‹ Mes mémoires, 1.-10. sérChapitre 30 sur 40 · LORENZA · texte numérisé non relu

LORENZA

» La foudre tombée aux pieds de notre écolier ne l'eût pas plus anéanti que ne fit cette lettre. A la première lecture, il ne sentit que le coup; il la relut deux ou trois fois, et sentit la douleur.

» Alors il lui vint à l'esprit que, puisqu'il avait négligé jusque-là tous les moyens de prouver à la belle Lorenza qu'il n'était pas un enfant, il lui en restait un seul pour lui prouver qu'il était un homme : c'était de provoquer Audim, et de se battre avec lui; et, ma foi, séance tenante, notre écolier, qui est fort rageur, écrivit à son rival la lettre suivante :

« Monsieur,

» Je n'ai pas besoin de vous dire pour quelle cause je dé- » sire vous rencontrer dans une des allées de la forêt avec » deux témoins, vous le savez aussi bien que moi.

» Comme vous pourrez prétendre que vous ne m'avez pas » insulté, et que c'est moi qui vous provoque, je vous laisse » le choix des armes.

» J'ai Tbonneur de vous saluer.

» P.-S. Vous ne rentrerez probablement ce soir qu'assez » tard, et je ne puis exiger une réponse ce soir; mais je dé- » sire la recevoir demain d'aussi bon matin que possible. »

» Le lendemain matin, en se réveillant, il reçut une poignée de verges avec la carte de don Audim.

» C'était l'arme qu'avait choisie son rival. »

On juge de l'effet que produisit sur moi la lin de ce récit. Hélas! c'était la narration fidèle de tout ce qui m'était arrivé.

Ainsi avaient fini mes premières amours, et s'était terminé mon premier duel.

Je poussai un cri de rage, et, m'élançant hors de l'étude, je revins tout courant chez ma mère, qui jeta les hauts cris en voyant l'état dans lequel je me trouvais.

Dix minutes après, j'étais couché dans un lit bien bassiné, et l'on avait envoyé chercher le docteur Lécosse, lequel me traita pour une fièvre cérébrale, qui, prise à temps, n'eut pas de suites.

Je prolongeai, au reste, ma convalescence à dessein, et ne sortis que lorsque les deux Parisiennes eurent quitté Viilers- Cotterets.

Je ne les ai jamais revues depuis, ni Tune ni l'autre.

A quoi me servit d'avoir été berné par les deux Parisiennes. — Les jeunes filles de Villers-Cotterets. — Mes trois intimes. — Premières amours.

Au reste, comme François ItP aprè3 la bataille de Pavie, je n'avais pas tout perdu après ma défaite.

D'abord, il me restait mes bottes et mon pantalon collant, ces deux objets de mes ardents désirs, lesquels étaient devenus, pour ces jeunes compagnons auxquels m'avait si cruellement renvoyé la belle Laure, un objet d'envie et d'admiration.

Puis, dans cette fréquentation, pendant quinze jours, de deux femmes élégantes, j'avais acquis cette première éducation que donnent seules les femmes. Cette éducation m'avait fait comprendre ce soin de moi-même qui, jusque-là, ne s'était jamais présenté à mon esprit comme une des nécessités de la journée qui s'ouvre et de la journée qui se ferme. Sous le ridicule orgueil de mon changement de toilette, sous ce malheureux essai tenté par moi, pauvre provincial, d'atteindre à l'élégance d'un Parisien, s'était glissé le premier sentiment de l'élégance réelle, c'est-à-dire de la propreté.

J'avais les mains assez belles, les ongles bien faits, les dents fortes mais blanrhes, les pieds singulièrement petits pour ma taille. J'ignorais tous ces avantages; mes deux Parisiennes me les firent remarquer, en me donnant des conseils qui devaient doubler la valeur de mes qualités naturelles. Ces conseils, que j'avais d'abord suivis pour leur plaire, je continuai à les suivre pour ma satisfaction personnelle; de sorte qu'au moment de leur départ, j'avais en réalité franchi le passage qui sépare l'enfance de la jeunesse.

Il est vrai que ce passage avait été rude, et que je Pavais franchi les hirmes aux yeux, conduit d'une main par la coquetterie, de l'autre par la douleur.

Puis, — comme ces voyageurs altérés qui, en entrant dans

un pays, mordent dans les fruits à la saveur amère, lesquels néanmoins laissent aux dents qu'ils ont agacées l'irrésistible désir de mordre dans d'autres fruits, — après avoir effleuré des dents à peine cette pomme d'Ève qu'on nomme l'amour, j'avais hâte de faire un second essai, dût-il être plus douloureux encore que le premier.

