JOUBERT
Conformément aux instructions de Joubert, mon père partit d'Albian le 30 nivôse, à deux heures du matin, et se posta, avec les 5e, 14e et 85e demi-brigades de bataille et la 22e légère, sous le château de Segonzano pour passer la rivière la Weiss. A peine les premiers hommes qui essayèrent de franchir le torrent eurent-ils mis le pied dans l'eau, qu'ils s'aperçurent, à la rapidité du courant, combien le passage serait difficile. On n'avait de l'eau que jusqu'à la ceinture; mais le courant était si fort, qu'au tiers du gué cinq ou six hommes avaient déjà perdu pied, et, emportés comme par une cataracte, étaient allés se briser contre les rochers qui barrent la rivière.
Mon père eut alors l'idée de se servir de ces rochers pour établir une chaîne; il prit les plus forts parmi ses hommes, les plaça sous la direction de Dermoncourt, et l'on parvint à barrer entièrement le cours du lleuve. Dès lors il n'y eut plus de danger; les hommes emportés par la rapidité du courant étaient arrêtés par cette chaîne vivante; et bientôt l'avantgarde, composée, comme l'avait recommandé Joubert, des grenadiers de la demi-brigade, ayant mon père et Belliard à leur téte, atteignirent l'autre bord.
Bientôt mon père fut maître de toutes les redoutes que l'ennemi avait sur le front de Segonzano. Parvenu sur les liau-
MÉMOIRES D'Af.FX. TM'MAS
leurs qui dominent Faver, il attaqua ce village, qui, après une vigoureuse résistance, fut enlevé de vive force.
Faver pris, on marcha aussitôt sur Limbra, où l'ennemi était retranché avec deux pièces de canon. Mon père avait eu le soin, en partant, de faire filer une colonne sur les montagnes qui dominent ces deux villages.
L'ennemi se défendit vigoureusement ; mais la colonne des montagnes étant arrivée, et ayant donné à son tour, l'ennemi fut contraint de se jeter dans la plaine. Aussitôt, mon père fit battre le pas de charge, et un dernier effort décida de la victoire : les retranchements furent enlevés, les deux pièces de canon prises, et deux mille hommes tombèrent entre nos mains. Mon père signala, comme s'étant particulièrement distingués à cette attaque, le général Belliard et les adjudants généraux Yalentin et Liébaut.
Un chef de bataillon, nommé Martin, appartenant à la 35* de bataille, avait, avec vingt-cinq hommes, chargé et fait prisonniers deux cents ennemis. Mon père demanda de l'avancement pour cet officier, ainsi que pour les deux aides de camp Derrnoncourt et Lambert, et l'adjoint Milienk.
Faver et Limbra prises, mon père ordonna au général belliard de marcher à la tète de sa colonne sur Lesignano, où l'ennemi occupait une forte position; il «lovait le prendre en queue, tandis que mon père se porterait sur Sahirn, afin de protéger le mouvement que devait faire de son côté Joubert.
Le lendemain, mon père marcha avec sa colonne surCastello, et fit une centaine de prisonniers. Le soir, il se concerta avec le général Baraguey-d'Hilliers, et il fut convenu que, le lendemain, on attaquerait les villages de Coran, d'Àltrivo, de Castello et de Gavaleze.
Les troupes bi vaquèrent.
Le 2 germinal, à deux heures du matin, les troupes se portèrent sur les quatre villages désignés à leurs attaques; mais l'ennemi les avait déjà évacués. Le général Pigeon, jeté sur ses traces par le général Baraguey-d'Hilliers, le poursuivit vivement jusqu'au village de Tesaro; après quoi, conformément aux instructions du 30 nivôse, on descendit à Newmark. On
avait alors sur la rive droite de l'Adige le général autrichien Laudon, qui tenait les villages de Mote et de Caldera, et qui se retirait sur Bolzano.
Vers deux heures de l'après-midi, mon père apprit par un chef de bataillon du génie que l'ennemi se portait sur le pont do Xewmark, par lequel on pouvait l'inquiéter dans sa retraite. Ce pont nous était aussi important pour l'attaque qu'il l'était à lui pour la défense. Mon père ordonna au général Belliard de marcher sur ce pont avec la 85* demi-brigade qu'il commandait : arrivé au pont, il culbuta l'ennemi et s'avança sur le village de Mole, qu'il emporta de vive force.
« Moi-même, dit mon père, à la tête du 5ft régiment de dragons, je chargeai la cavalerie ennemie, qui s'était avancée sur moi; elle fut mise en déroute, quoique supérieure en nombre. Je coupai la figure du commandant et le cou à un de ses cavaliers. Le régiment que je commandais a pris, tué ou blessé, une centaine de cavaliers autrichiens. L'adjudant général Blondeau s'est particulièrement distingué dans cette affaire. »
On voit avec quelle simplicité mon père rendait compte des faits qui lui étaient personnels. Cette charge du 5e régiment de dragons avait été, à ce qu'il parait, une chose magnifique. Joubert, dans son rapport à Bonaparte, dit que mon père est devenu la terreur de la cavalerie autrichienne, et Dermoncourt, de son côté, raconte ainsi cet engagement.
« Le général Dumas, s'étant mis à la tête de la cavalerie, traversa le pont, chargea quelques escadrons ennemis, tua de sa main le commandant et un soldat qui, le voyant en mauvaise passe, accourait à son secours, accula l'infanterie dans les vignes, et, continuant de poursuivre la cavalerie à bride abattue avec une centaine d'hommes seulement, il nous chargea de ramasser tout ce qu'il laissait d'Autrichiens derrière lui. Nous primes dix-neuf cents hommes. »
Cette brillante affaire terminée, on se mit en marche sur
Bolzano, toujours chassant l'ennemi, qui se tenait à distance respectueuse; on entra dans La ville sans coup férir. Mon père chargea l'adjudant général Blondeau de pousser des reconnaissances jusqu'au village de Colman ; il laissa Iiehnas en position à Bolzano pour observer les troupes de Laudon, et, le 4 germinal, à deux heures du matin, il se mit lui-même eu marche, suivant la route de Brixen, par laquelle s était retiré l'ennemi.
Voyons comment mon père raconte cette brillante affaire, qui lui valut le titre d'Horatius Codes du Tyrol; nous verrons ensuite comment la raconte Dermoncourt, son aide de camp.
« J'ai trouvé l'ennemi en force, occupant la position presque inexpugnable de Clausen ; il a été attaqué avec vigueur et forcé d'abandonner la ville; nos troupes y sont entrées et ont été chargées par la cavalerie ennemie, mais sans succès.
