LIBERTÉ, JUSTICE, ÉGALITÉ
« Nous, officiers généraux et autres, certifions et attestons que le citoyen AJexandre Dumas, général d'armée, est arrivé le 14 vendémiaire à Paris, et qu'aussitôt il s'est rallié avec ses frères d'armes autour de la Convention nationale pour la défendre contre l'attaque des rebelles qui ont mis bas les armes dans cette journée.
# Paris, ce 44 brumaire, Tan quatrième de la République française.
» Ont signé: J.-J.-B. Delmas; Laporte; Gaston; Bernard, aide de camp; Hue hé, général de division; Th. Artel, capitaine-adjudant général; Bertin , général de brigade; Parein, général de division ; Roinay, commissaire ordonnateur. »
Puis, au-dessous de toutes ces signatures, de son écriture illisible, dont chaque lettre semble un nœud gordien, l'homme
qui Tenait de ramasser la Révolution dans le sang avait écrit ces trois lignes :
« Certifié vrai.
» Le général en chef de l'armée de l'intérieur,
» BUONÀPARTE. »
Trois mois plus tard, il supprimera Vu qui italianise son nom et signera Bonaparte.
C'est pendant ces trois mois sans doute qu'il a eu son apparition comme Macbeth et que les trois sorcières lui ont dit : « Salut! tu seras général en chef ; salut ï tu seras premier consul; salut! tu seras empereur. »
La Convention, sauvée par Bonaparte, termina le 26 octobre sa session de trois ans, par un décret d'amnistie pour tous les délits révolutionnaires qui n'étaient pas compliqués de vol ou d'assassinat.
Puis, après avoir rendu huit mille trois cent soixante et dix décrets, elle se retire ou plutôt se réorganise pour reparaître sous la triple forme du conseil des Anciens, du conseil des Cinq-Cents et du Directoire.
Les cinq directeurs sont : La Rêveillère-Lepaux, Letourneur (delà Manche), Rewbell, Barras et Carnot.
Tous cinq sont conventionnels; tous cinq ont voté la mort du roi.
Ces nominations toutes révolutionnaires amènent une émeute dans le pays de Bouillon. Le 23 brumaire an iv, mon père rerais eu activité, est envoyé pour comprimer cette révolte, résultat auquel il arrive sans effusion de sang.
De là, mon père passe de nouveau à l'armée de Sambre-et- Meuse et à l'armée du Rhin ; est nommé commandant de place à Landau, le 21 nivôse an iv; revient passer en congé à Villers-Cotterets le mois de ventôse ; enfin il retourne comme général divisionnaire, le 7 messidor, à cette armée des Alpes qu'il a commandée en chef et dont la destination est de garder la frontière et d'observer le Piémont, avec lequel on est en paix.
D'abord, mon père avait eu envie de refuser. En temps de
guerre, il eût tout pris, môme le fusil d'un soldat ; en temps de paix, il était plus difficile.
— Acceptez toujours, général, lui dit Dermoncourt; vous serez là sur le chemin de l'Italie. De Chambéry à Suzc, il n'y a que le mont Cenis à traverser.
— En ce cas, répondit mon père, j'ai bien fait de le prendre. Et il partit.
En effet, comme nous l'avons dit, la guerre, éteinte avec l'Espagne, la Prusse, la Toscane, le Piémont et la Hollande, est restée vivace entre nous et nos deux éternelles ennemies, l'Autriche et l'Angleterre.
Le 17 novembre 1795, les Anglais, attendus vainement à Quiberon, ont évacué Pile Dieu. Sombreuil et douze cents émigrés français sont passés par les armes. Au bruit de la fusillade qui retentit jusqu'à Londres, Pitt s'écrie :
— Du moins, le sang anglais n'a coulé d'aucune blessure.
— Non, lui répond Sheridan ; mais l'honneur anglais a coulé par tous les pores.
Quant à l'Autriche, nous continuons de la rencontrer au nord et au sud à la fois. Masséna lui gagne, au sud, la bataille de Loano, et Bernadotte, au nord, le combat de Crutznach.
Seulement, on ne profitait pas de ces victoires. Bonaparte soumit, par l'entremise de Barras, au Directoire un vaste plan qui fut adopté.
On était en train d'en finir avec la Vendée, où Hoche faisait fusiller Stofïïet et Charette. Débarrassée de cette inflammation d'entrailles, la France, complètement guérie à l'intérieur, pouvait jeter toutes ses forces sur l'Allemagne et l'Italie.
Voici quel était le plan du Directoire :
La Vendée pacifiée, on prenait immédiatement l'ofTensive. Nos armées du Rhin bloquaient et assiégeaient Mayence, soumettaient les uns après Jes autres les princes de l'empire, transportaient le théâtre de la guerre dans les États héréditaires et s'établissaient dans les splendides vallées du Mein et du Necker.
Dès lors, elles ne coûtaient plus rien à la France, la guerre défrayait la guerre.
Quant à l'Italie, il fallait y remporter une grande victoire qui décidât le roi de Piémont à la paix, ou qui permît de lui enlever ses États. Cette opération achevée, le royaume de Piémont effacé de la carte d'Italie et réuni à la France sous le nom de département du Pô, on franchissait le fleuve en évitant Pavie; on enlevait Milan à l'Autriche; puis on s'enfonçait dans la Lombardie, et l'on venait, par le Tyrol et par Venise, frapper aux portes de Vienne.
L'Italie, comme l'Allemagne, et certes aussi bien que l'Allemagne, l'Italie nourrissait nos armées.
