Mes mémoires (1826-1848)
L'ég-oïsme domine d'abord en nous. Peu à peu, le choc des autres égoïsmes le ramène à de plus justes proportions, il s'épure par l'amitié, s'ennoblit par l'amour, s'étend à la famille et à la société : de l'ensemble de ces rapports se compose notre vie privée.
L'égoïsme s'élève encore à des convictions politiques et religieuses, se nationalise et devient patriotisme , couvre enfin de son intérêt l'espèce tout entière, et s'appelle amour de l'humanité : de là le sentiment collectii' et notre vie publique.
La foi, politique ou religieuse, le patriotisme, l'amour de l'humanité, ces déductions extrêmes du sentiment personnel, engendrent le désintéressement, l'abnégation et le dévouement, c'està-dire les résultats les plus contradictoires avec l'égoïsme primitif.
J'aurais voulu faire acte d'abnégation en retraçant avec une sincérité absolue ma vi*" publique et privée; mais, malgré son exquise sensibilité, l'honnêteté de sa nature, la véniélité de ses fautes, son art inimitable de les raconter, Jean- Jacques n'a pas trotivé grâce devant le monde : aujourd'hui, plus de cent ans après leur publication, les Confessions servent encore de thème aux accusations de bassesse et d'immorahté, aux injures et au mépris sous lesquels on cherche à accabler leur auteur. 11 est vrai que ces ingratitudes ne sont quïi la surface : rentré en soi-même, chacun lui rend justice ; on s'avoue tout bas qu'il est peu d'hommes dont la vie, exposée avec une égale franchise, ne contiendrait plus de souillures. Pourtant, je ne me sens pas le courage d'alfronter vivant les clameurs des hypocrites scandahsés, ou de léguer à ma femme et à mes enfants une réputation atteinte par une franchise sans imitateurs, et réduite à la justice tardive d'une lointaine postérité.
Je bornerai donc ces mémoires à ma vie politique, aux faits auxquels j'ai pris part, à ceux
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dont j'ai été témoin, ne donnant de ma vie privée que ce qui est nécessaire pour expliquer Tautre.
Je suis né à Paris, le 1" juin 1810, de James Wulfrand d'Alton et de Fanny Shée; ma mère et mon père étaient d'origne irlandaise et quelque peu parents. Sans prétendre faire ici la biograpliio de mes aïeux, je veux rappeler rapidement ceux de leurs actes qui leur ont mérité l'adoption de leur seconde patrie, et m'ont valu, à moi, le privilège d'être, par hérédité, pair de France dès l'âge de neuf ans.
La famille de ma mère vint en France à la suite de Jacques II; son père, le comte Shée, né à Landrecies en 1738, servit aux Indes et en France jusqu'au grade de colonel, et devint secrétaire des commandements du duc d'Orléans, depuis Philippe- Egalité.
Mon grand-père, d'Alton, né vers 1730, ne quitta l'Irlande qu'en 1738, mandé par ses deux oncles, dont Fun était évêque, l'autre, le comte Burke , maréchal de camp au service de la France. L'évêque se chargea d'abord de lui ; mais, après quatre ans d'eiforts infructueux, il dut renoncer à l'espoir d'en faire un homme d'Église. Le maréchal de camp le fit entrer dans le corps des cadets, et, en 1714, iliit ses premières armes à la bataille de Fontenoy. Il passa aux Indes, où il se lia d'amitié avec son cousin, M. Shée ; après des débuts assez heureux, ayant
encouru la disgrâce du gouverneur, son avancement en soulfrit. Aussi, lors du célèbre procès (kl comte Lally-Tollendal,les ennemis de celui-ci, comptant sur ime déposition à cliarge de la part de mon grand-père, le tirent venir à l'aris; il trompa leur attente, et fit preuve d'une honorable modération. Vers 1786, dans un voyage à Paris, le major d'Alton étant allé voir son cousin Sliée, celui-ci le présenta au duc d'Orléans comme .ancien officier, père de dix-sept enfants ; le prince lui donna pour Tun de ses fils, James d'Alton, le canonicat d'Etampes ; deux ans plus tard, le duc d'Orléans disait à M. Shée : '« Le canonicat d'Ivoy-Carignan est vacant, donnez-le à un autre fils de l'homme aux dix-sept enfonts. » C'est ainsi que mon père , James , et mon oncle, Alexandre d'Alton, devmrent chanoines, l'un à treize ans, et l'autre à onze. La Révolution ne tarda pas à les priver de leurs bénéfices. Mon grand-père se retira avec le grade de major à Brives , où il épousa M"* Coilliot. Quelques années après il se fixa définitivement à Boulognesur-Mer, qu'habitaient les parents de sa femme, une famille boulonnaise dont presque tous les hommes furent marins. Une demoiselle Coilliot a été la mère de M. Sainte-Beuve ; de là notre cousinage avec l'éminent écrivain.
