TRIBUNAL DE POLICE CORRECTIONNELLE
Audience du 17 avril 1817.
« Le sieur de Maubreuil est introduit. 1
» Placé sur le banc des accusés, il regarde fixement M. de Vatimesnil, procureur du roi, et lui adresse la parole :
» — Monsieur le procureur du roi, dit-il, vous m'avez qualifié d'employé du trésor, c'est faux. Je n'ai jamais été un employé du trésor. Les gazetiers ont profité de votre dernier discours pour répandre sur mon procès un jour odieux; mais je suis au-dessus de leurs atteintes.
» On essaye d'imposer silence au sieur de Maubreuil; mais il continue avec plus de force :
»> — Vous tous, Français, qui êtes ici présents, je mets mon honneur sous votre sauvegarde. Je puis être empoisonné, assassiné demain.
» Les gendarmes mettent la main sur M. de Maubreuil; mais il se débarrasse d'eux, et continue :
» — Oui, je dois m'y attendre. On peut me tirer un coup de pistolet dans ma prison ; la police peut m'enlever, me faire disparaître, comme mon cousin, M. de Brosse, qui, au mois de février, avait remis une pétition à la Chambre en ma faveur; mais je lègue mon honneur aux Français qui sont ici présents. Écoulez ce que je vais vous dire.
» Ici l'accusé élève la voix.
» — J'ai accepté la mission de tuer l'empereur; mais je ne rai acceptée que pour sauver la vie à lui et à sa famille. Oui, il. 16.
Français, je ne suis pas un misérable voleur, comme on veut vous le faire croire. Français! je vous appelle tous à mon secours. Non, je ne suis pas un voleur ! non, je ne suis pas un assassin! J'ai accepté, au contraire, une mission pour sauver la vie à Napoléon et à sa famille. Il est vrai que, dans la première exaltation de mon enthousiasme royaliste , j'ai , le 31 mars, attaché avec beaucoup d'autres la corde au cou de la statue de Napoléon pour la faire descendre de la colonne sur la place Vendôme ; mais, je le reconnais ici publiquement, je servais une cause ingrate. Si j'ai fait du mai en effigie à Napoléon, je lui ai fait du bien en réalité. Non, je ne suis pas un assassin ! Français, c'est mon honneur que je vous lègue. Vous ne serez pas insensibles à mes invocations.
» On essaye de nouveau de faire taire M. de Maubreuil ; mais plus on essaye de le faire taire, plus il élève la voix.
» — J'ai accepté, continue-t-il, une mission pour sauver la vie à Napoléon, à sa famille et à son h'is ; il est vrai encore que, séduit, égaré, engagé à le faire, j'ai été assez malheureux pour attacher la croix de la Légion d'honneur à la queue de mon cheval; je m'en repens amèrement. Je la reprends aujourd'hui, cette croix des braves : la voici à ma boutonnière; je l'ai bien gagnée; je l'ai méritée en Espagne.
*> Ici, le sieur Maubreuil succombe aux efforts qu'on fait pour éteindre sa voix. Pendant tout le temps qu'a duré son discours, le président et les juges lui ont vainement imposé silence ; vainement le président a crié :
» — Qu'on l'emmène, gendarmes, qu'on l'emmène! Gendarmes, faites votre devoir!
» Maubreuil s'est débattu, Maubreuil s'est cramponné à la balustrade, et, presque étouffé par les gendarmes, il criait encore :
■> — Monsieur le président, je vous respecte infiniment ; mais vous avez beau dire, vous avez beau faire, on voulait assassiner l'empereur, et je n'ai accepté la mission qui me conduit ici que pour le sauver!
» Le bruit, les rumeurs, le scandale étaient grands dans l'auditoire. Beaucoup de Vendéens, parents et amis de l'ac-
onsé, qui est allié à la famille la Rochejaquelein, étaient présents. Avant l'introduction de l'accusé, ils avaient cherché à disposer le puhlic en sa faveur, en parlant du mystère qui onveloppait sa mission, et en citant la pureté de son dévouement à la cause royale. Qu'on se figure donc leur désappointement quand ils virent le mode de défense adopté par lui; leur embarras, en entendant leur client parler d'une manière si opposée aux promesses faites par eux ; leur étourdissement au nom de Napoléon, prononcé avec un certain respect par l'accusé, à une époque où l'on n'appelle plus le vainqueur des Pyramides et de Marengo que Buonaparte; à ce titre d'empereur, donné à un homme que le roi Louis XVIII, en datant son règne de 1795, déclare n'avoir jamais régné!
» La parole fut donnée à maître Couture, avocat de M. de Mauhreuil. Nous ne rapporterons pas son discours, qui fut très-long. Il plaida plutôt sur la forme du procès que sur le fond de l'affaire. Il établissait d'abord l'injustice de ce que Maubreuil seul fût encore détenu, tandis que ceux qui avaient agi de concert avec lui, d'Asies, Cotte ville et autres, étaient en pleine liberté.
» Il ajoutait que, les caisses ayant été déposées sans vérification chez M. de Vanteaux, il n'a pu être constaté par qui la soustraction des quatre-vingt-quatre mille francs en or a été commise. Il parle de la manière miraculeuse dont une partie des diamants, jetés dans la Seine, — par qui? on n'en sait rien, — a été retrouvée par un nommé Huet, ex-employé de la police, qui, en péchant à la ligne, a retiré deux peignes de diamants, attachés à son amorce.
» Maître Couture établit encore que l'accusé, auquel on a confié une mission de la plus haute importance, n'est point justiciable des cours ordinaires, et, à cette occasion, maître Couture fait lecture de" cinq ordres différents, qui autorisaient M de Maubreuil à requérir toutes les autorités du royaume. » Voici la teneur de ces ordres :
» Le premier signé par le général Dupont, ministre de là guerre, ordonne à la. force armée de prêter assistance à M. de Maubreuil, de faire droit à toutes ses demandes, et prescrit
aux autorités de lui fournir toutes les troupes qu'il demandera, chargé qu'il est d'une mission de la plus haute importance.
» Le second, signé Anglès, ministre de la police, prescrit, à toutes les autorités de police du royaume de France, d'assister M. de Maubreuil dans cette môme mission.
» Le troisième, signé Bourrienne, directeur général des postes, ordonne aux maîtres de poste de lui fournir les chevaux qu'il leur demandera, et les rend personnellement responsables du plus léger retard qu'ils lui feraient éprouver.
» Le quatrième, signé du général Sacken, gouverneur de Paris, enjoint aux troupes alliées d'assister M. de Maubreuil.
» Enfin, le cinquième, en langue russe, est adressé aux officiers qui n'entendraient pas la langue française, et qui, par conséquent, ne pourraient obéir aux ordres précédents.
»> De là, maître Couture déduit que le conseil du roi peut seul avoir connaissance de la mission de M. de Maubreuil, et doit seul statuer dans la cause.
» Après avoir répondu au plaidoyer de maître Couture, M. le procureur du roi prend de son côté des conclusions tendantes à établir l'incompétence du tribunal correctionnel, attendu que les faits dont le sieur Maubreuil est accusé constituent un crime, et non pas un simple délit ; qu'il s'agit d'un vol commis à main armée sur la grande route, et non pas d'un simple abus de confiance.
« Car en vain, » dit-il, « voudra- t-on alléguer le pouvoir ilfi- » mité dont l'accusé était revêtu ; aucun pouvoir ne peut au- » toriser un citoyen à intervertir les lois existantes ; car, si » une telle assertion était soutenable, elle le serait naturelle- » ment jusqu'au bout, et, dans ce cas, il serait excusable » d'avoir commis un assassinat, ou incendié un village.
» Toutau contraire, à notre avis, «continue M. de Vatimesnil, « Maubreuil, agissant comme envoyé du gouvernement, as- » sume par ce seul titre une plus grande responsabilité sur » sa tôte, et les lois doivent se revêtir pour lui d'une double » sévérité. Aucune mission ne peut l'excuser d'avoir mal- * »> traité, sur une grande route, une personne voyageant avec
» un passe-port, et son crime devient encore plus grave » quand cette personne est une princesse auguste, sortant »> d'un sang illustre, alliée de toutes les têtes couronnées de »> l'Europe, et voyageant sous l'égide du passe-port de son « illustre cousin l'empereur de Russie, princesse doublement » respectable, et par son rang, et par les revers de fortune » qu'elle venait d'éprouver.