En conséquence de ce plan et dans le but de le mettre à exécution, Hoche, pour achever la pacification de la Vendée, réunit sous son commandement les trois armées des côtes de Cherbourg, des côtes de Brest et de l'Ouest, — cent mille hommes ; — Jourdan conserva le commandement de l'armée de Sambre-et-Meuse , Moreau remplaça Pichegru sur le Rhin, et Bonaparte fut nommé général en chef de l'armée d'Italie.
Le 21 mars 1796, Bonaparte quitta Paris, emportant dans sa voiture deux mille louis. C'est tout ce qu'il avait pu réunir, en joignant à sa propre fortune et à celle de ses amis les subsides du Directoire. Alexandre emportait sept fois plus, lorsqu'il partit pour conquérir les Indes. Il est vrai que chaque louis d'or, à l'époque de Bonaparte, valait sept mille deux cents francs en assignats.
Pourquoi Bonaparte, à ces belles armées du Rhin, à ces quatre-vingt mille hommes bien armés et bien équipés, qu'on mettait sous les ordres de Jourdan et de Moreau, et qu'on eût mis sous les siens s'il eût voulu, préférait-il les vingt-cinq mille soldats nus et affamés de la rivière de Gênes? C'est que l'Italie est l'Italie, c'est-à-dire le pays des riches souvenirs; c'est qu'il préférait l'Éridan et le Tibre au Rhin et à la Meuse, le Milanais au Palatinat ; c'est qu'il aimait mieux être Annibal que Turenne, ou le maréchal de Saxe.
En arrivant à Nice, il trouva une armée sans vivres, sans vêtements, sans souliers, luttant à grand'peine pour se maintenir dans ses postes et avant devant elle soixante mille hom-
mes de troupes autrichiennes et les généraux les plus renommés de l'empire.
Le lendemain de son arrivée, Bonaparte fit distribuer à chaque général, pour son entrée en campagne, la somme de quatre louis; puis, montrant aux soldats les campagnes d'Italie :
— Camarades, leur dit-il, vous manquez de tout au milieu de ces rochers; jetez les yeux sur ces riches plaines qui se déroulent à vos pieds, elles vous appartiennent, allons les prendre.
C'était a. peu près le discours qu'Annibal avait tenu, il y avait dix-neuf cents ans, à ses Numides, accroupis comme des sphinx sur les plus hauts rochers des Alpes et regardant l'Italie de leurs yeux ardents, et, depuis dix-neuf cents ans, il n'était passé entre ces deux hommes que deux autres hommes dignes de leur être comparés, César et Cliarlcmagne.
Bonaparte avait, comme nous l avons dit, soixante mille hommes à peu près devant lui ; vingt-deux mille, sous les ordres de Colli, campaient à Céva, sur le revers des monts; trente-huit mille sous les ordres de Beaulieu, cœur de jeune homme sous des cheveux blancs, s'avançaient vers Gènes par les routes de la Lombardie.
Bonaparte transporte son armée à Albenga, et, le 11 avril, heurte Beaulieu, près de Voltri.
De ce choc jaillit l'étincelle qui va embraser l'Italie. En onze jours , le jeune général en chef bat cinq fois les ennemis : à Montenotte, à Millesimo, à Dego, à Vico et à Mondovi. En onze jours, les Autrichiens sont séparés des Piémontais, Provera est pris, le roi de Sardaigne est forcé de signer un armistice dans sa propre capitale, et de livrer les trois forteresses de Coni, de Tortone et d'Alexandrie.
Alors Bonaparte s'avance vers la haute Italie, et, devinant les succès avenir par les succès passés, il écrit au Directoire:
« Demain, je marche sur Beaulieu, je l'oblige à repasser le Po,je le passe immédiatement après lui, je m'empare de toute la Lombardie, et, avant un mois, j'espère être sur les montagnes du Tyrol, y trouver l'armée du Rhin et porter, de concert avec elle, la guerre dans la Bavière. »
En effet, Bcaulieu est poursuivi; il se retourne inutilement pour s'opposer au passade du Pô ; le Pô est franchi. Il se met à couvert derrière les murs de Lodi; un combat de trois heures l'en chasse; il se range sur la rive gauche en défendant de toute son artillerie le pont qu'il n'a pas eu le temps de couper. L'armée française se foi nie en colonne serrée, se précipite sur le pont, renverse tout ce qui s'oppose ù elle, éparpille l'armée autrichienne et poursuit sa marche en lui passant sur le corps. Alors Pavie se soumet, Pizzighitonc et Crémone tombent, le château de Milan ouvre ses portes, le roi de Sardaigne signe définitivement la paix, les ducs de Parme et de Modène suivent son exemple, et Beaulieu n'a que le temps de se renfermer dans Man loue.
C'est en ce moment que Ton apprend que Wurmscr arrive : il amène soixante mille hommes : trente mille détachés de l'armée du Rhin, trente mille qui viennent de l'intérieur de l'Autriche.
Ces soixante mille hommes vont déboucher parleTyrol.
Voici quel est l'état des forces françaises et ennemies:
L'armée française était entrée eu Italie, forte de trente à trente-deux mille hommes, sur lesquels elle en avait perdu deux mille ; à peu près neuf mille hommes étaient arrivés de l'armée des Alpes, quatre ou cinq mille avaient rejoint, sortant des dépôts de la Provence et du Var. L'armée comptait donc de quarante-quatre à quarante-cinq mille hommes échelonnés sur l'Adige ou groupés autour de Mantoue.