» A la téte du 5e régiment de dragons, que j'ai fait avancer promptement, j'ai chargé la cavalerie autrichienne et l'ai mise en pleine déroute, laissant beaucoup de morts et de blessés. 1,500 de leurs fantassins ont été laits prisonniers, le reste a été poursuivi jusqu'auprès de Brixen. L'ennemi qui restait rangé en bataille paraissait vouloir nous y attendre; je ralliai mon avant-garde et je me disposais à l'en chasser, mais il se sauva à notre approche; je l'ai conduit avec ma cavalerie à plus d'une lieue au delà de Brixen.
» Dans ces différentes charges, j'ai reçu trois coups de sabre; mon aide de camp Dermoncourt a été blessé à mes côtés. »
« Des B et G germinal.
» Les troupes se reposèrent le 5.
» Vous aviez chargé le général Baraguey-d'Hillicrs d'attaquer l'ennemi le 6, en avant de Michaélbach, où il restait retranché, et je dus partager ce mouvement avec la cavalerie. Vous savez, général, vous y étant trouvé vous-même, comment les deux régiments de dragons que je commandais s'y
iOS MEMOIRES D'ALEX. DUMAS
sont comportés, et ont contribué au succès de cette journée.
» Vous savez aussi, général, que j'ai eu mon cheval tué sous moi, et que j'ai perdu mes équipages et des pistolets d'une rare bonté. Mon aide de camp Lambert a fait des merveilles.
» Je vous adresserai aujourd'hui les rapports des généraux de brigade, qui ne me sont pas encore parvenus.
»Fait à Brixen, le 7 germinal an v républicain.
» Alex. Dumas.
» P.-S. Il faut que je te donne mon manteau; je crois qu'il est enchanté : il a été troué par sept balles dont pas une ne m'a touché. 11 te portera bonheur. »
Le pont de Clausen. — Rapports de Dennoncourt. — Les prisonniers sur parole. — Les pistolets de Lepage. — Trois généraux en chef à la môme table.
Maintenant, laissons parler Dermoncourt ; c'est dans ce récit seulement qu'on verra agir mon père, qui s'efface lorsque c'est lui-même qui parle, et surtout lorsqu'il parle de lui.
« L'armée séjourna à Bolzano pendant quarante-huit heures; ce qui, dans cette campagne qui ressemblait plutôt à une course qu'à une guerre, était un long séjour. Le général Delmas resta à Bolzano pour observer les troupes de Laudon et la route d'iuspruck. Le reste de l'armée, Le général Dumas en tête, se mit en marche le lendemain pour se porter sur Brixen, et tâcher de rejoindre l'armée du général Kerpen, qui avait pris cette direction.
» La route que nous suivions côtoyait une espèce de cours d'eau moitié ruisseau, moitié torrent, qui prend sa source dans les montagnes Noires, et qui vient, grossi des eaux du Riente, se jeter dans l'Adige au-dessous de Bolzano. Tantôt la
route côtoyait la rive droite ; tantôt, enjambant le ruisseau, elle suivait la rive gauche, puis, au bout de quelques lieues, repassait sur l'autre rive. La retraite des Autrichiens avait été si rapide, qu'ils n'avaient pas même fait sauter les ponts, flous marchions derrière eux au pas de course, et nous désespérions presque de les rejoindre jamais, lorsque les éclaireurs vinrent nous dire qu'ils avaient barricadé le pont de Clausen avec des voitures, et qu'ils paraissaient disposés, cette fois, à nous disputer le passage.
» Le général partit à l'instant même avec une cinquantaine de dragons pour examiner les localités : je le suivis.
» En arrivant au pont de Glausen, nous trouvâmes le pont effectivement barré, et de l'infanterie et de la cavalerie derrière. Nous crûmes que, la position examinée, le général allait attendre du renfort ; mais il n'y songeait guère.
» — Allons, allons, dit-il, vingt-cinq hommes à pied, et qu'on me dégage ce pont-là !
» Vingt-cinq dragons jetèrent la bride de leurs chevaux aux mains de leurs camarades, et, au milieu du feu de l'infanterie autrichienne, s'élancèrent vers le pont.
» La besogne n'était pas commode : d'abord, les charrettes étaient lourdes à remuer ; ensuite, les balles tombaient comme grêle.
» — Allons, fainéant ! me dit le général, est-ce que tu ne vas pas donner un coup de main à ces braves gens-là?
» Je descendis, et j'allai m'atteler aux voitures; mais, comme le général ne trouvait pas que le pont se déblayât assez vite, il sauta à son tour à bas de cheval et vint nous aider. En un instant, et avec sa force herculéenne, il en eut plus fait à lui seul que nous à vingt-cinq. Quand je dis à vingtcinq, j'exagère; les balles autrichiennes avaient fait leurs trous, et nous avions cinq ou six de nos hommes hors de combat, quand, par bonheur, il nous arriva une soixantaine de fantassins au pas de course. Ils se répandirent aux deux côtés du pont et commencèrent à faire à leur tour un feu admirable qui commença à inquiéter les Autrichiens ot les empêcha de viser aussi juste. Il en résulta que nous finîmes par I. 7
tio
pousser les charrettes dans le torrent; ce qui était d'autant plus facile que le pont n'avait point de parapet.
» À peine le passage fut-il libre, que le général sauta sur son cheval, et, sans regarder s'il était suivi ou non, s'élança dans la rue du village qui s'ouvre sur le pont. J'avais beau lui crier : « Mais, général, nous ne sommes que nous deux 1 » il n'entendait pas ou plutôt ne voulait pas entendre.
• Tout à coup, nous nous trouvâmes en face d'un peloton de cavalerie sur lequel le général tomba, et, comme tous les hommes étaient en ligne, d'un seul coup de sabre donné de revers, il tua le maréchal des logis, balafra effroyablement le soldat qui se trouvait prés de lui, et, de la pointe de son sabre, en blessa encore un troisième. Les Autrichiens, ne pouvant croire que deux hommes avaient l'audace de les charger ainsi, voulurent faire demi-tour; mais les chevaux fourchèrent, et chevaux et cavaliers tombèrent péle-mêle. En ce moment, nos dragons arrivèrent avec les fantassins en croupe, et tout le peloton autrichien fut pris.
» Je fis mon compliment au général sur son coup de sabre en lui disant que je n'avais jamais vu son pareil.
» — Parce que tu es un blanc-bec, me répondit-il ; mais tâche seulement de ne pas te faire tuer, et, avant la fin de la campagne, tu en auras vu bien d'autres.
» Nous avions fait une centaine de prisonniers. Mais, de l'autre côté du village, nous apercevions, gravissant une montagne, un corps assez considérable de cavalerie. A peine le général eut-il vu ce corps, qu'il le montra à ses dragons, et que, laissant les prisonniers à l'infanterie, il se mit à la poursuite des Autrichiens avec ses cinquante nommes.
