LUI
Le quatrain d'Adolphe. — La poule d'eau et le roi Guillaume. — Déjeuner au bois. — La poudre à gratter, les grenouilles et le coq. — Le spectre du docteur. — De Lcuven, Hippolyte Leroy et moi, nous sommes exilés du salon. — Suites fatales d'une erreur géographique. — M. Paroisse.
Il y avait longtemps que je n'avais vu quelqu'un de la famille Collard. Madame Capelle, qui était parfaite pour moi, et qui, dans les ridicules que Ton me reprochait, — et que je possédais, je ne m'en cache pas, à un certain degré, — faisait la part de la jeunesse ; madame Capelle, en me présentant de Leuven comme un petit ami à moi, m'invita, pour faire plus ample connaissance, à un déjeuner qui devait avoir lieu le lendemain dans la forêt; et il fut convenu qu'à la suite du déjeuner, j'irais passer deux ou trois jours au château de Villers-Hellon.
On comprend que j'acceptai tout cela.
La fôte de Corcy se passa comme toutes nos charmantes fêtes de village avaient Phabitude de se passer : c'est-à-dire avec force danses et force rires.
Je ne me rappelle rien de charmant comme ces retours à dix ou onze heures du soir sous la voûte épaisse et tremblante des grands arbres. Au milieu du silence majestueux de la nuit, on eût dit une vue de l'Elysée antique, avec ses ombres se promenant muettes dans l'obscurité; car les ombres qui se promenaieut dans ces Élysées terrestres parlaient si bas, si bas, qu'on eût juré qu'elles étaient muettes.
J'avais été obligé de retourner à Villers-Cotterets pour reconduire Adèle, à laquelle il m'avait fallu faire comprendre, à force de diplomatie, la nécessité où j'étais de conserver des relations avec la famille Collard. C'était une si excellente personne, elle avait le cœur si bon, l'esprit si droit, qu'elle comprit cela, et que, le cœur un peu gros de me prêter à un pareil groupe de jeunes filles, belles et aristocratiques à faire
MEMOIRES D\U.EX. HUMAS
mourir des princesses de jalousie, elle me donna un congé de trois jours.
A neuf heures du matin, je partis afin d'être à dix heures au lieu du rendez- vous. Tout le monde avait passé la nuit à Corcy, chez M. Leroy, où j'eusse passé la nuit comme les autres, si je n'eusse pas été impérieusement rappelé à Villers-Cotterels par la nécessité que j'ai dite. Mais qu'était-ce qu'une pareille course! J'avais de bonnes jambes, et, aux jambes, des bottes qui pouvaient défier celles de l'ogre du Petit-Poucet.
En moins de trois quarts d'heure, j'aperçus les premières maisons du village avec l'étang au fond de la vallée, tranquille et resplendissant comme un miroir ; au bord de l'étang se promenait Adolphe de Leuven.
Je me doutai bien que personne n'était encore levé à la ferme, et j'allai à Adolphe. 11 tenait à la main un crayon et des tablettes, et gesticulait, lui si flegmatique, d'une façon qui m'eût inquiété pour l'état de son esprit, si je n'eusse cru qu'il répétait u::e leçon d'armes.
En m'apercevant, il s'arrêta et rougit légèrement.
— Que diable faites-vous donc là? lui demandai-je.
— Mais, répondit-il avec quelque embarras, je faisais des vers.
Je le regardai en face comme un homme qui n'a pas bien compris.
— Des vers!... Vous faites donc des vers?
— Mais oui, quelquefois, dit-il en souriant.
— E t à qui faisiez- vous des ver s ?
— A Louise.
— A Louise Collard?
— Oui.
— Tiens! tiens! tiens!
L'idée qu'on pût faire des vers à Louise Collard, si adorable quVIie fût, ne m'était jamais venue à l'esprit. Pour moi, Louise était toujours la charmante enfant portant des robes courtes et des pantalons festonnés, mais pas autre chose.
— Ah ! vous faisiez des vers à Louise, repris-je, et à quel propos?
— Vous savez qu'elle va se marier.
— Louise? Non, je ne savais pas cela. Et à qui?
— A un Russe... Comprenez- vous, il faut empêcher ce mariage.
— Il faut empêcher ce mariage!
— Oui ; il ne faut pas permettre qu'une si charmante personne quitte la France.
— Tiens, au fait, j'en serais fâché, moi, qu'elle quittât la France; je l'aime beaucoup; et vous?
— Moi? Je ne la connais que depuis trois jours.
— C'est bien d'empêcher qu'elle ne quitte la France ; mais comment l'cmpêcherons-nous?
— Je lui ai fait des vers de mon côté, faites-lui-en du vôtre.
— Moi?
— Oui, vous; vous avez été élevé avec elle, cela lui fera plaisir.
— Mais, moi, je ne sais pas faire de vers. Je n'ai jamais fait que des bouts-rimés avec l'abbé Grégoire, et il m'a toujours dit qu'ils n'étaient pas bons.
— Ah! bah! quand vous serez amoureux, cela viendra tout seul.
— Non. Je suis amoureux, et cela ne vient pas : montrezmoi donc vos vers.
— Oh ! c'est un simple quatrain.
— Montrez toujours.
Adolphe tira ses tablettes, et me lut ces quatre vers :
Pourquoi dans la froide Ibèrie, < Louise, ensevelir de si charmants attraits? Les Russes, en quittant notre belle patrie, Nous juraient cependant une éternelle paix!
Je demeurai émerveillé. C'étaient de vrais vers, des vers dans le genre de Demoustier. J'avais donc devant moi un poëte; je fus tenté de saluer.
— Comment trouvez- vous mon quatrain? demanda de Leuven .
— Ma foi, très-beau!
— Tant mieux!
— Et vous allez le donner à Louise?
— Oh! non, je n'oserais pas. Je récrirai sur son album sans lui rien dire, et, en le feuilletant, elle trouvera mes vers.
— Bravo!
— Et vous, que ferez-vous?
— A propos de quoi?
— A propos de ce mariage.
— Oh! moi, comme je ne me sens point capable de faire un quatrain de la force du vôtre, je lui dirai : « Tu vas donc te marier avec un Russe, ma pauvre Louise? Tu as bien tort, va! »
— Je ne crois pas, dit Adolphe, que cela fasse l'effet de mon quatrain.
— Je ne crois pas non plus; mais enfin, que voulez-vous! chacun se sert de ses armes. Ah ! si le Russe voulait se battre avec moi au fusil, je suis bien sûr qu'il n'épouserait pas Louise.
— Vous êtes donc chasseur?
— Un peu. Comment voulez-vous qu'on ne soit pas chasseur au milieu d'une pareille forêt? Eh! tenez, une poule d'eau!
Et je lui montrai du doigt, en la mettant en joue avec ma canne, une poule d'eau qui nageait dans les roseaux de l'étang.
— Pan!
— C'est une poule d'eau, cela?
— Mais oui. D'où venez- vous donc, que vous ne connaissez pas une poule d'eau?
— Je viens de Bruxelles.
— Je vous croyais Parisien.
— Je suis né à Paris, en effet; mais, en 1815, nous avons quitté Paris, et nous avons été habiter Bruxelles, où nous étions depuis trois ans, quand on nous a forcés d'en sortir, mon père et moi.
— Et qui vous a forcés d'en sortir?
— Mais Guillaume!
— Qu'est-ce que cela, Guillaume?
— Qu'est-ce que Guillaume? C'est le roi des Pays-Bas. Vous ne saviez pas que le roi des Pays-Bas s'appelât Guillaume?
— Ma foi, non.
— Eh bien, il doit vous sembler moins extraordinaire maintenant que je ne sache pas ce que c'est qu'une poule d'eau.
En effet, comme on le voit, nous avions chacun notre ignorance : seulement, la mienne était moins pardonnable que celle de Leuven.
Il grandit d'une seconde coudée dans mon esprit. Non-seulement il était poète, mais encore il avait dans le monde une si grande importance, que le roi Guillaume s'était inquiété de lui et de son père, au point de les mettre tous deux hors de ses États.
— Et maintenant, lui demandai-je,vous demeurez à Villers- Hellon?
— Oui. M. Collard est un ancien ami de mon père.
— Pour combien de temps y demeurez- vous?
— Pour tout le temps qu'il plaira aux Bourbons de nous laisser en France.
— Ah çà! mais vous avez donc quelque chose aussi à démêler avec les Bourbons?
— Nous avons, dit en souriant Adolphe, quelque chose à démêler avec tous les rois. '
Cette phrase, jetée assez majestueusement, acheva de m'é- i tourdir. Par bonheur, à ce moment parut sur le seuil de la ferme toute la nuée rose et blanche de nos belles convives. Deux ou trois chars à bancs attendaient pour les conduire au lieu désigné. Les hommes devaient aller à pied. Le rendezvous était distant d'un quart de lieue à peine du village.
Une longue lable de trente couverts était dressée sous une voûte de feuilles, à dix pas à peine d'une source claire, fraîche, murmurante, qu'on appelle la fontaine aux Princes.
Toutes ces jeunes filles, toutes ces jeunes mères, tous ces petits enfants semblaient des fleurs de3 bois Couvrant à l'air, plein de brises et d'aromes : les unes pâles, et cherchant l'om-
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bre et la solitude; les autres aux vives couleurs, demandant du jour, du bruit, du soleil et des admirateurs.
Oh ! mes beaux bois, mes vastes ombrages, mes solitudes chéries, je vous ai revus depuis; mais aucune ombre ne glissait plus sous vos arceaux verts et dans vos sombres allées... Qu'avez-vous fait de tout ce monde charmant, évanoui avec ma jeunesse? Pourquoi donc d'autres générations ne sont-elles pas venues, pâles ou roses, vives ou nonchalantes, bruyantes ou silencieuses, remplacer celles-là? Est-ce que cette efllorescence d'un instant a disparu à jamais? Est-ce elle qui manque réellement, ou sont-ce mes yeux qui ne voient plus?
Le soir, on partit pour Viilers-Hellon. Tout était si bien distribué dans le délicieux petit château, que chacun avait sa chambre et son lit, et quelquefois nous nous y trouvions trente ou quarante.
J'ai raconté de quelles persécutions nocturnes le pauvre Hiraux avait été victime quand il venait nous visiter aux Fossés. Cette fois, c'était à notre tour de les subir.
Nos chambres avaient été machinées d'avance comme un théâtre de féerie.
Le machiniste en chef était le médecin de la maison, Manceau. Il avait remplacé un vieux médecin de Soissons, nommé M. Paroisse.
