JOURNAL DE L'EMPIRE
(Peau tricolore.)
Paris, 20 mars 1815.
La famille des Bourbons est partie cette nuit... Paris offre l'aspect de la sécurité et de la joie; les boulevards sont couverts d'une foule immensejmpatientedevoirrarmée et le héros qui lui est rendu. Le petit nombre de troupes qu'on avait eu l'espoir insensé de lui opposer s'est rallié aux aigles, et toute la milice française, devenue nationale, marche sous les drapeaux de la gloire et de la patrie. Sa Majesté l'empereur a traversé deux cents lieues de pays avec la rapidité de l'éclair, au milieu d'une population saisie d'admiration et de respect, pleine du bonheur présent et de la certitude du bonheur à venir.
/«, des propriétaires se félicitant de la garantie réelle que leur assure ce retour miraculeux; là, des hommes bénissant l'événement inespéié qui fixe irrévocablement la liberté des cultes, plus loin, de braves militaires pleurant de joie de revoir leur ancien général ; des plébéiens, convaincus que l'honneur et les vertus seront redevenus le premier titre de la noblesse, et qu'on acquerra, dans toutes les carrières, la splendeur et la gloire pour les services rendus à la patrie.
Tel est ie tableau qu'offrait cette marche ou* plutôt cette course triomphale, dans laquelle l'empereur
Cet insensé ne pouvait donc | n'a trouvé d'autre ennemi que les
trouver en France de partisans que parmi les artisans éternels do troubles et de révolutions.
Mais nous ne voulons ni de troubles ni de révolutions. Ils désigneront vainement des victimes pour leur TectAtès.
Un seul cri sera le cri de toute la France :
MORT AU TYRAN 1 VIVE LE ROll
Cet homme, qui débarqua à Fréjus contre tout espoir, nous semblait alors appelé de Dieu pour rétablir en France la monarchie légitime t cet homme, entraîné par sa ti oire destinée» et com me pourmettre le dernier sceau à la Restauration, revient aujourd'hui pour peser comme un rebelle sur cette môme terre où il fut reçu, il y a quinze ans, par un peuple abusé, et détrompé depuis par douze ans de tyrannie.
misérables libelles qu'on s'est vainement plu à répandre sur son passage, contraste bien étrange avec les sentiments d'enthousiasme qui éclataient à son approche. Ces sentiments, justifiés par la lassitude des onze mois qui viennent de s'écouler, ne le sont pas moins par les garanties que donnent à tous les rangs les proclamations de Sa Majesté, et qui sont lues avec une extrême avidité. Elles respirent la modération qui accompagne aujourd'hui la force, et qui est toujours inséparable de la véritable grandeur.
P. -S. Huit heures du soir.
L'empereur est arrivé ce soir au palais des Tuileries, au milieu des plus vives acclamations. Au moment où nous écrivons, les rues, les places, les boulevards, les quais, sont couverts d'une foule immense, et les cris de vive l'empereur) retentissent de toutes parts, depuis Fontainebleau jusqu'à Paris. Toute la population des campagnes, ivre de joie, s'est portée sur la route de Sa Majesté, que cet empressement a forcée d'aller au pas.
N'est-ce pas que MM. de Maubreuil et Roux-Laborie ne devaient pas s'ennuyer avec une pareille galerie sous les yeux? Aussi, quoiqu'ils fussent dans le salon vert depuis près d'une heure, à peine croyaient-ils y être depuis dix minutes, lorsque la porte du cabinet du prince de Talleyrand s'ouvrit.
Ils entrèrent.
Maintenant, n'allez pas croire que ce soit du roman que nous faisons ici. C'est je ne dirai pas de la belle et bonne histoire, mais de la laide et triste histoire.
Si vous en doutiez, faites- vous représenter le rapport que MM. Thouret et Brière de Valigny, substituts du procureur impérial, faisaient au mois de juin 181 5, sur toute cette affaire, à une des chambres du tribunal de première instance de la Seine.
Quand Napoléon ne serait revenu que pour nous ramener avec lui cette pièce officielle, ce serait presque assez pour excuser son retour.