« Nous étions admirablement montés, le général et moi, de sorte que nous gagnions beaucoup sur nos soldats. De leur côté, les Autrichiens, croyant être poursuivis par l'armée entière, fuyaient à fond de train. Il en résulta qu'au bout d'un certain temps, nous nous trouvâmes encore seuls, le général et moi.
» Enfin, parvenus à la hauteur d'une auberge où la route faisait un coude, je m'arrêtai et je dis :
• — Général, ce que nous faisons là, ou plutôt ce que vous faites là, n'est pas raisonnable : arrêtons-nous et attendons que nous soyons ralliés. D'ailleurs, la disposition du terrain indique un plateau derrière la maison, et peut-être allonsnous y trouver l'ennemi en bataille.
» — Eh bien, garçon, va voir s'il y est, me dit-il; nos chevaux souffleront pendant ce temps-là.
• Je mis pied à terre, je tournai autour de l'auberge, et je vis, à deux cents pas, trois beaux escadrons en bataille. Je revins faire mon rapport au général, qui, sans dire un mot, mit son cheval au pas, et se dirigea vers les escadrons ennemis. Je remontai à cheval et je le suivig.
• A peine eut-il fait cent pas, qu'il se trouva à la portée de la vt)ix. Le commandant parlait français, et, le reconnaissant :
» — Ah ! c'est toi, diable noir! lui dit-il. A nous deux ! » Les Autrichiens n'appelaient le général que Schwartz Twfel.
« — Fais cent pas, jean-f , dit le général, et j'en ferai
deux cents.
» Et, sur cette réponse, il mit son cheval au galop.
» Pendant ce temps-là, je criais comme un diable, et tout en suivant le général, que je ne voulais pas quitter :
» — A moi, dragons ! à moi, dragons !
»> De sorte que l'ennemi, croyant à tout moment voir déboucher des forces considérables, tourna le dos, le commandant tout le premier.
» Le général allait les poursuivre à lui tout seul, quand j'arrêtai son cheval par la bride, et le forçai d'attendre les nôtres sur le terrain même que l'ennemi venait d'occuper.
» Mais, une fois que nous eûmes été rejoints, il n'y eut plus moyen d'arrêter le général, et nous nous remîmes à la chasse des Autrichiens. Seulement, cette fois, j'obtins, comme la roule était fort accidentée, que nous nous ferions éclairer par des tirailleurs.
» Les tirailleurs partirent devant, et, pendant ce temps-là, nous fîmes souffler nos chevaux.
» Au bout d'une heure, nous entendîmes une fusillade qui indiquait que nos hommes étaient aux prises avec les Autrichiens. Le général m'envoya voir ce que cela signifiait.
» Dix minutes après, j'étais de retour.
» — Eh bien, me dit le général, que se passe- t-il là-bas?
» — Général, il y a que l'ennemi tient, mais tout juste assez, m'a dit un de nos soldats qui parle allemand, pour nous entraîner à passer le pont de Clausen. Le pont une fois passé, l'ennemi prétend qu'il prendra sa revanche du pont de Clausen.
» — Ah! il prétend cela? dit le général. Eh bien, c'est ce que nous allons voir. En avant les dragons !
» Et, à la téte de nos cinquante ou soixante hommes, nous voilà chargeant de nouveau l'ennemi.
» Nous arrivons au fameux pont : il y avait juste de quoi passer trois chevaux de front et pas le moindre parapet.
» Comme je l'avais dit au général, l'ennemi ne tint que juste ce qu'il fallait pour nous entraîner à sa poursuite : le général passa le pont, convaincu que les Autrichiens n'oseraient revenir sur nous. Nous nous engageâmes, en conséquence, dans la principale rue, à la suite de nos tirailleurs et d'une douzaine de dragons que le général avait envoyés pour les soutenir.
» Nous étions au milieu de la rue, à peu près, quand nous vîmes nos tirailleurs et nos dragons ramenés par tout un escadron de cavalerie. Ce n'était pas une retraite, c'était une déroute.
» La peur est épidémique. Elle gagna les dragons qui étaient avec nous, ou plutôt nos dragons la gagnèrent; tous suivirent leurs camarades, qui détalaient au grand galop ; une douzaine seulement tint bon avec nous.
» Avec ces douze hommes, nous arrêtâmes la charge ennemie, et, tant bien que mal, nous revînmes en vue du pont; mais, arrivés là, et comme si leur salut était au delà de ce pont, nos dragons, les derniers restés, détalèrent à leur tour.
» Dire comment, le générai et moi, nous revînmes au pont,
serait chose difficile; je voyais le général lever son sabre, comme un batteur en grange lève son fléau, et, à chaque fois que le sabre s'abaissait, un homme tombait. Mais bientôt j'eus à m'occuper tellement de moi-même, que je fus obligé de perdre de vue le général ; deux ou trois cavaliers autrichiens s'étaient acharnés après moi, et voulaient m'avoir mort ou vif. Je blessai Tun d'un coup de pointe, j'ouvris le front de l'autre; mais le troisième m'allongea un coup de sabre qui me passa dans l'articulation de l'épaule, et qui me fit faire un tel mouvement en arrière, que mon cheval, assez fin de bouche, se cabra et se renversa sur moi dans un fossé. C'était bien l'affaire de mon Autrichien, qui continuait à me larder de coups de sabre, et qui eût fini par m'embrocher tout à fait, si je n'étais parvenu à tirer, avec ma main gauche, un pistolet de mes fontes. Je lâchai le coup au hasard ; je ne sais si je touchai le cheval ou le cavalier ; mais ce que je sais, c'est que le cheval pivota sur ses pieds de derrière, prit le galop, et, à vingt ou vingt-cinq pas de moi, se débarrassa de son cavalier.
» Dès lors, n'ayant plus à défendre ma peau, je pus me retourner vers le général : il s'était arrêté à la tête du pont de Clausen, et tenait seul contre tout l'escadron; et, comme, à cause du peu de largeur du pont, les hommes ne pouvaient arriver à lui que sur deux ou trois de front, il en sabrait autant qu'il s'en présentait.
» Je restai émerveillé : j'avais toujours regardé l'histoire d'Horatius Goclès comme une fable, et je voyais pareille chose s'accomplir sous mes yeux.
» Enfin, je fis un effort; je me dégageai de dessous mon cheval, je parvins à me tirer de mon fossé, et je me mis à crier tant que je pus :
» — Dragons, à votre général !
» Quant à le défendre, pour mon compte, c'était impossible : j'avais le bras droit presque désarticulé.
» Heureusement, le second aide de camp du général, qui se nommait Lambert, arrivait juste en ce moment-là avec un renfort de troupes fraîches. Il apprit des fuyards ce qui se
passait, les rallia, et se précipita avec eux au secours du général, qui fut dégagé à temps.
