MESDEMOISELLES RIGOLOT, MARCHANDES DE MODES
En vérité, ceux qui s'arrêtaient devant l'ouverture dénoncée, et qui parvenaient à plonger leurs regards dans l'intérieur du magasin, ne perdaient pas leur temps, et ne regrettaient pas leur peine.
Ce que nous disons là n'a aucun rapport lavec les deux propriétaires de 1'élablissemcnt, toutes deux vieilles filles ayant dépassé la quarantaine, et ayant, depuis longtemps, je le présume, perdu toute prétention à inspirer un autre sentiment que le respect.
Non, ce que nous disons là a rapport à deux têtes les plus adorables que Ton pût voir, Tune blonde, l'autre brune, qui se trouvaient placées à côté Tune de l'autre comme pour se faire valoir mutuellement : la tête brune avait nom Albine Hardi; la tête blonde s'appelait Adèle Dalvin.
La tête brune, — avez-vous connu la belle Marie Duplessis, cette charmante courtisane aux airs de reine, sur laquelle mon fils a fait le roman de la Dame aux camellias? — c'était Albine. Ne l'avez- vous pas connue?... Je vais vous dire ce qu 'Albine était.
C'était une jeune fille de dix-sept ans, au teint brun et mat, aux grands yeux bruns, veloutés, surmontés d'un sourcil noir qu'on eût cru tracé au pinceau, tant l'arc en était à la fois ferme et régulier. C'était une duchesse, c'était une reine; si vous voulez, mieux que cela encore, quelque chose comme une nymphe de la suite de Diane : mince, svelte, droite et fine, une chasseresse qui eût été splendide à voir avec un feutre sur
la tête, une plume sur ce feutre, une amazone flottante au vent, conduisant une troupe de piqueurs sonnants, guidaut une meute aboyante. Au théâtre, son aspect eût été grandiose, presque surhumain. Dans la vie ordinaire, on était tenté de la trouver trop belle, et, pendant un certain temps, personne n'osa l'aimer, tant il semblait probable que cet amour serait perdu, et qu'elle n'y répondrait pas.
L'autre, Adèle, était rose et blonde. Je n'ai jamais vu plus jolis cheveux dorés, plus gentils yeux, plus charmant sourire; plutôt gaie que triste, plutôt petite que grande, plutôt potelée que mince : c'était quelque chose comme un de ces chérubins de Murillo, qui baisent les pieds des Vierges à moitié voilés par des nuages; ce n'était ni une bergère de Watteau, ni une paysane de Greuze, c'était quelque chose en ire les deux, et participant des deux. Celle-là, on sentait qu'il était doux et facile de l'aimer* quoiqu'il ne fût point facile d'être aimé d'elle.
Son père et sa mère étaient de bons vieux cultivateurs, souche honnête mais vulgaire, de laquelle on était tout étonné que fût sortie une fleur si fraîche et si parfumée.
Au reste, il en était ainsi de tout ce monde enfantin; c'était la jeunesse qui lui donnait sa distinction, comme c'est le printemps qui donne la fraîcheur aux. roses.
Autour de celles dont je viens de faire le portrait, souriait et bourdonnait tout un essaim déjeunes filles, dont les plus petites se perdaient dans l'enfance; génération que j'ai vue depuis succéder à celle avec laquelle j'ai vécu, et dans laquelle j'ai vainement cherché tout ce que je trouvais dans l'autre.
Avant l'arrivée des deux étrangères à Villers-Cotterets, je n'avais pas môme remarqué cette couronne prin tanière à laquelle chaque classe de la société apporte, l'une son étoile, l'autre sa fleur.
Les deux étrangères parties, le bandeau que j'avais sur les yeux tomba, et je pus dire non-seulement : « Je vis, » mais encore : « J'existe. »
Je me trouvais justement placé par mon âge entre les enfants jouant encore aux barres et au petit palet, — comme
avait très-bien dit la nièce de l'abbé Grégoire, — et les jeunes gens déjà en train de devenir des bornmes.
Au lieu de redescendre vers les premiers, comme m'en avait donné le conseil ma belle Parisienne, je m'accrochais aux seconds, en me haussant sur la pointe du pied pour atteindre à mes seize ans.
Au reste, quand on me demandait mon âge, je m'en donnais dix-sept.