On introduisit M. de Maubreuil dans le cabinet de M. de Talleyrand. Roux-Laborie le fit alors asseoir dans le propre fauteuil du prince et lui dit :
— Vous êtes impatient de retrouver votre position, de refaire votre fortune perdue ; il dépend de vous d'obtenir encore au delà de ce que vous pouvez désirer.
— Que me faut-il faire? demanda Maubreuil.
— Vous avez du courage, de la résolution : débarrasseznous de l'empereur. Lui mort, la France, l'armée, tout est à nous, et Ton vous donne deux cent mille livres de rente; on vous fait duc, lieutenant général et gouverneur d'une province (1).
— Je ne vois pas trop comment je pourrais réussir.
— Rien de plus facile.
— Voyons.
— Écoutez.
— J'écoute.
— Il est impossible que, d'ici à deux jours, il n'y ait pas une grande bataille. Prenez cent hommes déterminés à qui vous donnerez des uniformes de la garde , mêlez- vous avec eux aux troupes de Fontainebleau, et il vous sera facile, soit
(1) Quand on écrit de pareilles choses, mieux valent deux autorités qu'une seule. Outre le rapport de MM. Thouret et Brière de Valigny, voyez Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations, t. II, p. 15.
avant, soit pendant , soit après la bataille, de nous rendre le service que je suis chargé de vous demander. Maubreuil secoua la tête.
— Refusez- vous? demanda vivement Roux-Laborie.
— Non pas. Je songeais seulement que cent hommes, c'est difficile à trouver ; heureusement, il n'est pas besoin de cent hommes : douze suffiront. Je les trouverai peut- être dans l'armée; mais il me faudrait alors la faculté de les faire avancer de deux ou trois grades, et de leur accorder des récompenses pécuniaires, en harmonie avec le service qu'ils auront rendu.
— Vous aurez tout ce que vous voudrez. Que nous importent dix ou douze colonels de plus ou de moins !
— C'est bien.
— Vous acceptez alors ?
— Probablement... Cependant je demande jusqu'à demain pour réfléchir.
Et Maubreuil sortit, suivi de Roux-Laborie, très-inquiet du sursis demandé. Mais Maubreuil le rassura, en prenant rengagement de lui donner une réponse positive le lendemain.
On comprend l'hésitation de Maubreuil ; il avait été introduit dans le cabinet du prince, il s'était assis dans le fauteuil du prince, mais, au bout du compte, il n'avait pas vu le prince.
Or, quand on joue sa tète pour un autre, on aime assez à voir celui pour lequel on tient les cartes. Le lendemain, on revient à l'hôtel.
Maubreuil accepte.
Roux-Laborie respire.
— Mais, ajoute Maubreuil, à une condition.
— Laquelle?
— Je ne me regarde pas comme suffisamment autorisé par votre seule parole. J'ai besoin que les promesses que vous me faites soient solidement garanties. Je veux voir M. de Talleyrand lui-même, et recevoir de lui ma mission.
— Mais, mon cher Maubreuil, vous comprenez combien il est difficile...
— Je ne dis pas non ; mais ce sera ainsi, ou ce ne sera point.
— Ainsi, vous voulez voir M. de Talleyrand?
— Je veux voir M. de Talleyrand, et recevoir de lui directement ma mission.
— Oh! oh! dit l'avocat en frappant sur la poitrine de son ami, on dirait que vous avez peur?
— Je n'ai pas peur, mais je veux voir M. de Talleyrand.
— Eh bien, soit , dit Roux-Laborie , vous le verrez , et, puisque vous voulez absolument sa garantie, vous allez être satisfait. Attendez quelques instants dans ce salon.
Et il entra chez M. de Talleyrand.
Un instant après, il sortit.
— M. de Talleyrand va passer, M. de Talleyrand va vous faire un geste de la main, M. de Talleyrand va vous sourire. Cela vous suflira-t-il?
— Hum! fit Maubreuil ; n'importe! nous verrons.
M. de Talleyrand passa, fit le geste convenu, et sourit gracieusement à Maubreuil.
Tout cela, bien entendu, c'est Maubreuil qui le dit.