» Et de quelle indignation ne devons-nous pas être saisis, » s'écrie M. le procureur du roi, « quand nous entendons le » prévenu débiter une fable séditieuse pour se soustraire à » l'action de la justice ! Quelle est cette portion de Français à w laquelle il s'adresse dans ses invocations, et qu'il appelle à » son secours? Quelle foi peut-on ajouter à une pareille in- » vraisemblance, d'avoir reçu une mission contre une per- » sonne voyageant sous la sauvegarde des traités les plus so- » lennels, signés par tous les souverains alliés? et, s'il avait » accepté cette mission, n'est-il pas doublement lâche d'avoir » reçu l'argent, et trompé ceux qu'il prétend la lui avoir » donnée? Ne faut-il pas l'assimiler, dès lors, à ces êtres vils » que nous avons vus de nos jours, sous le poids d'une accu- » sation quelconque, inventer des conspirations, et dénoncer » leurs concitoyens inconnus, dans le seul but d'arrêter ou » d'égarer la justice? »
» Le sieur Maubreuil a écouté tout ce réquisitoire avec une vive impatience, et son avocat n'a pu le calmer qu'en lui passant une plume et du papier qu'il demandait.
» Le discours de M. de Vatimesnil achevé, Maubreuil fait passer au président ce qu'il vient d'écrire, puis se lève et dit :
» — Monsieur le président, comme un homme qui s'attend à être assassiné d'un moment à l'autre, je dépose ce testament politique entre vos mains. Français, ici présents, c'est mon honneur que je vous lègue. Comme un homme prêt à paraître devant Dieu, je jure que, par l'intermédiaire de M. Laborie, M. de Talleyrand m'a fait venir; que, comme j'étais très-ému, on m'a fait prendre un bouillon ; que le prince m'a fait asseoir dans son propre fauteuil ; qu'il m'a oiïert deux cent mille livres de rente et le titre de duc, si je remplissais bien ma mis-
8ion (1); bien plus, l'empereur Alexandre m'a offert ses propres chevaux; mais, je le répète, si j'ai accepté la mission qu'on me reproche, c'était pour sauver l'empereur et sa famille.
» Ici, on force de nouveau Maubreuil à se taire, et les gendarmes, en pesant sur ses épaules, le forcent de se rasseoir sur son banc.
» Alors, maître Couture, son avocat, se lève, adresse de • nouveau la parole au procureur du roi, et lui demande en grâce de ne pas faire attention aux paroles insensées de son client.
» — Hélas! s'écrie- t-il, l'homme que vous voyez devant vous, monsieur, ce n'est plus M. de Maubreuil, ce sont les restes, c'est l'ombre de M. de Maubreuil. Une détention de . trois ans, pendant lesquels trois cent quatre-vingt-dix jours au secret, sans communiquer avec personne, pas même avec son conseil, a dérangé sa raison. Ce n'est plus qu'un homme en ruine. Par humanité, ne lui tenez pas compte d'un discours qui peut le perdre !
» Les juges, très-embarrassés de ce qu'ils venaient d'entendre, quoiqu'ils n'eussent à résoudre que les simples questions de compétence ou de non-compétence de leur tribunal, renvoient le jugement à mardi prochain, 22 avril.
» Ce délai est peut-être pris, assure-t-on dans l'audience, pour recevoir les instructions du château, et agir conformément à ces instructions. »
Audience du 22 avril.
« Maubreuil est amené. A peine sur les bancs des accusés, il repousse violemment les gendarmes en s'écriant : » — Gendarmes, vous n'avez pas le droit de me maltraiter;
(i) Comme on le voit, selon Maubreuil, ce serait à M. de Talleyrand lui-même qu'il aurait eu affaire. Nous n'avons pas voulu adopter l'accusation tout entière, et, dans notre récit, nous avons accepté l'intermédiaire de Roux-Laborie.
vous m'avez fait assez souffrir depuis trois ans que je suis en prison. C'est une scélératesse! Nous sommes ici devant la justice, et non devant la police! Qu'on me fusille plutôt sur l'heure, que de me livrer plus longtemps aux tortures auxquelles je suis en butte depuis trois ans! Non, jamais on n'a vu pareille scélératesse dans les forteresses de la Prusse, dans les cachots de l'inquisition, sous les plombs de Venise ! On m'isole du monde; on étouffe mes plaintes; on défend à mon avocat de faire imprimer et de distribuer ma défense. Je lui témoigne ici, devant vous, toute ma reconnaissance pour son zèle et son dévouement ; seulement, je suis désespéré qu'il n'ait pas voulu baser sa défense sur les moyens que je lui ai donnés, mais il n'a pas osé le faire.
» Ici, on impose de nouveau silence à l'accusé. Alors, le président lit le jugement, par lequel le tribunal de police correctionnelle déclare son incompétence, et renvoie l'accusé devant les assises, attendu que les faits dont il est prévenu, s'ils sont prouvés, constituent un crime, et non pas un simple délit.
» En entendant prononcer le jugement d'incompétence, l'accusé pousse de profonds soupirs ; sa physionomie, altérée par une longue captivité, exprime l'abattement et le désespoir.
» Cependant, il ranime ses forces, et s'écrie : » — Les Bourbons ont eu le sang de vingt-neuf de mes parents morts pour eux en Vendée et à Quiberon! Moi aussi, je dois leur être sacrifié à mon tour! On veut me perdre, on veut étouffer mes gémissements, on veut dire que je suis fou! Ruse infernale! Non, je ne suis pas fou; non, je n'étais pas fou, alors qu'ils ont eu besoin de moi ! Français, je vous répète ce que je vous ai dit à la dernière audience : c'est le sang de Napoléon qu'on m'a demandé! Écrivez-le à Vienne, à Munich, à Pétersbourg. Oui, oui, — repoussant les gendarmes, qui veulent le forcer à se taire, — oui, c'est le sang de Napoléon qu'on m'a demandé'....Monsieur le président, on me fait violence! monsieur le président, on va me maltraiter! monsieur le président, on va me mettre des fers aux pieds! Mais n'importe, jusqu'au
dernier moment je crierai : On m'a demandé le sang de Napoléon! les Bourbous sont des assassins!...
» Ces paroles sont prononcées par l'accusé, tout eu se débattant avec les gendarmes; qui l'emmènent de force. »
Ici s'arrête le récit du sténographe, récit auquel je n'ai pas changé un mot, récit que j'ai là sous les yeux, certifié conforme.
Le 18 décembre suivant, Maubreuil comparaissait devant la cour d'assises de Douai, et parvenait à s'échapper avant le jugement.
Le 6 mai 1818, un arrêt le condamnait, par contumace, à cinq ans de prison, et à cinq cents francs d'amende, comme dépositaire infidèle.
Maubreuil, réfugié en Angleterre, rentra tout exprès pour donner à M. deTalleyrand, sur les marches de l'église de Saint- Denis, pendant la cérémonie funèbre de Louis XY1II, ce terrible soufflet qui le renversa.
— Ah! quel coup de poing! s'écria le prince en se relevant.
Qu'on nie maintenant la présence d'esprit de M. de Talleyrand !
M. Dupin n'aurait pas dit mieux.
Cette affaire Maubreuil, si obscure, si étrange, si mystérieuse, fit le plus grand tort aux Bourbons de la Restauration.
Elle fut, pour M. le comte d'Artois etM.de Talleyrand, ce que l'affaire du collier fut pour Marie- Antoinette et le cardinal de Rohan, c'est-à-dire une de ces sources cachées où les révolutions puisent des armes pour l'avenir; armes d'autant plus dangereuses, d'autant plus terribles, d'autant plus mortelles, que, la plupart du temps, elles sont trempées au poison de la calomuie.