Le 27 juin 1791, un brevol (riiivontion fut pris au nom de Nicolas Leblanc, pour une soci('té
formée entre Nicolas Leblanc et Dizé, inventeurs, Henri Shée, mon grand-père, et Philippe duc d'Orléans, bailleurs de fonds, pour la fabrication de la soude artil^cielle. Cette industrie toute française a sauvé alors notre prospérité commerciale d'une ruine imminente, et a contribué plus tard à la défense du territoire. Jusque-là la France avait tiré la potasse et la soude de l'étranger. En 1793, les commissaires envo3"és par le Comité de salut public trouvaient l'usine à Saint-Denis en pleine activité, et déclaraient le nouveau procédé le meilleur. Cependant la mort du duc d'Orléans, le séquestre rigoureux mis sur ses biens privèrent l'association des capitaux indispensables : une liquidation de l'actif social eut lieu ; les ustensiles, meubles, matières pi'emières furent vendus à la criée. Le brevet tomba dans le domaine public sans indemnité pour les associés.
Mon oncle Williams, l'aîné des fils du major d'Alton, était officier dès 1791. Par la protection d'un neveu du comte Shée, Clarke, depuis maréchal et duc de Feltre, qui occupait un emploi important au ministère de la guerre, deux brevets de sous-lieutenant furent donnés, l'un à Edouard, l'autre à l'ex-prébendier, Alexandre d'Alton.
Ayant fait partie de l'expi'diuon de Saint- Domingue, Edouard mourut, peu après son arrivée, par suite de ses blessures. Quant à James, entré dans une maison de commerce considéraljle.
il montra une grande aptitude pour les affaires ; mais bientôt, afin d'échapper à la réquisition, il se vit forcé de quitter Paris, et se réfugia en Bretagne, près de ses frères Williams et Alexandre, tous deux alors aides de camp du général Hédouville. James possédait trois cent louis ; c'était en l'an III (1795) une somme importante, avec laquelle il vint en aide à ses frères et sut se créer une position.
L'armée républicaine était commandée par Hoche, dont Hédouville était le chef d'état-major : ces deux généraux, terribles dans le combat, se montraient hors de là pleins de douceur et d'équité. Un jour, des paysans se présentent devant Hoche et lui adressent de justes réclamations; voulant les indemniser et n'ayant pas d'argent, il demande dix louis à Alexandre d'Alton; celuici les emprunte à James. Le général les distribue aux paysans, qui, touchés de ce procédé, découvrent à Hoche la retraite de l'abbé Bernier : on s'y rend. L'abbé Bernier venait de partir; mais on mit la main sur un autre chef vendéen, Stofïïet, fusillé quelques jours après. James, pour demeurer <à l'armée, avait accepté le poste de secrétaire du général Hédouville; à la suite du prêt des dix louis, Hoche, qui avait un million à employer pour la pacification de la Vendée, prit James d'Alton comme administrateur de ces fonds.
Un autre incident fit passer Alexandre près de Hoche, en qualité d'aide de camp. Dans la ville de Rennes, un soir, à la sortie du spectacle, Alexandre et un de ses camarades reconduisaient deux dames quand ils aperçoivent Hoche, avec d'autres généraux, venant vers eux : pour éviter d'être vus, les deux couples se hâtent d'entrer dans une rue transversale. Au môme moment, ils entendent une forte détonation : un coup de pistolet chargé de trois balles venait d'être tiré sur Hoche par un Vendéen. Le général n'était pas touché. L'assassin s'élance dans la rue où se ti'ouvaient Alexandre et son ami; ils le poursuivent; Alexandre, très-bon coureur, se trouve en tête; le fuyard se blottit dans un fossé, Alexandre le dépasse, puis, découvrant la ruse, revient sur ses pas, se jette sur lui, et une lutte acharnée s'engage au fond du fossé. L'assassin, grand et robuste, se relève et parvient à reprendre sa course, malgré les elïorts désespérés du jeune officier ; celui-ci saute sur son dos, où il demeure cramponné une cinquantaine de pas. La marche ainsi ralentie du meurtrier donna à ceux qui le poursuivaient le temps de le joindre et de s'en •emparer; son trouble avait été tel, que tenant un second pistolet chargé, il n'avait pas eu l'idée de s'en servir pour se débarrasser de son incommode compagnon. Le lendemain, Hoclie demandait à Hédou\ ille de lui céder son aide do camp.
Quelque temps après, le citoyen Shée, général de brigade, fut envoyé près du général Hoche avec le titre de commissaire ordonnateur général de la Vendée ; en réalité, il était chargé d'organiser une descente en Irlande. Il l'ut très-bien secondé par les d'Alton groupés autour des généraux Hoche et Hédouville. L'habile pacificateur de la Vendée prit dès lors en alFection mon grand-père; aussi, quand, en l'an V (1797), Hoche, devenu général en chef de l'armée du Rhin, eut remporté les victoires de Neuwied, d'Ukerath et d'Altenkirchen, il désigna, par la lettre suivante, le citoyen Shée aux fonctions d'administrateur général du pays conquis.
Au quartier général, à Cologne, le 39 Tentôse, 5< annct républicaine.
« Le général en chef de l'armée de Sambreet-Meuse au citoyen Shée.
« J'ai l'honneur de vous prévenir, citoyen, « que, sur la connaissance que j'ai acquise de « vos talents et des vertus que vous professez, {< je vous ai choisi pour être président perpétuel « de la commission intermédiaire créée pour ad- « ministrer le pays conquis entre Meuse et Rhin.
« Veuillez bien, à la réception do la présente, « vous rendre à Bonn, et m'informer du jour de « votre arrivée dans cette ville, afin que je « puisse vous faire passer mes instructions.