» Il avait tué sept ou huit hommes, en avait blessé le double ; mais il commençait à être au bout de ses forces.
» Le général avait reçu trois blessures, une au bras, une & la cuisse, l'autre sur la tête.
» Cette dernière avait brisé la calotte de fer du chapeau; mais, comme les deux autres, elle ne faisait qu'inciser légèrement Tépiderme.
» En outre, le général avait reçu sept balles dans son manteau. Son cheval avait été tué sous lui, mais heureusement avait barré le pont avec son cadavre; et peut-être cette circonstance l'avait-elle sauvé, car les Autrichiens s'étaient mis à piller son portemanteau et ses fontes, ce qui lui avait donné le temps de rattraper un cheval sans maître et de recommencer le combat.
» Grâce au renfort amené par Lambert, le général put reprendre l'offensive et donna une si rude chasse à cette cavalerie, que nous ne la revîmes point de toute la campagne. »
La blessure de Dermoncourt était assez grave, et il fut forcé de garder le lit. Mon père le laissa à Brixen, et s'en alla donner un coup d'épaule à Delmas, qui, ainsi que nous l'avons dit, était resté à Bolzano pour faire face à Laudon.
Laudon, après s'être ravitaillé et s'être un peu refait de notre passage de la Weiss et de sa défaite de Newmark, Laudon, renforcé par des paysans du Tyrol, avait recommencé contre Delmas, isolé avec pou de monde à Bolzano, une guerre assez sérieuse.
Delmas, réduit à ses propres moyens, abandonné à neuf lieues du corps d'armée, envoya un messager au général Joubert, qui avait rejoint mon père à Brixen le 7 germinal. Ce messager annonçait que Delmas craignait d'être attaqué d'un moment à l'autre, et se croyait trop faible pour résister longtemps. !
Joubert montra la dépêche à mon père, à peine descendu de cheval^et qui lui proposa de partir à l'instant même avec sa ca-
valerie, qu'il croyait suffisante pour défrayer Del roafl et mémo pouren finir avec Laudun. Joubert accepta, et mon père partit laisgant à Joubert la commission de ravoir ses pistolets à. quelque prix que ce fut. Mon père, on se le rappelle, tenait énormément à ses pistolets, qui lui avaient été donnés par ma mère et qui lui avaient sauvé la vie au camp de la Madeleine.
Il fit une si grande diligence, que, le lendemain matin, il était à Bolzano avec toute sa cavalerie.
Cette cavalerie, hommes et chevaux, semblait avoir reçu une partie de l'âme de son chef ; elle avait une telle confiance en lui, depuis qu'elle l'avait vu surtout lutter corps à corps avec l'ennemi, comme il avait fait dans les derniers combats, qu'elle l'eût suivi au bout du monde.
Gomme mon père et ses hommes étaient entrés de nuit à Bolzano, l'ennemi ignorait son arrivée et croyait n'avoir affaire qu'à Delmas et aux quelques hommes qui l'accompagnaient. Les deux généraux résolurent de profiter de cette ignorance des Autrichiens pour prendre l'offensive dès le lendemain; aussi, au point du jour, les deux généraux attaquèrent-ils l'ennemi au moment où il croyait attaquer lui-môme.
Mon père tenait la grande route avec sa cavalerie ; Delmas, avec son infanterie, prit par les hauteurs, attaqua les positions les unes après les autres, et les emporta toutes tandis que mon père sabrait les fuyards.
La journée fut si chaude, et les Autrichiens se reconnurent si bien battus, qu'ils disparurent des environs de Bolzano, et que mon père put revenir à Brixen.
Il n'avait mis que trois jours à accomplir son expédition.
Il était temps qu'il revint : les paysans s'étaient révoltés, et avaient égorgé quelques maraudeurs qui avaient eu l'imprudence de sortir des cantonnements. Grâce à cette révolte, Kerpen était revenu, et Ton allait avoir affaire, non-seulement aux troupes réglées, mais encore aux Tyroliens, ces terribles chasseurs, dont la balle nous avait déjà enlevé Marceau, et allait bientôt nous enlever Joubert.
On se mit aussitôt en campagne : mon père, à la tète de son infatigable cavalerie, et sur un beau cheval que lui avait
donné Joubert ; Joubert, à la tête de ses grenadiers de prédilection.
Il arriva ce qui arrivait toujours : mon père rencontra l'ennemi sur la grande route, se mit à sabrer selon son habitude, et, en sabrant, se laissa emporter.
Cette fois encore, je laisserai parler Dermoncourt.
« La déroute fut grande, le général Dumas sabra et fit sabrer pendant plus de deux lieues. Grand nombre d'Autrichiens et de Tyroliens furent tués. La vue seule du général produisait sur ces hommes l'effet d'un corps d'armée, et rien ne tenait devant le Schwartz Teufel.
» Le général, monté sur un très-bon cheval que venait de lui donner le général Joubert, en remplacemeht de celui qu'il avait perdu huit jours auparavant, se trouva, cette fois encore, à un quart de lieue en avant de son escadron. Il arriva ainsi, toujours sabrant et sans regarder s'il était suivi, à un pont dont l'ennemi avait déjà eu le temps d'enlever les planches, et où il ne restait plus que les poutrelles. Impossible d'aller plus loin ; son cheval ne pouvait ni sauter par-dessus la rivière, ni traverser le pont sur les étroites charpentes. Furieux, le général s'arrêta et se mit à faire le moulinet avec son sabre; de leur côté, les Tyroliens, sentant qu'ils n'étaient plus poursuivis, firent volte-face et commencèrent sur cet homme isolé une effroyable fusillade; trois balles atteignirent à la fois le cheval du général, qui tomba et entraîna le cavalier dans sa chute, lui engageant la jambe sous lui (1).
» Les Tyroliens crurent le général tué et se précipitèrent vers le pont en criant :
» — Ah ! voilà le diable noir mort!
» La situation était grave. Du pied qui lui restait libre, le général repoussa le cadavre de son cheval, ce qui lui permit de dégager son autre jambe ; après quoi, se relevant, il se retira sur un petit tertre dominant la route, et où les Autrichiens avaient élevé à la hâte une espèce de retranchement qu'ils
(i) Le peintre Lethiers a fait un tableau représentant cette scène.
avaient abandonné en apercevant le général. Les Autrichiens ont l'habitude, comme on sait, quand ils se sauvent, d'abandonner ou de jeter leurs armes. Le général trouva donc dans cette redoute improvisée une cinquantaine de fusils tout chargés; dans la circonstance où se trouvait le général, cela valait mieux qu'un trésor, si riche qu'il fût. Il s'abrita derrière un sapin, et, à lui tout seul, commença la fusillade.