LVIH
Le dernier coup de fusil de Waterloo. — Esprit dos provinces en 1817, 1818 et 1819. — Les Messèniennes. — Les Vêpres siciliennes. — Louis IX. —Appréciation de ces deux tragédies. — Un vers de Térence. — Quelle part j'ai droit do prendre à co vers. — Trois heures du matin. —Topographie amoureuse. — Valcat res ludicra.
Je ne sais qui a dit — peut-être est-ce moi — que la révolution de 1830 était le dernier coup de fusil de Waterloo. C'est une grande vérité.
A part ceux qui avaient un intérêt de race, de position, ou de fortune, ressortant de la royauté bourbonienne, il est impossible de se faire une idée du sentiment d'opposition, toujours croissante, qui se manifestait en province; c'était au point que, sans savoir pourquoi, malgré tous les motifs que nous avions de maudire Napoléon, ma mère et moi, nous en étions arrivés à haïr bien davantage encore les Bourbons, qui ne nous avaient jamais rien fait, ou qui même nous avaient plutôt fait du bien que du mal.
C'est qu'aussi tout concourait à cette dépopularisation de la branche régnante : l'envahissement du territoire fiançais par l'ennemi; la honte des traités de 1813; l'occupation de trois ans qui avait suivi la seconde rentrée des Bourbons; les réactions du Midi; Ramel assassiné à Toulouse; Brune massacré à Avignon ; Murât, toujours populaire, malgré son ineptie et sa trahison, fusillé au Pizzo; les proscriptions de 1810; les défections, les hontes, les marchés infâmes révélés chaque jour; les chansons d'Emile Debraux, les chants de Béranger, les Messèniennes de Casimir Delavigne, les tabatières à la Charte, les Voitaire-Touquet, les Rousseau de tous les formats, les vers inédits dans le genre de ceux que j'ai cités; les anecdotes vraies ou fausses attribuées au duc de Berrv, et dans lesquelles les vieilles gloires de l'Empire étaient toujours sacrifiées à quelque jeune ambition aristocratique; ton!, ji;: qu'à ce roi avec ses guêtres noires, son habit bleu à boutons d'or, il. 17
ses épaulettes de général et sa petite queue, tout, dis-je, tendait ou à la dépréciation, ou, ce qui est bien pis, au ridicule.
Les Vêpres siciliennes avaient été jouée3 à l'Odéon, le 23 novembre 1819, avec un succès foudroyant. Pourquoi? Il eût été difficile de le dire, à quelqu'un qui eût lu la pièce en se plaçant en dehors de toutes les passions. Pourquoi faisait-on queue, dès trois heures, à la porte de l'Odéon? pourquoi s'entassait-on à étouffer dans cette magnifique salle, où, dès cette époque, on était d'ordinaire si fort à l'aise? Pour entendre quatre vers dans lesquels on voyait une allusion aux empiétements politiques que se permettait, disait-on, le ministre favori du roi.
Voici ces quatre vers. Ils étaient pourtant bien innocents, on en conviendra :
De quel droit un ministre, avec impunité,
Ose-t-il attenter à notre liberté?
Se reposant sur vous des droits du diadème,
Le roi vous a-t-il fait plus roi qu'il n'est lui-même ?
Eh bien, ces quatre vers soulevaient des tonnerres d'applaudissements, des salves de bravos!
Et puis il fallait entendre le concert d'admiration entonné par toutes les feuilles libérales, en l'honneur du jeune poëte national. Le parti tout entier le caressait, l'adulait, l'exaltait.
Quelques temps après les Vêpres siciliennes jouées à l'Odéon, le Théâtre-Français, le 5 novembre 1819, avait représenté Louis IX.
C'était un pendant royaliste donné par le premier théâtre à la tragédie libérale de l'Odéon.
Certes, il y avait une valeur à peu près égale, à cette époque, entre Ancelot et Casimir Dclavigne, et Louis IX, aux yeux des juges impartiaux, valait bien les Vêpres siciliennes.
Bah ! tout le bruit, tous les applaudissements, tout le triomphe fut pour le poêle libéral.
C'est qu'il y avait dans la nation un souffle puissant, respi-
ration interrompue de 93, et qui poussait l'esprit public vers la liberté.
Je me rappelle qu'au bruit que firent ces deux ouvrages, moi qui me sentais caresser des premières brises de la poésie, je voulus lire ces objets de controverse qui occupaient le inonde littéraire tout entier. J'écrivis à de Leuven, qui m'envoya l'œuvre libérale et l'œuvre royaliste.
L'œuvre libérale à la main, car c'était celle qui était la plus vantée, je courus annoncer la bonne fortune qui nous tombait de Paris à nos jeunes amies Adèle, Albine et Louise. Il fut décidé que, le soir même, on lirait le chef-d'œuvre, et, comme c'était moi qui possédais l'ouvrage, je fus naturellement promu au grade de lecteur.
Hélas! nous, pauvres enfants sans parti pris, jeunes gens naïfs, qui voulions nous amuser pour battre des mains, être remués au cœur pour admirer, nous fûmes bien surpris à la fin du premier acte, plus surpris encore à la fin du second, qu'il se fit tant de bruit, tant de rumeurs, tant de louanges autour d'une œuvre estimable sans doute, mais qui ne faisait vibrer aucun sentiment, aucun souvenir, aucune passion.
C'est que nous ignorions encore que la passion politique est la plus partiale de toutes, et que celle-là vibrait au fond du cœur ulcéré de la patrie.
Interrompue au deuxième acte, la lecture des Vêpres siciliennes ne fut jamais finie, en société du moins.
Notre auditoire avait naïvement avoué que Montfort, Lorédan et Frocida l'ennuyaient à mourir, et qu'il leur préférait de beaucoup le Petit-Poucet, le Chat botté, et l'Oiseau bleu, couleur du temps.
Mais l'épreuve ne me suffisait pas. Rentré chez ma mère, je lus non-seulement les Vêpres siciliennes, mais encore Louis IX.
Eh bien, c'est avec un sentiment de profonde satisfactiou que, dès cette époque, je constate en moi cette impartiale appréciation des œuvres contemporaines; appréciation puisée dans mes sensations bien plutôt que dans mon jugement, appréciation qui fait que ni opinion politique, ni haine litté-
raire n'ont jamais pu influer, dans mon esprit, sur l'œuvre de mes confrères, que cette œuvre fût celle d'un ami ou d'un ennemi, d'un familier ou d'un inconnu.
Au reste, je n'ai pas besoin de dire que ni les Vêpres siciliennes, ni Louis /T, n'appartenant à cet ordre de littérature dont je devais être appelé un jour à sentir, à comprendre et à essayer de reproduire les beautés, je restai parfaitement froid devant ces deux, tragédies, en accordant cependant une certaine préférence à Louis IX.
Je ne les ai jamais relues depuis, et probablement jamais je ne les relirai; mais je suis certain que, si je les relisais, mon opinion sur elles serait aujourd'hui la même qu'à cette époque.
Quelle différence de cette sensation terne et monotone que je venais de ressentir, à cette ardente émotion que m'avait fait éprouver Hamlet, tout amoindri, tout désossé, tout énervé qu'il est par Ducis!
J'avais en moi l'instinct du vrai et la haine du convenu; le vers de Térence : « Je suis homme, et rien de ce qui touche à l'humanité ne m'est étranger, » m'a toujours paru un des plus beaux vers qui aient été faits.
Du reste, j'allais pouvoir réclamer ma part de ce vers. Tous les jours, je devenais un peu plus homme; ma mère seule continuait à me regarder comme un enfant. Aussi fut-elle bien étonnée, un soir, que l'heure à laquelle j'étais habitué de rentrer se passât sans que j'eusse reparu au logis; et quand enfin, vers le jour, à trois heures du matin, je me glissai, tout joyeux, le cœur encore bondissant, dans ma chambre, que, depuis trois mois, dans la prévoyance de cet événement, j'étais parvenu à séparer de la sienne, trouvaijc ma mère en larmes, assise à ma fenêtre, d'où elle avait guetté mon retour, et prête à me faire toute la morale que méritait une rentrée si tardive ou plutôt si matinale!