Au reste, sous le rapport de ses jeunes filles, peu de villes pouvaient se vanter d'être aussi favorisées que Villers~Got~ terets.

Jamais grand parc, fût-ce celui de Versailles, jamais vertes pelouses, fût-ce celles de Brighton, ne furent émaillés de plus ravissantes fleurs que le parc de Villers-Cotterets, que les pelouses de son Parterre. Trois classes bien distinctes se disputaient cette couronne de beauté, que se plait encore parfois à décerner l'Angleterre : l'aristocratie, la bourgeoisie, et je ne sais comment appeler cette troisième classe, intermédiaire charmant entre la bourgeoisie et le peuple, qui n'était ni Tune ni l'autre, et qui exerçait dans la ville les professions de faiseuses de modes, de lingères, de marchandes.

La première classe était représentée par la famille Collard, dont j'ai déjà tant parlé à propos de mon enfance. Des trois? folâtres jeunes filles, errantes dans le parc de Villers-Cotterets, libres comme les papillons et les hirondelles, deux étaient devenues femmes : l'une, Caroline, avait épousé le baron Capelle; l'autre, Hermine, avait épousé le baron de Martens; la troisième, Louise, qui n'avait encore que quinze ans, était restée la plus ravissante tète de vierge qu'il fût possible de voir.

Leur mère — cette fille de madame de Genlis et du duc d'Orléans, dont j'ai raconté la naissance et l'histoire, — était, avec ses trois enfants, le centre aristocratique autour duquel venaient se grouper les jeunes gens et les jeunes filles des châteaux environnants. C'était, en hommes surtout, ce qu'il y avait de mieux alors en élégance : les Montbreton, les Gourval, les Mornay.

Rien de tout ce monde-là n'habitait Villers Cotterets; on restait dans les châteaux. Aux grandes solennités seulement, les ruches essaimaient, et l'on voyait se répandre dans les

rues de la ville et dans les allées du parc ce monde d'abeilles aux ailes d'or.

La seconde classe était représentée par la famille Deviolaine. Sur cinq des filles de M. Deviolaine, deux étaient mariées, comme je l'ai dit ; c'étaient Léontine et Éléonore; trois restaient, Cécile, Augustine et Louise. Cécile avait vingt ans, Augustine seize ; Louise n'avait pas encore d'âge.

Cécile avait conservé son esprit changeant et fantasque, sa physionomie mouvante et railleuse, ses mouvements plus masculins que féminins, sa peau brunie par le soleil, dont elle ne s'était jamais inquiétée de combattre les rayons.

Augustine , au contraire , avait la peau blanche comme le lait, de grands yeux bleus pleins de sérénité, des cheveux châtain foncé, encadrant admirablement son visage, des épaules arrondies d'une forme charmante, une taille sans exiguïté, et, au contraire de sa sœur Cécile, une grâce toute féminine.

Entre elle et Louise Collard, Raphaël eût été embarrassé pour prendre un modèle de sa Madone, et, comme le sculpteur grec, il eût choisi les beautés de l'une et de l'autre pour en faire cette œuvre de perfection que l'art atteint parfois en dépassant la nature.

Autour de la famille Deviolaine se groupaient les autres jeunes filles de la bourgeoisie :

Les deux demoiselles Troisvallet, Henriette et Clémentine : — Clémentine, brune, avec d'admirables cheveux noirs, des yeux d'une puissance étrange, un teint romain, un type de Velletri ou de Subiaco, une tête d'Augustin Carrache ; — Henriette, grande, blonde, rose, mince, gracieuse, pliant sous cette douce brise de la jeunesse, comme un roseau, comme un épi, comme un saule : une de ces têtes de genre, moitié mélancoliques, moitié souriantes; le passage de l'ange à la femme; tous les besoins de la terre, mais toutes les aspirations du ciel.

Puis les demoiselles Perrot, Sophie et Pélagie, charmantes toutes deux ; Louise Moreau, douce jeune fille, et depuis adorable mère de famille; Éléonore Picot, dont j'ai parlé, — cette

excellente personne, attristée par la mort de son frère Stanislas, et rinfàme accusation qui avait pesé un instant sur son frère Auguste.

Puis d'autres encore dont les noms m'échappent, mais dont les visages frais réapparaissent encore comme ces fantômes des rêves, comme ces apparitions glissant sur les fleuves d'Allemagne, ou mirant leurs rondes nocturnes aux lacs d'Écosse.