En outre, la Vendée étant pacifiée, on pouvait compter sur deux divisions tirées de l'armée de TOuest. Mais encore fallait-il donner à ces deux divisions le temps de traverser la France.
L'armée autrichienne se composait de dix à douze mille hommes, sans compter les malades et les blessés enfermés dans Mantoue; de douze ou quinze mille hommes, débris des batailles livrées depuis le commencement de la campagne et éparpillés dans la haute Italie, et des soixante mille hommes amenés par Wurmser.
Ces. soixante mille hommes, non-seulement on en faisait
G'i MÉMOIRES D ALEX. DUMAS
grand bruit, mais od doublait hardiment leur nombre. Cette fois, Bonaparte allait avoir affaire non-seulement, disaient ces mêmes bruits, à une armée quatre fois plus forte que la sienne, mais encore à un général digne de lui. Annibal allait trouver son Scipion; on répétait le vieux dicton : L'Italia fit e sarà sempre il sepolcro dei Francesi. (L'Italie fut et sera toujours le tombeau des Français.)
Wurmser avait, comme nous Pavons dit, soixante mille hommes ; de ces soixante mille hommes, il en avait détaché vingt mille qu'il avait donnés à Quasdanovitch, avec ordre de prendre la route qui tourne le lac de Garda, longe le petit lac d'idra, et qui, après avoir traversé la Chiese, vient déboucher à Salo.
Quant aux quarante mille autres, il les prit avec lui, les divisa sur les deux routes qui longent l'Adige, les uns marchant sur Rivoli, les autres allant déboucher sur Vérone.
Ainsi l'armée française réunie autour de Mantoue était enveloppée, attaquée sur son front par l'armée de Wurmser, attaquée sur ses derrières par la garnison de Bcaulieu et par ces autres dix mille hommes éparpillés que Ton rallierait.
Tout ce plan de Wurmser fut révélé à Bonaparte par son exécution même.
Coup sur coup il apprend : que Quasdanovitch a attaqué Salo, en a chassé le général Sauret, et que le général Guyeux y reste seul, dans un vieux bâtiment où il s'est jeté avec quelques centaines d'hommes; que les Autrichiens ont forcé la Corona entre TAdige et le lac de Garda; enfin qu'ils viennent de déboucher devant Vérone ; le lendemain, ils sont à Brescia; sur tous les points, ils vont passer l'Adige.
Soit doute de sa fortune, soit qu'au contraire il veuille montrer la supériorité de son génie, Bonaparte rassemble ses généraux en conseil; tous sont d'avis de battre en retraite. Augereau seul, le soldat de Paris, l'enfant du faubourg Saint- Antoine, déclare que l'on peut décider ce que, Ton voudra, mais que ni lui ni sa division ne reculeront d'un pas.
Bonaparte fronce le sourcil, car d'avance cette décision est la sienne. D'où vient qu'Augereau a été de son avis? Est-ce
témérité ou génie? II regarde cette tête, vigoureusement accentuée, mais déprimée aux tempes et renflée à l'occiput; c'est purement et simplement de la témérité.
Bonaparte congédie le conseil de guerre sans rien décider hautement; mais vis-à-vis de lui-même son plan est fait.
Bonaparte a son quartier général à Castelnuovo, presqu'à la pointe du lac de Garda ; il réunira autour de lui une masse aussi considérable que possible, en levant le siège de Mantoue; il abandonnera le bas Mincio et la basse Adige ; il concentrera toutes ses forces sur Pescbiera et battra séparément, avant qu'ils aient fait leur jonction, Qnasdanovitch et Wurmser.
C'est par Quasdanovitch, le plus rapproché et le moins fort, qu'il commencera.
Le 21 thermidor (31 juillet), tandis que Serrurier abandonne lesiége de Mantoue, brûlant ses afTûts, enclouant ses canons, enterrant ses projectiles et jetant ses poudres à l'eau, Bonaparte passe le Mincio à Peschiera, bat Quasdanovitch à Lonato, tandis qu'Augereau entre dans Brescia sans coup férir et que le général Sauret, remontant jusqu'à Salo, Ya dégager Guyeux, qui, sans pain et sans eau, se bat depuis deux jours et tient dans son vieux bâtiment.
Quasdanovitch, qui croit nous surprendre et nous battre, a été surpris et battu ; il s'arrête effrayé, décidé à ne point s'engager davantage sans savoir ce qu'est devenu Wurmser.
Bonaparte s'arrête de son côté; le véritable ennemi à craindre, c'est Wurmser. C'est à Wurmser qu'il faut faire face : ses arrière-gardes deviendront ses avant-gardes, et vice versa; il se retourne, il était temps!
Les généraux de Wurmser ont passé non-seulement l'Adige, mais encore le Mincio, sur lequel ils doivent faire à Peschiera leur jonction avec Quasdanovitch ; Bayalist s'avance sur la route de Lonato, et Lilpay a repoussé de Castiglione le général Vatelle, tandis que Wurmser s'est avancé sur Mantoue, qu'il croit toujours bloquée, avec ses deux divisions d'infanterie et deux de cavalerie.
En arrivant au quartier du général Serrurier, il trouva les affûts en charbon et les canons encloués.
Bonaparte a eu peur, il s'est enfui. Le calcul du génie est, aux yeux du général autrichien, reflet de la peur.