Au bout de plus d'une année de soins, d'attentions, d'amour, de petites faveurs accordées, refusées, prises de force, la porte inexorable qui se fermait en me poussant dehors à onze heures s'était doucement rouverte à onze heures et demie,
et, derrière cette porte, j'avais trouvé deux lèvres frémissantes, deux bras caressants, un cœur battant contre mon cœur, d'ardents soupirs et de longues larmes.
Adèle avait obtenu, comme moi, d'avoir une chambre séparée de celle de sa mère.
Cette chambre était mieux qu'une chambre : c'était un petit pavillon faisant saillie dans un long jardin fermé de haies seulement.
Une allée, passant entre l'appartement occupé par son frère et l'appartement occupé par sa mère, conduisait à ce jardin, etpar conséquent à ce pavillon, qui n'était séparé de cette allée que par un escalier montant au premier.
C'était la porte de cette allée, donnant d'un côté sur la rue, et de l'autre, comme je l'ai dit, sur ce jardin, qui s'était rouverte devant moi, à onze heures et demie du soir, et ne s'était refermée derrière moi qu'à trois heures du matin, cette nuit où ma mère, debout, inquiète, prête à me venir chercher dans les six cents maisons de la ville, m'avait attendu, tout éplorée, à la fenêtre de ma chambre.
Mais ce qui tourmentait le plus ma mère, — et je m'en aperçus bientôt, — c'est que, sans qu'elle mit en doute le motif de ce dérangement, elle ne pouvait pas deviner la personne qui l'avait causé.
En effet, elle ne m'avait pas vu venir du côté par où elle m'attendait.
Et c'était bien simple.
C'était une si chaste, si pure et si honnête enfant que celle qui, après plus d'un an de lutte, se donnait à moi, que, quoique mon orgueil et mon amour fussent intéressés à la divulgation, ma conscience exigeait de moi, de mon honneur, de ma délicatesse, le secret le plus absolu.
Il en résultait que, pour qu'on ne me vît point à une pareille heure, soit aux environs de sa maison, soit dans la rue qui y conduisait, en sortant à trois heures de l'allée bénie qui m'avait donné passage, j'avais pris ma course, et, par une ruelle, gagné les champs. Des champs, j'étais entré dans le parc, en sautant par-dessus un fossé pareil à celui qui m'a-
MÉMOIRES DVALEX. DUMAS
vait, dans une circonstance bien différente, permis de donner, le jour de la Pentecôte, une preuve de ma légèreté à mademoiselle Laurence. Enfin, du parc, j'avais gagné ce qu'on appelle chez nous le Manège, et j'étais rentré dans la ville par la rue du Château.
11 en résultait que ma mère, qui regardait du côté opposé, ne m'avait pas vu rentrer, et ne se doutant point de la ruse employée par moi pour dérouter, le cas échéant, les propos si prompts et si cruels des petites villes, il en résultait, dis-je, que ma mére se donnait au diable pour savoir d'où je venais.
Cette ignorance de ma mère, les soupçons qu'elle fit plus tard naître dans son esprit au sujet d'une autre personne, eurent sur ma destinée une influence assez sérieuse pour que j'y appuie un instant; ces détails ne sont pas aussi puérils qu'ils le paraissent au premier abord.
D'ailleurs, tout n'est-il pas puéril aux yeux de certaines personnes, tandis que, pour d'autres, — et j'ai bien peur que celles-là ne soient les vrais penseurs et les vrais philosophes, — tandis que, pour d'autres qui veulent suivre aux mains de la Providence le fil qui mène l'homme de la naissance à la mort, c'est-à-dire de l'inconnu au doute, tout détail a son importance, parce que le plus petit prend sa part dans l'ensemble de ce grand tout qu'on appelle la vie?
J'étais donc grondé par ma mère, qui ne me gronda pas longtemps, car je l'embrassais pendant qu'elle me grondait ; d'ailleurs, elle n'était plus inquiète, et, avec cet œil de mère, et peut-être plus encore de femme, qui lit jusqu'au fond des cœurs, elle me voyait profondément heureux.
La joie est un abime comme la douleur ; l'extrême joie touche de si près à la souffrance, que, comme la souffrance, elle a ses larmes.
Ma mère me quitta pour s'aller coucher, non point parce qu'elle était fatiguée, pauvre mère! mais parce qu'elle sentait que j'avais besoin d'être seul avec moi-même, seul avec mes souvenirs si récents, que je les tenais encore enfermés tout palpitants dans mon cœur, comme on tient dans sa poitrine toute une nichée d'oiseaux qui cherchent à s'envoler.
Oh ! comme l'étude de maître Mennesson fut abandonné, ce jour-là! comme le parc me parut beau ! comme les grands bois, avec leurs feuilles murmurantes, avec leurs oiseaux chanteurs sur ma tête, et leurs chevreuils effarouchés à l'horizon, étaient bien le cadre qu'il fallait à l'espace dans lequel ma pensée souriait et dansait comme une nymphe joyeuse ! Amour, premier amour, séve de la jeunesse, comme tu fais éclore la vie en nous! comme tu la fais circuler par les canaux les plus secrets jusqu'aux extrémités de nos sens, vaste domaine où chaque homme renfermé dans ce monde enferme à son tour en lui le monde entier!
Retour d'Adolphe de Leuven. — Il me montre un coin du monde artistique et littéraire. — La Mort d'Holbein et la Mort d'Orcagna. — Les entrées dans les coulisses. — La Lènore de Burger. — Premier sentiment de ma vocation.
Sur ces entrefaites, après cinq ou six mois d'absence, de Leuven revint à Villers-Gotterets. Ce retour allait ouvrir un nouveau champ à mes désirs, désirs que cependant je croyais comblés.
Jetez une pierre au milieu d'un lac si large qu'il soit, et le premier cercle qu'elle dessinera autour d'elle en s'abîmant ira s'élargissanl et se multipliant, comme nos jours et comme nos désirs, jusqu'à ce que le dernier touche la rive, c'est-à-dire l'éternité.
Adolphe était revenu, et avait ramené avec lui Lafarge.
Pauvre Lafarge! Vous vous le rappelez, n'est-ce pas, ce maître clerc si brillant qui revenait au pays natal dans un élégant cabriolet, attelé d'un cheval fringant? Eh bien, il avait acheté une étude, mais là s'était arrêté le cours de sa fortune ascendante. Par une de ces incroyables fatalités, quoiqu'il fût jeune, beau garçon, spirituel, peut-être même parce qu'il était tout cela, ce qui est parfaitement inutile à un notaire, il
n'avait pas trouvé de femme pour payer cette étude; il avait, en conséquence, été obligé de la revendre, et, dégoûté du notariat, il s'était jeté dans la littérature.
De Leuven, qui l'avait aperçu à Yillcrs-Cotterets, l'avait retrouvé à Paris, et était revenu avec lui.
Il restait encore au pauvre garçon quelque chose de son ancienne splendeur. Cependant, au milieu de ses nouveaux plans d'avenir, on cherchait vainement une conviction réelle; à p«*ine y voyait-on passer l'espérance à l'état de nuage flottant!
Pendant son vovage à Paris, un grand changement s'était opéré dans l'esprit d'Adolphe, changement qui allait réagir sur moi.
Chez M. Arnault, dont il était devenu l'hôte, Adolphe avait vu de prés un monde entrevu déjà par lui chez Talma, le inonde littéraire.
La, il avait connu Scribe, déjà à l'apogée de sa gloire. Là, il avait connu mademoiselle Duchesnois, maîtresse de Telleville, à cette époque, et qui répétait Mark Stuart. Là, il avait connu M. de Jouy, qui achevait son Sylla ; Lucien Arnault, qui commençait son Iiêyulus; Pichat, qui, en exécutant Brennus, et en rêvant Uonidas et Guillaume Tell, embrassait un avenir où, sa première couronne sur la tête, sa première palme à la main, l'attendait la mort.
