ARMÉE D'ITALIE
DIVISION DU BLOCUS DE MANTOUE, 20e RÉGIMENT DE DRAGONS.
« Nous, olïiciers au 20e régiment de dragons, soussignés, certifions que le général de division Dumas a perdu un cheval tué sous lui dans la bataille du 27 de ce mois devant Mantoue et un autre enterré d'un boulet.
» Fait au bivac de Marmirolo, le 29 nivôse de l'an v de la République française.
» Signé: Bontems, adjudant; Baudin, adjudant; Dubois, sous-lieutenant ;L. Bonefroy, sous-lieutenant; A.-J. Bonnàrt, chef de brigade: Le Comte, lieutenant; Lebrun, lieutenant; Dejean, capitaine; Bouzat, lieutenant. »
Puis il écrivit à Bonaparte:
« Général,
» J'apprends que le jean-f chargé de vous faire un
rapport sur la bataille du 27 m'a porté comme étant resté en observation pendant cette bataille.
» Je ne lui souhaite pas de pareilles observations, attendu qu'il ferait caca dans sa culotte.
» Salut et fraternité.
» Alex. Dumas. •
MEMOIRES UALEX. DUMAS <J7
Le fait est que la lettre qui attachait mon père à la division Masséna était sèche et eût môme blessé un homme d'un caractère moins susceptible que le sien.
La voici; elle était datée du lendemain même de la bataille où mon père avait eu deux chevaux tués sous lui.
« Au quartier gênerai de Roverbella, le 28 nivôse an v de la République une ei indivisible.
» Le général de division, chef de l'etat-major.
» Le général en chef ordonne au général divisionnaire Ditmas de partir pour Marmirolo dès qu'il aura été remplacé par le général Chabot, et de se rendre à la division du général Masséna pour servir à l'armée active sous les ordres de ce générai à Vérone.
» Alex. Berthier. »>
Cette fois, il n'y avait plus ni salut ni fraternité, même en abrégé.
Première brouille de mon père avec Bonaparte. — Mon père est envoyé au corps d'arméo de Masséna. — 11 partage le commandement de Joubert dans le Tyrol. — Joubert. — Campagne du Tyrol.
Ce qui avait exaspéré mon père, c'est qu'il était impossible que, même avec la meilleure volonté du monde, Bonaparte eût cru un instant à cette note, observation, puisque c'était en vertu des ordres mêmes qu'il avait reçus de lui que mon père avait fait cette héroïque défense du 27, dans laquelle, ave^edes troupes trois fois inférieures en nombre à celles du maréchal, il le repoussa dans Mautoue.
Voici les ordres que Bonaparte dictait à Berthier au moment même où, après l'avoir quitté chez lui au presbytère de Saint-Antoine, mon père, à la tête d'une poignée de dragons, repoussait la sortie nocturne de Wurmser.
État-major général.
• • Au quartier général de Roverbella, le 26 nivôse, à huit heures du soir.
» Le général en chef ordonne, général, que vous vous portiez sur-le-champ avec deux pièces d'artillerie légère et toute la cavalerie que vous pourrez réunir, et particulièrement les cent dragons qu'il a envoyés ce soir, pour reconnaître la position de l'ennemi (I), observer ses mouvements et être tout prêt à f attaquer avec succès dès l'instant que le général DaLleruagne, auquel le général en chef envoie l'ordre, aura fait sou mouvement pour tomber également sur l'ennemi.
». Les troupes arrivées ce soir à Hoverbella sont excédées de fatigue et ont besoin de deux heures de repos: après lequel temps, elles seront prêtes à agir; elles recevront les ordres du général en chef pour les mouvements qu'elles doivent faire d'après la reconnaissance que vous allez faire et que vous lui enverrez, et d'après les rapports qu'il attend incessamment sur les reconnaissances qu'il a ordonnées sur les différents points de la Molineila.