Le geste séduit Maubreuil, le sourire le transporte; seulement, Maubreuil veut encore quelque chose : il veut deux cent mille francs.
On marchande, on lésine, on n'a pas d'argent : il y a tant de trahisons à payer!
Mais, grâce à l'arrêté du 9, il rentre treize millions : c'est le trésor privé de Napoléon. On a fait la chose en conscience, on n'a rien laissé à Marie-Louise, ni argent ni argenterie; c'est à ce point qu'elle a été obligée d'emprunter, à l'évêque chez lequel elle était logée, un peu de faïence et d'argenterie.
On a donc treize millions, — sans compter les dix millions en or laissés dans les caves des Tuileries, et sur lesquels on a déjà fait main basse.
C'est vingt-trois millions qu'on a déjà empruntés à Napoléon.
Que diable! on peut bien prendre là-dessus deux cent mille francs pour le faire assassiner!
On prend donc deux cent mille francs, et on les donne à Maubreuil.
Maubreuil court au jeu, et perd cent mille francs dans la nuit.
Assassinera-t-il Napoléon pour cent mille francs? En vérité, non !... Ce n'est point assez.
Il a recours à M. A***.
M. A*** est un homme d'imagination. Il lui vient une idée :
— La reine de Westphalie suit la même route que Napoléon...
— Oui.
— Nous supposons que la reine de Westphalie emporte les diamants de la couronne.
— Oui.
— Eh bien, emparez- vous de ce qu'elle possède, et ce sera de bonne prise.
— Oui ; mais je veux un ordre.
— Gomment, un ordre?...
— Un ordre écrit.
— Signé de qui?...
— Signé de vous.
— Qu'à cela ne tienne !
Et M. A*** prend une plume, et signe l'ordre suivant...
— Permettez, nous dira-t-on, qu'est-ce que M. A***? Pardieu! lisez; la signature est au bas de l'ordre :
Ministère de la police,
« Il est ordonné à toutes les autorités chargées de la police générale de France, aux préfets, commissaires généraux, spéciaux et autres, d'obéir aux ordres que M. de Maubreuil leur donnera ; de faire et d'exécuter à l'instant même tout ce qu'il prescrira, M. de Maubreuil étant chargé d'une mission secrète de la plus haute impw%tance.
» Anglès. »
Ce n'est pas tout. Maubreuil veut un autre ordre pareil,
signé du ministre de la guerre : il dispose de la force civile, il faut qu'il dispose de la force militaire.
Il va trouver le ministre de la guerre. Il obtient un ordre pareil à celui que nous venons de citer.
Le ministre de la guerre est le général Dupont.
Il y a des signatures qui ont une fatale destinée!
Le 22 juillet 1808, cette signature est au bas de la capitulation de Baylen ; le 16 avril 1814, elle est au bas de la commission Maubreuil !
L'une, sans combat, livre la liberté de quatorze mille hommes à l'ennemi ; l'autre livre à un voleur et à un assassin l'or et la vie d'une reine!
Comme on est fier, en face de pareilles erreurs, de n'avoir jamais mis son nom qu'au haut d'un drame, bon ou mau- . vais, qu'au bas d'un livre, mauvais ou bon !
Outre ces deux ordres, Maubreuil s'en fait donner encore trois autres dans les mêmes termes :
Un de Bourrienne, dj^ecteur provisoire des postes... De Bourrienne, comprenez-vous ? — Mais ce n'est pas ce même Bourrienne qui fut secrétaire de l'empereur?... — Pardonnez, c'est bien le même !... Où serait l'infamie, sans cela? 11 met les postes à la disposition de M. de Maubreuil.
Un du général Sacken, gouverneur de Paris.
Un du général Brokenhausen.
Grâce à ces deux derniers ordres, Maubreuil, qui dispose déjà de la police par Angles, de l'armée par Dupont, des postes par Bourrienne, disposera aussi des troupes alliées par le général russe et par le général prussien.