De ces hauteurs splendides de l'art, il était ensuite descendu aux régions secondaires. Il avait fait connaissance avec Soulié, qui publiait à cette époque, des poésies dans le Mercure; avec Rousseau, ce Pylade de Romieu, que son Oreste a laissé, un jour, à l'embranchement du chemin qui le conduisait à sa sous-préfecture; avec Ferdinand Langlé, amant passager de la pauvre petite Fleuri et, sur laquelle, dit-on, un empoisonneur célèbre fit l'essai de la poudre mortelle avec laquelle il devait tuer plus lard son ami; avec Théaulon, esprit charmant, travailleur infatigable, qui ne travaillait que dans l'espoir d'arriver un jour à la paresse, qui n'eut jamais le temps d'être paresseux, et qui, bercé parfois un moment aux bras de l'Amour, ne se reposa réellement que sur le sein de la
Mort. — Aussi avait-il écrit sur la porte de son cabinet de travail, ce pauvre épicurien, qui, à force d'imagination, voyait en rose une vie pour lui toute tendue de noir, aussi avait-il écrit ces quatre vers, où respiraient tout ensemble sa molle insouciance et sa douce philosophie :
Loin du sot, du fat et du traître, Ici ma constance attendra :
Et l'Amour qui viendra peut-être. Et la Mort qui du moins viendra!
La Mort est venue, pauvre Théaulon ! venue avant l'heure, pour toi comme pour Pichat, comme pour Souliô, comme pour Balzac ; car il y a deux Morts chargées par le Seigneur de pousser les hommes dans l'éternité : Tune sourde, froide, impassible, obéissant aux tristes lois de la destruction : la Mort d'Holbein, la Mort du cimetière de Baie, la Mort incessamment mêlée à la vie, cachant sous les masques les plus capricieux sa face de squelette, voilant son corps osseux sous le manteau du roi, sous les habits dorés de la courtisane» sous les haillons fangeux du mendiant , marchant côte à côte avec nous; spectre invisible, mais toujours présent; hôte sombre, compagnon funèbre, suprême amie qui nous reçoit dans ses bras quand nous trébuchons aux limites de la vie, et qui, doucement et pour toujours, nous couche sous la froide et humide pierre du tombeau ; — l'autre, sœur de celle-là, lille, comme elle, de l'Énfteet de la Nuit; l'autre, inattendue, îiaineuse, embusquée à l'angle du bonheur, au tournant des prospérités, prête, comme le vautour et comme la panthère, à fondre ou à bondir sur sa proie ; celle-là, c'est la Mort d'Orcagna, la Mort du campo-santo de Pise; la Mort vivante, envieuse, qui, le teint terreux, les cheveux au vent, l'œil élincelant comme celui du lynx, vient prendre Pétrarque au milieu de son triomphe, Raphaël au milieu de ses amours; à qui toute joie, toute gloire, toute richesse fait ombrage, et qui, passant, rapide, insoucieuse et sourde, au-dessus des malheureux qui l'invoquent, va frapper au milieu des fleurs, il 17.
MÉMOIRES L>'ALKX. DUMAS
des verres et des parfums, le beau jeune homme couronné de myrte, la belle jeune lille couronnée de roses, le beau poète couronné de lauriers, et les entraine brutalement au tombeau, les yeux ouverts, le cœur palpitant, et les bras encore étendus vers la lumière, vers le jour, vers le soleil.
0 Orcagna ! Orcagna, grand sculpteur, grand peintre, et surtout grand poëte, combien de fois, en serrant la main de l'enfant que j'aime, ou en baisant le front de la maîtresse qui me rend heureux, combien de fois ai-je tressailli! car je voyais, avec les yeux de l'àme, passer à l'horizon cette Mort du campo-santo de Pise, sombre et menaçante comme un nuage ailé; puis, le lendemain, j'entendais dire : « Il est mort! » ou : « Elle est morte! » et c'était presque toujours un jeune génie qui s'était éteint, une jeune âme qui était remontée à Dieu.
Voilà donc le monde que de Leuven avait vu pendant son voyage à Paris, et il m'apportait à moi, pauvre provincial, perdu dans les profondeurs d'une petite ville, un reflet de ce monde resplendissant et inconnu.
De Leuven avait fait plus que voir : il était entré dans le tabernacle, il avait touché l'arche! Il avait été admis à l'honneur d'une lecture devant M. Poirson, grand prêtre du Gymnase, et devant M. Dormeuil, son sacristain. 11 va sans dire que la pièce lue avait été refusée ; mais, — comme au caillou qui s'approche de la rose, et à qui il reste le parfum de la reine des fleurs, — de sa pièce refusée, il était resté à de Leuven des entrées dans les coulisses. •
Oh! les entrées dans les coulisses, la chose la plus ennuyeuse qu'il y ait au monde pour ceux qui les ont, la chose la plus ambitionnée sur la terre par ceux qui ne les ont pas!
Mais Adolphe les avait eues si peu de temps, que l'ennui n'avait pas eu le loisir de naître, et qu'il ne lui en était resté que Téblouissement.
Cet éblouissement, il me l'apportait. A cette époque, Perlet était dans tout son talent, Fleuriet dans toute sa beauté, Léontine Fay dans toute sa vogue.
La pauvre enfant, — nous parlons de cette dernière, — on
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lui faisait faire, à huit ou neuf ans, un métier auquel eût succombé une grande personne; mais, bah ! on se consolait d'avance de tout, môme de sa mort; car on avait déjà gagné tant d'argent avec elle, qu'on pourrait, si elle venait à mourir, aller à son enterrement en carrosse.
Ce retour d'Adolphe, c'était donc pour moi un grand événement; comme don Cléophas, je me pendais au manteau de mon excellent diable boiteux, et, enlevant pour moi la toiture des théâtres qu'il avait vus, il me faisait voir en me racontant
Quelles longues promenades fîmes-nous ainsi! combien de fois je l'arrêtai, passant d'un artiste à l'autre, en disant, après avoir épuisé les célébrités du Gymnase :
— EtTalma? et mademoiselle Mars? et mademoiselle Du chesnois?
Et lui complaisamment s'étendait sur le génie, le talent, la bonhomie de ces artistes éminenls, posant la main sur des touches inconnues du clavier de mon imagination, lesquelles faisaient vibrer des cordes sonores et ambitieuses, endormies jusqu'alors en moi, et que j'étais étonné de sentir s'éveiller dans mon cœur.
Alors, pauvre Adolphe, il lui vint peu à peu une singulière idée, c'était de me faire partager, pour mon compte, les espérances qu'il avait conçues pour le sien ; c'étaft de faire naître en moi le désir de devenir, sinon un Scribe, un Alexandre Duval, un Ancelot, un Jouy, un Arnault ou un Casimir Delavigne, — tout au moins un Fulgence, un Mazère ou un Vulpian.
Et, il faut le dire, c'était déjà bien ambitieux ; car, je le répète, je n'avais reçu aucune éducation, je ne savais rien, et ce ne fut que bien tard, en 1833 ou 1834, lors de la publication de mes premières Impressions de voyage, que quelques personnes commencèrent à s'apercevoir que j'avais de l'esprit.
En 1820, je dois l'avouer, je n'en avais pas l'ombre.
Huit jours avant le retour d'Adolphe, admettant pour moi cette vie de province à l'horizon restreint et muré, qu'un premier reflet du ciel venait de vivifier, j'avais posé, comme terme à mon ambition, une perception de province, aux appointe-
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mcnts de quinze* ou dix-huit cents francs, car, être notaire, il n'y fallait pas songer; d'abord, la vocation me manquait, et, depuis trois ans que je copiais dus ventes, des obligations et des contrats de mariage, chez maître Mennesson, je n'étais guère plus fort en droit que je ne l'étais en musique, après trois ans de solfège chez le père Hiraux.
Il était dont; évident que le notariat n'était pas plus ma vocation que la musique, et que je ne jouerais jamais mieux du code que du violon.