« L. Hoche. »
En même temps, il nomma James d'Alton receveur général des nouveaux départements. A la suite du coup d'État du 18 fructidor et de la destitution de Moreau, le Directoire avait concentré dans les mains du général Hoche le commandement des deux armées du Rhin et de Sambreet-Meuse réunies sous le nom d'armée d'iVllemagne. Quelques jours à peine écoiûés, ce héros, dont le génie honnête et pur pouvait seul maintenir la Répubhque, périt empoisonné à son quartier général de Vetzlar, le deuxième jour supplémentaire de l'an V (18 septembre 1797). Sa mort eut pour effet de dissoudre tout ce faisceau de famille. L'aîné dps d'Alton, Williams, passe à l'armée d'Italie ; Alexandre revient aide de camp du général Hédouville ; James entre officier dans l'armée.
Mon grand-père maternel, le citoyen Shée, retourne à Paris.
En l'an VIII (1800) nous retrouvons Williams d'Alton, colonel, chef d'état-major, prenant une part glorieuse à la bataille de Marengo, et recevant une blessure mortelle au passage du Mincio. La ville de Boulogne a donné son nom à l'une de ses plus belles places, pour honorer sa mémoire.
Alexandre, revenu colonel de l'expédition de Saint-Domingue, placé à la tête d'un régiment irlandais, débarque avec son frère James sur les
côtes d'Irlande, et parvient à grand'peine à retourner en France.
Mon père, fait prisonnier, resta sur les pontons jusqu'en 1801, époque à laquelle un échange de prisonniers lui rendit la liberté. De retour à Paris, il épousa la fille de M. Sliée. En 1803, le conseiller d'Etat Shée fut envoyé de nouveau comme préfet administrateur des provinces conquises au delà du Rhin ; il fit nommer son gendre successivement receveur général des départements de Rhin et Moselle et de la Roër.
Enfin le comte Shée, préfet du Bas-Rhin, fut appelé au sénat par l'empereur Napoléon.
COMMENT, A NEUF ANS, JE DEVINS PAIR DE FRANCE PAR HÉRÉDITÉ. — MON ENFANCE A LA CAMPAGNE. — MORT DE MA MÈRE. — LE MARI DE MA SŒUR, M. JAUBBRT, AVOCAT GÉNÉRAL, MON TUTEUR.
Mon père avait eu deux filles et désirait ardemment un fils; ma naissance, en 1810, fut donc un sujet de joie. Nous habitions, la plus grande partie de l'année, la terre de Bois-le-Vicomte, à quelques lieues de Paris. Dès que je pus marcher, mon père m'emmena dans ses promenades; je me souviens encore qu'il me prenait sur ses épaules et nageait avec moi. à peine âgé de trois ans, dans les canaux qui environnaient le château. Sa joie fut courte : sa santé fut fortement ébranlée par les secousses politiques de 1814 et 1815 ; mon pauvre père tomba malade et mourut au bout de quelques mois.
Le comte Shée, pair, de France, ayant perdu successivement son fils, Emmanuel, jeune officier
de grande espérance, tu en Espai^ne, en 1811, dans un combat d'avant-garde, et enfin son gendre, obtint la réversibilité de sa pairie sur la tête de son petit- fils, et s'éteignit bientôt après, en 1819, à Fâge de quatre-vingt-un ans.
De 1815 à 1819, ma sœur aînée avait épousé le baron Fauquez, officier du génie ; la seconde, M. Jaubert, avocat général à la cour royale de Paris.
Un léger refroidissement, dont j'ai toujours ignoré les motifs, avait éloigné ma mère de mon oncle, le général Alexandre d'Alton. De plus, son mari et son père avaient été jusqu'à leur dernier jour bonapartistes ou libéraux, comme on disait alors ; ma mère, restée ma tutrice, se résolut à choisir un subrogé-tuteur en dehors de la famille : par le conseil de plusieurs de ses amis, entrautres les frères de Lameth de l'Assemblée constituante, son choix tomba sur M. Gévaudan, industriel, possesseur d'une grande fortune, et chez qui se réunissaient, à cette époque, les hommes les plus marquants de l'opposition. A mes sorties de pension , j'allais tantôt chez Alexandre de Lameth, tantôt chez M. Gévaudan, où je voyais quelquefois Béranger.
Bientôt ma mère, ayant acheté une propriété à Saint-Sauveur, sur la lisière de la foret de Compiègne, me donna un précepteur nommé Daveinc, quitta Paris et me fit demeurer près d'elle
à la campagne. Aux Soupizeaux, ainsi s'appelait cette propriété, tout était à refaire, et. pendant deux ans, une trentaine d'ouvriers en bâtiment y travaillèrent, presque sans discontinuer. Comme mes leçons n'étaient ni longues ni multipliées, dans les intervalles, je vivais au milieu d'eux ; grimpant sur les échafaudages avec les maçons, rabotant avec les menuisiers, taillant la pierre ou couvrant une boiserie de peinture. Quand les travaux furent enfin terminés, je remplaçai ces essais d'apprentissage par de longues courses solitaires dans les bois; je poursuivais, de toute la vitesse de mes jambes, les lapins et les chevreuils qui peuplaient la forêt; souvent je m'égarais et disparaissais pendant une journée entière. Au retour, j'étais puni par mon précepteur pour mes leçons manquées; mais ma mère, dont un reproche aurait eu sur moi plus d'influence qu'une masse de pensums, gardait le silence. Ce n'était de sa part ni faiblesse ni indifférence, mais le résultat d'un système d'éducation; elle pensait qu'en dehors des heures consacrées aux leçons de son pédagogue, un garçon devait, dès l'enfance, prendre des habitudes d'indépendance et de liberté. Je ne sais ce que, suivi jusqu'à l'âge d'homme, un pareil plan d'éducation aurait produit; très-certainement, lorsque la mort m'eut enlevé manière, et qu'on me mit au collège, je lui dois d'avoir souffert plus qu'aucun autre de la
contrainte, de la discipline et de ces interminables heures d'étude, on, sans donner pâture à leur esprit, on exige des enfonts, contrairement aux indications de la nature, une stérile immoljililé.