Je dirai tout à l'heure à quelle occasion il l'avait remplacé. Les aides machinistes étaient Louise, Cécile et Augustine.
Les victimes, désignées d'avance, étaient Hippolyte Leroy, de Leuven et moi.
Hippolyte Leroy était, à cette époque, un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, cousin de M. Leroy de Corcy.
Il sortait des gardes du corps, et était secrétaire de l'inspection de Villers-Cotterets.
Il devint plus tard mon cousin, en épousant Augustine Deviolaine.
Nos trois chambres communiquaient.
Nous montâmes dans nos chambres vers minuit et demi. De Leuven se coucha le premier. A peine fut-il dans son lit, qu'il commença à se plaindre de démangeaisons insuppor-
tables : son lit était saupoudré de cette substance que vendent ' les charlatans, et qu'on appelle de la poudre à gratter.
Ceux qui ne connaissent point cette poudre peuvent se rappeler la fameuse scène de Robert Macaire, dans laquelle les deux héros de l'ouvrage trouvent une malle, et, dans cette malle, un nombre infini de petits paquets, contenant une substance inconnue, dont la propriété leur est révélée par le contact.
Au bout de cinq minutes, Adolphe de Leuven se grattait, & lui seul, comme Robert Macaire et Bertrand à la fois.
Nous accordâmes à de Leuven la somme de commisération qui lui était raisonnablement due.
Nous lui donnâmes le conseil de s'épiler de son mieui, de s'envelopper dans le rideau de son lit, et de s'endormir sur un canapé.
Puis nous regagnâmes nos lits à nous, bien convaincus que nous allions les trouver, en tout, pareils à celui d'Adolphe.
Mais nous les découvrîmes inutilement : ils nous apparurent purs de toute préparation du même genre.
Nous nous couchâmes. Au bout de cinq minutes, Hippolyte Leroy poussa des cris aigus.
En s'allongeant, il avait senti au bout de ses pieds un bout de ficelle; il avait tiré cette ficelle, et, en la tirant, avait dénoué un sac plein de grenouilles. Les grenouilles, rendues à la liberté, s'étaient hâtées de se répandre dans le lit, et c'était le contact de la peau animale avec la peau humaine qui avait fait pousser à Hippolyte le cri susmentionné.
Hippolyte jeta ses couvertures en l'air, et sauta à bas du lit.
Les grenouilles sautèrent après lui. On lui avait fait la mesure bonne; il y en avait bien deux douzaines.
Je me croyais le seul épargné, lorsque, dans une armoire contre laquelle la tôte de mon lit était appuyée, il me sembla entendre un grand mouvement. Mes yeux se portèrent sur la serrure.
Il n'y avait pas de clef.
Cependant, cela ne faisait plus aucun doute pour moi, un
animal quelconque était enfermé dans cette armoire. Seulement, à quelle espèce appartenait cet animal ?
Je ne demeurai pas longtemps dans le doute : à une heure sonnante, un coq chanta à la tête de mon lit, et renouvela son chant à chaque heure qui nous séparait encore du jour.
Je ne reniai pas le Christ, comme saint Pierre, mais j'avouerai que je sacrai un peu Dieu.
A sept heures, nous dormions — de Leuven, malgré sa poudre à gratter, Hippolyte Leroy, malgré ses grenouilles, et moi, malgré mon coq, — lorsque Manceau entra dans notre chambre, et nous réveilla en nous annonçant qu'ayant appris par voie détournée que nous avions passé une assez mauvaise nuit, il venait mettre sa science à notre disposition. Manceau se dénonçait lui-même.
Nous avions si mal dormi, pendant cette malheureuse nuit, que nous avions voué, par un serment terrible, aux divinités infernales notre persécuteur, quel qu'il fût.
Manceau, comme je l'ai dit, se dénonçait lui-même ; l'expiation devait suivre le crime : le serment prononcé devait s'accomplir.
Sur un signe, de Leuven ferma la porte: je me jetai sur Manceau, Hippolyte le bâillonna; nous le déshabillâmes complètement, nous l'enveloppâmes dans le drap de lit d'Adolphe, nous le ûcelàmes comme un saucisson, nous le descendîmes par un escalier dérobé, et nous allâmes le déposer à l'endroit le plus désert du parc, au beau milieu de la petite rivière, à un endroit où il avait pied, mais où, empêtré comme il l'était, il courait grand risque de le perdre au premier pas qu'il ferait.
Puis nous remontâmes tranquillement nous coucher, et reprîmes notre somme interrompu.
A dix heures, nous descendîmes pour déjeuner.
Notre arrivée était attendue avec impatience.
Tout le monde pouffait de rire en se regardant.
Ces demoiselles s'étaient partagé les rôles : les unes faisaient semblant de se gratter, les autres imitaient à demi-voix le coassement des grenouilles, les autres simulaient le chant du coq.
Nous restâmes impassibles; seulement, nous demandâmes . indifféremment des nouvelles de Manceau.
Personne ne l'avait vu.
On se mit à table.
Le poulet était dur, disait Cécile; on eût dit d'un vieux coq qui aurait chanté toute la nuit.
Augustine réclamait les grenouilles qu'elle avait vues, disait-elle, la veille à la cuisine. Avait-on changé leur destination?... Les grenouilles étaient-elles perdues?... Il fallait que les grenouilles se retrouvassent.
Louise demandait à Adolphe s'il n'était pas atteint d'une maladie contagieuse : depuis qu'il lui avait donné le bras pour passer dans la salle à manger, elle se sentait d'effroyables démangeaisons.
— Si Manceau était là, dis-je à Louise, tu pourrais lui demander une ordonnance pour les faire passer.
— Mais, en effet, dit madame Collard, où donc est Manceau? Même silence qu'à la première question.
La chose devenait grave, et l'on commençait à s'inquiéter du cher docteur. Cette absence n'était pas naturelle; son habitude n'était point de s'absenter aux heures des repas.
On fit demander au concierge si Manceau n'était point sorti pour aller visiter quelque malade dans le village.
Le concierge n'avait pas aperçu Manceau.
— Moi, dis-je, je crois qu'il est noyé... Pauvre garçon !
— Et pourquoi cela? demanda madame Collard.
— Parce que, hier au soir, il nous avait proposé une partie de bain; mais nous avons si bien dormi, que nous avons manqué au rendez-vous qu'il nous avait donné dans sa chambre. Ne nous voyant pas venir, il aura été au bain tout seul.
— Oh! mon Dieu! dit madame Capelle, le malheureux docteur! il ne sait pas nager.
Sur ces paroles, ce fut parmi ces dames un chœur de désolation, près duquel celui des Israélites exilés était bien peu de chose.
Il fut convenu qu'aussitôt après le déjeuner, on se mettrait à la recherche de Manceau.
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— Bon! me dit tout bas de Leuven, je profiterai de l'absence de tout le monde pour écrire mes vers sur Palbum de Louise.
— Et moi, répondis-je, je ferai sentinelle à la porte pour que vous ne soyez pas dérangé.
Chaque chose s'accomplit comme elle avait été projetée. Toute cette ruche, qu'on appelait le château, essaima dans le jardin.
Les hommes graves, M. de Leuven le père, M. Collard, M. Méchin, demeurèrent au salon à lire les journaux.
Hippolyte fit une partie de billard avec Maurice.
De Leuven et moi, nous montâmes à la chambre de Louise, attenante à celle de M. Collard, et, tandis que je guettais sur le pallier, il écrivit ses quatre vers sur l'album.
A peine avait-il écrit le dernier, que nous entendîmes de grands cris, et qu'en nous approchant de la fenêtre, nous vîmes revenir tout courant au château Louise et Augustine.
Quant à Cécile, plus brave, elle était restée ferme à sa place, et regardait du côté de la rivière avec plus de curiosité que de frayeur.
— Bravo! dis-je à Adolphe, voilà Manceau qui fait son effet. Nous descendîmes vivement.
— Un revenant! un revenant! criaient Louise et Augustine; un revenant dans la rivière!
— Oh! mon Dieu! demanda de Leuven, serait-ce déjà l'àme de ce pauvre Manceau qui s'ennuie là-bas?
Ce n'était pas son àmc, mais c'était son corps. A force de lutter contre ses cordes, Manceau avait dégagé un bras, puis deux; ses deux bras dégagés, il avait ôté le mouchoir qui lui fermait la bouche; le mouchoir ôté, il avait crié pour qu'on vint à son aide; malheureusement, le jardinier était au bout opposé du jardin. 11 avait bien essayé de dénouer les cordes qui liaient ses jambes, comme il avait fait des cordes qui liaient ses mains; mais, pour arriver à cela, il lui fallait mettre sa tête sous l'eau ; et, comme l'avait fait madame Capelle, le malheureux docteur, ne sachant point nager, s'était abstenu de toute tentative pareille, retenu qu'il était par la crainte de
la suffocation. Enfin, ses cris avaient attiré les jeunes tilles ; mais, à la vue de cette ligure enveloppée d'un drap et faisant des gestes désespérés, la peur s'était emparée d'elles, et, n'ayant aucune idée que Manceau pût se trouver au milieu de la rivière, affublé d'un pareil costume, elles avaient crié au spectre, et s'étaient enfuies.
On envoya au malheureux Manceau le jardinier tant reclamé.
Il demandait ses habits à cor et à cris. Il était resté dans la rivière depuis sept heures du matin jusqu'à midi, et, quoique nous fussions à la fin de juillet, ce bain, infiniment trop prolongé, l'avait quelque peu refroidi.
On lui bassina son lit, et on le coucha.
À partir de ce moment, Manceau fut l'objet de la pitié générale, et nous, nous fûmes celui de l'exécration universelle.
Car Manceau, Dieu lui fasse miséricorde ! Manceau eut la lâcheté de nous dénoncer.
De Leuven eut beau invoquer ses mains, rouges comme des écrevisses, et offrir de montrer le reste de sa personne, bien autrement rouge que ses mains; Hippolyte eut beau reunir les grenouilles éparses dans sa chambre, et les apporter au milieu du salon; j'eus beau aller chercher à la basse-cour le coq avec lequel j'avais dialogué toute la nuit, rien ne toucha nos juges; nous fûmes déclarés bannis de la société, pour tentative d'homicide avec préméditation sur le docteur Manceau.
Aussi nous promîmes-nous, à la première occasion, de le noyer tout à fait.
Exilé de la société des dames, je me réfugiai dans la salle de billard, où je reçus, de Maurice, ma première leçon.
On verra que cette leçon me profita, et que, quatre ans après, dans une circonstance solennelle de ma vie, je tirai partie de l'art du doublé et du carambolage, dans lesquels j'avais fait quelques progrès.