Les trois jeunes gens avec lesquels j'étais le plus intime* ment lié, étaient, le premier, Fourcade, directeur de l'école d'enseignement mutuel, envoyé de Paris à Villers-Cotterets, et qui m'avait servi de vis-à-vis lors de mon début chorégraphique.
C'était un garçon d'une éducation solide, d'un esprit distingué, fils d'un homme très-honorablement connu aux affaires étrangères; son père avait longtemps habife l'Orient, et avait été consul à Salonique.
Son choix amoureux s'était fixé sur Joséphine Thierry, et il passait avec elle tout le temps que lui laissait sa classe.
Le second se nommait Saunier; il avait été mon condisciple chez l'abbé Grégoire; il était second clerc chez M. Perrot, notaire; son père et son grand-père étaient serruriers, et, dans ce temps de flânerie de ma première jeunesse, je passafsune partie de mon temps dans leur forge à ébrécher leurs limes et à faire des feux d'artifice avec de la limaille de fer.
Saunier avait deux passions, entre lesquelles il partageait ses loisirs : Tune — celle qui, je le crois bien, passait avant l'autre — était la clarinette; l'autre était Manette Thierry.
Le troisième de mes amis intimes se nommait Chollet; il servait de lien, comme âge, entre Fourcade et Saunier; il habitait chez un de mes cousins, nommé Roussy, le père de cet enfant dont j'avais été parrain, à neuf mois, avec Augustine Deviolaine. Il y étudiait l'exploitation forestière. Je ne sais pas ce qu'était sa famille; sans doute riche, car, lorsque j'allais chez lui, un certain nombre de pièces de cinq francs éparses sur la cheminée, et au milieu desquelles brillaient toujours fastueuscment deux ou trois pièces d'or, éblouis- 11. 12.
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saient mes yeux et me causaient une admiration profonde pour sa richesse.
Au reste, cette admiration était parfaitement exempte do jalousje. Je n'ai jamais envié ni la richesse d'un homme, ni la possession d'une chose. Est-ce orgueil? est-ce simplicité? Je n'en sais rien; j'aurais pu prendre pour devise: Video nec invideo.
Chollet n'avait point reçu d'éducation, mais il ne manquait ûas d'un certain esprit naturel, et était assez beau garçon, grâce à des yeux magnifiques, à des dents splendides; d'ailleurs, grêlé de visage et vulgaire de façons.
Il essayait (}e changer, chez Louise Brézette, l'amour du Créateur en amour pour la créature.
Voilà quels étaient mes trois amis les plus familiers. Il en résulta que, lorsqu'il s'agit pour moi de faire un choix à mon tour, quoique j'Asse été élevé moitié chez M. Deviolaine, moitié chez M. Collard, ce ne fut ni à la société aristocratique, ni à la société bourgeoise, qui d'ailleurs se serait moquée de moi, que je demandai do ^'initier à ce charmant mystère de la vie qu'ofl appelle l'amour, mais à la société à laquelle s'étaient presque exclusivement consacrés mes trois amis.
Et je n'avais pas de peine à comprendre leur préférence, et je n'hésitais pas à dire tout bas, et même tout haut, qu'ils avaient biefl raison d'agir ainsi.
De là à faire conune eux, il n'y avait qu'un pas.
Aussi, ce qui me manquait, ce n'était pas le désir d'aimer, C'était une personne à aimer.
Chacune des jeunes filles que j'ai nommées avait une liaison sérieuse ou non. Au reste, elles jouissaient toutes d'une liberté charmante, et qui tenait sans doute à la confiance que les parents avaient dans leur vertu : mais, enfin, à quelque cause que cela tint, il y avait à Villcrs-Cotterets une habitude tout anglaise : c'était une facilité de fréquentation e^tre jeunes gens de sexe différent, que je n'ai viie dans aucune autre ville de France; liberté d'autant plus singulière, que, toi^s les parents de ces jeunes filles étaient parfaitement honnêtes, et araieitf, au fond du cœur, la conviction profonde
MÉMOIRES D'ALEX. DltfAS 211
que toutes ces barques lancées sur le fleuve du Tendre étaient gréées de voiles blanches et couronnées de fleurs d'oranger.
Et, chose plus singulière encore, c'était vrai pour la plus grande partie des dix ou douze couples amoureux qui formaient notre société.
J'attendis patiemment qu'un de ces nœuds se dénouât ou se rompit.
