‹ Mes mémoires, 1.-10. sérChapitre 4 sur 40 · COLLOT D'HERBOIS · texte numérisé non relu

COLLOT D'HERBOIS

Les accusations, ou plutôt l'accusation sur laquelle mon père avait à répondre était celle-ci :

Mon père était entré par un temps très- rigoureux dans le petit village de Saint-Maurice. La première chose qu'il avait aperçue sur la grande place de ce village, c'était une guillotine toute dressée et prête à fonctionner.

11 s'était informé, et avait appris qu'on allait exécuter quatre malheureux, coupables d'avoir essayé de soustraire à la fonte la cloche d'une église.

Le crime n'avait point paru à mon père digne de mort, et, se retournant vers le capitaine Dermoncourt, qui devait bientôt devenir son aide de camp :

— Dermoncourt, lui avait-il dit, il fait très-froid, comme tu le vois, et comme tu peux même le sentir; nous ne trouverons peut-être pas de bois à l'endroit où nous allons; fais donc démolir et emporter cette vilaine machine peinte en rouge que tu vois là-bas, et nous nous chaufferons avec.

Dermoncourt, habitué à l'obéissance passive, avait obéi passivement.

Cette opération, exécutée avec une rapidité toute militaire, embarrassa beaucoup le bourreau, qui avait quatre hommes à guillotiner et qui n'avait plus de guillotine.

Ce que voyant mon père, il eut pitié du pauvre homme, prit les quatre prisonniers, lui en donna un reçu, et les invita à gagner le plus vite possible la montagne.

Les prisonniers, comme on le pense bien, ne se le tirent pas dire deux fois.

Par un miracle, mon père ne paya point de sa téte ces quatre têtes qu'il avait sauvées ; et, grâce à la prise du Saint-Bernard, du Valaisan et du mont Cenis, on lui pardonna cet attentat patriotique.

Seulement, le nom de monsieur de VHumanitè, devenu plus applicable que jamais, lui fut plus que jamais appliqué.

J'ai déjà dit que mon père avait du bonheur.

Suites du coup d'épée au front.— . Saint-Georges et les chevaux de remonte. — Querelle que lui cherche mon père. — Mon père passe à l'armée de Sambre-et-Meuse. — Il donne sa démission et revient à Villers-Cotterets. — Il est rappelé à Paris pour faire le 13 vendémiaire.— Bonaparte le fait à sa place. — Attestation de Buonaparte. — Mon père est envoyé dans le pays de Bouillon, puis nommé commandant de place à Landau. — Il retourne comme général divisionnaire à l'armée des Alpes. — Le sang et l'honneur anglais. — Bonaparte nommé général en chef de l'armée d'Italie. — Campagne de 1796.

Du moment où on ne le guillotinait pas, mon père était enchanté de se retrouver à Paris.

Depuis quelque temps, il lui était poussé une loupe au front, laquelle lui donnait d'effroyables maux de téte. Cette loupe lui était venue à la suite de ce coup de pointe qu'il avait reçu dans un des trois duels qu'il avait eus au régiment pour soutenir la prééminence de la Reine sur le Roi. 11 en résultait que la loupe était adhérente au crâne et que son extirpation présentait quelque danger.

L'opération fut faite avec beaucoup -de bonheur par M. Pelletan.

Le 15 thermidor de la même année, un arrêté du comité de salut public nomma mon père commandant de l'École de Mars établie au camp des Sablons.

Ce commandement ne fut pas de longue durée.

Le 18 thermidor, c'est-à-dire trois jours après cette nomination, il fut envoyé à l'armée de Sambre-et-Meuse.

Mais, avant de quitter Paris, mon père avait un c ompte à régler avec son ancien colonel Saint-Georges.

Nous avons dit en temps et lieu que, loin de se rendre à son régiment, Saint-Georges avait trouvé plus commode de demeurera Lille, où il s était fait envoyer, parle gouvernement, des chevaux de remonte; ce qui ne l'avait pas empêché, en vertu des pouvoirs que s'arrogeaient les chefs de corps à cette époque, de requérir une énorme quantité de chevaux de luxe dont il avait trafiqué. '

Le chiffre auquel ces chevaux étaient estimés montait à près d'un million.

Quoiqu'on ne fût pas bien sévère à cette époque sur ces sortes de peccadilles, Saint-Georges s'était donné de telles licences, qu'il fut appelé à Paris pour y rendre ses comptes. Comme les comptes de Saint-Georges étaient fort mal tenus, il trouva à propos de tout rejeter sur moij père, en disant que c'était le lieutenant-colonel Dumas qui avait été chargé de la remonte du régiment.

Le ministre de la guerre écrivit donc à mon père, lequel prouva immédiatement qu'il n'avait jamais commandé une seule réquisition, ni acheté ni vendu un seul cheval.

La réponse du ministre déchargea entièrement mon père. Mais il n'eu avait pas moins gardé rancune à Saint-Georges, et, comme sa loupe, qui le faisait horriblement souffrir, l'entretenait dans une mauvaise humeur continuelle, il avait positivement résolu de se couper la gorge avec son ancien colonel.