Il est vrai que, le 3 avril, le lendemain du jour où le Journal des Débats et le Journal de Paris ont publié les spirituels articles que vous connaissez, on chantait à l'Opéra les deux charmants couplets que vous allez connaître, le tout sur l'air de Vive Henri IV! air national, s'il en fut :
Vive Alexandre!
Vive ce roi des rois !
Sans rien prétendre, Sans nous dicter des lois,
Ce prince auguste A le triple renom,
De héros, de juste, De nous rendre un Bourbon.
Vive Guillaume!
Et ses guerriers vaillants t
De ce royaume, Il sauva les enfants ;
Par sa victoire, Il nous donne la paix, Et compte sa gloire Par ses nombreux bienfaits.
En vérité, il y a une certaine fierté à se dire que ces vers sont presque aussi mauvais que la prose du Journal des Débats et du Journal de Paris !
Maubreuil avait donc ses cinq ordres, bien en règle, dans sa poche. Avec cela, il pouvait agir, non pas contre Napoléon, — c'était trop chanceux, — mais contre la reine de Westphalie.
En effet, n'était-ce pas bien joué que de faire payer le prix de l'assassinat de Napoléon, et de ne pas l'assassiner?
C'est ce que Maubreuil va essayer de faire.
D'abord, il s'associe un nommé dAsies, qu'en vertu de ses pleins pouvoirs, il nomme commissaire royal.
Puis il se met à l'affût au coin de la rue du Mont-Blanc et de la rue Saint-Lazare.
La reine de Westphalie logeait à l'hôtel du cardinal Fesch.
Son départ était fixé au 18.
Les ordres sont signés du 16 et du 17.
Maubreuil était bien renseigné. Le 18, à troi3 heures du matin, la princesse Catherine de Wurtemberg, ex-reine de Westphalie, montait en voiture, et prenait la route d'Orléans.
La princesse Catherine était cousine de l'empereur de Russie, et voyageait avec un passe-port signé de lui et de l'empereur d'Autriche.
Maubreuil a pris les devants. A Pithiviers , il apprend, par le maître de poste, — vous voyez bien que la recommandation de M. de Bourrienne était bonne à quelque chose; - à Pithiviers, il apprend, par le maître de poste, que la princesse continuera son chemin par la Bourgogne.
Alors, il s'embusqueiàFossard, maison de poste à une demi-
lieue de Montereau.
Au reste, il n'y a pas de danger que Maubreuil se trompe, il connaît bien la princesse1: il a été son écuyer.
Le 21, à sept heures du matin, la voiture de la princesse parait sur la route. Maubreuil séance à la tête d'une douzaine de cavaliers, arrête la voiture, force l'ex-reine à entrer dans une espèce d'écurie, ou tous les bagages sont successivement transportés.
Il y avait onze malles ou caisses.
Maubreuil en demande les clefs.
La princesse n'avait aucun moyen de faire résistance : elle les lui donne; tout cela sans faire semblant de le reconnaître, sans daigner lui adresser la parole. Ce que voyant Maubreuil, il'se met tranquillement à déjeuner, avec d'Asies, dans une chambre au rez-de-chaussée de l'auberge, en attendant un détachement de troupes qu'en vertu de ses ordres, il a envoyé chercher à Fontainebleau.
Cependant ilfaut rendre justice àMaubreuil. Comme le temps est mauvais, comme il pleut, comme il fait froid, il a offert à son ancienne souveraine d'entrer dans l'auberge; mais, comme elle serait obligée de rester dans la même chambre que lui, elle préfère rester dans la cour.
Une femme qui a pitié de cette autre femme lui apporte une chaise, et elle s'assied.
Maubreuil achevait de déjeuner, quand un lieutenant arrive de Montereau avec une douzaine d'hommes, mamelouks et chasseurs.
Il faut donner une raison à cet ollicier et à ces soldats ; si impudent que l'on soit, on ne dit jamais : « Tel que vous me vovez, je suis un voleur. »
Non, ce sera la princesse Catherine qui sera une voleuse.
La princesse Catherine est arrêtée par Maubreuil, parce qu'elle emporte les diamants de la couronne.
