieds, et sur lesquels il n'osait pas même offrir à sa compagne de s'asseoir, les belles profondeurs de verdure sous lesquelles elle ne demandait pas mieux que de s'enfoncer avec lui. Il allait jusqu'aux frémissements, jusqu'aux soupirs, jusqu'aux serrements de main, mais c'étaient là les limites les plus avancées de sa hardiesse. Une fois, seulement, il baisa la main de dona Lorenza, — c'était la veille du jour où il devait se présenter à elle avec son costume de conquête, — mais il lui fallut un tel effort pour accomplir cet acte de témérité, qu'après l'avoir accompli, il faillit se trouver mal.

» Ce fut ce jour-là que la belle dona Lorenza perdit, à ce qu'il paraît, tout espoir de voir l'enfant devenir un homme, et que, sans en rien dire à son maladroit adorateur, elle prit -une résolution décisive.

» On se quitta comme d'habitude, après avoir passé la soirée à jouer à ces jeux innocents que détestait tant madame de Longueville.

» Le lendemain, nous l'avons dit, était le grand jour. Le tailleur et le bottier furent exacts. La réunion habituelle des jeunes gens était de midi à une heure; après quoi, on partait en promenade : la senora Vittoria avec un jeune bachelier, duquel je tiens une grande partie de ces détails, et l'écolier avec la senora Lorenza. Malheureusement, si étroit que fût le pantalon collant, il fallut faire une pince au mollet; cette pince prit du temps, et Samud ne fut complètement prêt qu'à une heure.

» Il se sentait en retard; il s'élança rapidement vers la maison du chanoine Gregorio, où avait lieu le rendez-vous quotidien. Sa nouvelle toilette produisit un efFet du meilleur augure dans les rues où il passait; on accourait aux portes; on se mettait aux croisées, et lui saluait de la tête, en disant en lui-même :

» — Eh bien, oui, c'est moi ! Qu'y a-t-il d'étonnant &cela? Àvez-vous cru qu'on ne pouvait pas avoir des bottes, un pantalon collant et un habit à collet piqué comme M. Audim ? Si vous avez cru cela, détrompez-vous!

» Et il continuait son chemin en redressant de plus en plus la tête, convaincu qu'il était de s'approcher d'un éclatant triomphe.

» Mais, nous l'avons dit, la malheureuse pince du mollet avait amené un retard de près d'une heure, et, quand l'écolier arriva à la maison du chanoine, les deux senoras étaient parties !

» Jusque-là, c'était un petit malheur. Nourri dans le parc de Saîamanque, comme Osim dans le sérail de Bajazet, l'écolier en connaissait tous les tours et les détours. 11 allait donc s'élancer à la poursuite de la dame de ses pensées, lorsque la

sœur du chanoine lui remit une lettre qu'en sortant dona Lorenza avait laissée pour lui.

» Samud ne douta point que cette lettre ne lui enjoignit la plus grande diligence. Au reste, c'était la première qu'il en recevait; il sentit tout le prix de cette faveur, baisa tendrement la lettre, la décacheta, et, le cœur bondissant, la respiration haletante, il lut ce qui suit :

« Mon cher enfant,

» Depuis quinze jours, je me reproche d'abuser, comme je » le fais, de la complaisance que vous croyez devoir à mon » oncle, qui vous a fort indiscrètement prié d'être mon ca- » valier. Quelques efforts que vous fassiez pour cacher Fen- » nui que vous causent des occupations au-dessus de votre » âge, je me suis aperçue des dérangements que je cause dans » vos habitudes, et je me les reproche. Retournez donc à vos » jeunes camarades, qui vous attendent pour jouer aux barres » et au petit palet. Soyez, au reste, sans inquiétude sur moi; » j'ai accepté, pour le peu de temps que j'ai encore à rester » chez mon oncle, le bras de M. Audim.

» Recevez, mon cher enfant, tous mes remerciments pour » votre complaisance, et croyez-moi votre bien reconnais- » santé

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