» D'abord, il choisit de préférence ceux qui dévalisaient son cheval : bon tireur comme il était, pas un coup n'était perdu; les hommes s'entassaient les uns sur les autres; tout ce qui s'aventurait sur ces poutrelles étroites tombait mort.
» La cavalerie du général entendit cette fusillade, et, comme on ne savait pas ce qu'il était devenu, on pensa que tout ce bruit qui se faisait à un quart de lieue de là était encore un tapage de sa façon. Lambert prit une cinquantaine de cavaliers avec vingt-cinq fantassins en croupe, accourut et trouva le général tenant ferme dans son escarpe.
» En un instant, le pont fut emporté ; les Autrichiens et les Tyroliens furent poursuivis jusqu'au village, et une centaine d'entre eux faits prisonniers.
» Lambert m'a assuré qu'il avait vu plus de vingt-cinq Autrichiens tués, tant autour du cheval qu'ils avaient dépouillé que dans l'intervalle du pont au petit retranchement, que pas uu seul, au reste, n'avait eu le temps d'atteindre.
» Le général revint à Brixen sur un cheval autrichien que Lambert lui ramena, il rentra dans ma chambre, où je gardais le lit, et je le vis si pâle et si faible, que je m'écriai :
» — Oh! mon Dieu, général, êtes- vous blessé?
» — Non, me dit-il; mais j'en ai tant tué, tant tué!
» Et il s'évanouit.
» J'appelai. On accourut ; le général n'avait pas môme eu le temps de gagner un fauteuil, et était tombé presque sans connaissance sur le carreau.
») Cet accident n'avait rien de dangereux, produit qu'il était seulement par l'extrême fatigue; en effet, le sabre du général sortait de plus de quatre pouces du fourreau, tant il était ébréché et forcé.
» À l'aide de quelques spiritueux, nous le fîmes revenir à lui ; mais ce qui le remit tout à fait, ce fut une pleine soupière de potage qu'on avait fait pour moi, et qu'il avala. Depuis six heures du matin qu'il se battait, il n'avait rien pris, et il était quatre heures de l'après-midi.
» Au reste, tout au contraire des autres, le général, à moins de surprise, se battait toujours à jeun.
>> Le général Joubert entra dans ce moment et se jeta au cou du général.
» — En vérité, mon cher Dumas, lui dit-il, tu me fais frémir toutes les fois que je te vois monter à cheval et partir au galop à la tête de tes dragons. Je me dis toujours : « 11 est im- » possible qu'il en revienne en allant de ce train-là ! » Aujourd'hui, tu as encore fait des merveilles, à ce qu'il parait! Voyons, ménage- toi ; que diable deviendrais- je si tu te faisais tuer ! Songe que nous avons encore du chemin à faire avant d'arriver à Villach(l).
» Le général était si faible, qu'il ne pouvait encore parler ; il se contenta de prendre Joubert par derrière la tête, de lui approcher le visage de son visage, et de l'embrasser comme on embrasse un enfant.
» Le lendemain, le général Joubert demanda pour le général Dumas un sabre d'honneur, attendu qu'il avait mis le sien hors de service à force de frapper sur les Autrichiens. »
Mon père ne s'était pas trompé, la leçon donnée aux deux généraux autrichiens était si rude, qu'ils ne revinrent ni l'un ni l'autre à la charge, de sorte que, huit jours après, le général Delmas, sans être inquiété, put rejoindre le gros de la division à Brixen.
Le lendemain de son arrivée, l'armée se mit en marche sur Lensk. On n'avait pas reçu de nouvelles de Bonaparte, on ignorait la position qu'il occupait. N'importe, on opérait au juger, et l'on pensait, en marchant vers la Styrie, se rapprocher de la grande armée.
(i) Rendez-vous et quartier général de Bonaparte.
lift
La marche s'accomplit sans autres empêchements que ceux qu'opposèrent quelques escadrons de drapons de l'archiduc Jean, qui suivaient le corps d'armée. De temps en temps, Jou» bert détachait sur ces cavaliers mon père et ses drapons, et alors l'armée avait le spectacle d'une de ces charges qui faisaient frémir Joubert, lequel ne frémissait pas facilement cependant.
Dans] une de ces charges, mon père avait fait un ofïlcier prisonnier, et, l'ayant reconnu pour un homme de bonne maison, il s'était contenté de sa parole d'honneur, de sorte que l'Autrichien, qui parlait parfaitement français, monté sur un des chevaux de Dermoncourt, caracolait et causait avec l'état-major. Voyant, le lendemain du jour où il avait été pris, son régiment qui suivait notre arrière-garde à cinq cents pas de distance, attendant, sans aucun doute, un moment opportun pour lui tomber dessus, il demanda à mon père la permission d'aller jusqu'auprès de ses anciens camarades afin de leur donner quelque commission pour sa famille. Mon père, qui savait qu'il pouvait se fier à sa parole, lui fit signe qu'il était parfaitement libre! Aussitôt, l'officier partit au galop, et en un instant, sans que personne des nôtres songeât même à lui demander où il allait, il eut franchi l'espace qui le séparait de ses anciens compagnons.
Après les avoir chargés de ses commissions, il prit congé d'eux et voulut revenir; mais alors l'officier qui commandait cette avant-garde lui fit observer qu'étant retombé entre les mains des soldats de l'Autriche, il n'était plus prisonnier des Français, et l'invita à rester avec eux et à nous laisser continuer notre route.
Mais l'officier répondit à toutes ces instigations :
— Je suis prisonnier sur parole.
Et, comme ses anciens camarades voulaient le retenir de force, il tira un pistolet de ses fontes et déclara que le premier qui porterait la main sur lui, il lui brûlerait la cervelle.
Et, en même temps, faisant demi-tour, il regagna au galop l'état major français.
Puis, s'approchant de Dermoncourt :
— Vou3 avez bien fait, dit-il, d'avoir eu assez de confiance en moi pour laisser vos pistolets dans vos fontes ; car je leur dois d'avoir tenu ma parole d'honneur vis-à-vis de vous.
La marche continua avec la même tranquillité, et les deux généraux ne comprenaient pas trop cette inertie de la part des Autrichiens, lorsqu'ils apprirent les succès de la grande armée, qui marchait sur Vienne, et surent que les têtes de colonne de l'armée du Rhin étaient arrivées à Lensk.
Une seule fois, l'armée eut le spectacle, non pas d'un combat, mais d'une de ces rencontres à la manière de Ylliade. Notre extrême arrière-garde, composée d'un brigadier et de quatre hommes, fut rejointe par l'extrême avant-garde de l'ennemi, composée d'un pareil nombre d'hommes et commandée par un capitaine. Aussitôt, il s'engagea une conversation entre les deux commandants. Le capitaine commença, dans notre langue, une conversation que le brigadier français ne trouva point de son goût. Le brigadier se prétendit offensé, et l'invita, puisqu'ils avaient chacun quatre témoins, à vider à l'instant même leur affaire. Le capitaine, qui était Belge, accepta. Les deux patrouilles s'arrêtèrent, et, dans l'intervalle formé entre elles, les champions en vinrent aux mains.