En attendant, j'étais de toutes les parties, de toutes les promenades, de toutes les contredanses; c'était un excellent apprentissage qui me familiarisait d'avance avec le monstre que Psyché avait touché sans le voir, et que, tout au contraire d'elle, j'avais vu, moi, sans le toucher.
Le hasard me servit, après six semaines ou deux mois de surnumérariat. Une de ces liaisons, à peine nouée, se dénoua; le fils d'un cultivateur, nommé Richou, avait songé à épouser sa voisine Adèle Dalvin. Les parents du jeune* liomme, plus riches que ceux de la jeune fille, mirent opposition à ces naissantes amours, et la belle blonde se trouva libre.
Pendant ces six semaines, j'avais beaucoup gagné en voyant faire les autres; d'ailleurs, cette fois, je n'avais plus allai rc à uncParisienne exigeante et railleuse, connaissant son monde autant que, moi, je le connaissais peu. Non, j'avais affaire à une jeune fille plus timide que moi, qui prenait au sérieux mes semblants de courage, et qui, pareille à cette grenouille de la fable qui saute dans son étang quand un lièvre effaré passe près d'elle, avait la bonté de me craindre et de me prouver qu'il était possible que je rencontrasse encore moins hardi que moi.
On comprend combien un pareil changement dans les positions me donnait d'aplomb. Aussi, les rôles étaient-ils complètement intervertis. Cette fois, j'attaquais et l'on se défendait, et même on se défendait si bien, que je compris bientôt que l'attaque était inutile, et qu'il y avait là une résistance sérieuse, qui pourrait céder peut-être devant un long et persévérant amour, mais qui ne se laisserait pas vaincre par un coup de main.
Alors commença pour moi cette première série de jours
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dont le reflet se prolonge sur toute la vie; cette charmante lutte de l'amour, qui demande sans cesse et qui ne se lasse pas d'un éternel refus; cette conquête successive de petites faveurs, dont chacune, au moment où on l'obtient, vous remplit l'âme de joie, période matinale et fugitive d'une vie qui, pareille à l'aurore, plane au-dessus du monde, en secouant à pleines mains des fleurs sur la téte de tous les hommes, et précède, noyée dans l'aube juvéuile de la puberté, le soleil ardent des grandes passions.
En effet, c'était une douce vie que celle-là : le matin, à mon réveil, ma mère avait son œil souriant et ses longs baisers suspendus à ses lèvres; de neuf heures à quatre heures, le travail, travail qui eût été ennuyeux, c'est vrai, si j'eusse été obligé de comprendre ce que j'écrivais, mais qui était facile et commode, jm ce que, tout en copiant des yeux et de la main, l'esprit restait libre et s'amusait à causer avec le cœur; puis, de quatre heures à huit heures, ma mère encore, et, à huit heures, la joie, l'amour, la vie, l'espérance, le bonheur!
En effet, c'était à huit heures l'été, à six heures l'hiver, que nos jeunes amies, libres à leur tour, venaient nous rejoindre à un endroit convenu , nous tendaient leur front ou leurs deux joues, et nous serraient la main, sans prendre la peine, par une coquetterie malentendue ou par un hypocrite calcul, de nous cacher leur joie de se retrouver avec nous; alors, si c'était l'été, et si le tempâ était beau, le parc était là avec sa pelouse moussue, ses sombres allées, ses brises tremblantes dans les feuilles, et, pendant les nuits de lune, ses larges parties d'obscurité et de lumière ; alors un promeneur solitaire eût vu passer cinq ou six couples, espacés à des distances calculées, pour avoir l'isolement sans avoir la solitude, les têtes inclinées l'une vers l'autre, les mains dans les mains, causant bas, modulant leurs paroles sur de douces intonations, ou gardant un silence dangereux; car, pendant ce silence, souvent on se disait des yeux ce qu'on n'osait se dire de la bouche.
Si c'était l'hiver ou s'il faisait mauvais, on se réunissait chez Louise Brézette; presque toujours la mère et la tante se
retiraient au fond, nous abandonnant les deux premières pièces dont nous nous emparions; puis, éclairés seulement par une lampe brûlant dans la troisième, et à la hauteur de laquelle la mère de Louise brodait, tandis que la tante lisait Y Imitation de Jésus-Christ ou le Parfait Chrétien, nous causions, serrés les uns contre les autres, presque toujours à deux sur une seule chaise, nous répétant ce que nous nous étions dit la veille, mais trouvant ce que nous disions toujours nouveau.