Sans aucun i^oûtde domination, mon caractèr(> est toujours resté rebelle à toute espèce de joug. Une autre circonstance a également exercé une grande influence sur mes idées. Atin d'être sûr que je m'acquitterais de la tâche qu'il me donnait, Daverne m'enfermait chaque jour, pendant un certam nombre d'heures, dans la bibliothèque ; elle contenait près de trois mille volumes. Dès que j'avais expédié ma besogne, je me livrais à la lecture jusqu'au moment où il venait me tirer de captivité. Je dévorai de la sorte, d'abord le Cabinet des fées, en quarante volumes ; puis l'immense compilation connue sous le nom à' Histoire des voyages. Tantôt je prenais au hasard, tantôt je choisissais des livres que je voyais habituellement entre les mains de ma mère : les Comédies de Molière, Gil B/as, Tristam Shnmh/, le Doyen deKillerine, les Itonians de Voltaire ; ces ouvrages si divers développaient en moi des sentiments et des facultés sans liaison, sans rapport, souvent même contradictoiiTS : la foi au merveilleux, l'amour des courses lointaines, une connaissance précoce d'un monde que je n'avais jamais vu, le goût do l'ironie, du sarcasme, de la fine plaisanterie. L'on se tromperait fort si Ion croyait que
certaines lectures eussent dépravé mon ima^^ination; le sommeil absolu des sens me mettait à l'abri du danger.
Ma mère partageait l'esprit philosophique du xviif siècle; grâce à elle, mes premières années ont été exemptes de ces superstitions qui se gravent si profondément au cerveau de l'enfant qu'elles résistent parfois au mâle développement de sa raison, et reparaissent presque toujours avec la décadence de ses facultés. Ma foi aux tahsmans, aux génies, aux magiciens dura peu, cette religion n'ayant pas de prêtres intéressés à la perpétuer. Elle était encore entière quand ma mère, dont la santé déclinait depuis longtemps, tomba gravement malade et fut bientôt à toute extrémité. Je l'adorais : la parole fatale du médecin : Plus d'espoir, loin de me porter à la résignation, ne fit qu'exciter ma douleur. Pour prolonger sa vie, je résolus de recourir à la magie : je fis des évocations, cueillis des plantes, prononçai des formules, et demandai timidement à la cuisine une casserole, afin de faire bouillir un mélange bizarre d'ingrédients, parmi lesquels une terre glaise bleuâtre tenait la première place. La cuisson terminée, je me dirigeai avec la potion vers la chambre de ma mère, mais, arrivé à la porte, le courage m'abandonna; pour la première fois des doutes traversaient mon esprit. Après de longues heures passées dans des hési-
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talions pleine d'angoisses, je n'osai pas aller plus avant. Sans renoncer absolument à mon projet, je cachai le breuvage, et courus me jeter en pleurant dans les bras de la mourante ; telle fut la fin de ma folle tentative. C'est la seule pratique superstitieuse que m'ait inspirée la lecture sans contrôle des contes de fées.
A douze ans j'étais orphelin, mais entre ma sœur Caroline et moi existait, presque depuis ma naissance, une de ces affections tendres et fortes que rien ne peut rompre. Mon aînée de sept ans, ellerésolutde remplacer ma mère; en conséquence, elle obtint de M. Jaubert, son mari, qu'il devint mon tuteur ; comme ses neveux étaient au collège, M. Jaubert ne crut pouvoir mieux faire que de m'y mettre avec eux.
•: COLLÈGE HENEI IV EN l822. — ENTREVUE AVEC LE DUC DE CHARTRES. — EFFORTS RELIGIEUX DE LA RESTAURATION. — MES CROYANCES, MON INCRÉDU- LITÉ.
Au mois d'octobre 1822, je commençai ma cinquième au collège Henri IV. On y enseignait le latin, un peu de grec, et, grâce aux persistants efforts de MM. Cuvier, Royer-Collard et Guizot, depuis 1820, un cours d'histoire avait été autorisé une fois par semaine.