Le hasard avait fait que le brigadier était maître d'armes, et que le capitaine était très-fort sur le sabre; il résulta de cette double supériorité un spectacle des plus curieux : chaque coup porté était aussitôt paré, chaque parade amenait sa riposte. Enfin, après deux minutes de combat, les champions s'engagèrent de si près, que les sabres se trouvèrent poignée à poignée. Alors le brigadier, qui était très- vigoureux, jeta le sien, et prit le capitaine à bras-le-corps. Obligé de se défendre de la même manière qu'on l'attaquait, le capitaine à son tour fut forcé d'abandonner son arme et de soutenir la lutte dans les conditions où elle lui était présentée. Là commençait la supériorité du brigadier. Il fit vider les arçons du capitaine; mais, désarçonné lui-même par la violence du mouvement, il perdit l'équilibre et tomba avec son adversaire ; seulement, il tomba dessus, et le capitaine dessous; en outre, en tombant,
le capitaine, déjà touché légèrement d'un coup de sabre, se démit l'épaule. Il n'y avait pas moyen de faire plus longue résistance; le capitaine se rendit; puis aussitôt, fidèle à la parole engagée, il ordonna à sa troupe de ne pas bouger, ce que d'ailleurs elle était assez disposée à faire, les dragons tenant la carabine haute, et étant prêts à faire feu. Chacun tirade son côté : les Autrichiens s'en retournèrent sans chef, et les Français revinrent avec leur prisonnier.
C'était justement le capitaine du lieutenant que nous avions pris la veille; de sorte que le lieutenant, déjà familier avec tout notre état-major, put présenter sou supérieur à mon père.
Mon père le reçut à merveille, et fit venir aussitôt le chirurgien-major, aux mains duquel il le remit.
Cette bonne réception, et les soins que mon père eut de ces deux officiers, eurent un résultat que l'on verra en son lieu et à sa place.
Cependant, il était déjà question du traité de Leoben, et un armistice avait même été conclu, lorsque arriva à notre étatmajor un commandant de dragons autrichiens porteur d'un sauf-conduit de l'état-tnajor de l'armée du Rhin.
Ce commandant était justement le même qui avait fait demi-tour à la ferme de Clausen, lorsque, après avoir provoqué mon père, mon père avait marché sur lui.
Les deux prisonniers étaient des officiers sous ses ordres, et il venait leur apporter des effets et de l'argent.
Il remercia fort mon père des soins extrêmes qu'il avait eus de ses deux officiers, et, comme mon père l'avait invité à dîner, une fois à table, la conversation tourna vers cette aventure du plateau où tout un régiment avait battu en retraite devant deux hommes.
Mon père n'avait pas reconnu le commandant.
— Ma foi, dit-il, quant à moi, je n'ai regretté qu'une chose, c'est que le chef de cet escadron qui m'avait défié eût changé d'avis et n'eût pas jugé à propos de m'attendre.
Aux premières paroles dites sur ce sujet, Dermoncourt avait remarqué la gêne du chef d'escadron, et dès lors, le regardant
plus attentivement, il l'avait reconnu pour le commandant auquel mon père avait eû affaire.
11 jugea donc à propos de couper court à la conversation eu disant ;
— Mais, général, vous ne reconnaissez donc pas monsieur?
— Ma foi, non, dit mon père.
— C'est que ce commandant...
— Eh bien?...
Dermoncourt fit un signe à l'officier, comme pour lui dire que c'était à lui de continuer la conversation. L'officier comprit.
— C'est que ce commandant, c'était moi, général, dit-il en riant.
— Vraiment!
— Mais vous n'avez donc pas vu monsieur? demanda Dermoncourt à mon père.
— Ma foi, non, dit celui-ci; j'étais monté ce jour-là et furieux de ne pas pouvoir me donner un coup de sabre avec celui qui m'avait provoqué.
— Eh bien, celui qui vous a provoqué, général, dit le commandant, c'est moi. J'étais bien résolu, cependant; mais, lorsque je vous vis marcher sur moi, je me rappelai la façon dont je vous avais vu travailler, et le cœur me manqua. Voilà ce que j'avais besoin de vous dire à vous-même, général, et voilà pourquoi j'ai demandé une permission pour venir apporter l'argent et les effets de mes officiers. Je voulais voir de près un homme pour lequel j'ai une si grande admiration, que j'ose lui dire en face : « Général, j'ai eu peur de vous, et j'ai refusé le combat que je vous avais offert. »>
Mon père lui tendit la main.
— Ma foi, s'il en est ainsi, commandant, ne parlons plus de cela ; j'aime mieux maintenant que notre connaissance se soit faite à table qu'ailleurs. A votre santé, commandant.
On but, et la conversation passa à un autre sujet.
Cette conversation eut encore pour objet mon père et son beau fait d'armes de Clausen ; les trois officiers avaient entendu raconter l'affaire du pont; on avait cru mon père tué; car,
nous l'avons dit, son cheval l'avait été, et cette nouvelle avait fait grande sensation dans l'armée autrichienne.
Mon père, alors, parla des fameux pistolets qu'il regrettait et qu'il avait chargé Jouberl de tirer, s'il était possible, des mains des Autrichiens, où, malgré cette recommandation, ils étaient restés.
Les trois officiers prirent bonne note de ce regret exprimé par mon père, et chacun résolut de se mettre en quête de ces armes précieuses, le commandant, aussitôt qu'il serait au camp, et les deux autres, aussitôt qu'ils seraient libres.
Grâce à mon père, cette liberté ne se fit point attendre : les deux officiers furent échangés contre des officiers français du môme grade, et prirent congé de l'état-major avec des protestations de reconnaissance, dont l'un d'eux, au reste, ne tarda point à donner des preuves à mon père.
Huit jours après leur départ, un parlementaire, étant venu au camp français, et ayant demandé à parler h mon père, lui remit les pistolets tant regrettés par lui, et qui avaient été portés au général Kerpen lui-même, lequel, sur la demande de l'officier pris et blessé par mon père, les renvoyait avec un billet charmant.