La condamnation tint pendant toute la soirée, devenue pluvieuse, et que les jeunes filles passèrent dans la chambre de Louise.
Plusieurs fois, de Leuveu essaya de s'introduire dans cette chambre, mais il fut constamment repoussé.
11 s'était fait en lui, depuis quatre heures de l'après-midi, un changement notable; à la suite d'une conversation qu'il avait eue avec son père, et dans laquelle celui-ci m'avait paru s'être singulièrement moqué de lui, Adolphe était devenu inquiet, presque soucieux, et, quoique repoussé avec obstination de la chambre de Louise, — où se tenait, comme je l'ai dit, la réunion, — il s'y représentait toujours avec acharnement.
— Ah ! bon, dis-jeen moi-même après avoir réfléchi, il veut avoir des nouvelles de son quatrain, et savoir s'il a réussi.
Et, comme la raison pour que de Leuven insistât me paraissait suffisante, je n'en cherchai point d'autre.
Seulement, je regrettai, à part moi, de n'avoir pas, pour me faire pardonner mes fautes, les moyens que la nature partiale avait mis à*la disposition d'Adolphe.
Ce regret me poursuivait dans la chambre d'Hyppolyte, où nous nous étions retirés en nous demandant ce que pouvait être devenu de Leuven, disparu depuis une heure, lorsque tout à coup un grand bruit, au milieu duquel nous distinguions les cris Au voleur! retentit dans le château. Comme nous étions encore tout habillés, nous nous élançâmes hors de notre appartement, et descendîmes vivement l'escalier.
Au bas de l'escalier était M. Collard, en chemise, tenant Adolphe au collet.
Le spectacle était étrange.
M. Collard avait Tair très-furieux, et Adolphe fort contrit.
Sur ces entrefaites, M. de Leuven, qui n'était pas encore couché, arriva, calme comme toujours, les mains dans les goussets de son pantalon, et mâchant un cure-dent, selon son habitude.
Ce cure-dent était pour M. de Leuven une distraction obligée.
— Eh bien, qu'y a-t-il donc, Collard, et qu'avez-vous après ce garçon?
— Ce que j'ai? ce que j'ai? s'écriait M. Collard s'exaspé-
rant de plus on plus. J'ai que cela ne peut pas se passer ainsi!
— Bah! et qu'est-il donc arrivé?
— Ce qui est arrivé?... Je vais vous le dire!...
— Pardon, mon père, disait Adolphe, qui tenait à placer quelques mots de justification, pardon, mon père, mais c'est que M. Collard se trompe... Il croit...
— Veux-tu bien te taire, malheureux! s'écriait M. Collard en frappant du pied.
Puis, se retournant vers le comte de Ribbing :
— Venez, mon cher de Leuven, lui dit-il; je vais vous dire où j'ai trouvé monsieur votre tils.
— Mais puisque je vous proteste, cher monsieur Collard, que c'était purement et simplement pour...
— Tais-toi! interrompit M. Collard. Viens avec nous; tu te justifieras, si tu peux.
— Oh ! dit Adolphe, ce ne sera pas difficile.
— C'est ce que nous verrons!
Et, poussant le jeune homme devant lui, il fit signe au comte de Ribbing d'entrer dans sa chambre, y entra lui-même, et ferma la porte à double tour.
Nous nous retirâmes silencieusement, Hippolyte, moi et les autres spectateurs de cette scène curieuse.
Au bout d'un quart d'heure, Adolphe revint.
Il avait l'oreille si basse, que nous n'osâmes point lui demander de détails. Nous nous couchâmes, ignorant la cause de tout ce bruit.
Mais, quand Hippolyte fut endormi, de Leuven vint me trouver, et me raconta tout.
Voici ce qui était arrivé :
Adolphe, comme je l'ai raconté, avait, le matin, écrit le fameux quatrain sur l'album de Louise.
Le quatrain écrit, nous étions sortis, aussi vivement que possible, de la chambre de la jeune fille.
Vers quatre heures , Adolphe n'avait pas pu y tenir, et, tirant son père à part, il lui avait dit son quatrain.
M. de Ribbing avait gravement écouté jusqu'à la dernière syllabe du quatrième vers; puis il avait dit :
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— Répète-moi donc un peu cela.
Et Adolphe avait répété complaisamment :
Pourquoi dans la froide Ibèrie, Louise, ensevelir de si charmants attraits? Les Russes, en quittant notre belle patrie, Nous juraient cependant une éternelle paix)
— 11 n'y a qu'un malheur, dit alors M. de Ribbing.
— Lequel? demanda Adolphe.
— Oh! presque rien... Tu as pris le Sud pour le Nord, l'Espagne pour la Russie.
— Ah! s'écria Adolphe désespéré, c'est ma foi vrai!... J'ai mis Ibérie pour Sibérie.
— Je comprends, dit le comte ; cela fait mieux le vers, mais c'est moins exact.
Et, haussant les épaules, il s'éloigna en chantonnant un petit air, et en mâchant son cure-dent.
Adolphe était re3té foudroyé. 11 avait signé ce malheureux quatrain de toutes les lettres de son nom. Si l'album était ouvert, si le quatrain était lu, Adolphe était déshonoré!
Cette épée de Damoclès, suspendue sur la téte du pauvre poète, l'avait rendu soucieux pendant toute la soirée.
C'était pour arriver jusqu'à l'album de Louise qu'il avait tenté tous les efforts que j'ai racontés.
Mais on a vu que ses efforts avaient été infructueux.
La nuit venue, Adolphe avait pris une résolution désespérée : celle de pénétrer dans la chambre de Louise pendant son sommeil, de s'emparer de l'album, et de détruire la page accusatrice.
Cette résolution, Yers onze heures, il l'avait mise à exécution.
La porte ouverte, sans trop grincer, avait donné passage à Adolphe, qui, le plus légèrement possible, sur la pointe du pied, n'ayant d'autre but, d'autre désir, d'autre espérance que d'arriver vers l'album, avait fait invasion dans la chambre virginale de sa jeune amie.
Tout avait bien été jusqu'à l'album. L'album, pris sur la table, serré par Adolphe contre sa poitrine, allait restituer, , bon gré mal gré, les quatre vers qui rendaient leur auteur si malheureux, quand tout à coup Adolphe accroche un guéridon, qui tombe, et qui, en tombant, réveille Louise. Louise, réveillée, crie : « Au voleur! » A ce cri : « Au voleur! M. Collard, dont la chambre touche à celle de sa fille, saute, en chemise, à bas de son lit, se heurte sur le palier contre de Leuven, l'empoigne au collet, et, comme nous l'avons vu, le soupçonnant, pauvre innocent Adolphe, d'un tout autre crime, le fait entrer dans sa chambre. Son père entre à son tour, et ferme la porte derrière lui.
Là, tout s'était expliqué, grâce à l'album, qu'Adolphe n'avait eu garde de lâcher. M. Collard s'était convaincu de visu de l'erreur géographique qu'Aldolphe avait commise ; il avait compris l'importance de cette erreur, et, rassuré sur l'intention, il l'avait été bientôt sur le fait.
11 en résulta que la réputation de Louise ni celle d'Adolphe ne recurent aucune tache de cet événement.
Comme, le lendemain, on continuait à nous bouder, Hippoly te et moi, pour l'aventure de Manceau, nous quittâmes Villers-Hellon sans rien dire à personne, et nous primes le chemin de Villers-Cotterets.
Chose étrange! depuis ce jour, je ne suis jamais rentré à Villers-Hcllon.
Cette bouderie de jeunes filles a duré trente ans.
Une seule fois, j'ai revu Hermine, devenue madame la baronne de Martens, — à la répétition de Caligula.
Une seule fois, j'ai revu Louise, devenue madame Garât, — à un dîner donné à la Banque.
Une seule fois, j'ai revu Marie Capelle, un mois avant qu'elle devint madame Lafarge.
Je n'ai jamais revu ni madame Collard ni madame Capelle.
Toutes deux sont mortes.
Oh ! mais, malgré ces trente ans d'absence, quand je ferme les yeux, morts ou vivants, je revois tout cela.
A propos, j'ai promis de raconter l'histoire de ce vieux médecin auquel Manceau avait succédé.
Ce serait faire tort à mes lecteurs que de ne pas leur tenir parole.
M. Paroisse habitait Soissons. Une clientèle fort clair-semée lui permettait de venir une fois par semaine dîner à Villers- Hellon, où il était toujours parfaitement reçu.
Cela durait depuis dix ans.
Un beau jour, M. Coilard reçut un assez gros manuscrit, signé du digne docteur.
C'était la note de ses visites.
Il comptait chaque visite vingt francs, ce qui ne laissait pas que de faire une somme.
M. Coilard paya, mais pria M. Paroisse de ne revenir désormais à Villers-Hellon que quand il y serait appelé.
C'est à la suite de cet événement que Manceau avait été installé à demeure au château comme médecin ordinaire de la famille.
J'ignore ce qu'est devenu Manceau... Je crois que le pauvre diable est mort.
Heureusement, ce n'est pas des suites du bain que nous lui avons fait prendre. ^
Amédée de la Ponce. — Il m'apprend ce que c'est que le travail. — M. Arnault et ses deux fils. — Voyage en diligence. — Un monsieur confit en douceurs. — J'apprends à quel péril j'ai échappé.
Après le jugement injuste porté contre nous à Villers-Hellon, j'étais retourné à Villers-Cotterets, et, las de mon séjour dans les régions aristocratiques, d'où je venais d'être précipité, je m'étais revu avec bonheur dans le monde que j'avais préféré à celui-là, et où je trouvais la satisfaction complète de tous mes désirs de cœur et de tous mes besoins d'orgueil.
Adèle m'avait d'abord assez mal reçu, mais j'en avais été quitte pour une bouderie de quelques heures. Au bout de ce
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temps, sou joli visage s'était éclairci peu à peu, et avait fini par me sourire avec le parfum et la fraîcheur d'une fleur qui s'ouvre.
On pourrait dire de cette charmante enfant qu'elle avait le sourire rose.
En même temps que se développaient ces jeunes amours, — qui devaient, hélas ! avoir la durée éphémère des amours de seize ans, — des amitiés qui devaient durer toute la vie, prenaient racine dans mon cœur.
J'ai déjà parlé d'Adolphe dcLeuven, arrivé tout à coup pour prendre, en dehors de mes amitiés d'enfance, une place importante dans ma vie. Qu'on me permette de dire un mot d'un autre ami à moi, qui devait achever, en m'ouvrant certains horizons, l'œuvre d'avenir commencé par le fils du comte de Ribbing.