Chaque jour, pendant quatre heures, les élèves recevaient en classe les leçons d'estimables professeurs ; le reste du temps, leur direction était confiée à des maîtres d'étude, appelés pions par les élèves, recrutés parmi les plus incapables et les plus déshérités de l'ordre social. Rien de plus rare qu'un maître d'étude se destinant au professorat; les meilleurs étaient de pauvres étudiants en droit ou en médecine, qui trouvaient au collège
la nourriture et le logement, et aussi les mo3'ens de payer leurs inscriptions et de passer leurs examens. S'ils n'avaient pfuère le temps de s'intéresser aux élèves, du moins ils ne les tourmentaient pas, et ne réclamaient d'eux que le silence. La plupart étaient des cuistres déjà mûrs, rebut de toutes les carrières, se vengeant de leur humiliation sur les enfants soumis à leur tutelle, poltrons avec les forts, cruels envers les faibles. J'ignore si, sur ce point capital de l'éducation, l'Université est en progrès; comme le remède au mal exigerait une énorme augmentation du budget de rinstruction publique, il est permis d'en douter. Mais lorsque les hommes chargés d'enseigner la littérature, les sciences et l'histoire, justement considérés, jouissent d'un traitement à peu près suffisant, il m'est impossible de comprendre que ceux qui sont préposés à l'éducation des enfants, qui les surveillent nuit et jour, qui vivent réellement avec eux, qui devraient les former par leur conversation, leur influence, leur exemple, soient pris au hasard, et moins payés qu'un laquais de bonne maison. Le jour où l'on voudra sérieusement donner aux générations qui s'élèvent l'amour de l'ordre et le respect des lois, on commencera par faire des fonctions du maître d'étude une sorte de magistrature honorée, mieux r<' tribuée que le professorat, parce qu'elle est à la îois plus importante et plus pénible, ayant une
hiérarchie, et présentant une carrière désirable à une portion instruite et intelligente de la jeunesse.
Je passai brusquement, d'une vie libre à la campagne, à une existence passive, renfermée, malsaine, asservie à une discipline oppressive et à des maîtres sans dignité : les conséquences de ce contraste furent également funestes à mon caractère et à ma santé. Tous les jours, deux heures et demie étaient accordées aux jeux des écohers; pour les moindres fautes, ce temps, déjà trop court, était restreint à une demi-heure. Bientôt, constamment puni, j'eus chaque semaine une violente migraine, en même temps je devins paresseux et vindicatif.
La plus longue récréation était de midi à une heure et demie; au lieu de me rendre à la salle de retenue, je pris le parti déjouer dans la cour avec mes camarades, et lorsque, l'étude commencée, le sous-directeur me demandait pourquoi j'avais manqué l'appel, je lui répondais, invariablement, que mes parents étaient venus me voir. A la fin, irrité de m'eniendre répéter sans cesse une excuse aussi dérisoire, M. Valleray s'emporta jusqu'à me frapper. La lutte ne pouvait être longue ; mais en me sentant battu, je saisis un mauvais canif en corne, que je dirigeai contre lui : ayant heureusement détourné la lame avec la main, il en fut quitte pour une coupure lé-
gère. Je dois ajouter qu'il ne me punit pas et se retira sans mot dire.
L'oppression des maîtres n'était pas la seule dont nous eussions à souffrir; les élèves plus âgés ou plus forts, les grands, comme on les nommait nous tyrannisaient avec impunité. Je n'en citerai qu'un exemple. Je m'étais rendu coupable envers un grand d'un acte d'insubordination ; sur son ordre, deux de ceux qui lui obéissaient me saisirent, me firent asseoir sur la table du quartier, me tenant les bras de manière à rendre toute résistance impossible : après avoir joui quelques instants de la frayeur que me causait l'apprêt du supplice, il me frappa au visage à plusieurs reprises. Dans ma rage, je parvins à saisir, avec les dents, sa main que je mordis violemment. Il y a quarante ans de cela; malgré ce long apaisement, au souvenir de ce traitement barbare, je n'éprouve pas le moindre remords de ma vengeance. Le pion en jugea autrement; il témoigna son horreur de ce qu'il appelait ma férocité, en me condamnant à rester, par un froid rigoureux, à genoux, dans la cour, à la porte de l'étude. Quant à mon bourreau, pansé, choyé, il fut l'objet de son touchant intérêt.
Ces souffrances de l'éducation universitaire ont laissé dans mon âme des traces ineffaçables; elles y ont développé de bonne heure les instincts de solidarité au point que je n'ai jamais été témoin.
jamais je n'ai entendu le simple récit d'une injustice, sans en ressentir le contre-coup ; je leur dois encore d'avoir été, dans toute l'étendue du mot, un excellent camarade.
On sait que sous la branche aîné des Bourbons le duc d'Orléans envoyait ses lils au collège; l'aîné, le duc de Chartres^ suivait les cours à Henri IV; pendant l'intervalle des classes, il travaillait dans un appartement donnant sur un jardin particulier. Son précepteur, M. de Boismilon, qui se rappelait m'avoir aperçu, quelques années auparavant, en pension chez M. Massin, et qui connaissait mes droits à la pairie, conçut la bienveillante idée de faire de moi l'ami du prince son élève : une après-dînée, il me lit venir et nous mit en présence. Des bas tombant jusque sur mes talons, un pantalon trop court, un habit d'une longueur démesurée, une cravate noire roulée autour du cou et retenue par un noyau d'abricot, le tout couvert d'encre et de poussière, ma pâleur, mes grands yeux noirs effarouchés, mes cheveux épais, incultes, se dressant dans tous les sens, eniin mon air de chat sauvage n'étaient pas propres à attirer la sympathie d'un jeune prhice, poh, élégant, distingué, au-dessus de son âge par les manières et l'éducation. Je ne répondis que par des monosyllabes aux questions qu'il voulut bien m'adresser, et je vis avec joie arriver la tin de l'entretien. L'épreuve ne recommença pus.
m MÉMOIREb 1826-1848
Sans doute, plus tard, l'habitude du monde m'a heureusement transformé: mes rapports obligés avec les souverains et les prands sont devenus plus faciles en ap}»arence: pourtant, j'ai toute ma vie éprouvé quelque contrainte dans mes relations avec les hommes d'un l'ang supérieur, et aussi de la gène vis-à-vis des inférieurs : je ne respire à l'aise, et je n'ai ma valeur qu'avec des égaux.