A dix heures, la soirée était interrompue; chacun reconduisait chez elle la jeune fille dont il s'était fait le serviteur. Arrivée à la porte de la maison, elle accordait encore à son cavalier une demi-heure, une heure parfois, aussi douce pour elle que pour lui, assis tous deux sur le banc qui avoisinait cette porte, ou debout dans l'allée même qui conduisait à la chambre maternelle, dont on entendait, de temps en temps, sortir une voix grondeuse qui appelait, et à laquelle on répondait dix fois, avant que d'obéir : « Me voilà, maman. »
Le dimanche, on se réunissait à trois heures, c'est-à-dire après vêpres; on se promenait, on dansait, on valsait, on ne rentrait qu'à minuit.
Puis il y avait les fêtes des villages voisins, — moins élégantes, moins fashionables, moins aristocratiques certainement que celles de Villers-Gotterets, — où on allait par troupes joyeuses, et desquelles on revenait par couples espacés et silencieux.
A Tune de ces fêtes, je rencontrai un jeune homme d'un an moins que moi.
Je demande la permission de parler de lui avec quelques détails, car il a eu une immense influence sur ma vie.
LU
Adolphe de Leuven.— Sa famille. — Détails inconnus sur la mort de Gustave III. — Le comte de Ribbing. — Les cordonniers au château de Villers-Heilon.
C'était à la fête d'un charmant village situé à une lieue de Villers-Cotterets, et nommé Corcy, perdu au milieu des grands bois, comme un nid Test dans les hautes branches. J'avais, pour un instant, laissé mes compagnons dans le rond de danse, et je m'étais éloigné pour faire une visite à un fermier, vieil ami de mon pére, dont la ferme était distante du village d'un quart de lieue, à peu près.
La route que je suivais pour me rendre chez lui était un joli sentier tracé au pied d'une colline, bordé, à droite et à gauche, d'une double haie d'épines blanches, et tout parsemé de ces petites pâquerettes à cœur d'or et à feuilles teintées de rose à leur extrémité.
Tout à coup, au coude du chemin, dans un rayon de soleil qui les baignait de lumière, je vis apparaître, venant à moi, trois personnes, dont deux m'étaient bien connues, mais dont la troisième m'était totalement étrangère.
Les deux personnes qui m'étaient connues étaient, Tune, Caroline Collard, devenue, comme je l'ai dit plus haut, baronne Capelle.
L'autre était sa fille, Marie Capelle, âgée de trois ans alors, et qui depuis, pour son malheur, fut madame Lafarge.
La troisième personne, celle qui m'était étrangère, et qui ressemblait, au premier aspect, à un étudiant allemand, était un jeune homme de seize à dix-sept ans, vèlu d'une veste grise, d'une casquette de toile cirée, d'un gilet chamois et d'un pantalon bleu clair, presque aussi collant que le mien, et qui n'offrait avec lui que cette différence, que, chez moi, c'étaient les bottes qui recouvraient le pantalon, tandis que
chez lui, au contraire, c'était le pantalon qui recouvrait les bottes.
Ce jeune homme, grand, brun, sec, aux cheveux noirs, coupés en brosse, aux yeux admirables, au nez fortement accentué, aux dents blanches comme des perles, à la démarche nonchalante et aristocratique, était le vicomte Adolphe Ribbing de Leuven, futeur auteur de Vert-Vert et du Postillon de Longjumeau, et fils du comte Adolphe-Louis Ribbing de Leuven, l'un des trois seigneurs suédois inculpés dans le meurtre de Gustave III, roi de Suéde.
C'était une vieille et noble famille que celle de ces comtes Ribbing de Leuven, habitués à soutenir les luttes royales, et à traiter de majesté à majesté avec les puissants de la terre.
CeN fut un Ribbing qui se leva en 1520 contre le tyran Ghristiern, qui avait fait égorger ses deux enfants.
H y avait une triste et mélancolique légende dans la famille : c'était celle de ces deux enfants, décapités, l'un à douze ans, l'autre à trois ans.
Le bourreau venait de trancher la téte à l'aîné et s'emparait du second pour l'exécuter à son tour, lorsque le pauvre petit lui dit de sa douce voix :
— Oh! je t'en prie, ne salis pas ma collerette, comme tu viens de le faire à mon frère Axel, car maman me gronderait.