Pendant ce temps-là, Bonaparte, que Wurmser croit fugitif, coupe en deux l'armée de Bayalist à Lonato, en jette sur Salo une portion que poursuit et qu'éparpille Junot, se met à la poursuite de l'autre, qu'il pousse sur Castiglione. Les Autrichiens fugitifa rencontrent, les uns le général Sauret à Salo, les autres le général Augereau à Castiglione ; des deux côtés, ils sont pris entre deux feux.
On fait trois mille prisonniers à Salo, on fait quinze cents prisonniers à Castiglione, on tue et l'on blesse trois à quatre mille hommes, on prend vingt pièces de canon et l'on mêle les fuyards de Bayalist à ceux de Quasdanovitch.
Wurmser a reconnu son erreur, à peine entré dans Mantoue : il accourt au bruit du canon, il arrive avec quinze mille hommes, en rallie dix mille à Bayalist et à Lilpay, et se met en ligne pour offrir le combat.
Bonaparte l'acceptera, mais il lui faut toutes ses troupes ; il part au galop pour Lonato; depuis trois jours, il a tout vu, tout ordonné, tout fait par lui-même ; dans ces trois jours, il a crevé cinq chevaux. Il arrive à Lonato; une partie des troupes qui sont dans la ville se portera sur Salo et sur Gravado, pour achever Quasdanovitch ; tout ce qui restera de disponible redescendra avec lui à Castiglione : à son ordre, les troupes se mettent en marche, chacune pour sa destination ; il . reste à Lonato avec mille hommes ; il y prendra quelques instants de repos, et, le soir, il sera à Castiglione pour présenter la bataille à Wurmser au point du jour.
Bonaparte vient de descendre de cheval et de se mettre à table, quand on lui annonce que Lonato est entouré par quatre mille hommes et qu'un parlementaire autrichien est là qui vient le sommer de se rendre.
Avec ses mille hommes, Bonaparte pourrait faire face aux quatre mille et les battre peut-être ; mais il est pressé, c'est une autre ressource qu'il faut employer.
Il ordonne à tout son état-major de monter à cheval, se fait
MEMOIRES D'ALKX. DUMAS
amener le parlementaire et ordonne qu'on lui débande les yeux.
Le parlementaire, qui ne savait pas à qui il avait affaire, s^tonne en voyant un état-major, là où il ne croyait trouver que quelques oJïiciers ; il n'en remplit pas moins sa mission.
— Mais, malheureux! lui dit Bonaparte quand il a fini, mais vous ne savez donc ni qui je suis, ni où vous êtes? Je suis le général en chef Bonaparte, cl vous êtes tombe, vous et vos quatre mille hommes, au milieu de mon armée; allez donc dire à ceux qui vous envoient que je leur donne cinq minutes pour se rendre, ou que je les ferai tous passer au fil de Tépée pour les punir de l'insulte qu'ils osent me faire.
Un quart d'heure après, les quatre mille hommes avaient mis bas les armes.
A la nuit tombante, Bonaparte était à Castiglione.
Le lendemain, Wurmser était battu et laissait deux mille hommes sur le champ de bataille, où nos soldats harassés de fatigue couchaient pèle-méle avec les morts.
En cinq jours, Bonaparte, avec trente mille hommes, venait d'en battre soixante mille; Wurmser avait perdu vingt mille hommes tués, blessés ou prisonniers. Il avait repris la roule de Rivoli entre l'Adige et le lac de Garda pour rentrer dans le Tyrol.
Bonaparte réunit vingt-huit mille hommes, se lance à la poursuite de Wurmser, qui, en ralliant Quasdanovitch, en aura encore quarante mille ; il gagne la bataille de Roveredo, entre à Trente, la capitale du Tyrol, laisse Vaubois à la garde de Trente, se jette dans les gorges du Tyrol à la poursuite de Wurmser ; avec dix-huit mille hommes, il en chasse devant lui trente mille, fait vingt lieues en deux jours, rejoint Wurmser sur les bords delà Brenta, lui livre la bataille de Bassano, lui fait quatre mille prisonniers, lui prend tout son matériel, l'accule sur l'Adige, et ne lui laisse d'autre ressource que d'aller, avec les quatorze mille hommes qui demeurent encore près de lui, demander un abri aux murs de Mantoue, qu'il était venu pour débloquer avec soixante mille hommes.
C'était la troisième armée autrichienne que Bonaparte détruisait depuis son entrée en Italie.
Wurmser, entré dans Mantoue, résolut de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité, et, pour ajouter aux vivres, il fit tuer et saler les sept mille chevaux de ses cavaliers, dont il fit des fantassins.
Puis, furieux de la façon dont ses hommes s'étaient conduits, il condamna ses officiers, pour les punir, à ne se promener pendant trois mois dans les rues de Mantoue qu'avec des quenouilles aux mains, au lieu de cannes.
Les officiers subirent sans murmure cette étrange punition.
Quant à Bonaparte, il laissa Serrurier bloquer Mantoue et s'en retourna à Milan attendre des secours du Directoire, et, en les attendant, fonder la république cisalpine.
YI
Mon père à l'armée d'Italie. — Il est reçu à Milan par Bonaparte et Joséphine. — Embarras de Bonaparte en Italie. — La gale. — On rentre en campagne. — Découragement. — Bataillo d'Arcole. — L'espion autrichien.— Comment mon père le force à livrer sa dépèche.