Je passai de la sorte près de trois années. Ma petitesse, ma chétive apparence, qui masquait une excellente constitution, me tirent longtemps regarder comme peu dangereux; cependant ma complicité dans toutes les tentatives de révolte finit par attirer l'attention, et le proviseur, ayant reconnu que j'en étais l'infatigable instigateur, se décida à me renvoyer à ma famille.
Avant de quitter ces tristes souvenirs de la \ie de collège, je dois dire un mot de la manière dont le catholicisme était enseigné et pratiqué rà Henri IV, et les diverses phases d'inditféience, d'affirmation et de négation par lesquelles mon esprit passa successivement.
Un aumônier et un sous-auiiioni(M' avaient la direction de nos jeunes consciences. L'abbé de Sahnis, aumônier, était un homme fin, joh, mondain, insinuant, préoccupé suiiout de l'observance des prati(|Uos extérieures, cl tirant vanité du grand nombre d'enfants (|u'il savait ameiuîr cha-
que année à la sainte table, sans trop s'inquiéter de l'état de leurs âiues. L'abbé Gerbet, son suppléant, était une nature sérieuse et tendre, d'une grande instruction et d'un esprit distingué ; il aurait voulu faire partager à tous l'ardeur de sa foi : ne pouvant y réussir, il n'acceptait que les adhésions sincères et réfléchies.
On se rappelle les nombreux moyens d'action employés par le gouvernement de la Restaïu^alion pour cathoUciser la jeunesse universitaire; aussi pendant le Carême, jusqu'à Pâques, les prédicateurs en vogue parcouraient les collèges. Le chef des missionnaires, l'abbé de Janson, avec sa figure de Satan repenti, cherchait à impressionner nos imaginations par le récit de sa miraculeuse conversion, de ses austérités surhumaines, de son pèlerinage à Jérusalem, et surtout par une etfrayante peinture du supplice des damnés. Le prince abbé de Rohaii, avec sa coquetterie chevaleresque, s'adressait à nos sentiments d'honneur et de patriotisme : « Jeunesse française ! jeunesse chrétienne! compatriotes de saint Louis, de Jeanne d'Arc, de Bayard ! comment pourriez-vous déserter la foi de tant de héros et de saints ! » D'autres, les abbés Fayet et Guyon, plus hardis en apparence, rétorquaient à leur aise, dans des discussions sans réphque, les arguments supposés de l'incréduUté; enfin, l'illustre auteur de V Essai sur tindi/f'crencey plus
tard des Paroles d'un croyant, introduit par son fervent disciple l'abbé Gerbet, réunissait les plus âgés dans des conférences où sa science et son génie luttaient avec avantage contre les oljjections timides et la raison désarmée dos enfants.
Malgré tant d'etforts convergeani vers un même but, les croyances religieuses étaient rares parmi nous, et ne dépassaient guère l'époque de la première communion. Grandie sous la République, le Consulat et l'Empire, la l^ourgooisic, dont les fils peuplaient les collèges, était généralement voltairieime ; ce n'était donc pas au sein de la famille que ses fils auraient puisé les })iincipes du catholicisme. Mais, par une routine iiapoléonieime, cette bourgeoisie, à peine déiste, se croyait obligée à une déférence tout extérieure envers le culte; elle se mariait à l'église, présentait ses enfants au baptême, et leur faisait faire une première communion. La source de ces tristes inconséquences était la religion officielle, le culte de parade né du Concordat, solennellement inauguré au sacre de l'empereur, servilement pral iqué par une armée de fonctionnaires, et qui a trouvé son parfait symbole dans l'invention d'une Saînt- JSapoléon dont la célébration fut habilement confondue avec la fête de l'Assomption.