Le bourreau avait deux enfants, juste du même ûge que ceux-là. Ému à ces paroles, il jeta son épée, et se sauva tout éperdu.
Christiern envoya à sa poursuite des soldats, qui le tuèrent.
Le père d'Adolphe, que j'ai beaucoup connu depuis, et qui m'aimait comme son second enfant, était alors un homme de cinquante ans, d'une distinction suprême, d'un esprit charmant, quoiqu'un peu railleur, d'un courage à toute épreuve.
11 avait été élevé à l'école militaire de Berlin, était venu très-jeune en France, en qualité de capitaine, dans un de ces régiments étrangers que le roi Louis XVI avait à sa .solde, et qui lui firent d'autant plus de tort, qu'ils le défendirent plus loyalement. Il avait été présenté à Marie-Antoinette par le
comte de Ferseu, et, sous les auspices de l'illustre favori, il avait été" admirablement reçu par la reine.
Il avait, au reste, gardé de la pauvre Marie-Antoinette un souvenir tout de respect et de vénération, et, trente ans après sa mort, je Pai souvent entendu parler d'elle avec une voix pleine de larmes.
Il fut rappelé en Suède vers la moitié de Tannée 1791. Fiancé à une de ses cousines qu'il adorait, il croyait revenir pour l'épouser, lorsque, à son arrivée à Stockholm, il apprit qu'un ordre du roi Gustave II avait disposé de sa main, et qu'elle était la femme du comte d'Essen.
Dans un premier mouvement de désespoir, le comte Ribbing provoqua le mari. Un duel s'ensuivit, et le comte d'Essen tomba, la poitrine traversée d'un coup d'épée qui le cloua pendant six mois sur son lit.
La Suède, à cette époque, était dans un grand trouble ; le roi venait de forcer la Diète d'accepter l'acte d'union et de sûreté. C'était à Geft que s'était accompli ce coup d'État, qui investissait le roi seul du droit de paix et de guerre.
Au reste, depuis longtemps, la lutte existait entre la royauté et l'aristocratie. Marié, en 1766, à Sophie-Madeleine de Danemark, le roi n'avait pas encore d'héritier de sa couronne en 1776. Or, la noblesse suédoise attribuait la stérilité de la reine aux mêmes causes que celle de Louise de Vaudemont, femme de Henri III. Gomme le dernier des Valois, Gustave avait des favoris dont la familiarité faisait tenir sur le prince les propos les plus étranges. Les seigneurs décidèrent, en conséquence, un beau jour, qu'il serait fait au roi des remontrances sur la stérilité de la reine, et qu'il serait supplié de faire cesser cette stérilité par tous les moyens qu'il aurait en son pouvoir.
Gustave promit d'aviser.
Alors on dit qu'il se passa une chose étrange.
Le soir même du jour où il avait engagé sa parole aux seigneurs suédois, il prit son écuycr Monk, le conduisit au lit de la reine, et, là, devant la pauvre femme, toute rougissante, il lui exposa le service qu'il demandait de lui, et sortit eu l'enfermant dans la chambre royale.
Quelque temps après, la grossesse fut proclamée, et la reine accoucha d'un prince, qui, après la mort de son père, régna sous le nom de Gustave IV.
On sait qu'en 1809, les états de Suède proclamèrent sa déchéance.
J'ai beaucoup connu son fils en Italie, où il voyageait sous le nom de comte de Wasa.
En 1770, Gustave III, alors âgé de vingt-quatre ans, était venu en France sous le nom de comte de Haga. 11 avait visité une espèce de devineresse qui, dans des extases magnétiques, prédisait l'avenir ; à peine lui eut-elle touché la main, qu'elle l'invita à prendre garde à Tannée 1792, lui annonçant que, dans le CQurs de cette année, il devait, par un coup d'arme à feu, courir danger de mort.
Gustave était brave; il avait souvent payé de sa personne. 11 raconta plus d'une fois la prédiction en riant, mais ne s'en inquiéta jamais.
A la suite de celte diète de 1792, pendaut laquelle la noblesse avait perdu le reste de ses privilèges, une conjuration déjà entamée se renoua.
Les principaux conjurés furent Ankarstrûm, le comte Ribbing, le comte de Horn, le baron d'Erenswaerd et le colonel Lilienhorn.
AnkarstrOm et Ribbing, outre les griefs généraux qui aigrissaient la noblesse contre le roi, avaient des motifs particuliers de haine.