Uq jour, on vit passer dans les rues de Villers-Cotterets un jeune homme de vingt-six ou vingt-sept ans, portant, avec une rare élégance, l'uniforme d'officier de hussards.
Il était impossible d'être à la fois plus beau et plus distingué que ce jeune homme. Peut-être même eût-on reproché à son visage quelque chose de trop féminin, si un magnifique coup de sabre qui, sans rien gâter à la régularité de ses traits, commençait au côté gauche du front et finissait à l'angle droit de la lèvre supérieure, n'eût mis sur cette douce physionomie le cachet du courage et de la virilité.
Ou le nommait Amédée de la Ponce.
Quel hasard, quel caprice, quel besoin l'amenait à Villers- Cotlerets? Je n'en sais rien... Venait-il, en touriste désœuvré, dépenser là ses cinq ou six mille francs de rente? C'est probable. Ce pays lui plut, il s'y arrêta, et, au bout d'un an de séjour, il devint le mari d'une charmante et douce jeune fille, amie de ma sœur, et que l'on nommait Louise Moreau.
Il en résulta une belle enfant blonde, que je voudrais bien revoir aujourd'hui, et qu'alors nous baptisâmes, à cause de sa douceur, de la blancheur de sa peau et de ses cheveux de lin, du nom de Mouton.
Depuis bien longtemps, je yous ai perdu de vue, mon cher
de la Ponce ! Quelque part que vous soyez, si vous lisez ces lignes, retrouvez-y le témoignage toujours vivant, toujours réel, de mon éternelle amitié.
Car vous avez fait beaucoup pour moi, mon ami. Vous m'avez dit : « Croyez-moi, mon cher enfant, il y a autre chose dans la vie que le plaisir, que l'amour, que la chasse, que la danse et que les folles aspirations de la jeunesse ! Il y a le travail. Apprenez à travailler... c'est apprendre à être heureux. »
Et vous aviez raison, mon ami. Pourquoi, à part la mort de mon père, la mort de ma mère et la mort du duc d'Orléans, pourquoi n'ai-je jamais eu une douleur que je n'aie fait plier sous mof, un chagrin que je n'aie surmonté? C'est que vous m'aviez fait faire la connaissance du seul ami qui console le jour, qui console la nuit, que l'on a sans cesse près de soi, accourant au premier soupir, vous versant ce baume à la première larme : vous m'avez fait faire la connaiesance du travail.
0 bon et cher Travail, qui emportes dans tes bras puissants ce lourd fardeau de l'humanité qu'on appelle la douleur! divinité au visage toujours souriant, à la main toujours ouverte et étendue I... ô bon et cher Travail, toi qui ne m'as jamais donné l'ombre d'une déception !... Travail, je te remercie!
De la Ponce parlait, comme sa langue maternelle, l'italien et l'allemand; il offrit de m'apprendre, dans mes moments perdus, — et Dieu sait si à cette époque j'avais des moments perdus, — il offrit de m'apprendre l'allemand et l'italien.
Nous commençâmes par l'italien. C'était la langue facile; c'était ce miel dont parle Horace, et dont on dore, pour l'enfant malade, les bords de la tasse au breuvage amer.
Un des livres dans lesquels j'appris l'italien était le beau roman d'Ugo Foscolo, que j'ai traduit depuis sous le titre de Dernières lettres de Jacopo Orlis.
Ce livre me donna une idée, un aperçu, une intuition de là littérature romanesque, qui m'était tout à fait inconnue.
Au bout de deux mois, je parlais assez correctement l'italien, et je commençais à traduire la poésie.
Je préférais de beaucoup cela à mes ventes, à mes contrats n. 14
de mariage et à mes obligations et transports de chez maitre Mennesson.
Au reste, il s'était fait dans l'étude un changement tout à l'avantage démon éducation littéraire, s'il était au désavantage de mon éducation notariale. Niguet, ce fameux maitre clerc qui avait dénoncé à M. Mennesson tous mes désappointements amoureux, avait acheté, dans une petite ville voisine de la nôtre, une étude que Lafarge, je crois, avait été obligé de revendre, n'ayant pas trouvé de femme qui la lui payât; et Paillet, un de mes amis, plus âgé que moi de six ou huit ans, avait succédé à Niguet, en qualité de maître clerc.
Paillet était riche; Paillet avait une charmante propriété à deux lieues de Villers-Cotterets; Paillet avait des goûts de luxe; par conséquent, il me pardonnait bien plus facilement que Niguet, vieux basochien sans caprices et tout entier à son affaire, le seul luxe que je pusse me donner : celui de la chasse, de la danse et de l'amour.
Il en résultait qu'au lieu de m'encourager dans la voie étroite et ardue du notariat de province, Paillet me permettait d'ouvrir mes yeux vers tous les horizons, comprenant instinctivement, sans doute, que celui qu'on me faisait n'était pas le mien.
On verra, de son côté, — à part l'influence morale de la Ponce et de Leuven, — quelle influence matérielle Paillet eut sur ma destinée.
J'étais donc parfaitement heureux de l'amour de ma mère, d'un amour plus jeune et plus doux, naissant à côté de celuilà sans lui nuire, de l'amitié de la Ponce et de Paillet, quand de Leuven vint compléter «ce bien-être, auquel ne manquait que cette médiocrité dorée dont parle Horace, pour ne me laisser à peu près rien à désirer.
On apprit tout à coup que M. Deviolaine se retirait avec sa famille dans sa propriété de Saint-Remy, et louait sa maison de Villers-Cotterets au comte de Ribbing.
Ainsi, celte maison dans laquelle j'avais été élevé, cette maison peuplée pour moi d'un monde de souvenirs, passait des mains d'un parent aux mains d'un ami.
Ce qui avait surtout séduit M. de Leuven, c'était ce beau jardin, dans lequel il allait reprendre ses exercices de jardinage, interrompus par les ventes successives de Brunoy et de Quincy.
Àu reste, le comte de Ribbing n'avait pas éprouvé la moindre persécution, et, soit que Louis XV1I1 ignorât son séjour eu France, soit qu'il fermât les yeux sur ce séjour, il p'était aucunement inquiété.
De Leuven et son père vinrent donc s'établir à Villers-Cotterets, où madame de Leuven les rejoignit au bout de quinze jours.
De son côté, de la Ponce loua une maison située à l'extrémité de la rue de Largny, ayant un grand jardin et une grande cour, et qui était la première à gauche, en venant de Paris.
11 y eut bientôt trois parts de mon temps faites : une pour mes amitiés, l'autre pour mes amours, et la troisième pour mon travail de notariat.
Ma mère était peut-être un peu oubliée dans tout cela, me dira-t-on.
Est-ce qu'une mère est oubliée? est-ce qu'elle n'est pas toujours là, présente ou absente? est-ce que je ne rentrais pas dix fois, vingt fois par jour à la maison? est-ce que, chaque fois que je rentrais, je n'embrassais pas ma mère?
Tous les jours, nous nous réunissions, de Leuven, de la Ponce et moi. C'était, en général, chez de la Ponce le rendezvous; nous avions transformé en tir au pistolet la cour dont ^j'ai dit un mot, et, chaque jour, nous usions chacun vingt ou trente balles.
De Leuven avait d'excellents pistolets allemands, des Kukenreiter. Ces pistolets étaient d'une justesse merveilleuse, et nous étions arrivés tous trois à tirer avec une telle précision, que, lorsqu'on doutait de notre adresse, chacun de nous tenait la carte qui servait de but, tandis que l'autre tirait.
Jamais l'un de nous ne fit à l'autre une égratignure.
Je me souviens qu'après un jour de grande pluie, nous trouvâmes, je ne sais comment, cette cour sombre et humide
pleine de grenouilles. C'était un nouveau but tout trouvé; nous exterminâmes les grenouilles à coups de pistolet.
De temps en temps, de Leuven nous lisait ou une fable ou une élégie de sa façon; seulement, guéri de ses erreurs géographiques par l'événement nocturne de Villers-Hellon, il ne prenait plus le Midi pour le Nord, l'Espagne pour la Sibérie.
Un matin, une grande nouvelle se répandit dans la ville.
Trois étrangers venaient d'arriver chez M. de Leuven : M. Arnault et ses deux fils, Telleville et Louis Arnault.
M. Arnault, l'auteur de Germanicus et de Marias à Minturnes, était, à cette époque, un magnifique vieillard d'une soixantaine d'années, encore plein de verdeur sous les boucles blanches de ses cheveux, fins comme de la soie. Il était impossible d'avoir plus d'esprit que lui, esprit de riposte surtout, frappant aussi rapidement à son but que le fait, après la parade et par un coup droit, le maitre le plus exercé.
Le seul défaut qu'on pût adresser à cet esprit, c'était sa mordante incisivi té; mais, comme les blessures faites par de belles dents, les morsures du poète ne portaient jamais de venin avec elles.
M. Arnault avait fait connaissance avec le comte de Ribbing à cette fameuse table d'hôte où ce dernier avait donné un soufflet à un colonel étranger.
Depuis ce jour, M. de Leuven, si Français par le cœur, et M. Arnault, si Français par l'esprit, s'étaient voué une amitié que rompit la mort, mais en la léguant des pères aux enfants.
Telleville Arnault était un jeune officier d'une jolie figure, d'un esprit charmant, d'une bravoure éprouvée. Un duel qu'il venait d'avoir avec Martainville avait fait grand bruit dans le monde littéraire.
Ce duel avait eu lieu à propos de Germanicus.
Louis était encore un enfant de notre âge, à peu près.
Je me privai, par discrétion, d'aller chez Adolphe pendant tout le temps qu'y demeurèrent M. Arnault et ses fils; mais, M. Deviolaine les ayant invités à une chasse au lapin, au bois du Tillet, je fus de cette chasse, et la connaissance, commencée
MÉMOIRES D'ALEX. IHÎMAS
par raccroc dans les promenades au parc, s'acheva le fusil à la main.
Telievillc avait un petit fusil de Prélat, avec lequel il fit des miracles. Ce fusil, qui n'avait pas quatorze pouces de canon, faisait mon admiration, à moi qui croyais encore à la longueur du canon, et qui chassais avec des fusils de siège.
En quittant Villers-Cotterets, M. Àrnault emmena de Leuven.
Ce fut un profond crève-cœur pour moi que de voir partir Adolphe. J'avais deux souvenirs de Paris, l'un pris en 1806, l'autre pris en 1814 . Ces deux souvenirs suffisaient à me faire envier ardemment le sort de tout élu partant pour Paris.