Le surlendemain, mon père reçut de cet officier la lettre suivante:
« Monsieur le général,
» J'espère que vous avez reçu, par l'officier parlementaire qui est parti avant-hier d'ici, vos pistolets, que le lieutenant général, baron de Kerpen, vous a envoyés. J'ai reçu mon manteau, ce dont j'ai l'honneur de vous remercier, aussi bien que de toutes les bontés que vous avez eues pour moi. Soyez persuadé, général, que ma reconnaissance est sans égale et que je ne désirerais rien tant que d'avoir l'occasion de vous le prouver. Mes blessures commencent à se guérir, la fièvre m'a quitté. On nous donne les plus grandes espérances de paix. J'espère, d'ici à ce qu'elles se soient réalisées, être en état
d'aller vous embrasser. Frossart (1), qui est tout épris de vous et du général Joubert, me charge de mille choses de sa part pour tous les deux.
« J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments les plus distingués,
» Monsieur le général, » Votre très-obéissant serviteur,
» HatdeLevis, capitaine.
» A Lientz, ce 20 avril 1797. •
Ce fut ainsi que mon père rentra en possession de ces fameux pistolets, tant regrettés par lui.
Qu'on me pardonne tous ces détails! Hélas! dans le mouvement rapide qui nous entraîne à travers les révolutions, nos mœurs changent, s'effacent, s'oublient, pour faire place à d'autres mœurs aussi mobiles que celles qu'elles remplacent. La révolution française avait imprimé à nos armées un cachet tout particulier; je le retrouve et j'en garde l'empreinte, comme on fait d'une médaille précieuse qui va se perdant sous la rouille, et dont on veut faire connaître le prix à ses contemporains, et le caractère à la postérité.
D'ailleurs, nous jugerions mal tous les bommes de la République, si nous les jugions par ceux qui ont survécu, et que nous avons connus sous l'Empire. L'Empire était une époque de vigoureuse pression, et c'était un rude batteur de monnaie que l'empereur Napoléon. Il fallait que toute monnaie fût frappée à son image, et que tout bronze fût fondu à sa fournaise ; lui-môme avait, en quelque sorte, donné l'exemple de la transfiguration. Rien ne ressemble moins au premier consul Bonaparte que l'empereur Napoléon, au vainqueur d'Arcole que le vaincu de Waterloo.
Donc, les hommes qu'il faut mouler quand nous voudrons donner une idée des mœurs républicaines sont ces hommes qui ont échappé au niveau de l'Empire par une mort préma-
(1) C'était un officier belge.
tarée: c'est Marceau, c'est Hoche, c'est Desaix, c'est Kléber, c'est mon père.
Nés avec la République, ces hommes sont morts avec elle. Rien n'a changé dans ces hommes-là, pas même la forme des habits sous lesquels battaient leurs cœurs si braves, si loyaux, si républicains.
Mon père, Hoche et Marceau se trouvèrent un jour réunis à la même table, tous trois commandaient en chef; mon père était le plus vieux, il avait trente et un ans.
Les deux autres en avaient, l'un vingt-quatre, l'autre vingtsix.
Cela leur faisait soixante et onze ans à eux trois. Quel avenir ! si une balle n'eût pas emporté l'un, et le poison les deux autres.
Loyauté de Joubert envers mon père. — Envoyez moi Dumas. — Mon père est nommé gouverneur du Trévisan. — L'agent du Directoire. — Fêtes données à mon père à son départ. — Traité de Campo- Formio. — Retour à Paris. — Le drapeau de l'armée d'Italie. — L'ossuaire de Moral.— Charles le Téméraire.— Bonaparte est nommé membre de l'Institut. — Première idée de l'expédition d'Égypte. — Toulon. — Bonaparte et Joséphine. — Ce qu'on allait faire en Egypte.
Joubert devait à mon père une grande partie des succès de cette belle campagne du Tyrol. Aussi, loyal comme il Tétait, lit-il pour son compagnon d'armes ce qu'en pareille circonstance son compagnon d'armes eût fait pour lui. Chaque rapport transmis à Bonaparte mettait sous les yeux du général en chef le nom de mon père entouré des éloges les plus pompeux. A entendre Joubert, tous les succès de la campagne, il les devait à l'activité et au courage de mou père. Mon père, c'était la terreur de la cavalerie autrichienne, c'était Bayard au moyen âge, et, si, ajoutait Joubert, par un de ces miracles qu'amène la révolution des siècles, il y avait alors deux Césars en Italie, le général Dumas en était un.
Di
Il y avait loin de là à la conduite de Berthier, qui portait mon père en observation dans une campagne où il avait trois chevaux tués sous lui.
Aussi peu à peu Bonaparte revint-il sur le compte de mon père, et, Joubert étant allé faire, à Grœtz,une visite au général en chef, celui-ci, en le quittant, lui dit ces seules paroles, qui, dans cette circonstance, étaient des plus significatives:
— A propos, envoyez -moi donc Dumas.
De retour à l'armée, Joubert se bâta de s'acquitter de la com» mission reçue. Mais mon père boudait de son côté, et il fallut toutes les amicales instances de Joubert pour le déterminer à se rendre à l'invitation de Bonaparte. Cependant il partit pour Groote, mais se promettant, si Bonaparte m le recevait pas comme il méritait d'être reçu, d'envoyer sa démission au Directoire.
Mon père était créole, c'est-à-dire à la fois plein de nonchalance, d'impétuosité et d'inconstance. Un profond dégoût des choses ardemment désirées le prenait aussitôt que ses désirs étaient accomplis. Alors l'activité qu'il avait déployée pour les obtenir s'éteignait tout à coup ; il tombait dans son insouciance et dans son ennui habituels, et, à la première contrariété, il parlait du bonheur de la vie champêtre comme le poëte antique dont il avait conquis la patrie, et envoyait sa démission au Directoire.
Heureusement, Dermoncourt était là. Dermoncourt, chargé d'envoyer cette démission, la glissait dans le tiroir de son bureau, mettait la clef du tiroir dans sa poche, et attendait tranquillement.
Au bout de huit jours, de quinze jours, d'un mois, la cause du dégoût momentané qui avait pris l'àme de mon pauvre père' avait disparu. Une charge brillante, une manœuvre hardie couronnée du succès qu'elle méritait d'obtenir, avait ranimé l'enthousiasme au fond de ce cœur plein d'aspirations vers l'impossible, et, avec un soupir, il laissait tomber ces mots :
— Ma foi ! je crois que j'ai eu tort d'envoyer ma démission. Ce à quoi Dermoncourt, qui guettait le mot, répondait:
— Soyez tranquille, général; votre démission...
— Eh bien, ma démission?,..
— Elle est là dans le tiroir, toute prête pour la première occasion : il n'y aura que la date à changer.
Ce fut donc en se promettant bien à lui-même d'envoyer directement cette fois sa démission au Directoire, au premier désagrément qu'il éprouverait de la part de Bonaparte, que mon père se présenta devant lui à Graetz.
Mais, en l'apercevant, Bonaparte ouvrit les bras:
— Salut, dit-il, à lïloratius Coclès du Tyrol !