Saint-Georges, tout brave qu'il était, le pistolet ou Pépée à la main, aimait assez à choisir ses duels. Heureux ou malheureux, celui-là devait faire grand bruit.

Mon père se présenta donc trois fois chez Saint-Georges sans le trouver ; puis il y retourna trois fois encore, en laissant chaque fois sa carte.

Enfin, sur la dernière de ces cartes, il écrivit au crayon une menace tellement pressante, que, le surlendemain du jour où il avait été opéré, mon père étant couché et gardé par Dermoucourt, le même qui, sur son ordre, avait fait du bois de chauf-

fage de la guillotine de Saint-Maurice, Saint-Georges se présenta chez lui, et, sur l'annonce de l'indisposition qui le retenait au lit, allait se retirer en laissant sa carte à son tour, lorsque Dermoncourt, qui avait fort entendu parler de lui, voyant un mulâtre admirablement bel homme et qui bégayait en parlant, reconnut Saint-Georges, et, allant à lui :

— Ah ! monsieur de Saint-Georges, lui dit-il, c'est vous!... Ne vous en allez pas, je vous prie ; car, tout malade qu'il est, le général est homme à courir après vous, tant il a hâte de vous voir.

Saint-Georges prit à l'instant même son parti.

— Oh ! ce cher Dumas, s'écria-t-il, je crois bien qu'il a désir de me voir; et moi donc! nous avons toujours été si bons amis. Où est-il ? où est-il ?

Et, s'élançant dans la chambre, il alla se jeter sur le lit, prit mon père dans ses bras, le serrant à l'étouffer.

Mon père voulut parler; mais Saint-Georges ne lui en laissa point le temps,

— Ah çà! mais, lui dit-il, tu voulais donc me tuer? me tueç, moi? Dumas, tuer Saint-Georges? Est-ce que c'est possible? mais est-ce que tu n'es pas mon fils? est-ce que, quand Saint-Georges sera mort, un autre que toi peut le remplacer? Allons vite, lève-toi! Fais-moi servir une côtelette, et qu'il ne soit plus question de toutes ces bêtises-là!

Mon père était fort décidé d'abord à pousser l'affaire à fond ; mais que dire à un homme qui se jette sur votre lit, qui vous embrasse, qui vous appelle son fils, et qui vous demande à déjeuner?

Ce que fit mon père ; il lui tendit la main en disant :

— Ah! brigand, tu es bien heureux que je sois ton successeur comme tu dis, au lieu d'être celui du dernier ministre de la guerre; car je te donne ma parole que je te ferais pendre.

— Oh! guillotiner au moins, dit Saint-Georges en» riant du bout des lèvres.

— Non pas, non pas; ce sont les honnêtes gens que l'on guillotine à cette heure; mais les voleurs, on les pend.

— Voyons, franchement, quelle était ton intention en venant chez moi? dit Saint-Georges.

— De t'y trouver d'abord.

— C'est trop juste ; mais après?

— Après?

— Oui.

— Je serais entré dans la chambre où Ton m'aurait dit que tu étais, j'aurais refermé la porte derrière moi, j'aurais mis la clef dans ma poche, et celui de nous deux qui, au bout de cinq minutes, eût encore été vivant se serait chargé de l'ouvrir.

— Alors, dit Saint-Georges, tu vois que j'ai bien fait de ne pas m'y trouver.

Or, comme, en ce moment-là même, la porte s'ouvrait pour annoncer qu'on était servi, la discussion finit et le déjeuner commença.

De l'armée de Sambre-et-Meuse, mon père passa avec la rapidité de mouvements que la Convention faisait exécuter à cette époque à ses généraux, au commandement en chef de l'armée des côtes de Brest; mais, seize jours après cette nomination, tous ces commandements factices lui déplaisant, il donna sa démission et se retira à Villers-Cotterets, près de ma mère, qui déjà, depuis un an ou deux, était accouchée de ma sœur ainée.

Il était là fort heureux, fort tranquille, et espérait y être fort oublié, près de sa jeune femme, lorsque, le 14 vendémiaire, au matin, il reçut cette lettre :

t Paris, 13 vendémiaire de l'an iv de la République française une et indivisible.

» Les représentants du peuple chargés de la force armée de Paris et de l'armée de l'intérieur,

« Ordonnent au général Dumas de se rendre de suite à Paris, pour y recevoir les ordres du gouvernement.

» J.-J.-B. Delmas.

»Làporte. »

Que se passait-il donc à Paris * Nous allons le dire.

Le 13 vendémiaire s'accomplissait. Bonaparte mitraillait le3 sections sur les marches de l'église Samt-Rocli.

La Convention avait jeté les yeux sur mon père pour la défendre ; mon père n'était point à Paris. Barras proposa Bonaparte, et Bonaparte fut accepté.

Cette heure, qui sonne une fois, dit-on, dans la vie de tout homme, et qui lui ouvre l'avenir, avait sonné infructueusement pour mon père. 11 prit la poste à l'instant même ; mais il n'arriva que le 14.

Il trouva les sections vaincues et Bonaparte général en chef de l'armée de l'intérieur.

Voici le certificat qui lui fut délivré ; nous copions ce précieux document sur la pièce originale :

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