Je restai avec de la Ponce, et je redoublai d'ardeur dans mon étude de l'italien. Bientôt je fus assez fort sur la langue de Dante et de l'Arioste pour passer à celle de Schiller et de Gœthe ; mais, là, ce fut autre chose.
Après trois ou quatre mois de travail, de la Ponce me mit à même d'un roman d'Auguste Lafontaine ; la tâche était trop difficile, je m'y brisai.
L'allemand fut abandonné sans que j'aie jamais eu le courage de m'y remettre.
La première impression dramatique que j'éprouvai d'une façon sérieuse remonte à cette époque.
Je ne sais quel nabad était venu passer un acte chez maître Mennesson, et, dans sa générosité inouïe, avait laissé cent cinquante francs pour l'étude.
La répartition avait été faite par M. Mennesson de cette façon: Soixante et quinze francs à Paillet; trente sept francs cinquante à chacun de nous deux, Ronsin et moi.
C'était la première fois que je me trouvais en possession d'une si forte somme.
Je me demandais ce que j'en pourrais faire.
Une des quatre grandes fêtes de l'année allait nous donner un dimanche et un lundi de congé. Paillet nous proposa de réunir nos trente-sept francs cinquante chacun aux soixante et quinze francs qu'il possédait à lui tout seul, et d'aller enfouir cette somme fabuleuse de cinquante écus dans les
il. il.
délices que pouvait nous offrir Soissons en qualité de souspréfecture.
La proposition fut acceptée avec joie. Paillet fut nommé caissier, et nous prîmes bravement la diligence de Paris, qui passait à Villers-Cotterets à trois heures et demie du matin, et qui arrivait à Soissons à six.
Paillet et Ronsin prirent chacun une place dans le coupé, où il y en avait déjà une de prise, et, moi, je montai dans l'intérieur, occupé par quatre personnes, dont trois descendaient à la Vertefeuille, poste distante de trois lieues de Villers-Cotterets, et dont la quatrième continuait sa route pour Soissons.
De la Vertefeuille à Soissons, je devais donc rester seul avec cette personne, qui était un homme de quarante ans, à peu prés, assez mince de corps, au visage pâle, aux cheveux châtains, et à la toilette recherchée.
Il avait mis une grande insistance à me faire asseoir près de lui, et s'était, pour me laisser le plus de place possible, rangé du mieux qu'il avait pu dans l'angle de la voiture.
J'avais été très-sensible à cette attention, et j'éprouvais une vive sympathie pour ce monsieur, qui daignait me traiter avec tant de déférence.
Je dormais bien et partout, à cette époque. Aussi, en sortant de la ville, m'étais-je endormi, pour ne me réveiller qu'au relais, et encore ne me serais-je pas éveillé, bien certainement, si les trois voyageurs qui nous abandonnaient ne m'avaient pas, en se retirant, marché sur les pieds, avec l'insistance que mettent d'ordinaire à cette opération les voyageurs qui quittent une voiture, à l'endroit des voyageurs qui y restent.
En me voyant éveillé, le voyageur entama la conversation, s'informa, d'un ton plein d'un bienveillant intérêt, de mon nom, de mon âge et de mes occupations.
Je m'empressai de le mettre au courant de ces particularités, auxquelles il paraissait tenir essentiellement. Je lui racontai le but de notre voyage à Soissons -, et, comme je toussais, tout en me livrant à ce récit, il m'offrit, avec une obligeance que j'avais déjà remarquée en lui, deux pâtes de différentes sortes contre le rhume.
Je pris de l'une et de l'autre, et, pour les rendre plus efficaces, je les combinai l'une avec l'autre ; puis, trouvant que, si agréable que fût la conversation de ce monsieur, si séduisantes que fussent ses manières, il y avait encore quelque chose de plus séduisant que ses manières, quelque chose de plus agréable que sa conversation, et ce quelque chose était le sommeil, je lui souhaitai une bonne nuit, et, riche de toute la place dont je venais d'hériter, je m'établis dans le coin parallèle au sien, le derrière sur une banquette et les pieds sur l'autre.
Je ne sais combien de temps j'avais dormi, lorsque je me sentis réveillé de la plus étrange manière du monde. Mon compagnon de voiture était passé du marivaudage à une expression plus vive de ses sentiments pour moi, et me serrait entre ses bras. Comme je n'avais aucune idée du but de cette embrassade, je crus^ulil avait le cauchemar, et j'essayai de le réveiller; maisfVoyant que, plus il avait le sommeil obstiné, plus il avait les gestes inquiétants, je commençai à frapper tout de bon, et, comme mes coup3 ne suffisaient pas, je me mis à crier de toutes mes forces.
Malheureusement, on descendait la montagne de Vaubuin, et Ton ne pouvait arrêter la voiture; la lutte dura donc dix minutes, à peu près, et, sans savoir le moins du monde contre quel danger je m'étais si bien défendu, je venais de mettre enfin mon adversaire hors de combat, en le tenant renversé sous mon genou, lorsque la portière s'ouvrit, et que le conducteur parut pour me donner secours,
Paillet et Ronsin dormaient comme j'eusse dormi, si cet aimable monsieur ne m'eût pas réveillé par sa trop vive amabilité.
Je racontai au conducteur ce qui venait de se passer, lui reprochant de m'avoir mis avec un somnambule ou avec un fou, et le priant de me placer dans tel autre coin de sa voiture qu'il lui conviendrait, quand, à mon suprême étonnement, il apostropha avec la plus grande dureté le voyageur, qui, sans se plaindre le moins du monde de moi, rajustait sa toilette fort endommagée; le fit descendre de la voiture et lui déclara que, comme il n'y avait plus que trois quarts de lieue
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île l'endroit où nous nous trouvions à l'hôtel des Trois-Pucdles, où s'arrêtait la voiture, il aurait l'obligeance de faire cette route à pied, à moins qu'il ne consentit à monter sur l'impériale, où il ne réveillerait personne.
Le monsieur châtain se hissa sur l'impériale sans souffler le mot, et la voiture partit.
Quoique je me trouvasse seul, et par conséquent plus qu'à mon aise dans l'intérieur de la voiture, j'étais trop vivement surexcité par la lutte que je venais de soutenir pour songer à me rendormir. Je pus donc entendre le conducteur qui, dans le cabriolet, racontait mon histoire à mes deux compagnons de route, et qui la leur présentait, selon toute probabilité, sous un aspect plus gai que je ne l'avais envisagée moi-même, car ils éclataient de rire.
Je me demandais ce qu'il y avait de risible dans l'échange de coups de poing auquel je venais de me livrer avec un maniaque, et, comme je ne pouvais me rien répondre de bien satisfaisant, je me promis de m'en faire instruire, aussitôt notre arrivée, par mes compagnons de voyage.
Un quart d'heure après l'installation du monsieur sur l'impériale, et ma réintégration complète dans la voiture, j'entendis, au bruit sourd que faisaient les roues de la voiture, que nous passions sur le pont-levis.
Nous étions arrivés.
Cinq minutes après être descendus de voiture, Paillet et Ronsin m'avaient donné l'explication de leurs éclats de rire : cette explication me parut si outrageante pour moi, qu'à peine l'eus-je reçue, je me mis à la recherche de mon monsieur aux pâtes pectorales; mais j'eus beau fouiller l'impériale dans tous ses coins et recoins, le monsieur avait disparu.
L'aventure produisit un si grand effet sur moi, que j'en demeurai abruti pendant toute la journée.
Mes premières impressions dramatiques. — VHamlet de Ducis à Villers- Cotterets. — Un pamphlet antibourbonien. — Poésie de notaire.
Au nombre des plaisirs qui nous étaient promis par la seconde capitale du département de l'Aisne, nous avions mis au premier rang le spectacle.
Une troupe d'élèves du Conservatoire, courant la province, jouait ce soir-là, par extraordinaire, VHamlet de Ducis.
J'ignorais complètement ce que c'était qu'Hamlet; je dirai plus, j'ignorais complètement ce que c'était que Ducis.
Il était difficile d'être plus ignorant que je ne l'étais.
Ma pauvre mère avait voulu me faire lire les tragédies de Corneille et de Racine ; mais, je dois l'avouer à ma honte, cette lecture m'avait prodigieusement ennuyé. J'ignorais, à cette époque, ce que c'était que le style, ce que c'était que la forme, ce que c'était que le fond; j'étais l'enfant de la nature dans toute la force du terme : ce qui m'amusait était bon, ce qui m'ennuyait était mauvais.
Je lus donc avec un certain effroi sur l'affiche le mot tragédie»
Mais, au bout du compte, comme cette tragédie était encore ce que Soissons nous offrait de mieux pour nous faire passer la soirée, nous nous mimes à la queue en teïnps utile, et, malgré la grande affiuence, nous parvînmes à nous placer au parterre.
Il y a quelque chose comme trente-deux ans que cette soirée est écoulée; eh bien, elle produisit une telle impression sur mon esprit, que les moindres détails en sont encore présents à ma mémoire.
Le jeune homme qui jouait le rôle d'Hamlet était un grand garçon pâle et brun, nommé Gudot; il avait de beaux yeux, une voix puissante, et de tels souvenirs de Talma, que, lorsque je vis Talma jouer le mène rôle, je fus tenté de croire qu'il imitait Cudot.
J'ai dit que, pour moi, la question littéraire était complète- , ment absente. J'ignorais môme qu'il existât, de par le monde, un auteur nommé Shakspeare, et, lorsque, à mon retour, instruit par Paillet qu' Hamlet n'était qu'une imitation, je prononçai devant ma sœur, qui connaissait l'anglais, le nom de l'auteur de Roméo et de Macbeth, je le prononçai comme je l'avais vu écrit, ce qui me valut une de ces longues railleries que ma sœur ne m'épargnait jamais à l'occasion.
H va sans dire que cette occasion, je la lui fournissais à lui faire plaisir.
En somme, comme YHamlet de Ducis ne pouvait pas perdre dans mon esprit par la comparaison, puisque je n'avais jamais entendu parler de celui de Shakspeare, YHamlet de Ducis, avec son entrée fantastique, son apparition visible à lui seul, sa lutte contre sa mère, son urne, son monologue, le sombre interrogatoire adressé par le doute à la mort; YHamlet de Ducis me parut un chef-d'œuvre, et me produisit un effet prodigieux.
Aussi, en revenant à Villers-Cotterets, la première chose que je fis fut-elle de réunir les quelques francs échappés au voyage de Soissons, et d'écrire à Fourcade — qui avait cédé sa place à ce même Camusat dont j'ai parlé à propos du père Hiraux, et qui était retourné à Paris, — de m'envoyer la tragédie d'Hamlet.