AnkarstrOm avait perdu, par l'intervention du roi, un procès qui avait entraîné avec lui la moitié de sa fortune.
Le comte de Ribbing, comme nous l'avons dit, avait à venger sur le roi une perte bien autrement douloureuse que celle d'un procès, la perte de sa fiancée.
Les autres faisaient, du meurtre projeté de Gustave, une affaire de caste, voilà tout.
On résolut d'exécuter ce meurtre au milieu d'un bal masqué, qui devait avoir lieu dans la salle de l'Opéra, pendant la nuit du 15 au 16 mars 1792.
La veille, le roi reçut une lettre anonyme qui lui donnait
il. 13
avis du complot, et qui lui annonçait qu'il serait assassiné la nuit suivante.
— Ah ! oui, dit Gustave, en effet, même chose a été prédite, il y a vingt-deux ans, au comte de Haga ; mais il n'ajouta pas plus de foi alors à la prédiction que n'y en ajoute aujourd'hui le roi de Suède.
Et, haussant les épaules, il froissa le billet entre ses mains, et le jeta dans la cheminée.
Cependant on assure que, dans la nuit du 14 au 15, Gustave, déguisé, alla consulter la fameuse sibylle Arfredson, laquelle, confirmant la prédiction de la somnambule française et ravis de la lettre anonyme, lui déclara qu'il devait être assassiné avant que trois jours fussent écoulés.
Soit courage réel, soit incrédulité, Gustave ne voulut rien changer aux projets arrêtés, ni prendre aucune précaution, et, le soir, à onze heures, il se rendit au bal masqué.
La veille, on avait tiré au sort pour arrêter -lequel des conjurés devait tuer le roi, Gustave étant si fort détesté de la noblesse, que chacun réclamait le dangereux honneur de porter le coup mortel.
Le sort avait désigné AnkarstrOm.
On assure qu'un des conjurés lui offrit alors une donation, non-seulement des biens qu'il possédait à cette époque, mais encore de ceux qui lui devaient revenir un jour, s'il voulait lui céder sa place. AnkarstrOm refusa.
Le moment venu, comme plusieurs seigneurs étaient vêtus de costumes pareils à celui du roi, AnkarstrOm pensa tout à coup qu'il pouvait se tromper, et tirer sur un autre que Gustave.
Mais le comte de Horn le rassura en lui disant :
— Tirez hardiment sur celui à qui je dirai : « Bonjour, beau masque. » Ce sera le roi.
Il était deux heures du matin; Gustave se promenait, appuyé au bras de ce même comte d'Essen qu'il avait marié à la fiancée de Ribbing, lorsque le comte de Horn, s'approchant, lui dit :
— Bonjour, beau masque.
Au même instant, une détonation sourde se fit entendre, Gustave chancela en disant :
— Je suis mort !
A part ceux qui entouraient le roi, personne ne s'était aperçu de l'événement ; le pistolet était caché dans un manchon; au milieu du bruit des conversations et des accords de l'orchestre, la détonation s'était perdue.
Quant à la fumée, elle était restée ensevelie dans le manchon.
Cependant, au cri du roi, et en le voyant tomber faiblissant aux bras ded'Essen, chacun accourut; dans le mouvement qui se fit, il fut alors facile à Ankarstrôm de s'éloigner du roi, et même de sortir de la salle; mais, dans le trajet, il avait laissé tomber un de ses pistolets.
Le pistolet fut ramassé, chaud et fumant encore.
Le lendemain, tous les armuriers de Stockholm furent interrogés, et l'un d'eux reconnut le pistolet pour l'avoir vendu à AnkarstrOm.
Une heure après, Ankarstrôm était arrêté chez lui, et une commission spéciale était nommée pour le juger.
11 avoua le crime, mais en le glorifiant. Quant à ses complices, quelque promesse qui lui fût faite, il refusa de les dénoncer.
Le procès fut mené lentement; on espérait toujours qu'Ankarstrôm parlerait; enfin, le 29 avril 1792, c'est-à-dire quarante-quatre jours seulement après le meurtre, il fut condamné.
L'arrêt portait qu'il serait battu de verges pendant trois jours; puis, décapité.