De moi-même, j'étais peu enclin à la dévotion ; au début et à la fin de la jouin;'e, à charjue classe, à chaque repas, tantôt un lualire et tantôt
un élève récitait du bout des lèvres des prières latines que j'entendais sans les comprendre : je ne causais pas trop pendant la messe, je ne dormais pas trop au sermon, mais les grands problèmes de rame immortelle, des peines et récompenses dans une autre vie, n'avaient jamais éveillé mon attention; ce fut l'abbé Gerbet qui, pour me préparer à la première communion, m'ouvrit ce monde nouveau. Je l'y suivis docilem(3nt : mon intelligence paresseuse, édifiée par l'exemple des grands esprits qui, depuis dix-huit siècles, avaient accepté, d'un cœur soumis, les dogmes et les mystères, ne concevait aucun doute. Après mes examens de catéchisme, j'entrai en retraite; mais alors les sombres prédications sur les peines éternelles, dont j'ai parlé plus haut, rirent naître en moi les plus tristes inquiétudes. Mon premier usage de la prière avait été pour ma mère,mes premières craintes furent égaiementpour elle. On nous répétait sans cesse que, sans la foi, la bonté, la douceur, la vertu même étaient insufrisantes au salut; que ne pas pratiquer la religion, ne pas approcher des sacrements, mourir en état de péché mortel entraînait la damnation : je me rappelai, en frémissant, que ma mère ne hantait Jamais les églises, qu'aucun prêtre ne l'avait assistée à sa dernière heure. Mon confesseur s'étendit en vain sur la miséricorde infinie de Dieu, sur les mystères de sa grâce, sur les chances de
la contrition au moment suprême, il ne réussit qu'imparfaitement à me consoler. Dès lors, sans m'en rendre compte, j'entrevoyais quelque chose de mesquin, d'insuffisant dans ce but unique du salut personnel : à une béatitude égoïste, j'eusse préféré un avenir de soutïrance près de ceux que j'avais aimés.
La veille de Pâques, ayant écouté ma confession générale, l'abbé Gerbet me demanda si j'avais enfin triomphé de ma haine contre les maîtres dont je croyais avoir à me plaindre ; ma réponse fut que cette victoire était au-dessus de mes forces : il me refusa donc l'absolution, et ma communion se trouva remise à l'année suivante. En 1824, le même motif me fit échouer de nouveau; mais cette fois, sur le conseil d'un de mes amis, m'étant présenté à l'abbé de Sahnis, celuici m'admit sans plus ample informé.
Sans être vive, ma foi était sincère quand mon tuteur me prêta V Histoire de la décadence et de la chute de r Empire romain, de Gibbon, traduite et annotée par M. Guizot. Ce fut le premier li\ re sérieux qui me tomba sous la main ; son titre et l'ignorance de nos piom lui permettaient de circuler librement. Malgré mes quatorze ans, les questions religieuses sur lesquelles on avait, depuis plusieurs mois, dirigé mon attention, me le firent lire avec un intérêt passionné. Son esprit clair, froid, consciencieux, sa critique sévère, ses
explications simples et naturelles, enfin le précis historique de chaque dogme, avec son acte de naissance et la série de ses transformations, anéantissaient dans mon esprit tout le symbolisme chrétien. La vie de l'auteur, racontée au début de ses œuvres, venait encore ajouter au poids de sa parole : la recherche de la vérité avait été la seule passion de ce grand sceptique du xviii' siècle; né anglican, à la suite d'un premier examen, il avait abjuré le protestantisme pour le catholicisme, et c'est plus tard, après une étude plus approfondie, que, dans son livre, il avait entrepris de démontrer la fausseté de sa seconde religion.
Depuis lors, j'ai bien souvent quitté, repris, pour les abandonner encore, ces hypothèses insolubles des causes premières et linales, de la fatalité et du hbre arbitre, du but de l'humanité; mais à dater de cette époque j'ai cessé d'être cathohque et chrétien.
LA MARSEILLAISE^ PREMIERE IMPRESSION POLITIQUE. — ENTRETIEN DE MON TUTEUR AVEC CHAULES X.
A quinze ans, je quittai le collège, ainsi que je l'ai déjà dit, avec le dégoût de l'étude, le mépris de l'autorité, et une aversion insurmontable j>our ses représentants. Ayant achevé ma troisirme, externe à Saint-Louis, je fis encore une année de pension pendant laquelle j'appris les mathématiques élémentaires. Jusque-là, en pohtique, mes notions avaient été nulles, mes impressions vagues et confuses, celles d'un enfant. Une ignorance absolue de l'histoire moderne aurait pu prolonger cet état d'insouciance, dont le hasard me fit sortir.
Le frère de mon tuteur, M. Amédée Jaubert, l'orientaliste, m'avait engagé à dîner avec ses deux fils; c'était un homme d'une cinquantaine d armées, que les voyages et les fatigues avaient
vieilli avant l'heure ; il avait promis de nous mener à la Comédie-Française : au dessert, sa femme s'étant retirée pour s'habiller, par un singulier retour de jeunesse, nous versant à chacun un petit verre de vin, d'une voix un peu cassée, il entonna la Marseillaise. Aucun de nous ne savait que, trente-trois ans auparavant, la France républicaine avait glorieusement défendu son territoire contre l'invasion des despotes coalisés; mais telle est la puissance de cet hymne national, qu'au dernier couplet, chanteur et auditeurs mêlaient leurs larmes dans un saint enthousiasme. Il serait absurde d'en conclure qu'à cause de cela, nous fussions devenus républicains. M. Amédée Jaubert, qui devait sa fortune à l'empereur, n'étaii qu'un libéral napoléonien comme il y en avait beaucoup alors, et, quant à nous, nous eussions été bien incapables de formuler une opinion ; mais, après avoir entendu ce chant héroïque, nous étions Français^ ennemis de rétranger, et nous prenions part aux destinées de notre pays.