Fourcade, je ne sais pourquoi, tarda cinq ou six jours à me l'envoyer; mon impatience était si grande, que je lui écrivis une seconde lettre, pleine des plus vifs reproches sur son défaut de complaisance et d'amitié.
Fourcade, qui n'aurait jamais pu croire qu'on accusât un homme d'être un mauvais ami, parce qu'il ne se hâtait pas d'envoyer Hamlet, me répondit une lettre charmante, mais dont je ne pus comprendre l'esprit que lorsqu'une élude plus approfondie du bon et du mauvais m'eut mis à même de classer l'œuvre de Ducis au rang qui lui était dû.
Quoi qu'il en soit, je devins fou; je demandais à chacun :
— Connaissez-vous Hamlet? Connaissez- vous Ducis?
La tragédie arriva de Paris. Au bout de trois jours, je savais
par opeur le rôle d'Hamlet, et, qui pis est, j'ai une si fatale mémoire, que je n'ai jamais pu l'oublier.
Quoi qu'il en soit, Hamlet fut la première œuvre dramatique qui produisit une impression sur moi ; impression profonde, pleine de sensations inexplicables, de désirs sans but, de mystérieuses lueurs, aux clartés desquelles je ne voyais encore que le chaos.
J'ai retrouvé plus tard, à Paris, le pauvre Cudot, qui jouait Hamlet. Hélas ! ce grand talent, qui m'avait si fort séduit, n'avait pu trouver nulle part la moindre place, et je crois que, depuis longtemps, il a renoncé même à l'espérance, — cette fille de l'orgueil qui meurt si difficilement chez l'artiste, — à l'espérance de se faire une position au théâtre.
Or, — comme si le démon de la poésie, une fois éveillé en moi, avait juré de ne pas se rendormir, et, employant tous les moyens pour arriver à ce but, était parvenu à faire maître Mennesson lui-même son complice, — à peine de retour de Soissons, au lieu d'une vente à expédier, d'une obligation à grossoyer, ou d'une course à faire, maître Mennesson me donna une pièce de vers à copier en triple expédition.
Cette pièce de vers était intitulée les Bourbons en 1815.
Je l'ai dit, M. Mennesson était républicain ; républicain je l'ai retrouvé en 1830; républicain je l'ai revu en 1848.
De plus, en tout temps et sous tous les régimes, c'est une justice à lui rendre, il disait tout haut son opinion; si haut, que ses amis s'en etîrayaient, et lui faisaient tout bas leurs observations.
Mais lui haussait les épaules.
— Que diable voulez-vous qu'ils me fassent? disait-il. Mon étude est payée, mon répertoire au courant ; je les défie de trouver une nullité dans un seul de mes actes ; avec cela, on se moque des rois et des calotins!
Il avait raison, ledit maître Mennesson, car, malgré toutes ces démonstrations, taxées d'imprudentes par les esprits timorés, son étude était la meilleure de Villers-Cotterets, et al* lait se bonifiant tous les jours.
Cette fois, il était à l'apogée de la satisfaction.
MKMOIKES D'ALEX.'DL'UAS
Il avait attrapé, je ne sais pas où, une pièce de vers manuscrite contre les Bourbons. Il l'avait lue à toute la ville, et, après Tavoir lue à toute la ville, il venait, comme je l'ai dit, à mon retour de Soissons, de me donner Tordre d'en faire deux ou trois copies pour deux de ses amis qui seraient, comme lui, curieux de posséder ce poétique pamphlet.
Je ne l'ai jamais vu imprimé, je ne l'ai jamais relu, depuis le jour où j'en fis trois copies, et cependant ma mémoire est telle, que je pourrais le dire d'un bout à l'autre.
Mais que le lecteur se rassure, je me contenterai d'en citer quelques vers.
Voici quel était le début :
Où suis-je? qu'ai-je vu? Les voilà donc, ces princes Qu'un sénat insensé rendit à nos provinces; Qui devaient, abjurant les préjugés des rois, Citoyens couronnés, régner au nom des lois; Qui venaient, disaient-ils, désarmant la victoire, Consoler les Français de vingt-cinq ans de gloire l Ils entrent ! avec eux, la vengeance et l'orgueil Ont du Louvre indigné franchi l'antique seuil! Ce n'est plus le sénat, c'est Dieu, c'est leur naissance, C'est le glaive étranger qui leur soumet la France; Ils nous osent d'un roi reprocher Vécfuifaud : Âht si ce roi, sortant de la nuit du tombeau, Armé d'un fer vengeur venait punir le crime, Nous les verrions pâlir aux yeux de leur victime!
Abandonnant les considérations générales pour la peinture particulière des individus, l'auteur s'écriait, — à cette époque, ou s'écriait toujours, — l'auteur s'écriait, passant en revue la famille royale :
C'est d'Artois, des galants imbécile doyen, Incapable de mal, incapable de bien; Au pied des saints autels abjurant ses faiblesses, Et par des favoris remplaçant ses maltresses ; D'Artois, dont rien n'a pu réveiller la vertu, Qui fuit à Quibcron sans avoir combattu,
Et qui, s'il était roi, montrerait à la France
Des enfants de Clovis la stupide indolence t
C'est Berry, que l'armée appelait à grands cris,
Et qui lui prodigua l'insulte et le mépris;
Qui, dès ses jeunes ans, puisa dans les tavernes
Ces mœurs, ce ton grossier, qu'ignorent nos casernes.
C'est son frère, avec art sous un masque imposteur, Cachant de ses projets l'ambitieuse horreur 1 Qui, notirri par son oncle aux discordes civiles, En rallume les feux en parcourant nos villes; Ce Thersite royal, qui ne sut, à propos, Ni combattre ni fuir, et se croit un héros ! C'est, plus perfide encor, son épouse hautaine, Cette femme qui vit de vengeance et de haine, Qui pleure, non des siens le funeste trépas, Mais le sang qu'à grands flots elle ne verse past Ce sont ces courtisans, ces nobles et ces prêtres, Qui, tour à tour flatteurs et tyrans de leurs maîtres, Voudraient nous ramener au temps où nos aïeux Ne voyaient, ne pensaieut, n'agissaient que par eux t
Enfin, terminant le discours par une péroraison digne du sujet, l'auteur s'écriait encore, dans son enthousiasme libéral :
Ne balançons donc plus, levons-nous! et, semblables Au fleuve impétueux qui rejette les sables, La fange et le limon qui fatiguaient son cours, De notre sol sacré rejetons pour toujours Ces tyrans sans vertu, ces courtisans perfides, Ces chevaliers sans gloire et ces prêtres avides, Qui, jusqu'à nos exploits ne pouvant se hausser, Jusques à leur néant voudraient nous abaisser!
Douze ans après, on chassait les Bourbons de France.
Ce ne sont pas les boulets des révolutions qui renversent les trônes; ce n'est pas la guillotine qui tue les rois : boulots et guillotine ne sont que des instruments inertes au service des idées.
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MÉMOIRES d'àLEX. DUMAS
C'est cette haine sourde, c'est cette lutte souterraine, qui, tant qu'elle n'est que l'expression des désirs de quelques-uns, échoue et se brise, mais qui, du moment qu'elle devient l'expression de l'intérêt général, engloutit trônes et races, rois et royautés.
11 est facile de comprendre comment les Messéniennes de Casimir Delavigne, qui paraissaient imprimées concurremment avec ces pamphlets manuscrits, semblaient pâles et décolorées. C'est que Casimir Delavigne était un de ces hommes qui chantent parfois les révolutions accomplies, mais qui n'aident pas aux révolutions à faire.
Le pendant de la pièce de vers dont je viens de citer des fragments fut le procès Maubreuil ; mystérieuee et sombre affaire où les noms, sinon les plus illustres, au moins les plus connus de l'époque, étaient mêlés à un vol accompli et à un assassinat médité.
Je suis peut-être le seul en France qui pense encore aujourd'hui à cette affaire Maubreuil. Peut-être suis-je .aussi le seul qui ait conservé une relation sténographiée des séances de ce terrible procès, où l'on essaya, par l'horreur du cachot, par la rigueur du secret, de rendre fou un homme que l'on n'osait pas faire disparaître, et qu'on ne savait comment démentir.
A cette époque, je copiai sur le manuscrit, d'une main étrangère et inconnue, le compte rendu de ces séances. Depuis, j'ai lu, écrite de la main même de l'illustre princesse de Wurtemberg, la relation qu'elle en fit, d'abord pour son mari, le maréchal Jérôme Bonaparte, ensuite pour des mémoires encore inédits, qui sont aux mains de sa famille.
Retour à 1814. — Marmont, duc de Raguse. — M. Dudon.— Maubreuil et Roux-Laborie chez M. de Talleyrand. — Le Journal des Débats et le Journal de Paris. — Lyrisme bonapartiste et enthousiasme bourbonien. — Complot contre la vie de l'empereur. — Vol de l'argent et des diamants de la reine de Westphalie.
Remuons encore un peu le fumier de 1814. — Dieu, en prédisant la perte de Jérusalem, disait à Ezéchiel : Je te ferai manger ton pain cuit sous de la lien te de bœuf. » Mon Dieu ! Seigneur! vous avez été plus sévère pour nous que pour le prophète, et vous nous avez fait manger parfois bien pis que cela!
Napoléon était à Fontainebleau ; l'impératrice, à Blois; un gouvernement provisoire, occulte et inconnu, fonctionnait dans Feutre-sol de l'hôtel de la rue Saint-Florentin.
Est- il utile de dire que l'hôtel de la rue Saint-Florentin appartenait à M. de Talleyrand?
Le 16 mars, Napoléon avait écrit de Reims :
« Mon frère,
» Conformément aux instructions verbales que je vous ai données, et à l'esprit de toutes mes lettres, vous ne devez permettre, en aucun cas, que l'impératrice et le roi de Rome tombent entre les mains de l'ennemi. Vous serez plusieurs jours sans nouvelles de moi. Si l'ennemi s'avance sur Paris avec des forces telles, que vous jugiez toute résistance inutile, faites partir dans la direction de la Loire Ja régente, mon fils, les grands dignitaires, les ministres, les officiers du sénat, les présidents du conseil d'État, les grands officiers de la couronne, le baron de la Bouillerie et le trésor. Ne quittez pas mon fils, et rappelez-vous que je préférerais le savoir dans la Seine plutôt qu'entre les mains des ennemis de la France. Le
MÉMOIRES D'A L EX. DCiMAS
sort d'Aslyanax, prisonnier des Grecs, m'a toujours paru le sort le plus malheureux de l'histoire.