Malgré la longueur et l'ignominie du supplice, AnkarstrOm conserva sa fermeté jusqu'au dernier moment. Traîné au supplice dans une charrette, il étendit des regards parfaitement tranquilles sur ces milliers de spectateurs pressés autour de Féchafaud. Arrivé sur la plate-forme, il demanda quelques secondes pour se réconcilier avec Dieu. Le délai lui fut accordé. Il se mit à genoux, lit sa prière, et se livra aux exécuteurs.
Il n'avait pas encore trente-trois ans accomplis.
MEMOIKES D ALEX. DIHAS
Ribbing, qui avait été arrêté en même temps qu'Ankar*trOm, n'en avait, lui, que vingt et un; il allait éfre condamné k mort comme AnkarstrOm ; le duc de Sudermanie, régent du royaume pendant la minorité de Gustave IV, pressait l'instruction, lorsqu'un illuminé, disciple de Swedenborg, vint le trouver, et lui annonça que le maître lui était apparu, lui avait déclaré que non-seulement Ribbing était innocent, mais encore que chaque cheveu qui tomberait de sa téte coûterait un jour de vie au duc de Sudermanie. Le duc, swedenborgiste lui-même, s'effraya à cette idée, et Ribbing, au lieu de partager le sort d'AnkarstrOm, fut condamné à un exil éternel.
Gomme on ne pouvait faire, pour le comte de Horn et pour Lilienhorn, moins que l'on ne faisait pour Ribbing, tous deux obtinrent la même faveur.
La confiscation des biens suivait l'exil. Heureusement, la cenfiscation de ces biens ne devait avoir lieu, pour le comte de Ribbing, qu'après la mort de sa mère, qui, lui vivant, héritait de lui, et sa mère était encore jeune.
Le comte partit pour la France, qui était en pleine révolution, et y arriva pour voir les 2 et 3 septembre et le 21 janvier. Son adoration pour la reine le fit éclater en reproches contre ces jours terribles. Il fut arrêté, et lui, régicide, allait être livré au tr.bunal révolutionnaire, comme trop sympathique aux malheurs d'un roi, lorsque Chaumette le fit mettre en liberté, lui donna un passe-port, et l'aida à sortir de Paris.
Le comte se rendit alors en Suisse : il était jeune, et si beau, qu'on ne rappelait que le beau régicide. Il fut présenté à madame de Staël, qui lui accorda une grande part dans son amitié. Deux ou trois cents lettres de madame de Staël, que le comte de Ribbing reçut d'elle pendant tout le cours de la vie de l'illustre auteur de Corinne, prouvent que cette amitié ne fut point passagère.
Madame de Staël était entourée d'un cercle d'amis, dont quelques-uns avaient été ceux du comte de Ribbing. Cette petite cour, moitié politique, moitié littéraire, ne s'occupa alors que d'une chose, ce fut de secourir, de cacher, de protéger les émigrés contre les persécutions des magistrats des cantons
helvétiques, qui avaient la main forcée par les exigences con tinuelles du gouvernement révolutionnaire de Paris.
Après le 9 thermidor, le comte de Ribbing put rentrer en France, où il acheta, à très-bas prix, trois ou quatre châteaux et deux ou trois abbayes. Au nombre des châteaux étaient Villers-Hellon, Brunoy et Quincy.
Le comte avait fait toutes ces acquisitions sur simples recommandations, soit de ses amis, soit de son notaire. Villers- Hellon, entre autres, lui était parfaitement inconnu. Un beau matin, il résolut d'aller visiter cette charmante propriété , qu'on lui avait beaucoup vantée. Malheureusement, le moment était mal choisi pour en apprécier tous les charmes : un arrêté de la commune de Villers-Hellon avait livré le château à une association de cordonniers, qui exécutaient des souliers pour l'armée; les honorables disciples de saint Crépin s'étaient, en conséquence, emparés du domaine, avaient établi leurs ateliers dans les salons et dans les chambres, et, pour plus grande facilité de communication, ils avaient pratiqué des ouvertures dans les plafonds. Quand c'était une communication orale qu'ils avaient à faire, elle s'opérait de celte façon, par les judas, sans que celui qui avait à faire cette communication eût besoin de quitter sa place; quand c'était une visite à accomplir, de bas en haut ou de haut en bas, des échelles appliquées aux ouvertures économisaient les tours et détours que nécessite toujours un escalier.
On comprend que de pareils locataires nuisaient fort à l'aspect du château que venait d'acheter le comte. Aussi fut-il effrayé de la vue et surtout de l'odeur, et s'enfuit-il précipitamment à Paris.
