‹ Mes mémoires, 1.-10. sérChapitre 38 sur 40 · JULIEN · texte numérisé non relu

JULIEN

Mon père, il lit la dernière campagne, Car de ses yeux je vois couler des pleurs?

Ma part de travail faite dans l'œuvre, je la portai à de Leuven. DeLeuven, je dois le dire, était plein d'indulgence ; niais, cette fois, arrivé au couplet que je viens de citer, son indu! gence monta jusqu'à l'enthousiasme, il mit le couplet sur l'air :

Dis-moi, soldat, dis-moi, t'en souviens-tu?

Il le chanta deux fois, quatre fois, dix fois, s'interronipant pour dire :

— Oh ! oh ! voilà un couplet qui sera bissé, si la censure nous le laisse.

Car dès, celle époque, était en vigueur cette honorable institution appelée la censure, et qui n'a fait que croitre et prospérer depuis.

J'avoue que j'étais bien lier ; je ne croyais pas avoir fait un

pareil chef-d'œuvre. Adolphe courut chanter le couplet à son père, qui, en mâchant son cure-dents, lui dit :

— C'est toi qui as fait cela?

— Non, mon père, c'est Dumas.

— Hum ! Vous faites donc un vaudeville avec Dumas?

— Oui.

— Pourquoi n'y glisses-tu pas ta froide Ibêrie? ce serait une occasiou de la placer !

Adolphe tourna les talons et alla chanter mon couplet à Lafarge.

Lafarge l'écouta en clignant les yeux.

— Tiens! tiens ! tiens! dit-il, et c'est Dumas qui a fait cela?

— Oui, c'est lui.

— Vous êtes sûr qu'il ne l'a pas copié quelque part? Touchante confiance !

— J'en suis sûr; je connais tous les couplets patriotiques qu'on a faits sur tous les théâtres de Paris, et je vous réponds que celui-là est inédit.

— Alors, c'est un hasard, et il se sera trompé.

De la Ponce lut le couplet à son tour; le couplet chatouilla son cœur de soldat de 1814, et, à la première occasion, il m'en lit compliment.

Hélas ! pauvre couplet, si médiocre que tu sois, à mes yeux surtout, reçois cependant la place qui t'est due. Es- tu d'or ou de cuivre? En tout cas, tues la première pièce de monnaie littéraire jetée par moi dans le monde dramatique I tu es l'amulette trouée que l'on met dans le fond du sac pour y faire venir un trésor! Aujourd'hui, le sac est plein à déborder! Ce qui est venu te recouvrir vaut-il beaucoup mieux que toi? C'est ce que l'avenir décidera, — cet avenir, qui, pour les poëtcs, prend la forme superbe d'une déesse, et le nom orgueilleux de postérité !

On connaît le côté vaniteux de ma personne. Mon orgueil n'avait pas besoin d'être encouragé pour sortir du vase où il était eniVmii', et grandir comme le géant des Mille et une Nuits : je commençai à croire que j'avais fait un cberd'œuvre.

Dès lors, je ne pensai plus qu'à la littérature dramatique, et, comme, un jour ou l'autre, Adolphe devait retourner à « Paris, nous nous mimes à la besogne, afin qu'il emportât une cargaison d'ouvrages de la force du Major de Strasbourg.

11 n'y avait aucun doute que des œuvres si distinguées n'obtinssent, devant le public éclairé de Paris, le succès qu'elles méritaient, et ne m'ouvrissent, vers la capitale du génie européen, un chemin semé de couronnes et de pièces d'or.

Que diraient alors les personnes bienveillantes qui avaient affirmé à ma mère que j'étais un paresseux, et que je ne ferais jamais rien?

A l'œuvre, futur Schiller! A l'œuvre, futur Waiter Scott! A l'œuvre!...

C'est dès lors que s'éveilla dans mon cœur une grande force qui peut tenir lieu de toutes les autres : la volonté; une grande vertu, qui n'est certes pas le génie, mais qui le remplace : la persévérance.

Malheureusement, Adolphe n'était pas un guide bien sûr ; comme moi, il tâtonnait fort. C'est une vérité qui, d'ellemême, ressortira du choix des sujets que nous primes.

Notre second vaudeville fut emprunté aux Contes à ma fille du vénérable M. Bouilly.

Il était intitulé le Dîner d'amis.

Notre premier drame fut emprunté au Gonzalvede Cordoue de Florian.

Il était intitulé les Abenccrages.

0 intéressants Abencérages! ô traîtres Zégris! que de crimes du môme genre vous avez à vous reprocher! 0 Gonzalve de Cordoue! que de jeunes poètes tu as égarés dans cette voie où nous entrâmes pleins d'espérance, et d'où nous sortîmes pleins de confusion !

Pauvre Élisa Mercœur! je t'ai vue mourir caressant la chimère orientale; seulement, tu t'y cramponnas comme le naufragé à la planche flottante; tandis que nous, sentant son peu de résistance, nous eûmes le courage de l'abandonner, et de la laisser flotter au hasard sur cet océan sombre où tu la rencontras à ton tour !

Mais, alors, nou3 ne savions pas quel serait l'avenir de ces enfants, errants sur les grandes routes, que nous essayions de voler à leurs véritables pères, et que nous vîmes expirer de langueur, les uns après les autres, dans nos bras.

Ces travaux nous occupèrent un an, de 1820 à 1821. Pendant cette année, deux grands événements s'accomplirent, qui, pour nous, penchés sur notre œuvre, et ne nous préoccupant que d'elle, passèrent inaperçus :

L'assassinat du duc de Berry : 13 février 1820;

La mort de Napoléon : 5 mai 1821.

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