» Napoléon. »
Cette lettre était adressée à Joseph.
Ce trésor dont parlait Napoléon était, bien entendu, son trésor particulier.
Le 28 mars, le départ de l'impératrice fut mis en délibération. MM. de Talleyrand, Boulay (de la Meurthe), le duc de Cadore et M. de Fermon, étaient d'avis que l'impératrice restât. Joseph, la lettre de l'empereur à la main, insista pour le départ. Ce départ fut résolu pour le lendemain à neuf heures du matin.
Plus tard, on fit un reproche à M. de Talleyrand d'avoir insisté pour que Marie-Louise restât à Paris. Un pâle et froid sourire dessina ce rictus qui servait de bouche au diplomate.
— Je savais que l'impératrice se défiait de moi, et que, si je conseillais le départ, elle resterait. J'ai été pour qu'elle restât, afin qu'elle partit .
0 monseigneur l'évôque d'Autun ! c'est Harel qui vous a fait, dans le Nain jaune, ce fameux mot : « La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. » Mais, monseigneur, que vous étiez bien digne de le faire vous-même !
Le 29 mars au matin, à travers les fenêtres ouvertes des Tuileries, on pouvait voir, aux douteuses lueurs du jour naissant, aux lueurs plus douteuses encore des lampes et des bougies mourantes, les femmes de l'impératrice courant pâles de fatigue et de crainte, après une nuit tout entière passée dans les préparatifs du voyage.
Le départ, nous l'avons dit, était fixé à neuf heures.
À dix heures, l'impératrice n'avait pas encore quitté ses appartements. Elle espérait toujours qu'un contre-ordre arriverait, soit de l'empereur, soit de Joseph.
A dix heures et demie, le roi de Rome, tout en larmes, se cramponnait aux rideaux de ce palais des Tuileries, que lui aussi, pauvre enfant, ne voulait pas quitter.
Hélas! à dix-sept ans de distance l'un de l'autre, trois en-
fants, subissant tour à tour les fautes de leurs pères, devaient inutilement se cramponner ainsi aux rideaux de ces Tuileries, qui, depuis soixante ans, ne sont plus qu'une hôtellerie royale où logent en passant les dynasties qui s'en vont.
A onze heures moins un quart, l'impératrice, vêtue d'une amazone de couleur brune, montait avec le roi de Rome dans une voiture qu'entourait un fort détachement de la garde impériale.
Le même jour et à la même heure, l'empereur partait de Troyes pour Paris avec les escadrons de service.
On sait comment l'empereur fut arrêté à Fromenteau. Mais, ce que l'on ne sait pas, ou ce que Ton sait mal, c'est ce que nous allons raconter.
Un autre jour, dans un autre moment,— à propos de la révolution de juillet probablement, — nous reviendrons sur un de ces hommes que le destin, on ne sait pourquoi, marque d'un sceau fatal.
Nous voulons parler de Marmont.
Nous le montrerons, non pas tel qu'on l'a fait, mais tel qu'il a été : magnifique, pendant cette retraite, dans laquelle il ne laissa ni un canon ni un prisonnier aux mains de l'ennemi ; magnifique, quand — lion acculé aux murs d'octroi de Paris, enveloppé de Russes et de Prussiens, dans la grande rue de Belleville ; le bras droit encore en écharpe, depuis la bataille des Arapiles ; tenant son épée de la main gauche , mutilée à Leipzig; ses habits troués de balles; enjambant par-dessus les morts et les blessés qui tombaient tout autour de lui ; à la tête de quarante grenadiers seulement, — il se faisait jour jusqu'à la barrière, où il abandonnait, criblé de blessures, le cinquième cheval qui mourait sous lui depuis le commencement de la campagne.
Hélas ! pourquoi ne traversa-t-il point Paris, de la barrière de Belleville à la barrière de Fontainebleau? pourquoi s'arrêta-t-il à son hôtel de la rue Paradis-Poissonnière? pourquoi ne se préscnta-t-il point à Napoléon, avec sa redingote en lambeaux et son visage noir de poudre? Quelle opposition dans sa destinée! quelle différence dans le jugement de l'avenir!
Mais nous qui arrivons parmi les derniers, nous, spectateur presque désintéressé de tous ces grands événements, nous que notre caractère a fait sans haine privée, nous que notre position a fait sans haines politiques, c'est à nous, éclaireur de la postérité, placé sur la limite du monde aristocratique qui tombe, et du monde démocratique qui s'élève, de chercher la vérité partout où elle est ensevelie, et de la glorifier partout où nous la trouverons.
Et maintenant, ceci posé, revenons à Napoléon et à Marie- Louise.
Enjambons par-dessus quelques journées; laissons derrière nous les grandes trahisons et les grandes hontes; malheureusement, nous ne sommes pas au bout.
Passons du 29 mars au 7 avril.
Voici ce qui s'est passé pendant ces huit jours :
Le 30 mars, Paris a capitulé.
Le 31, les alliés sont entrés dans la capitale.
Le 1er avril, le sénat a nommé un gouvernement provisoire.
Le 2, le sénat a déclaré Napoléon déchu du trône.
Le 3, le Corps législatif a adhéré à la déchéance.
Le 4, Napoléon a abdiqué en faveur de son fils.
Le 5, Marmont a traité avec l'ennemi.
Le 6, le sénat a proposé un plan de constitution.
Le 7, les troupes du duc de Raguse s'insurgent et refusent d'obéir à ses ordres. De son côté, Napoléon fait ses dispositions pour se retirer derrière la Loire.
Le gouvernement de la rue Saint-Florentin a été vite en besogne, comme on voit.
L'impératrice est restée à Blois; là, elle a successivement appris: la déclaration de déchéance du sénat; la première abdication de l'empereur, et la défection du duc de Raguse,
Le 7 au matin, elle apprend le rappel des Bourbons.
Jusque-là, comme un nuage couvre encore l'avenir, Kégoïsme, qui veille et qui attend, n'a pas trop osé se manifester autour d'elle; mais, à la nouvelle du retour des Bourbons, chacun songe à faire 6on pacte avec les nouveaux venus.
Ce qui est arrivé à Napoléon arrive à Marie-Louise.
C'est à qui la quittera le plus promptement et le plus publiquement; c'est une course à l'ingratitude, c'est un steeple^ chase à la trahison.
Huit jours auparavant, elle a quitté Paris, fille d'empereur, femme d'empereur, mère de roi! Orléans l'a saluée, en passant, du branle de ses cloches et du bruit de son artillerie. Elle a autour d'elle une cour, sous sa main un trésor ; en France et en Italie, un double peuple, quelque chose comme quarante millions de sujets.
En huit jours, elle a perdu rang, puissance, hérédité, royaume ; en une heure, elle se trouve seule avec un pauvre enfant abandonné, et un trésor qu'on ne tardera pas à lui venir prendre.
Dieu me garde de m'apitoyer sur le sort de cette femme, qui n'avait qu'à rester veuve pour être sublime. Mais ceux-là qui la trahissaient, ceux-là qui l'abandonnaient, n'avaient pas l'excuse d'un avenir couvert encore du voile de l'inconnu.
Le 7, nous l'avons dit, toute la eour a fui.
Le 8 au matin, les deux rois Jérôme et Joseph l'ont quittée à leur tour. Le 8 au soir, le général Schouvalof, chargé par les souverains de la conduire de Blois à Orléans, et d'Orléans à Rambouillet, est arrivé auprès d'elle.
Enfin, le 9 au matin, on a pu lire dans le Moniteur:
« Le gouvernement provisoire* informé que, d'après les ordres du souverain dont la déchéance a été prononcée solennellement le 3 avril, des fonds considérables ont été enlevés de Paris, dans les jours qui ont précédé l'occupation de cette ville par les troupes alliées,
» Arrête:
» Que ces fonds seront saisis partout où ils se trouveront, en quelques mains qu'ils se trouvent, et que le dépôt en sera immédiatement opéré dans la caisse la plus voisine. »
L'ordre était élastique: il ne faisait pas de différence entre le trésor public de la nation et le trésor privé de l'empereur. Il fallait, au reste, confier l'exécution de cet ordre à un
homme que sa haine pour ce qui venait de tomber poussât naturellement aux suprêmes violences.
On choisit M. Dudon.
Qu'était-ce que M. Dudon? Je suis heureusement trop jeune pour savoir cela; je le demande, en conséquence, à un homme qui a eu le mérite de la fidélité, au duc de Rovigo.
Voici ce qu'il me répond :
« M. Dudon avait été enfermé à Vincennes, pour avoir déserté son poste, abandonné l'armée d'Espagne, et répandu la terreur dont il était saisi, sur toute la route qu'il avait parcourue.»
Cependant, M. Dudon hésite; il lui faut un intermédiaire; il n'ose pas mettre directement la main sur cet or, dont on a si grand besoin pour payer les trahisons passées et les défections à venir.
Voyons, monsieur'le duc de Rovigo, à qui s'adresse-t-il? Dites ! Soyez la bouche de bronze de la Vérité ; j'écris sous votre dictée.
« On eut recours à un officier de gendarmerie d'élite, M. Janin de Chambéry, aujourd'hui officier général, qui était commis à l'escorte de cet argent. Ce jeune homme, voyant un moyen de faire sa fortune, se donna à M. Dudon. Il rassembla son régiment, fit enlever d'autorité les caissons qui contenaient le trésor de l'empereur Napoléon, car on ne les avait pas encore déchargés, et se mit en route pour Paris, où il arriva sans coup férir. »
Mais tout cela, ce n'est point assez; on a volé l'impératrice, il faut tuer l'empereur.
« 11 n'y a que les morts qui ne reviennent pas, » a dit l'homme qu'on> délicatement surnommé TAnacréon de la guillotine.
On prête tant de mots à M. de Talleyrand, qu'il peut bien emprunter une maxime à Barère.
D'ailleurs, on en conviendra, le 31 mars, Napoléon était bien embarrassant. 11 ne faut donc pas trop en vouloir aux gens qui voulaient s'en débarrasser.
Quels étaient ces gens-là? Maubreuil les nommera luimême.
Il y avait conférence dans l'hôtel de la rue Saint-Florentin.
— Oui, disait le président à quelqu'un qui n'avait pas encore ouvert la bouche ; oui, vous avez raison ; il faudrait nous débarrasser de cet homme!
— Oui, répondirent en chœur les assistants.
— Eh bien, c'est convenu, on s'en débarrassera.