Quelques jours après, il racontait, avec l'esprit qui lui était particulier, sa mésaventure devant M. Collard, alors attaché à la fourniture des armées. M. Collard, plus habitué que le noble proscrit à l'appréciation des choses matérielles, lui offrit alors de reprendre son marché. M. de Ribbing y consentit, et Villers-Hellon devint, à partir de ce moment, la propriété de M. Collard.
Heureusement, le comte de Ribbing avait encore deux ou
trois autres châteaux, oùt à défaut de celui qu'il venait de vendre, il pouvait établir sa résidence.
H choisit Brunoy, qu'il céda plus tard à son ami Talraa, comme il avait cédé Villers-Hellon à son ami Collard, puis s'établit au château de Quincy.
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Pendant tout le règne de Napoléon, le comte de Ribbing demeura fort tranquille, l'hiver à Paris, l'été à la campagne, se livrant à l'agriculture, péchant ses étangs, dans lesquels on prit, un jour, un si énorme brochet, que, mis dans le plateau d'une balance, et Adolphe dans l'autre, le brochet eut l'honneur de l'emporter.
Plusieurs fois Napoléon offrit du service à M. de Ribbing ; mais, dans cette prévision qu'avec les idées envahissantes du conquérant, il serait forcé un jour de porter les armes contre la Suède, il refusa.
Au second retour des Bourbons, les vengeances rétrospectives qui s'exercèrent allèrent chercher M. de Ribbing dans sa retraite. Forcé de s'exiler, il passa la frontière et, sous un nom supposé, se rendit à Bruxelles avec sa femme et son fils.
Mais l'incognito du comte de Ribbing devait bientôt être trahi, dans des circonstances qui donneront une idée de son caractère.
A Bruxelles, le comte se trouva à table d'hôte avec des officiers étrangers qui, tout enorgueillis de la victoire de Waterloo, maltraitaient fort la France et surtout les Français. Un colonel couvert de décorations se faisait surtout remarquer par l'exagération de ses attaques. La conversation avait lieu en allemand; mais, pour le comte de Ribbing, élevé à Berlin, l'allemand était presque une langue maternelle : il ne perdait donc pas un mot de la conversation, à laquelle il paraissait complètement étranger. Tout à coup il se leva, s'avança avec son calme habituel vers le colonel, lui donna une paire de soufflets, accompagna cette paire de soufflets de rénumération de ses prénoms et qualité, et revint tranquillement s'asseoir à sa place.
Cauchois-Lemaire était à cette table, tout jeune homme encore, ainsi que le poëte Arnault, déjà vieux; tous deux, au
risque de ce qui pouvait leur en arriver de mal , offrirent, comme témoins, leurs services au comte de Ribbing.
Par bonheur, ces services furent inutiles : le colonel ne se battU point.
La liste des trente-huit avait, aux dépens de la France, enrichi Bruxelles. — Arnault, Exelmans, Regnault de Saint- Jean d'Angély, Cambacêrès, Harel, Gauchois-Lemaire étaient proscrits.
M. de Ribbing se lia avec eux, et avec eux fonda le Nain jaune, journal dont la réputation fut bientôt européenne.
A la suite d'un article publié par le comte dans ce journal, le gouvernement prussien demanda que Fauteur de cet article loi fût livré.
Il ne s'agissait pas moins que d'un emprisonnement à perpétuité dans une citadelle. La Prusse, on le sait, est encore le pays des citadelles, et a été longtemps celui des emprisonnements.
Cependant le roi Guillaume laissa au comte de Ribbing le choix d'être livré à la Prusse ou à la France, — à peu près comme le cuisinier laisse au poulet le choix d'être mis à la broche ou en fricassée. — M. de Ribbing opta pour la France.
Il fut pris, jeté dans une chaise de poste avec son fils, et conduit aux portes de Condé.
Là, il s'orienta, cherchant auquel de ses anciens amis il pouvait aller demander l'hospitalité.
Le plus proche de lui, c'était M. Gollard.
Il s'achemina vers Villers-Hellon.
11 va sans dire qu'il fut reçu cœur et bras ouverts. 11 habitait depuis trois jours ce charmant domaine, — si fort changé depuis le temps des cordonniers, qu'il ne voulait pas absolument le reconnaître, — quand je rencontrai son fils, Adolphe de Leuven, donnant le bras à madame Capelle, et la main à la petite Marie.