Pendant que ces merveilles s'accomplissaient dans la haute Italie, mon père commandait toujours la division de l'armée des Alpes; comme c'était, ainsi que nous l'avons dit, un poste d'observation, il avait placé les généraux de brigade Dufresne et Pailloc, l'un au pied du mont Genis, et l'autre à Saint-Pierred'Albigny dans la Tarantaise, tandis que lui-môme était allé établir son quartier général à la Chambre, petit village composé d'une douzaine de maisons et situé au pied d'une chaîne de rochers fort giboyeux en chamois.
De là sa prédilection pour la Chambre, où, d'ailleurs, il savait retrouver un de ses anciens guides du mont Cenis, chasseur enragé, avec lequel il passait les jours et les nuits dans la montagne.
Un soir, en rentrant après une chasse magnifique qui avait
duré trois jours, mon père trouva une lettre qui lui ordonnait de se rendre en Italie et de s'y mettre à la disposition du générai Bonaparte. Cet ordre était en date du 22 vendémiaire (14 octobre).
C'était tout ce que désirait mon père, quoiqu'il partageât un peu cette répugnance de tous ses collègues, eux qui se regardaient comme de vieux généraux de trente-deux à trentequatre ans, de servir sous un général de vingt-six ans; mais le bruit du canon de tant de batailles avait retenti à ses oreilles depuis un an, qu'il avait été tout prêt à demander du service en Italie, dans quelque grade que ce fût.
Mon père arriva à Milan le 19 octobre 1796.
Il y fut admirablement reçu par Bonaparte, et surtout par Joséphine, qui était venue l'y rejoindre, et qui, en sa qualité de créole, aimait passionnément ce qui lui rappelait ses chères colonies.
Il trouva Bonaparte fort inquiet et surtout fort courroucé contre le Directoire, qui l'abandonnait. Les généraux autrichiens avaient été battus ; mais l'Autriche n'était point battue, elle.
Les troupes que l'empereur avait en Pologne, grâce aux assurances que Catherine lui avait données, avaient pu se mettre en marche vers les Alpes; on en avait fait autant des troupes en observation sur le Danube et surveillant la Turquie ; toutes les réserves de la monarchie autrichienne étaient, en outre, dirigées sur l'Italie; une nouvelle et splendide armée se préparait donc dans le Frioul, composée des débris de l'armée de Wurmser, des troupes venues de Pologne et de Turquie, enfin des réserves et des recrues. C'était le maréchal AJvintzy qui était chargé de reprendre le commandement de cette quatrième armée chargée de venger l'honneur de Golli, de Beaulieu et de Wurmser.
Pour combattre cette nouvelle armée, Bonaparte n'avait plus que vingt-cinq mille hommes des troupes qui l'avaient accompagné en Italie ou qui étaient venues l'y rejoindre, tant le canon autrichien, môme au milieu de ses défaites, avait creusé de larges vides dans nos rangs. 11 était arrivé quelques batail-
Ions de la Vendée, mais fort diminués par les désertions ; Kellermann, qui venait d'envoyer mon père, faisait dire par lui qu'il ne pouvait dégarnir la ligne des Alpes, obligé qu'il était de contenir Lyon et les bords du Rhône, où les compagnies de Jéhu se livraient à toute sorte de brigandages. Bonaparte demandait à cor et à cri la 40e et la 83e brigade avec les six mille hommes qui les composaient, et, s'ils arrivaient, il répondait de tout.
Aussi écrivait-il au Directoire :
« Je suis malade, je puis à peine me soutenir à cheval ; il ne me reste que du courage, ce qui est insuffisant pour le poste que j'occupe. On nous compte, le prestige disparait; d«s troupes, ou l'Italie est perdue. »
Mon père avait trouvé, en effet, Bonaparte fort souffrant; cette maladie dont il se plaignait, c'était la gale, qu'il avait gagnée à Toulon de la façon la plus héroïque, en servant luimême un canon avec l'écouvillon d'un artilleur qui venait d'être tué : cette gale, mal soignée, le fatiguait horriblement; sa maigreur était effrayante ; il semblait un cadavre ambulant, ses yeux seuls vivaient.
Il ne désespérait pas cependant ; il recommanda à mon père laplusgrande surveillance et la plus incessante activité, et, lui annonçant sa prochaine rentrée en campagne, il l'envoya prendre devant Mantoue le commandement de la première division.
En effet, onze jours après, la campagne recommençait.
La quatrième tête était repoussée à l'hydre ; le maréchal Alvintzy, conduisant quarante mille hommes, avait jeté des ponts sur la Piave et s'était avancé sur la Brenta.
La campagne fut terrible. Elle dura du 1er au 17 novembre; Bonaparte, avec vingt mille hommes, en attaquait cinquante mille; un instant, l'armée se trouva réduite à quinze mille hommes; un instant, Bonaparte, découragé après les batailles sans résultat de Bassano et de Caldiero, jeta ce cri de détresse au Directoire; c'était le H novembre ; le 13, Bonaparte était arrivé dans Vérone, après dix jours de lutte non-seulement contre leg Autrichiens, mais encore contre la boue, la pluie ri la grêle.