Cela désolait fort ma mère, à qui toutes ses bounes amies disaient :
— Ma chère, écoutez bien ce que je vous prédis : votre fils est un grand paresseux, qui ne fera jamais rien.
Et ma mère poussait un soupir, et me disait en m'embrassa nt :
— Est-ce que c'est vrai, mon pauvre enfant, ce qu'on me dit de toi?
Et, naïvement, je lui répondais :
■ - Dame ! je ne sais pas, moi, ma mère!
nue pouvais-je répondre? Je ne voyais pas au delà des dernières maisons de ma ville natale, et, si je trouvais dans son* enceinte quelque chose qui répondit à mon cœur, j'y cherchais vainement quelque chose qui satisfit mon esprit et mon imagination.
Le Leuven fit une brèche à cette muraille qui m'enveloppait, et, à travers cette brèche, je commençai d'apercevoir comme uu but sans formes dans un horizon infini.
Pendant ce temps, de la Ponce opérait sur moi de son côté.
Je traduisais avec lui, comme je l'ai dit déjà, le îr.^.u roman italien, ou plutôt la belle diatribe italienne d'Ugo r uscolo,— cette imitation du Werther deGœthe, dont Fauteur du poème des Sépulcres est arrivé, à force de patriotisme et de talent, à l'aire une œuvre nationale.
En outre, de la Ponce, qui voulait nrinspircr le regret d'avoir abandonné l'élude de la langue allemande, m'avait traduit la belle ballade de Lïirger, Lènore.
La lecture de celle (ouvre, appartenant à une littérature
qui m'était complètement inconnue, produisit sur moi une profonde impression : c'était comme un de ces paysages qu'on voit en rêve, et dans lesquels on n'ose se hasarder à entrer, tant ils vous semblent différents des horizons ordinaires. Ce terrible refrain, que répète sans cesse, à la fiancée qu'il emporte frémissante sur son cheval-spectre, le cavalier funèbre : «Hourra! — fantôme, les morts vont vite? » ressemblait si peu aux concetti de Demoustier, aux rimes amoureuses dc.Parny ou aux élégies du chevalier Bertin, que ce fut toute une révolution qui se fit dans mon esprit quand je commençai de lire la sombre ballade allemande.
Dès le môme soir, j'essayai de la mettre en vers; mais, comme on comprend bien, la tâche était au-dessus de mes forces. J'y brisai les premiers élans de ma pauvre muse, et je commençai ma carrière littéraire comme j'avais commencé ma carrière amoureuse, par une défaite d'autant plus terrible qu'elle était secrète, mais incontestable à mes propres yeux.
N'importe, ce n'en étaient pas moins les premiers pas essayés vers l'avenir que Dieu me destinait, pas inexpérimentés et chancelants comme ceux de l'enfant qui commence à marcher, qui trébuche et tombe dès qu'il s'arrache aux lisières de sa nourrice, mais qui, tout en se relevant, endolori de chaque chute, continue d'avancer, poussé par l'espérance, dont la voix lui dit tout bas: «Marche! marche, enfant! c'est par la douleur qu'on devient homme, c'est par la constance qu'on devient grand! »
Le cerbère de la rue de Lnrgny.— Je l'apprivoise. — Le guet-apens. —
Madame Lebègue. — Une confession.
Six mois s'écoulèrent entre ces premières amours et ces premiers travaux. Outre nos réunions chez Louise Bré/.ette, réunions qui avaient lieu tous les soirs, nous nous voyions,
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Ad<Me et moi, deux ou trois fois par semaine, dans le pavillon où sa mère lui avait, à notre grande joie à tous deux, permis d'établir son nouveau domicile.
Cette obligation pour elle de me venir ouvrir la porte de l'allée, cette obligation pour moi de passer devant la porte à coucher de sa mère, présentaient de telles difficultés, que j'avais rêvé longtemps à un autre moyen de parvenir jusqu'à elle.
Ce moyen, à force d'y rêver, je Ta vais trouvé.
En examinant bien la topographie des environs, j'avais avisé, à trois portes de la maison d'Adèle, une porte d'allée donnant sur une espèce de passage, lequel donnait lui-même dans une espèce de jardin. Un mur et deux haies séparaient ce jardin de celui d'Adèle.
De son jardin, où j'avais libre entrée, le jour, j'étudiai soigneusement les localités, et je vis que toute la difficulté était d'ouvrir la porte de la rue, de traverser le passage, de pénétrer dans le jardin, de franchir le mur et d'enjamber les deux haies.
Après quoi, je venais frapper au contrevent; Adèle m'ouvrait, et tout était dit.
Mais, comme je l'ai fait remarquer, il s'agissait d'ouvrir la porte, et de traverser le passage.
La porte fermait à clef, et le passage était, la nuit, gardé par un chien moins dangereux par sa taille, et par la lutte qu'il pouvait livrer, que par le bruit qu'il pouvait faire.
Tout cela fut l'affaire de huit nuits : une nuit, pour réassurer, au milieu des aboiements de Muphti, — le chien s'appelait Muphti, — une nuit, dis-je, pour m'assurer, au milieu de ces aboiements, que la serrure ne fermant qu'à un tour, je pouvais ouvrir cette porte avec la pointe de mon couteau ; sept autres, pour faire connaissance avec Muphti, que je séduisis peu à peu, en lui passant par-dessous la porte des croûtes de pain et des os de poulet.
Les deux ou trois dernières nuits, Muphti, habitué à l'aubaine que je lui réservais, impatient de mon arrivée, m'attendait longtemps d'avance, me sentant venir à vingt pas, et,
à mon approche, grattant de ses deux pattes la porte, et se plaignant tendrement que cet obstacle nous séparât.
Le huitième jour, ou plutôt la huitième nuit, convaincu que j'avais dans Muphti, non plus un adversaire, mais un complice, j'ouvris la porte, et, selon mes prévisions, Muphti, tout joyeux de se trouver eiî rapport plus direct avec un homme qui lui transmettait de si succulents reliefs, Muphti sauta après moi en me donnant les signes d'une amitié à laquelle je ne pouvais faire qu'un reproche, c'était de se manifester d'une façon trop bruyante.
Cependant, comme tout enthousiasme se calme, l'enthousiasme de Muphti se calma, et, passant aux témoignages d'une affection plus douce, me permit de me hasarder plus avant.
J'avais choisi, pour cette première tentative d'effraction et d'escalade, une de ces sombres nuits d'automne dont la lune est complètement absente; j'avais le pied léger, l'oreille active ; j'avançai sans faire crier un seul grain de sable sous mes pieds.
Derrière moi, il me sembla qu'on ouvrait une porte ; je précipitai le pas, je gagnai un grand carré de haricots à rames, dans lequel je me précipitai comme Gulliver dans son champ de blé, et, là, Muphti caché entre mes jambes, son cou maintenu entre mes deux mains, afin d'avoir la faculté d'intercepter le moindre cri qu'il lui prendrait l'envie de pousser, j'attendis.
C'était en effet un des habitants du passage ; il avait entendu du bruit. Pour savoir qui avait causé ce bruit, il fit un tour dans le jardin, passa à deux pas de moi sans me voir, toussa en homme qui commence à s'enrhumer, et rentra chez lui.
Je lâchai Muphti; je m'élançai aux espaliers, je sautai de l'autre côté du mur, je franchis les deux haies, et je courus au contrevent.
Mais je n'eus pas besoin de frapper. Avant de l'atteindre, j'entendis un souille, je vis une ombre, je sentis deux bras étendus qui m'enlacèrent tout tremblants, et m'entraînèrent dans le pavillon, dont la porte se referma sur nous.
Oh! si j'eusse été poëte à cette époque, les adorables vers
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que j'eusse faits eu l'honneur de ces premières fleurs nourries dans le jardin de nos amours. Mais, hélas! je n'étais pas poète encore pour mon compte, et je me contentais de dire à Adèle les élégies de Parny et de Bertin; ce qui, je crois, l'ennuyait.
J'ai déjà fait remarquer, à propos des Vêpres siciliennes, combien cette chère enfant avait l'esprit juste.