— 11 ne manque plus qu'une chose, dit un des membres du conciliabule.
— Laquelle?
— La principale! l'homme qui frappera le coup.
— J'ai l'homme, dit une voix.
— Un homme sûr?
— Un homme ruiné, un homme ambitieux, un homme tombé de haut, et qui fera tout pour de l'argent et une position.
— Son nom?
— Maubrcuil.
Cela se passait le 31 mars, au soir.
Le même jour, Marie-Armand de Guerry, comte de Maubreuil, marquis d'Orvault, avait attaché la croix de la Légion d'honneur, qu'il avait bravement gagnée en Espagne, à la queue de son cheval, et s'était fait voir aîtisi sur les boulevards et sur la place Louis XV.
Il est vrai qu'à la place Vendôme, il avait fait mieux encore: il avait passé une corde au cou de la statue de l'empereur, et il avait tiré de toutes ses forces, avec une douzaine d'autres honnêtes gens de son espèce; mais, voyant que ses forces ne suflisaient point, il avait attelé son cheval à cette corde. Gela n'avait pas suffi encore. Alors, on avait été demander un renfort de chevaux au grand-duc Constantin, qui avait refusé en disant :
— Cela ne me regarde pas.
Maintenant, qui avait été chercher ce renfort? qui s'était fait le commissionnaire de Maubreuil? Un très-grand seigneur, ma foi, un très-beau nom historique ! Il est vrai que le trèsgrand seigneur, porteur de ce beau nom, avait une chose à faire oublier : c'est qu'il devait tout à l'empereur.
Son nom, demandez-vous?
Ah! ma foi, cherchez; j'ai bien cherché, moi.
Maubreuil était en effet tombé de haut, comme Pavait dit son protecteur Roux-Laborie.
Bon! je m'aperçois que je nomme son protecteur, moi qui ne voulais nommer personne.
N'importe! continuons.
Maubreuil était tombé de haut, car il était d'une excellente famille. Son père, marié en secondes noces à une sœur de MM. de la Roehejaquelein, était mort dans les guerres de la Vendée, avec une trentaine d'autres personnes de sa famille.
Roux-Laborie, secrétaire du gouvernement provisoire, avait donc répondu de Maubreuil.
Il avait fait plus : il avait dit à M. de Talleyrand...— Allons! voilà que, sans m'en douter, j'arrache encore un masque; ma foi, tant pis! puisque ce visage blême est à découvert, qu'il y reste ! - Il avait donc fait plus : il avait dit à M. de Talleyrand :
— Je vous l'amènerai.
Mais, toujours prudent, M. de Talleyrand s'était écrié :
— Y pensez-vous, mon cher monsieur? amener M. de Maubreuil à moi! Et pourquoi faire? C'est chez Anglès qu'il faut le conduire ! c'est chez Anglès qu'il faut aller! Vous savez bien que c'est Anglès qui mène tout cela.
— Eh bien, soit; je Ty conduirai, avait répondu le secrétaire du gouvernement provisoire.
— Quand cela ? ^
— Ce soir môme.
— Mon cher, vous êtes un homme impayable.
— Retenez le mot, monseigneur.
Et Roux-Laborie salue, sort et court chez Maubreuil. Maubreuil n'était pas chez lui.
Quand Maubreuil n'était pas chez lui, on savait où il était. Il était au jeu. Mais à quel jeu? Il y a tant de tripots à Paris !
Roux-Laborie court toute la nuit sans le trouver, revient chez Maubreuil, et, comme Maubreuil n'était pas encore rentré, il laisse un mot à son domestique.
Dans ce mot, il lui donne rendez- vous chez lui, pour le lendemain, 1er avril. Il l'attendra toute la journée.
La journée se passe, et, le soir, Maubreuii n'a pas paru.
C'est terrible pour un homme d'honneur, de manquer à sa parole. Que pensera M. de Talleyrand d'un homme qui a tant promis, et qui tient si peu?
Deux fois dans la journée, il a écrit à Maubreuii ; le temps presse; aussi le second billet est pressant.
Voyez plutôt :
« Pourquoi n'êtes- vous pas venu? Je vous ai attendu toute la journée. Vous me désespérez! »
Maubreuii rentre à six heures du soir pour changer de linge. Il trouve le billet; il court chez Roux-Laborie.
— Qu'y a-t-il?
— Votre fortune à faire.
— Me voici!
— Suivez-moi.
On monte en voiture, on va chez M. Anglès; M. Ànglès est à l'hôtel de la rue Saint-Florentin.
On court à l'hôtel de la rue Saint-Florentin; M. Anglès vient d'en sortir.
On demande le prince.
Impossible ! le prince est très-occupé : il trahit. Il est vrai qu'il trahit en bonne société; il trahit avec le sénat.
Le lendemain, Maubreuii et Roux-Laborie reviennent.
Le prince n'est pas plus visible que la veille; le prince est au Luxembourg.
Mais n'importe, on les introduira tout à l'heure dans son cabinet, qui est occupé en ce moment. D'ailleurs, peut-être reviendra-t-il.
— Attendons ! dit Roux-Laborie.
Et ils attendent un instant dans le salon vert, — vous savez, dans ce salon vert devenu historique, — ils attendent en lisant les journaux.
MÉMOIRES D'à LE X. DUMAS
Les journaux étaient bien amusants.
Le Journal des Débats et le Journal de Paris rivalisaient surtout de verve et d'esprit.
« Aujourd'hui, disait l'ancien Journal de l'Empire, qui venait, depuis la veille, de se faire faire une casaque neuve, et qui s'appelait Journal der Débats, aujourd'hui Sa Majesté passa devant la colonne Vendôme... »
Pardon, si je m'arrôte une seconde; je tiens à ce que Ton ne fasse pas confusion.
Sa Majesté! vous pourriez croire que c'est l'empereur Napoléon, sur lequel, huit jours auparavant, le Journal de l'Empire publiait ces beaux vers :
« Ciel ennemi, ciel, rends-nous la lumière t Disail Ajax, et combats contre nous!»
Seul contre tous, malgré le ciel jaloux, De notre Ajax voici la voix guerrière : « Que les cités s'unissent aux soldats ; Rallions-nous pour les derniers combats t Français, la Paix est aux champs de la gloire, La douce paix, fille de la Victoire. »
Il a parlé, le monarque, le père; Qui serait sourd à sa puissante voix?
Patrie, honneur! c'est pour vos saintes lois, Nous marchons tous sous la même bannière. Rallions-nous, citoyens et soldats, Rallions-nous pour les derniers combats!
Français, la Paix èst au champ de la gloire, La douce Paix, fille de la Victoire,
Napoléon, roi d'un peuple fidèle,
Tu ve\ x borner la course de ton char;
Tu nous montras Alexandre et César; Oui, nous veirons Trajan et Marc-Aurèlet Nous sommes tous tes enfants, tes soldats, Nous volons tous à ces derniers combats t Elle est conquise aux nobles champs de gloire, La douce Paix, fille de la Victoire.
Car, enfin, on peut bien appeler Majesté, cinq jours avant son abdication, un monarque, un père, qu'on vient d'appeler Ajax, Alexandre, César, Trajan et Marc-Aurèle.
Détrompez-vous ! Aujourd'hui, Sa Majesté, c'est l'empereur Alexandre ; quant à l'autre empereur, — l'empereur Napoléon, — nous verrons, ou plutôt nous avons déjà vu, au retour de Tile d'Elbe, ce qu'il est devenu.
Après avoir été un monarque, un père, Ajax, Alexandre, César, Trajan et Marc-Aurèle, il est devenu Teutàtès.
Fi, la vilaine chute !
Reprenons, car nous n'en finirions pas, et nous avons eu plus de peine à franchir ce mot Majesté, que César n'en eut à franchir le Rubicon.
« Aujourd'hui, Sa Majesté passa devant la colonne de la place Vendôme, et, regardant la statue, elle dit aux seigneurs qui l'entouraient : 1
» — Si j'étais placé si haut, je craindrais d'en être étourdi.
» Ce mot, si philosophique, est digne d'un Marc-Aurèle. »
Pardon, monsieur Bertin, de quel Marc-Aurèle? Est-ce de celui auquel vous compariez tout à l'heure Napoléon, ou de quelque autre Marc-Aurèle que nous ne connaissons pas?
Ah ! monsieur, vous êtes comme Titus, vous ; vous n'avez pas perdu votre journée, ou plutôt votre nuit !
Nous dirons tout à l'heure ce qui s'était passé dans cette nuit, que n'avait pas perdue M. Bertin, et dans le cours de laquelle le serpent avait changé sa peau tricolore contre une peau blanche, et, de Journal de l'Empire, était devenu Journal des Débats.
Il est vrai que, dans la nuit du 20 au 21 mare 1815, vous reprendrez votre vieille peau tricolore que vous avez vendue, monsieur Bertin, mais que vous n'avez pas livrée.
Passons au Journal de Paris :
« 11 est bon de savoir, disait le Journal de Paris, que Bonaparte ne s'appelait pas Napoléon, mais Nicolas. »
En vérité, monsieur le directeur, vous faites au pauvre empereur d'hier une trop sublime apothéose ; au lieu d'être • bassement ingrat, comme votre confrère, vous êtes audacieusement flatteur. Bonaparte n'avait que la prétention de se prénommer Napoléon, c'est-à-dire le lion du désert, et voilà que vous en faites Nicolas, c'est-à-dire le vainqueur des peuples.
Ah! monsieur le rédacteur du Journal de Paris, si votre journal eût été un journal littéraire comme le Journal des Débats, vous eussiez su le grec comme votre confrère, c'està-dire comme un véritable Grec, et vous n'eussiez pas fait de pareilles bévues.
Mais vous ne saviez pas le grec. Voyons au moins si vous saviez le français.
Complétons la phrase :
« Il est bon de savoir que Bonaparte ne s'appelait point iVapolcon, mais Nicolas; ni Bonaparte, mais Buonaparté; il avait retranché Tu pour se rattacher à une famille illustre de ce nom. »
— Vous savez que les Balzac d'Entraigues prétendent que vous n'êtes point de leur famille, disait-on à M. Honoré de Balzac, auteur du Père Goriot et des Parents pauvres.
— Si je ne suis point de leur famille, répondit M. Honoré de Balzac, tant pis pour eux !
Revenons au Journal de Paris. C'est toujours lui qui parle :
« Plusieurs personnes se sont amusées à faire différentes anagrammes du nom de Buonaparté, en ôtant l'u de ce nom.
Celle qui nous paraît mieux peindre le personnage est celle-ci :