» Quelque chose qui arrive, vous devez jeter dans Saint- Georges les vivres et le monde nécessaires pour que ce poste puisse se défendre quarante-huit heures. Legénéral eu chef vous a déjà fait donner l'ordre par legénéral Serrurier {!\ de réunir un corps de quinze cents hommes, composé de l'élite de votre
(1) C'était à la tète de ces dragons que mon père était parti en présence même du général en chef ; mais Bonaparte tenait à ce que tout fût, sinon fait, du moins censé fait par ses ordres et par son initiative. — Nous verrons quelque chose de curieux du même genre à" propos de la bataille des Pyramides. Bonaparte était un habile metteur en scène; mais qu'on nous laisse croire que la Providence, qui l'avait pris pour instrument, comme elle fait des hommes de génie, était bien pour quelque chose dans le succès des pièces qu'il a jouées.
(2) On a vu que cet ordre était parvenu à mon père dans la journée et bien avant l'arrivée de Bonaparte.
division, lequel sera à portée de l'endroit où Pennemt a établi
sa communication avec la garnison de Mantoue, pour pouvoir, si l'occasion s'en présente favorable, commencer l'attaque, ou au premier ordre que vous recevrez; vous ne devez pas craindre de dégarnir Saint-Antoine, c'est par là que passeront les renforts qui vous seront envoyés.
» Rendez compte au général en chef de votre reconnaissance et de toutes les dispositions que vous aurez faites.
» Alex. Bertmer. »
Ce fut, en effet, par Saint-Antoine que Bonaparte, voyant mon père entouré de forces quadruples, lui envoya, pour le dégager, la fameuse 57e demi-brigade, qui le trouva à moitié enterré dans le même trou où son cheval était enterré tout à. fait.
Masséna connaissait la cause de cette disgrâce momentanée ; aussi reçut-il mon père, non-seulement comme un camarade, mais encore comme un homme dont il appréciait les qualités militaires.
En conséquence, il lui donna le commandement de son avant-garde.
Ce fut à la tète de cette avant-garde que mon père se trouva an combat de Saint-Michel, entra dans Vicence et assista à la bataille de Bassano.
En six mois, comme le disait lui-même Bonaparte dans sa proclamation de guerre au pape, l'armée d'Italie avait fait cent mille prisonniers, pris quatre cent** pièces de canon et détruit cinq armées.
On comprend que cette guerre pontificale fut une plaisanterie. Le 16 pluviôse, nous étions maîtres de la Romagne, du duché d'Urbin, de la marche d'Ancône, de l'Ombrie et des districts de Perugia et de Camerino.
Enfin, le 30 pluviôse (19 février), la république française et le souverain pontife signaient le traité de Tolentino, en exécution duquel le saint-père cédait à la France Avignon et le comtat Venaissin, renonçait aux légations de Ferrare et de Bologne,
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MÉMOIRES n'ALRX. DUMAS
ainsi qu'à la Romagne, et consentait à l'occupation de la ville, citadelle et territoire d'Ancône. Il s'obligeait, en outre, à verser à l'instant môme trente millions dans la caisse de l'armée d'Italie à désavouer solennellement le meurtre de Basseville et à payer trois cent mille francs à titre de dédommagement à ceux qui avaient pu souffrir de ce meurtre.
Enfin le pape s'obligeait à remettre les objets d'art et les manuscrits mentionnés dans l'armistice de Bologne, et à rendre, sans dégradation, à la république française, dont il était la propriété, le palais de l'École des arts.
Le traité de Toleutino termina cette première campagne d'Italie, qui avait vu renouveler les prodiges d'Auuibal avec la fortune d'Alexandre.
Pendant que la république française, représentée par Bonaparte, signait avec le pape le traité de Tolentino, les Autrichiens rassemblaient dans les montagnes du Tyrol une sixième armée dont l'empereur donnait le commandement au prince Charles, auquel sa campagne sur le Rhin venait de faire une réputation.