Enfin, après la bourgeoisie, venait, comme je l'ai dit, ce groupe de jeunes filles qu'il m'est impossible de classer dans la hiérarchie sociale, et qui tenait, au milieu de ce petit inonde enfermé dans la verte ceinture de sa belle forêt, la place que, parmi les fleurs, tiennent les muguets, les pâquerettes, les bluets, les jacinthes et les roses pompons.

Oh! celles-là, c'était une merveille que de les voir, le dimanche, avec leurs robes printanières , leurs ceintures roses ou bleues, leurs petits bonnets chiffonnés par elles-mêmes et posés de cent façons coquettes, car pas une d'elles n'eût osé porter de chapeau ; c'était une joie que de les voir libres de toute contrainte, ignorantes de toute étiquette, jouer, courir, nouer et dénouer la longue chaîne de leurs bras charmants, ronds et nus. Oh! les belles créatures! oh ! la ravissante génération que cela faisait!

Peu importe à mes lecteurs, je le sais bien, de savoir leurs noms; mais, moi qui les ai vues, moi qui les ai aimées, moi qui ai passé avec elles ces premières années de ma jeunesse, ces jours veloutés du matin de la vie; moi, je veux les nommer; moi, je veux les décrire ; moi, je veux dire à quel point elles étaient belles, et, alors, j'espère qu'elles me pardonneront mes indiscrétions, en faveur de mes indiscrétions mêmes.

D'abord, deux charmantes lilles rêveuses et coquettes : Joséphine et Manette Thierry; Joséphine, brune, rose, riche de tournure, régulière de visage, créature parfaite, si de belles dents eussent complété un ravissant ensemble; Manette, une pomme d'api, toujours chantant pour faire entendre sa voix, toujours riant pour montrer ses dents, toujours courant pour laisser voir son pied, sa cheville, ses mollets même; la Galatée II. 12

do Virgile, qu'elle ne connaissait pas même de nom, fuyant pour être poursuivie, se cachant pour être vue avant d être cachée.

Que sont-elles devenues? Je les ai revues, depuis, assez malheureuses ; l'une à Versailles, l'autre à Paris : fruits égrenés et flétris de ce chapelet sur lequel j'ai épelé les premières phrases de l'amour.

Elles étaient filles d'un vieux tailleur et demeuraient près de l'église, dont elle3 n'étaient séparées que par la mairie.

Presque en face d'elles, Louise Brézette, dont j'ai déjà dit un mot, la nièce de mon maitrc de danse et de valse, vigoureuse fleur de quinze ans, à laquelle je pensais en écrivant l'histoire fabuleuse de cette tulipe noire, chef-d'œuvre d'horticulture vainement cherché, vainement sollicité, vainement attendu par les amateurs hollandais. Les cheveux de la belle madame Ronconi, — qui ont inspiré à Théophile Gautier l'un de ses plus merveilleux feuilletons, — ces cheveux, près desquels le charbon devient gris, et l'aile du corbeau devient pale, n'étaient pas plus noirs, plus bleus, plus brillants que ceux de Louise Brézette, lorsque, pareils à un acier poli, ils renvoyaient au soleil ses rayons en reflets sombres et noirs. Oh ! la belle, la fraîche brune qu'elle faisait avec sa chair ferme et dorée comme celle du brugnon, avec ses dents de perle, qui éclairaient son visage sous une petite moustache d'ébène, entre deux lèvres de corail! comme on sentait la vie et l'amour bouillir là-dessous! comme on sentait qu'à la première flamme tout cela déborderait!

Elle était dévote, la plantureuse jeune fille, et, comme il fallait qu'une pareille organisation aimât, elle aimait Dieu.

En faisant quelques pas vers la place, un peu au delà de la rue de Soissons, en appuyant à gauche, s'ouvraient une porte et une fenêtre formant toute la façade d'une petite maison. A la fenêtre pendaient des chapeaux, des collerettes, des bonnets, des broderies, des gants, des mitaines, des rubans, tout l'arsenal enfin de la coquetterie féminine; derrière la porte flottaient des rideaux destinés à empêcher les regards des curieux de pénétrer dans le magasin, mais qui, soit par une fatalité

étrange, soit entêtement de la tringle sur laquelle ils glissaient, soit caprice du vent, laissaient toujours, à gauche ou à droite, quelque indiscrète ouverture par laquelle rœil du passant pénétrait dans le magasin et qui, parla môme occasion, permettaient que, du magasin, on pût voir dans la rue.

Au-dessus de cette porte et de cette fenêtre, était peinte, en grosses lettres, l'inscription suivante :

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