Je la quittai, selon l'habitude, vers deux ou trois heures du matin. Selon l'habitude encore, je pris parle parc, et je revins à la maison en faisant un grand détour.
J'ai dit le chemin que je suivais, et comment j'étais obligé de sauter par-dessus un grand fossé, pour passer de la plaine dans le parc. Afin de n'être pas obligé de faire le même saut trois ou quatre fois par semaine, ce qui, dans les nuits sombres, ne laissait pas que de devenir assez périlleux, j'avais fait à l'un des angles du fossé, un assez fort amas de pierres, de sorte que je n'avais qu'à me laisser glisser dans cet angle, ce qui me permettait de sauter en deux fois.
Cette nuit-là, en sautant dans le fossé, j'aperçus à quatre pas de moi une ombre qui me parut un peu moins caressante que celle qui m'attendait dans le jardin, et m'avait attiré dans le pavillon.
Cette ombre tenait à la main, non pas l'ombre d'un bâton, mais un bel et bon bâton, dans toute sa noueuse réalité.
Du moment où j'ai été homme, et où un danger s'est présenté à moi, de jour ou de nuit, je puis le dire hautement, j'ai toujours marché droit à ce danger.
Je marchai droit à l'homme et au bâton.
Le bâton se leva et retomba daus ma main.
Alors se passa, dans ce fossé sombre, une des luttes les plus acharnées que j'ai soutenues de ma vie.
C'était bien moi qui étais attendu, c'était bien à moi qu'on en voulait.
L'homme qui m'attendait avait le visage noirci; par conséquent, je ne pouvais le reconnaître ; mais, sans le reconnaître, je l'avais deviné.
C'était un jeune homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans;
j'en avais dix-huit à peine, mais j'étais fort rompu à tous les exercices du corps, à la lutte surtout.
Je parvins à le prendre à bras-le-corps, et à le renverser sous moi. Sa tête porta sur une pierre, et résonna sourdement.
Tout cela se passait sans qu'il y eût une parole proférée de part ni d'autre; cependant il devait être blessé.
Je sentis qu'il fouillait à sa poche, et je compris qu'il y cherchait son couteau.
Je lui saisis la main au-dessus du poignet, et parvins à la lui tordre de telle façon, que les doigts s'ouvrirent, et que le couteau tomba.
Par un mouvement rapide, je m'emparai du couteau.
Un moment j'eus cette terrible tentation, et c'était bien mon droit, d'ouvrir le couteau, et de l'enfoncer dans la poitrine de mon antagoniste.
La vie d'un homme tint en ce moment à un fil : si ma colère eût rompu ce fil, cet homme était mort!
J'eus sur moi la puissance de me relever. Je tenais déjà le couteau d'une main, je pris le bâton de l'autre, et, fort de ces deux armes, je laissai mon adversaire se relever à son tour.
Il fit un pas en arrière, et se baissa pour ramasser cette même pierre contre laquelle s'était heurtée sa téte ; mais, au moment où il se redressait, la pointe du bâton le frappait au milieu de la poitrine, et il sautait à dix pas.
Cette fois, il était évanoui, sans doute, car il ne se releva point. Je remontai le talus du fossé, et m'éloignai à reculons; j'avais senti une telle haine dans cette agression inattendue, que je craignais quelque traîtrise.
Personne ne reparut, et je regagnai la maison, fort ému, je l'avoue, de cet incident.
Je venais, certainement, d'échapper à Fun des dangers les plus réels que j'aie jamais courus.
Cet événement eut, pour une personne qui y était étrangère, des suites assez graves, et m'amena à commettre la seule action mauvaise que j'aie à me reprocher dans le cours de ma vie.
Le reproche est d'autant plus grand que cette action mauvaise, je la commis vis-à-vis d'une femme.
Au moins, de ma part, n'y eut-il aucune préméditation.
Je regagnai la maison, comme je l'ai dit, fort content d'en être quitte pour quelques contusions, et tout fier, au bout du compte, d'avoir laissé mon adversaire sur le carreau.
Le lendemain matin, j'allai chez de la Ponce. Comme pareille agression pouvait se renouveler, avec des combinaisons plus dangereuses encore pour moi que celles auxquelles j'avais échappé, je voulais lui emprunter des pistolets de poebe que j'avais vus chez lui.
11 était difficile de lui faire cet emprunt sans lui en dire la cause.
Je la lui dis. Seulement, comme lui faire connaître le théâtre de la lutte, c'était lui dénoncer, ou à peu près, la maison d'où je sortais, je lui indiquai une autre localité.
Cette localité, que j'avais prise au hasard, c'était un endroit du Manège, où, dans une ruelle assez étroite, venaient aboutir les issues de trois maisons.
Ces trois maisons étaient habitées, Tune par Hippolyte Leroy, cet ancien garde du corps dont j'ai déjà parlé à propos de nos mésaventures chez M. Collard, et qui devait bientôt devenir mon cousin en épousant Augustine; l'autre, par la famille de Leuven; l'autre, enfin, par le notaire à qui maître Mennesson avait raconté mes désastres amoureux , et qui, ainsi que je l'ai dit déjà, avait épousé Éléonore, la seconde fille du premier mariage de M. Deviolaine.
J'ai dit, en parlant de M. Lebègue, combien la grâce charmante et l'esprit un peu mondain de sa femme lui avaient suscité d'inimitiés, dans une petite ville, où toute supériorité est un motif de jalousie.
Or] j'avais raconté à d'autres que de la Ponce l'attaque nocturne dont j'avais failli être victime; et aux autres, comme à de la Ponce, pour dérouter les soupçons, j'avais indiqué cet endroit du Manège dont je viens de faire la topographie.
D'où pouvais-je sortir, à deux heures du matin, lorsque j'avais été attaqué à cet endroit du Manège?
Ce ne pouvait être de chez Hippolyte Leroy; ce ne pouvait ôtre de chez Adolphe de Leuven.
J'eusse appelé à mon aide, et l'on fût venu.
C'était donc de chez M. Lebègue, — ou plutôt de chez madame Lebègue.
Au reste, ce mauvais propos, tout mensonger qu'il était, pouvait être motivé sur quelques apparences.
Si facile que je fusse à être raillé, peut-être même parce que je prêtais aux coups de la raillerie un flanc trop mal cuirassé, madame Lebègue m'épargnait plus que ne le faisaient ses sœurs. Madame Lebègue était jolie, spirituelle, coquette; elle faisait de loin à ses amis, avec une main charmante, les gestes les plus gracieux du monde ; de près, elle laissait regarder, admirer, baiser même cette main, avec le laisser aller aristocratique des femmes qui ont une jolie main. Hélas! c'était là tout son crime.
Le crime était grand, car la main était jolie.
J'aimais beaucoup madame Lebègue; je l'aimais même, je puis le dire aujourd'hui, d'une amitié qui eût été plus que de l'amitié, si elle y eût consenti; mais, outre qu'elle ne m'avait jamais donné le moindre encouragement, à peine étais-je près d'elle, que son habitude du monde, la supériorité de son esprit sur le mien, ses airs de grande dame surtout, me replongeaient dans les plus profonds abîmes de cette timidité dont j'avais, lors de mes premières amours, donné de si éclatantes preuves.
Un jour, sans que je susse d'où venait ce bruit, sans que je me doutasse de la cause qui l'avait fait naître, j'entendis murmurer à mon oreille que j'étais l'amant de madame Lebègue.
J'aurais dû, à l'instant même, repousser ce bruit avec indignation; j'aurais dû faire de cette calomnie la justice qu'elle méritait. J'eus le tort de la combattre faiblemeut et tout juste ce qu'il fallait pour que ma vaniteuse dénégation eût tout le poids d'un aveu,
11 faut dire aussi que je fus, dans cette constance, admirablement servi par la malignité publique.
Pauvre esprit faussé que j'étais! j'eus un moment de joie, une heure d'orgueil à ce bruit, qui eût dû me faire rougir de honte, parce que j'avais laissé croire une chose qui n'était pas.