Le prince Charles prit le commandement de cette armée dans le courant de février 1797 (pluviôse an v).
A la lin de février, c'est-à-dire vers le 8 ou 9 ventôse, l'armée ennemie tenait les positions suivantes :
Son corps principal était sur le Tagtiamento ; son aile droite, sous les ordres du général Kerpen et du général Laudon, était placée derrière la Lavis et la Nos, et défendait rentrée du Tyrol. Le prince Lusignan, si bien battu à Rivoli, occupait avec sa brigade l'intervalle existant entre les deux branches principales, et avait pris position aux environs de Feltre; enfin l'avànt-garde, sous les ordres du général Hohenzollern, se tejiaitsur la Piave.
De son côté, Bonaparte, qui attendait dix-huit mille hommes de renfort de l'armée du Rhin, avait réuni dans la marche Trévisane quatre divisions de son armée. Masséna était à Bassano; le général Guyeux occupait Trévise; Bernadotte, qui commencaità arriver, devait occuper Padoue; Joubert, avec sa division et celles des généraux Baraguey-d'Hilliers et Delmas,
était opposé à Kerpen et àLaudon. Enfin, Victor et sept mille cinq cents hommes restaient dans la marche d'Aneône, tandis que Kilraaine, avec six mille hommes, à peu près, gardait la Lombardie et les frontières du Piémont et de Gènes.
Tout cela formait, pour les Autrichiens, un total de trentecinq mille hommes, et, pour les Français, de trente-six à trentesept mille.
Vers le milieu de ventôse, mon père reçut Tordre de quitter le corps d'armée de Masséna pour celui de Joubert et d'abandonner Bassano et Trente.
Joubert, auprès duquel il était envoyé,, fut un des hommes les plus remarquables de cette époque si fertile, en hommes remarquables. C'était un de ces beaux, jeunes et purs républicains de l'école de Marceau, de Hoche, et je puis dire de mon père. Comme Marceau, comme Hoche et comme mon père, il mourut jeune. Seulement, Marceau et Joubert eurent le bonheur de mourir chacun d'une balle tyrolienne, tandis que Hoche et mon père moururent empoisonnés.
Joubert était un des héros de Rivoli. Comme mon père à la Favorite, il avait eu son cheval tué sous lui, et, s'emparant du fusil d'un grenadier, il avait combattu à pied pendant le reste de la journée. Cette journée, dans laquelle il avait pris plusieurs pièces de canon et culbuté l'ennemi dans FAdige, lui avait valu le grade de général de division.
Nous avons dit qu'il était à la tète d'une vingtaine de mille hommes dans le Tyrol, lorsque mon père lui fut adjoint pour commander la cavalerie.
Joubert reçut mon père de la façon la plus afïectueuse.
— Mon cher Dumas, lui dit- il, si je yous laissais le commandement qu'on vous a donné, vous occuperiez un poste illusoire; car vous n'auriez sous vos ordres que deux régiments de dragons fort incomplets, le 5° et le 8e, qui en forment à peine un à eux deux. Aussi n'est-ce pas cela, j'en suis bien certain, que celui qui vous envoie à moi a compris. J'ai vingt mille hommes, je vous en donne dix mille à commander, ou plutôt nous commanderons le tout à nous deux.
Mon père remercia Joubert. L'injustice de Bonaparte était si F. G.
flagrante vis-à-vis de lui, que Joubert, comme Masséna, n'avait eu en le recevant qu'une préoccupation, celle de la lui faire oublier.
Les deux généraux logèrent ensemble; puis, comme il s'agissait de commencer les hostilités, ensemble, toujours, ils visitèrent les avant-postes, et il fut décidé qu'on attaquerait le lendemain.
Ce lendemain était le 21 mars 1797 (30 ventôse an v). Le même jour, mon père reçut ofliciellement de Joubert les instructions suivantes, arrêtées à l'avance entre eux :
Liberté — Égalité.