La réception était trop flatteuse pour que mon père tint plus longtemps rancune; il tendit les bras de «on côté, et l'accolade fraternelle fut donnée et rendue.
— Oh ! quand je pense que je l'ai tenu dans mes bras et que je pouvais l'étouffer! disait sept ans après mon père, au moment où Bonaparte se faisait nommer empereur.
Bonaparte avait un but dans tout ce qu'il faisait; son but, en appelant près de lui mon père, était d'organiser dans son armée des divisions de cavalerie dont son armée manquait. Mon père eût été chargé de cette organisation, et, ces divisions établies, il les eût commandées.
En attendant, mon père fut nommé gouverneur de la province du Trévisan, dans laquelle Dermoncourt et lui se rendirent immédiatement.
Le nouveau gouverneur fut admirablement reçu dans cette magnifique province. Les plus beaux palais des plus riches sénateurs de Venise furent mis à sa disposition. Le Trévisan était à Venise ce que l'ancienne Baïa était à Rome, la maison de campagne d'une reine.
La municipalité offrit trois cents francs par jour à mon père pour la dépense de sa table et de sa maison. Mon père établit ses calculs avec Dermoncourt, — j'ai sous les yeux ces calculs, faits sur une carte même du Trévisan,— et reconnut que cent francs lui suffisaient.
Il n'accepta donc que cent francs.
Les pauvres Italiens n'étaient pas habitués à ces façons-là. Aussi ne comprenaient-ils rien à ce désintéressement. Longtemps encore, ils n'osèrent s'y fier. Ils attendaient toujours
la promulgation de quelque contribution de guerre, de quelque impôt forcé, de quelque avanie enfin, comme on dit 'eu Orient.
Un jour, ils crurent le moment fatal arrivé, et leur terreur fut grande. La présence d'un agent du gouvernement français, ayant mission de dévaliser les monts-de-piété italiens, avait été signalée : cet agent se présenta chez mon père pour lui faire part de sa mission.
11 n'y trouva que Dermoncourt.
Dermoncourt écouta tranquillement tous les projets de cet agent de rapines, toutes les offres de partage qu'il fit pour être transmises à mon père; puis, quand il eut fini :
— Comment êtes-vous venu ici? lui demanda- 1— il.
— Mais en poste.
— Eh bien, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de repartir comme vous êtes venu, sans môme voir le général.
— Et pourquoi ? demanda le voyageur.
— Mais parce qu'il est brutal en diable à l'endroit de certaines propositions.
— Bah! je les lui ferai si belles, qu'il les écoutera.
— Vous le voulez absolument?
— Mais oui.
— Essayez.
Mon père entrait juste à ce moment-là.
L'agent demanda à rester seul avec lui.
Mon père interrogea de l'œil Dermoncourt, qui lui fit stoïquement signe d'accorder l'audience demandée.
Resté seul avec mon père, l'agent du Directoire exposa longuement sa mission ; puis, voyant que mon père l'écoutait sans répondre, il passa de l'exposition au fait et du fait à la péroraison. La péroraison, c'était la part du pillage qui revenait à mon père.
Mais mon père ne le laissa pas achever.
11 le prit au collet, l'enleva à bras tendu, ouvrit la porte au milieu de son état-major, qui, réuni par Dermoncourt, attendait la fin de cette scène.
— Messieurs, dit-il, regardez bien ce petit gueux-là afin de
le reconnaître, et, si jamais il 3e représente à mes avant-postes, dans quelque partie du monde que je me trouve, faites-le fusiller, sans même me déranger pour me dire que justice est faite.
L'agent du Directoire n'en demanda pas davantage ; il disparut, et mon père compta un implacable ennemi de plus.
Ces spoliations étaient communes en Italie; mais celles des mon ts-de- piété étaient, en général, les plus lucratives dans ces temps de gêne et de misère. Presque tous les bijoux, tous les diamants et toute l'argenterie des grands seigneurs italiens étaient au mont-de-piété. Beaucoup même, forcés par les événements politiques de quitter leur pays, y faisaient porter, comme dans un dépôt inviolable, tout ce qu'ils avaient de pins précieux.
Puis arrivait un agent du Directoire qui , avec un pouvoir vrai ou faux, — certains gouverneurs n'y regardaient pas de si près, — faisait rafle complète, établissait d'abord la part du général, la sienne ensuite, puis envoyait le reste au gouvernement.
Un des agents les plus connus de cette époque avait reçu le nom prédestiné de Rapinat. 11 exerçait principalement dans la Lombardie.
On avait fait sur lui ces quatre vers :
Le Milanais, que l'on ruine, Voudrait bien que Ton décidât Si Rapinat vient de rapine Ou rapine de Rapinat.
Aussi, lorsque, après deux mois de résidence dans le pays, mon père quitta le gouvernement du Trévisan pour aller prendre celui de la Polésine, dont le siège est à Rovigo, trouva-t-il à la porte du palais une excellente voiture attelée de quatre chevaux et le cocher sur le siège qui l'attendait.
C'était un cadeau de la ville de Trévise.
Mon père voulait refuser ; mais ce cadeau était offert de si bonne grâce et avec une telle insistance, qu'il lui fallut accepter.
En outre, les municipalités voisines lui remirent une douzaine d'adresses au milieu desquelles nous en prenons deux au hasard.
« Au citoyen général Dumas, commandant le Trévisan, les municipalités de Mestre, de Noale, de Caslel-Franco et d'Asolo.
» Les soussignés , représentant les municipalités ci-dessus, sont unanimement et particulièrement chargés de se rendre auprès de vous, citoyen général, pour vous témoigner combien elles sont sensibles et reconnaissantes de la douceur et de la sagesse de votre gouvernement. Plût au ciel que leurs moyens égalassent leur admiration et leur reconnaissance ! Quel bonheur pour elles de pouvoir vous en donner des marques dignes de votre mérite et de vos vertus ! Mais, si, dans l'épuisement et dans la détresse où elles se trouvent, elles ne peuvent suivre les élans de leur àme, elles se flattent néanmoins que votre sensibilité et votre magnanimité agréeront ce faible témoignage qu'elles viennent offrir à leur protecteur et à leur père.
»> Continuez, généreux commandant, à nous protéger. Jetez toujours vos yeux paternels sur vos enfants : c'est de votre cœur que nous attendons tous les soulagements possibles.
» Nous sommes avec la plus haute considération ,
» Henri Antoine Reinati, président et provéditeur; Jean Allegri, président de la municipalité de Noale; François Bellamini, président de la municipalité d'Asolo; Philippe de Ricoidi, vice-préside7it de la municipalité de Mestre.
» Castel-Franco, le 2 messidor, cinquième année de la République française une et indivisible, et deuxième de la liberté italienne. •