Quatre factionnaires sont placés pour empêcher les voyageurs d'approcher... à moins que les voyageurs qui viendraient n'aient une voiture ; auquel cas, bon gré, mal gré, on utilisera la voiture.
Des marchands arrivent de Sens, conduisant une patache. La patache et les deux chevaux qui la conduisent sont confisqués par Maubreuil.
On charge sur cette patache les coffres de la princesse.
C'est alors seulement qu'elle daigne adresser la parole à Maubreuil, qui s'excuse auprès d'elle sur sa mission.
— Fi! monsieur, dit-elle, quand on a mangé le pain des gens, on ne se charge pas, à leur détriment, d'une pareille mission... Ce que vous faites là est abominable !
— Madame, répond Maubreuil, je ne suis que le commandant de la force armée. Parlez au commissaire, je ferai tout ce qu'il ordonnera.
Le commissaire était d'Àsies, on s'en souvient. Robert Macaire renvoyait à Bertrand.
Mais elle ne savait pas cela, la digne princesse : elle prenait d'Asies pour un vrai commissaire.
— Monsieur, dit-elle, vous me dépouillez de tout ce qui m'appartient. Le roi n'a jamais donné de pareils ordres... Je vous jure, sur mon honneur, et foi de reine, que je n'ai rien à la couronne de France !
D'Asies se redresse.
— Nous prenez-vous pour des voleurs, madame? dit-il. Je vais vous montrer que nous avons des ordres. Toutes ces caisses vont partir. >
En disant cela, d'Asies aperçoit une petite caisse carrée, entourée de rubans de fil.
Il porte la main dessus. La petite caisse est très-lourde.
— Ah ! ah ! dit-il.
— Monsieur, dit la princesse, cette petite caisse renferme mon or.
D'Asies et Maubreuil échangeut un coupd'œil qui veut dire: il. 10
« Votre or, princesse, c'est justement ce que nous cherchons.»
Ds se retirent, et font semblant de délibérer.
Puis, se rapprochant après la délibération, ils ordonnent au commandant des mamelouks d'emporter cette caisse avec les autres.
La princesse doute encore de ce qu'elle voit, de ce qu'elle entend.
— Mais, s'écrie-t-elle, il n'est pas possible que vous preniez aussi mes bijoux et mon argent! que vous m'exposiez à rester avec ma suite au milieu d'un grand chemin!
Alors la force lui manque, à cette noble créature, fille de roi, femme de roi, cousine d'empereur. Les larmes lui viennent aux yeux ; elle demande à parler à Maubreuil. Maubreuil s'approche.
— Mais, monsieur, lui dit-elle, que voulez-vous donc que je devienne? Rendez-moi au moins cet or, qui m'est nécessaire pour continuer mon chemin.
— Madame, répondit Maubreuil, je ne suis que l'exécuteur des ordres du gouvernement ; je dois rendre vos caisses intactes à Paris. Tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous donner ma ceinture : elle renferme cent napoléons de vingt francs.
La princesse voit, dans cette offre, le dernier dévouement d'un homme qui a été à son service ; elle accepte, sur le conseil que lui donne le comte de Furstenstein.
D'ailleurs, elle croit qu'il va lui être permis de revenir à Paris, et, à Paris, elle retrouvera de l'argent.
Mais il n'en est pas ainsi : on la force à remonter en voiture. La princesse continuera son chemin vers Villeneuve-la- Guyare, sous l'escorte de deux chasseurs, tandis que ses caisses, son or, ses diamants, chargés sur la patache, vont retourner à Paris.
Si la princesse résiste, les deux chasseurs ont ordre d'employer la violence pour la forcer de continuer sa route.
Elle demande alors à faire au moins escorter ses c aisses par une personne à elle. Mais, comme cette demande est exorbitante, elle est repoussée.
La voiture de la princesse continue donc sa route vers Villeneuve-la-Guyare. La conscience de Maubreuil et de d'Asies est tranquille : la princesse n'a-t-elle pas cent napoléons pour subvenir à ses besoins?