« Tous nos officiers supérieurs, écrit-il, sont Bore de combat ; l'armée d'Italie, réduite à une poignée de monde, est épuisée ; les héros de Millesimo, de Lodi, de Castiglione et de Bassano, sont morts pour la patrie ou sont à l'hôpital; il ne reste plus aux corps que leur réputation et leur orgueil ; Joubert, Lannes, Lamart, Victor, Murât, Charlet, Dupuis, Rampon, Pigeon, Menard, Ghabaudon, sont blessés; nous sommes abandonnés au fond de ritalie ; ce qui reste de braves voit la mort infaillible au milieu de chances continuelles, et avec des forces inférieures. Peut-être l'heure du brave Augereau et de l'intrépide Masséna est elle prête à sonner ; alors, alors que deviendront ces braves gens? Cette pensée me rend réservé; je n'ose plus affronter la mort, qui serait un sujet de découragement pour qui est l'objet de mes sollicitudes; si j'avais reçu la 83°, forte de trois mille cinq cents hommes connus à l'armée, j'aurais répondu de tout ; peut-être sous peu de jours ne sera-ce point assez de quarante mille hommes.
» Aujourd'hui, repos aux troupes; demain, selon les mouvements de l'ennemi, nous agirons. »
C'étaient là les plaintes, c'étaient là surtout les sombres prévisions de l'homme fatigué, mouillé, refroidi : la plus vigoureuse des organisations succombe à ces moments de doute, éprouve ces heures de découragement; après les grandes fatigues, l'àme subit les influences du corps : le fourreau ternit la lame.
Deux heures après avoir écrit cette lettre, Bonaparte avait adopté un nouveau plan.
Le lendemain avait lieu le combat de Roneo, lequel commençait cette fameuse bataille d'Arcole qui devait durer trois jours.
Le troisième jour, l'armée autrichienne avait perdu cinq mille prisonniers, huit ou dix mille tués ou blessés, et, forte encore de quarante mille hommes, se retirait dans les mon* tagnes, poursuivie par quinze mille Français.
Elle s'arrêta dans la capitale du Tyrol.
Quinze mille Français avaient accompli cette œuvre gigantesque de lutter contre cinquante mille hommes et de les vaincre.
Seulement, ils avaient repoussé l'armée d'Alvintzy, mais ils n'avaient pu la détruire comme ils avaient fait des trois autres.
Bonaparte, de son côté, recommanda à Serrurier de poursuivre le blocus de Mantoue, en serrant Wurmser comme il avait serré Gauto-d'Irles, et s'en alla reprendre son quartier d'hiver à Milan, centre de ses négociations avec tous ces petits princes d'Italie, que la peur seule faisait nos alliés.
Il y était depuis trois semaines environ, lorsque arriva au blocus un événement qui devait avoir une grande influence sur le dénoùment de cette terrible campagne.
Une nuit,— c'était la nuit du 23 au 24 décembre, qui correspondait à celle du 2 au 3 nivôse, — mon père fut réveillé par la visite dé trois ou quatre soldats, lesquels lui amenaient un homme qui avait été pris par une de nos sentinelles avancées, au moment où il s'apprêtait à franchir les premières palissades de Mantoue.
Mon père était à Marmirolo.
Le colonel commandant nos avant-postes à Saint-Antoine envoyait cet homme à mon père, en le lui annonçant comme un espion vénitien qu'il croyait chargé de quelque message d'importance.
L'homme, interrogé, répondit à merveille. Il était au service de l'Autriche, faisait partie de la garnison de Mantoue, était sorti de la ville pour une affaire d'amour et s'apprêtait à y rentrer lorsqu'il avait été dénoncé à la sentinelle qui l'avait arrêté, par le bruit que faisaient ses pas sur la neige gelée.
Fouillé jusqu'aux endroits les plus secrets, on ne trouva rien sur lui.
Mais, malgré l'apparente bonhomie des réponses de cet homme et sa tranquillité au milieu des investigations dont il était l'objet, mon père avait cru remarquer certain regards rapides, certains tressaillements dénotant l'homme dont la position n'est point parfaitement nette. D'ailleurs, le mot espion, prononcé devant lui, le rendait difficile sur les raisons données par le prisonnier, sur sa sortie et sur sa rentrée.
Enfin, quand un général en observation devant une ville de
MEMOIRES UALEX. DLMAS
l'importance de Mantoue, espère tenir un espion, il ne renonce pas facilement à cet espoir.
Cependant il n'y avait rien à dire, les poches étaient parfaitement vides et les réponses mathématiquement précises.
Une des lectures favorites de mon père était Polvbe et les Commentaires de César ; un volume des Commentaires du vainqueur des Gaules était ouvert sur la table placée près de son lit, et le passage que mon père venait de relire avant de se coucher était justement celui où César raconte que, pour pouvoir faire passer à Labiénus, son lieutenant, des nouvelles sûres, il renfermait sa lettre dans une petite boule d'ivoire de la grosseur d'une bille d'enfant; que le messager, lorsqu'il passait soit devant des postes ennemis, soit dans quelque endroit où il craignait d'être surpris, tenait cette boule dans sa bouche et l'avalait, s'il était serré de trop près.
Tout ce passage de César lui revint comme un trait de lumière.
— C'est bien, dit mon père, puisque cet homme nie, qu'on l'emmène et qu'on le fusille.
— Comment ! général, s'écria le Vénitien épouvanté, à quel propos me fusiller?
— Pour t'ouvrir le ventre et y chercher tes dépêches, que tu as avalées, dit mon père avec autant d'aplomb que si la chose lui eût été révélée par quelque démon familier.
L'espion tressaillit.
Les hommes hésitaient.
— Oh! ce n'est point une plaisanterie, dit mon père aux soldats qui avaient amené le prisonnier, et, s'il vous faut un ordre écrit, je vais vous le donner.
— Non, général, dirent les soldats, et, du moment que c'est sérieux...
— Parfaitement sérieux ; emmenez et fusillez.