Je portai bientôt la peine de ma mauvaise action. D'abord, ce bruit me brouilla avec la personne qui en était l'objet ; madame Lebègue me crut plus coupable que je ne l'étais; elle m'accusa d'avoir fait naître cette calomnie. Sur ce point, elle se trompait : je l'avais laissée vivre, laissée grandir, voilà tout.
Il est vrai que c'était bien assez.
Elle me ferma sa maison, maison amie à moi et à ma mère, et qui, dès lors, nous devint hostile à tous deux.
Madame Lebègue ne me pardonna jamais. Dans deux ou trois circonstances de ma vie, je me sentis piqué de l'aiguillon de la haine qu'elle m'avait vouée. Je n'essayai jamais de rendre la blessure reçue; je sentais, dans ma conscience, que j'avais mérité de la recevoir.
Partout où j'ai rencontré depuis madame Lebègue, j'ai détourné la téte devant elle, j'ai baissé les yeux devant son regard.
Le coupable avouait tout bas son crime. Aujourd'hui, il l'avoue tout haut.
Mais aussi, cette confession faite, je puis dire hardiment au reste de l'humanité, hommes ou femmes : « Regardez-moi, et essayez de me faire rougir ! »
Le lendemain de cet événement, j'eus la curiosité de visiter le lieu du combat. Je ne m'étais pas trompé : la pierre sur laquelle avait porté la tête de mon adversaire était ensanglantée à son aspérité la plus aiguë, et quelques cheveux dont la couleur me confirma dans mes soupçons, — qui, d'ailleurs, étaient déjà devenus une certitude avant cette dernière preuve, — étaient demeurés attachés à ce sanglant vestige.
Le soir, je vis Adèle : elle ignorait encore ce qui m'était arrivé.
. Je lui contai t&ut; je lui dis qui je soupçonnais: elle se refusait à croire.
Juste en ce moment, un chirurgien, nommé Raynal, passait; je l'avais vu, le matin, revenir dans une direction qui était celle qui conduisait à la maison de mon blessé.
J'allai à lui.
— Qu'a donc un tel, lui demandai-je, qu'on vous a envoyé chercher de chez lui, ce matin?
— Ge qu'il a, garçon? me répondit-il avec son accent provençal.
-Oui.
— Eh bien, il a que sans doute, cette nuit, il n'y voyait pas bien clair, et que, pressé qu'il était de rentrer, il a été donner de la poitrine dans le timon d'une voiture. Le coup s'est trouvé si violent, qu'il en est tombé à la renverse, et qu'en tombant il s'est fendu la téte.
— Quand lui faites-vous votre seconde visite?
— Demain, à la même heure qu'aujourd'hui.
— Eh bien, docteur, dites-lui de ma part, que, passant cette nuit derrière lui, à l'endroit môme où il est tombé, j'ai trouvé son couteau, et que je le lui renvoie. Ajoutez, docteur, que c'est une bonne arme, mais que cependant l'homme qui n'aurait que cette arme-là aurait tort de s'attaquer à un homme qui aurait deux pistolets pareils à ceux-ci...
Je crois que le docteur comprit.
— Ah! ah! fit-il; boni sois tranquille, je le lui dirai.
Je présume que, de son côté, l'homme au couteau comprit aussi, car je n'en entendis jamais reparler, quoique, quinze jours après, je dansasse vis-à-vis de lui au bal du parc.
De Leuveit m'invente pour son collaborateur. — Le Major de Slrasboury.
— Mon premier couplet chauvin. —Le Dîner d'amis. — Les Abencèrages.
J'avais naïvement raconté à de Lcuven mon impuissance à traduire la belle ballade de Bttrger; mais, comme c'était un
parti pris chez lui de faire de moi un auteur dramatique, de Lcuven m'avait consolé on me disant que l'opinion de son père était que certaines œuvres allemandes se refusaient absolument à la traduction, et que, tout particulièrement, la ballade de Lcnore tenait le premier rang parmi ces œuvres-là.
Voyant que de Leuven ne perdait pas son espoir, j'avais peu à peu repris le mien.
Je dirai plus , à quelques jours de là , j'eus même un triomphe.
Lafarge avait beaucoup ri de cette idée qu'avait eue de Leuven, de faire de moi son collaborateur. En effet, quelle connaissance pouvait avoir du théâtre parisien un enfant sans éducation ; pauvre provincial, perdu dans une petite ville de l'Ile-de-France; ignorant de la littérature française et delà littérature étrangère; connaissant à peine les noms des niaitres; n'éprouvant pour leurs chefs-d'œuvre les plus vantés, dont son défaut d'éducation artistique lui voilait la forme, qu'une médiocre sympathie; se mettant à la pratique sans savoir, en théorie, ce que c'était qu'un plan, qu'une action, qu'une péripétie, qu'un dénoûment; n'ayant jamais lu jusqu'au bout ni Gil Blas, ni Don Quichotte, ni le Diable bottevx, livres recommandés par les directeurs d'éducation à l'admiration générale, et pour lesquels, je dois l'avouer à ma honte, l'homme qui a succédé à l'enfant n'éprouve pas, aujourd'hui même, un bien vif intérêt; lisant, en échange, tout ce qu'il y a de mauvais dans Voltaire, qui était à la mode à cette époque comme opposition politique et religieuse ; n'ayant jamais ouvert un volume ui de Walter Scott ni de Cooper, ces deux grands romanciers, dont l'un a si bien connu l'homme, dont l'autre a si bien deviné Dieu; tandis qu'au contraire, il avait dévoré tous les méchants livres de Pigault-Lebrun, dont il raffolait, le CHateur compris; ne connaissant de nom ni Gœthe, ni Schiller, ni Uhland, ni André Ghénier; ayant entendu parler de Shakspeare, mais comme d'un barbare, du fumier duquel Ducis avait tiré ce collier de perles qu'on appelle Othello, Hamlet et Roméo et Juliette, mais sachant par cœur son Berlin, son Parny, son Legouvé, son Demoustier?
Décidément, Lafarge avait raison, et il fallait qu'Adolphe eût bien du temps à perdre pour avoir entrepris cette tâche à laquelle l'impossibilité seule pouvait ôter de son ridicule.
Mais Adolphe, avec son flegme anglo-allemand, avait bravement continué l'œuvre entreprise, et nous avions fait, tant bien que mal, un plan de vaudeville en un acte, intitulé le Major de Strasbourg.
Pourquoi le major de Strasbourg, plutôt que le major de la Rochelle ou de Perpignan4? C'est ce qu'il me serait impossible de dire. Quels étaient l'intrigue, le développement de cet embryon dramatique ? C'est ce que j'ai complètement oublié.
Mais ce que je n'ai pas oublié, parce que ce fut la première caresse faite à mon amour-propre, le voici :
C'était l'époque des pièces patriotiques; une grande réaction intérieure se faisait contre nos revers de 1814, et notre défaite de 1815. Le couplet national faisait fureur, le chauvinisme était à la mode ; pourvu que l'on fît rimer, à la fin d'un couplet, Français avec succès, et lauriers avec guerriers, on était sûr d'être applaudi. 11 est facile de comprendre que, de Leuven et moi, nous n'étions pas de force à innover et que nous devions nous contenter de suivre et d'adorer les traces de MM. Francis et Dumersan. Aussi, notre Major de Strasbourg était-il de la famille de ces dignes officiers en retraite, dont le patriotisme continuait de battre l'ennemi dans des couplets consacrés à la plus grande gloire de la France, et à venger Lei pzig et Waterloo sur les champs de bataille du Gymnase et des Variétés.
Or, notre major, devenu simple laboureur, était surpris par un père et par un fils, lesquels arrivaient là, je ne saurais trop dire pourquoi, au moment où, au lieu de creuser son sillon, il venait de quitter sa charrue pour se livrer à une lecture dans laquelle peu à peu il s'absorbait tellement, qu'il ne voyait pas entrer ce père et ce fils; — circonstance bien heureuse, puisque cette préoccupation du brave officier valait au public le couplet suivant :
julien, apercevant le major.
N'approckez pas, demeurez où vous êtes.
Il lit...