A la poste suivante, on ouvre la ceinture de Maubreuil pour payer. On n'y trouve que quarante-quatre napoléons. On dépose aussitôt la ceinture et les quarante-quatre napoléons entre les mains du juge de paix de Pont-sur-Yonne.
En quittant Fossard, Maubreuil défend au maître de poste de donner des chevaux à qui que ce soit avant trois heures.
On est payé. Maintenant, on peut s'occuper de la seconde partie de la mission, de la moins importante pour Maubreuil, de tuer l'empereur.
On est au 21 avril.
Le 19, l'empereur, abandonné de tout le monde, est resté avec un seul valet de chambre.
Le moment était bon ; malheureusement, on l'a laissé passer. On guettait la princesse rue Saint-Lazare ; on ne peut pas être partout à la fois.
Le 20, c'est-à-dire la veille, l'empereur a fait ses adieux à sa garde. Ce n'est pas au milieu de tous ces brigands-là qu'on pouvait l'aller attaquer.
Le 21, comme nous l'avons vu, on était bien occupé.
Et voilà que justement l'empereur a profité de ce moment pour partir de Fontainebleau, avec les commissaires des quatre puissances.
Bah ! si l'on ne tuait pas l'empereur?... Puisqu'on a volé la reine de Westphalie, puisqu'on tient son or et ses diamants, cela reviendrait au môme!
On ne tuera pas l'empereur.
On revient à Paris, où l'on passe la nuit au jeu. Une partie des quatre-vingt-quatre mille francs de la princesse s'engloutit là. — Il y avait quatre-vingt-quatre mille francs en or dans la petite cassette que vous savez.
Le lendemain, Maubreuil se présente chez M. Anglès. Il est au désespoir : d'abord, d'avoir perdu une partie de son or ; ensuite, d'avoir manqué Napoléon.
M. Angles n'est pas au désespoir : il est furieux! — furieux, parce que l'empereur Alexandre sait tout, et que l'empereur Alexandre est fort irrité.
L'empereur Alexandre a juré qu'il vengerait sa cousine.
Le Journal de Paris ne sait pas que Nicolas veut dire vainqueur des peuples ; mais M. Anglôs, qui est ministre de la police, doit savoir qu'Alexandre veut dire qui moud les hommes.
M. Anglès ne veut pas être moulu.
Il conseille donc à Maubreuil de fuir.
— Fuir! dit Maubreuil. Et la police?
— Bah ! est-ce que je ne suis pas là?
Cette assurance ne tranquillise pas Maubreuil le moins du monde.
Il court chez M. de Talleyrand.
M. de Talleyrand le fait jeter à la porte. Est-ce que M. de Talleyrand connaît un voleur de grand chemin? Fi donc!
Maubreuil se sauve. Il n'a pas fait trois lieues, qu'il est empoigné, comme on disait sous la Restauration, jeté dans un cachot, d'où il sort au retour de l'empereur, et où il rentre au retour de Louis XVI11.
Après deux nouvelles mises en liberté, et deux arrestations nouvelles, Maubreuil, qui n'a jamais cru qu'on oserait le juger, Maubreuil comparait enfin devant la cour royale de Douai, chambre de police correctionnelle.
L'affaire faisait grand scandale, comme on s'en doute bien. M. de Talleyrand niait, M. Anglès niait, Roux-Laborie niait; tout le monde niait, — excepté Maubreuil.
Maubreuil non-seulement avouait tout, lui, mais, d'accusé, il s'était fait accusateur.
Il va sans dire que défense expresse était faite aux journaux de rendre compte des séances.
Mais maître Mennesson avait un ami qui assistait à ces séances. Cet ami, sténographe sans doute, notait, écrivait, constatait, et lui envoyait ses comptes rendus.
C'était cela que je copiais à deux, trois, quatre exemplaires, que je distribuais, au nom de notre notaire républicain, plein de foi, plein d'ardeur, plein de confiance.
Or, voilà que j'ai gardé une copie de ce compte rendu. Je ne sache pas que cette pièce ait été mise dans aucune histoire.
Elle est curieuse, la voici :
Compte rendu du procès relatif à l'enlèvement des diamants de la reine de Westphalie par le sieur de Maubreuil.