« Au quartier général de Trente, le 29 nivôse an v de la République française; huit heures du matin.
» Le général de division Joubert au général divisionnaire Dumas.
» Vous partirez dans le jour, général, pour prendre à Segonzano le commandement des brigades du général Belliard, qui a sous ses ordres la 22e légère et la 85e de ligne, et du général Pelletier, qui a sous les siennes la 14e de bataille.
» Vous ordonnerez au général Belliard de partir, à la tombée de la nuit, des positions qu'il occupe avec la 85° pour se rendre à Scgonzano. Le général Pelletier se rendra aussi au même endroit dès que l'ennemi ne pourra plus juger ses mou- , vements, c'est-à-dire aussi à la tombée delà nuit. Vous ferez le rassemblement de toutes ces troupes de manière à pouvoir exécuter, deux ou trois heures avant le jour, le passage de la Weiss et l'attaque de Faveret de Limbra.
» Vous mettrez en tète de vos colonnes tous les carabiniers et tous les grenadiers.
» D'après ce que nous sommes convenus, dans la reconnaissance que nous fîmes de ce point, vous formerez deux colonnes pour passer la Weiss sur la droite de Faver et aller faire votre rassemblement sur le chemin et à la tète du ravin
qui se trouve à un petit quart d'heure à droite du village, ;ifin de pouvoir le dominer ensuite en faisant faire nos colonnes d'attaque dans le bois vert qui se trouve au-dessus du village, et tourner ainsi tous les ouvrages des ennemis. Faver enlevé, vous vous porterez sur Limbra et en formerez l'attaque en prenant à sa naissance, avec votre infanterie légère, le ravin qui le sépare de Faver.
» Votre attention sera aussi de tourner par la montagne les ouvrages que les ennemis ont sur ce point, et de les jeter dans la plaine ou dans le village, où vous les attaquerez vivement avec vos carabiniers et vos grenadiers en colonnes serrées, votre infanterie légère en tirailleurs soutenus de près par la 85e et par la 14e : il est inutile de dire que vous aurez une réserve sur le chemin qui va de Faver à Limbra en face du ravin.
» Pour masquer la véritable attaque depuis Albian jusqu'à Segonzano, vous donnerez Tordre aux généraux Pelletier et Belliard de faire faire à la même heure qu'à Segonzano, par les postes, de fausses attaques sur toute la ligne, en tâchant môme dans quelques endroits de passer le torrent pour s'avancer sous le feu des ennemis.
»> Le général Baraguey-d'ïïilliers vous donnera, pour l'attaque seulement, le cinquième de bataille; il fera votre réserve avec les deux autres demi-brigades, et occupera à la nuit, par un bataillon, la Weiss et Sevignano ; le reste à Segonzano.
» Je lui fais encore porter un bataillon et des compagnies de carabiniers à Redol pour faire une fausse attaque sur Sovero. Communiquez cela au général Belliard, à qui j'ordonne de laisser tous les renseignements nécessaires, ainsi que les guides pour cette marche.
» Dans le cas que vous vous empareriez de Limbra — comme c'est à présumer — avant que les colonnes qui partent de la Weiss y soient, vous vous dirigerez de manière à prendre l'ennemi en queue. Vous aurez aussi attention de prendre garde aux renforts qui pourraient venir de Salurn par la montagne.
» Il y aura trois pièces de canon à Segonzano, sous le feu desquelles vous pourriez passer le torrent le jour, si vous n'aviez pas réussi la nuit. Il doit aussi y avoir là soixante mille cartouches; vos troupes auront trois jours de vivres et deux rations d'eau-de-vie à leur départ.
» Opiniâtreté dans vos attaques; attention à tenir le soldat rallié; défenses sévères de pillage; désarmement des Tyroliens; telles sont, vous le savez, puisque je vous les ai lues, les instructions du général en chef.
» Vous répandrez et ferez afficher les imprimés de la proclamation que je vous envoie.
» Salut.