Les soldats firent un mouvement pour entraîner l'espion.
— Un instant! dit celui-ci, qui voyait que l'affaire prenait uue tournure grave.
— \ voues -tu?
— Eh bien, oui, j'avoue, dit l'espion après un instant d'hésitation.
— Tu avoues que tu as avalé tes dépêches ?
— Oui, général.
— Et combien y a-t-il de temps de cela?
— 11 y a maintenant deux heures et demie, à peu près, général.
— Dcrmoncourt, dit mon père à son aide de camp, qui couchait dans une chambre à côté de la sienne, et qui, depuis le commencement dr cette scène, la regardait et l'écoutait avec la plus grande attention, ne sachant pas trop où elle allait aboutir.
— Me voilà, général.
— Tu entends?
— Quoi, général?
— Que cet homme a avalé ses dépêches?
— Oui.
— Depuis deux heures et demie?
— Depuis deux heures et demie.
— Eh bien, va trouver le pharmacien du village, et demandelui si, au bout de deux heures et demie, c'est un purgatif ou un vomitif qu'il faut donner à un homme à qui l'on veut faire rendre ce qu'il a pris: qu'il te dise celui des deux qui aura le plus prompt résultat.
Au bout de cinq minutes, Dermoncourt rentra, et dit, la main à son chapeau et avec un flegme merveilleux :
— Un purgatif, général.
— Le rapportes-tu?
— Oui, général.
On présenta le purgatif à l'espion, qui l'avala en faisant la grimace ; puis on le conduisit dans la chambre de Dermoncourt, où deux soldats le gardèrent à vue, tandis que Dermoncourt passait une assez mauvaise nuit, réveillé par les soldats, chaque fois que l'espion portait la main au bouton de sa culotte.
Enfin, vers les trois heures du matin, il accoucha d'une petite boulette de cire grosse comme une aveline ; la boulette de
cire fut lavée dans une de ces rigole3 d'irrigation qui se trouvent par milliers dans les prairies des environs de Mantoue, imbibée d'une eau que l'espion portait à cet effet dans un petit flacon caché dans la poche de son gilet, et que les soldats n'avaient pas jugé à propos de lui enlever, et présentée à mon père, qui la tit ouvrir par Dermoncourt, lequel, en sa qualité d'aide de camp secrétaire, était chargé de l'ouverture des dépoches.
Ils ne restait plus qu'une crainte : c'est que la dépêche ne fût en allemand, et personne au quartier général ne parlait
allemand.
Pendant ce temps, Dermoncourt, à l'aide d'un canif, faisait l'opération césarienne à la boulette de cire, et en tirait une lettre écrite sur du papier vélin et d'une écriture assez line pour que, roulée entre les doigts, cette lettre ne prit pas plus d'importance qu'un gros pois.
La joie des deux opérateurs fut grande lorsqu'ils s'aperçurent que la lettre était écrite en français ; on eût dit que l'empereur et son général en chef avaient prévu le cas où cette lettre tomberait entre les mains de mon père.
Voici la teneur de la lettre, que je transcris 6ur une copie de la main de mon père; l'orginal, comme nous le dirons tout à l'heure, fut envoyé à Bonaparte.
« Trente, le 15 décembre 1796.
» Je m'empresse de transmettre à Votre Excellence, littéralement et dans la même langue où je les ai reçus, les ordres de Sa Majesté en date du 5 du mois:
« Vous aurez soin d'avertir sans retard le maréchal Vurm- » ser de ne pas continuer ses opérations; vous lui ferez savoir » que j'attends de sa valeur et de son zèle qu'il défendra Man- » toue jusqu'à toute extrémité ; que je le connais trop, ainsi » que les braves officiers généraux qui sont avec lui, pour » craindre qu'ils se rendent prisonniers, surtout s'il s'agissait de » transporter la garnison en France au lieu de la renvoyer dans
70 MÉMOIRES DALKX. DUMAS
» mes Etats; je désire que, dans le cas où il serait réduit à toute » extrémité et sans ressources pour la subsistance, il trouve le » moyen, en détruisant, autant que possible, ce qui dans Man- » toue serait de préférence utile à l'ennemi et en emmenant » la partie des troupes qui sera en état de le suivre, de ga- »> gner et de passer le Pô, de se porter à Ferrare ou à Bologne, » et de se rendre, en cas de besoin, vers Rome ou en Toscane; » il trouvera de ce côté très peu d'ennemis et de la bonne vo- » lonté pour l'approvisionnement de ses troupes, pour les- » quelles, au besoin, il ferait usage de la force, ainsi que pour » surmonter tout autre obstacle* 1
» François. »
» Un homme sûr, cadet du régiment de Straroldo, remettra cette dépêche importante à Votre Excellence ; j'ajouterai que la situation actuelle et les besoins de l'armée ne permettent pas de tenter de nouvelles opérations avant trois semaines ou un mois sans s'exposer derechef aux dangers de ne pouvoir réussir. Je ne puis trop insister près de Votre Excellence afin qu'elle tienne le plus longtemps possible dans Mantoue, Tordre de Sa Majesté lui servant, d'ailleurs, de direction générale; dans tous les cas, je prie Votre Excellence de m'envoyer de ses nouvelles par des moyens sûrs, dont je puisse à mon tour me servir pour correspondre avec elle.
» Alvintzy.
» P. -5. Selon toute probabilité, le mouvement que je ferai aura lieu le 13 ou 14 janvier; je déboucherai avec trente mille hommes par le plateau de Rivoli, et j'expédierai Provera avec dix mille hommes par l'Adige sur Legnago, avec un convoi considérable. Quand vous entendrez le canon, faites une sortie pour faciliter son mouvement. »
MKMOIHKS ll'AI.KX. MIMAS
Dermoncourt est expédié par mon père à Bonaparte. — Réponse franc ho de Burthier. — Mouvements militaires qui sont la suite de la dépêche saisie sur l'espion. — Correspondance de mon père avec Serrurier et de Dallemagne. — Combats de Saint-Georges et de la Favorite. — Prise de Mantoue. — Mon père porté en observation.
La joie de mon père et de Dermoncourt fut grande; la dépêche, comme on voit, était des plus importantes. D'abord elle dénonçait la Toscane, les États vénitiens et les États pontificaux, comme des pays pleins de bonne volonté. Ensuite elle indiquait la résolution où était Alvintzy de ne rien faire, avant trois semaines ou un mois.
Il fallait donc faire passer le plus vite possible cette dépêche à Bonaparte.
Dermoncourt monta à l'instant môme à chevalet prit la roule de Milan.
il y arriva le surlendemain, à sept heures du matin, et descendit au perron de l'hôtel Serbelloni, où logeait le général Bonaparte. Il avait fait une partie de la route à cheval et l'autre dans une espèce de c ilessino qu'on appelle sediolle.
Mais, là, Dermoncourt trouva un obstacle auquel il ne s'attendait pas; l'aide de camp de service avait ordre de ne laisser pénétrer jusqu'à Bonaparte qu'à neuf heures du matin.
Dermoncourt se fâcha.
— Eh! monsieur, lui dit-il, vous voyez bien, par la boue dont je suis couvert, que je n'arrive pas du bal, et, si j'insiste pour voir le général en chef, c'est que j'ai quelque chose d'important à lui dire.
L'aide de camp s'obstina dans son refus, Dermoncourt s'entêta dans la volonté de voir Bonaparte; l'aide de camp lui barra le passage ; Dermoncourt était un bouledogue de l'école républicaine; il prit l'aide de camp par les deux épaules, lui lit faire un tour sur lui-même et passa; mais toute cette lutte
ne s'était pas accomplie sans bruit, et Dermoncourt trouva Bonaparte sur la porte de son cabinet.
— Qu'y a-t-il donc? demanda Bonaparte en fronçant le Fourcil.
— Ma foi, général, répondit Dermoncourt, il y a qu'il n'est pas très-agréable, quand on vient de faire trente lieues eu vingt-six heures, d'être obligé de passer sur le ventre de vos aides de camp pour arriver jusqu'à vous.
— Mais si telle était cependant la consigne donnée?
— Si telle était la consigne donnée, général, dit gaiement Dermoncourt, faites-moi fusiller, car j'ai violé la consigne; cependant je vous prierai de ne commander le piquet qu'après avoir lu cette dépêche.
Bonaparte lut la dépêche.
Puis, se retournant vers l'aide de camp :
— Vous avez oublié, monsieur, lui dit-il, que la consigne n'existait pas pour tout officier d'état-major arrivant deMantoue, et qu'à midi comme à minuit la porte leur est ouverte; rendez-vous aux arrêts.
L'aide de camp s'inclina et sortit (1).
— Comment Dumas s'est-ii procuré cette dépèche? demanda Bonaparte.
Dermoncourt raconta l'affaire, et entra dans tous les détails.
— Berthier I Berthier ! cria Bonaparte.
Berthier parut avec sa gravité et son importance ordinaires.
— Tiens, Berthier, lui dit Bonaparte en lui présentant la dépèche, flaire-moi cela et dis-moi ce que cela sent.
— Mais, général, dit Berthier, cela sent la merde.
— Eh bien, à la bonne heure, tu n'as pas tourné autour; lis maintenant.
% Berthier lut.
-Oh! oh! fit-il.
— Comprends- tu, Berthier? la prochaine bataille s'appellera la bataille de Bivoli, et celle-là, ou je me trompe fort, ou elle décidera de la campagne. En tout cas, comme dit Alvintzy, nous avons une vingtaine de jours devant nous.
(i) Cet aide de camp était Duroc.
— Et, comme un homme prévenu eu vaut deux, dit Dermoncourt, et que, même quand vous n'êtes pas prévenu, vous en valez cent, cela va être drôle !
— En attendant, dit Bonaparte, comme tu as probablement faim, tu vas prendre le temps de te décrotter, voila tout, et tu déjeuneras avec nous. Connais-tu Joséphine?
— iNon, général, je n'ai point cet honneur.
— Eh bien, je te présenterai à elle ; va et reviens. Dermoncourt ne se le fit pas répéter deux fois; il déjeuna
et dîna avec Bonaparte, qui exigea qu'il restât au palais et y couchât.
Le lendemain matin, il lui remit une lettre pour mon père, le chargea de mille compliments et lui annonça qu'il pourrait partir quand il voudrait et que la voiture était prête.
Dermoncourt monta en voiture dans la rour; Bonaparte et Joséphine étaient a une fenêtre et Berthier à la fenêtre voisine.
— Bon voyage ! cria Bonaparte à Dermoncourt.
— Merci, général, répondit celui-ci ; n'oubliez pas le 13 janvier, et défiez-vous des délices de Capoue.
— Sois tranquille, lui cria le général en chef, je ne ferai point comme Annibal.
Voici la lettre que Bonaparte écrivait à mon père ;