A mon attention nouvellement éveillée sur les affaires publiques, toute une httérature à 25 centimes servit d'abord d'aliment : des pièces politiques : Tarhi/fe, le Mariage de Figaro, le Tibèn^ de Joseph Chénier; les Victimes cloîtrées , do Monvel ; des brochures contre la Loi du sacnlégt! et le Droit d'aînesse, la Vill/'Haile, de Méi y ^jt Barthélémy, les Chuiistms de Bérangcr, la Charte,
édition Touquet, étaient achetées, lues, apprises, discutées avec mes amis. Chez ma sœur, pendant mes vacances et mes jours de sortie, je trouvais le Globe, des pamphlets de Paul-Louis Courier, et des exemplaires des ouvrages que le ministère public était chargé de poursuivre.
J'apprenais plus encore par la conversation. MM. Berryer et Villemain comptaient parmi les habitués du salon de madame Jaubert; ils me prirent en affection tous les deux, et M. Berryer, l'illustre avocat, qui n'avait pas encore atteint rage de la députation, m'admit dans son intimité.
Mon tuteur, m'ayant donné le choix entre la vie de pension et celle qu'on menait aux pages, sans aucune vocation pour la carrière mihtaire, mais ébloui par Tespoir d'une hberté relative et d'un brillant uniforme, j'adoptai le second parti. En conséquence, M. Jaubert demanda une audience au roi Charles X. De cet entretien, noté par mon beau-frère, le passage suivant mérite d'être rapporté :
« Eh bien, » dit le roi, d'un air bienveillant, « qu'y a-t-il pour votre service ? » M. Jaubert exposa l'objet de sa demande. — « Nous verrons « cela, » répondit le roi; puis il continua : — « Que fait-on donc, maintenant, au Palais? — « Sire, nous devons inaugurer, demain, la statue « de Malesherbes, et, chargé de prononcer le (( discours de rentrée de la cour royale, j'ai pris
,« pour sujet l'éloge de ce grand magistrat, — « Malesherbes ! » s'écria le roi en levant les « mains au ciel, « ah ! il nous a fait bien du mal ! « mais il a payé de sa tête ses fatales erreurs ; il « faut lui pardonner. » Puis, sans transition : — <( Vous ne sam^iez croire combien les petits jour- « naux nous sont nuisibles. — Sire, nous tâchons « de réprimer leurs écarts; les magistrats de la « cour royale de Paris sont pleins de dévoue- « ment pour Votre Majesté. — Fort bien! mais (( qu'ils nous en donnent des preuves. J'aime la « magistrature : Henri IV disait que les robins « lui avaient rendu de grands services... Bona- « parte n'a jamais voulu accorder la liberté de la « presse ; il avait bien raison ! c'était un grand « homme, et il avait obtenu le respect des Fran- « çais. — Sire, vous l'avez aussi. — Oui, oui,» a et, ajouta le roi, en souriant, « nous avons « leur amour. On a prétendu que les étrangers « nous avaient remis sur le trône, c'est un men- « songe; en 1814, on était las du joug de Bo- « naparte ; nous avons paru, et son épée est
« tombée de sa main • »
Quelques jours après, j'étais sur la liste des pages, et le 1" octobre 1826, j'allais à Versailles rejoindre mes camarades.
LES PAGES. - ÉDUCATION RELIGIEUSE ET MILITAIRE. — JE REÇOIS EN SECRET LE JOURNAL DES DÉBATS. — LES COURS DE MM. VILLEMAIN, GUIZOT ET COUSIN. — LES OFFICIERS, LES PROFESSEURS. — MON DERNIER JOUR DE SERVICE LE 9 AOÛT 1829, — NOMINATION DU MINISTÈRE POLIGNAC.
Les pages de ma promotion, au nombre de dix-huit, avaient été triés, avec soin, parmi les rejetons d'une noblesse dévouée à la personne du souverain. Les plus riches, élevés dans leur famille par des abbés précepteurs, avaient de bonnes manières, un certain usage du monde, la mémoire exercée, des habitudes de piété, en un mot, ce qu'on est convenu d'appeler des principes ; mais ils étaient imbus de la supériorité de leur naissance, personnels, timorés, dénués d'initiative, et plus encore de l'esprit de sohdarité, qui se développe par la vie en commun.
D'autres venaient de Saint-Acheul, formés par les jésuites. Pendant les années passées sous la direction des Pères de la Foi, leur existence avait été douce : une bonne nourriture, de lon.î?iies récréations, des soins presque paternels, leur avaient laissé un souvenir reconnaissant pour ces guides de leur première jeunesse; mais leurs études étaient faibles, leur enseignement avait été tellement expurgé, faussé par un système de fraude pieuse et de restriction mentale qu'une ignorance absolue eût été moins préjudiciable à leur jugement : les instincts d'indépendance domptés, la raison pervertie, cette virilité de l'esprit qui nous pousse à la découverte de la vérité, extirpée dans sa racine, tels étaient les vices incurables de cette éducation, qui leur enlevait jusqu'à la conscience de ce qu'ils avaient perdu.
Les premiers paraissaient plus propres à devenir des courtisans, les seconds les instruments aveugles d'un gouvernement clérical.
D'autres enfin, Provençaux, Gascons, Limousins, surtout Vendéens et Bretons, sortaient en majorité des collèges de province et fournissaient à la légitimité de braves et loyaux officiers.
Le général de Belle-Isle, connnandunt en chef, ayant été mis depuis peu à la retraite, la direction de Versailles était échue à un simple colonel. Celui-ci approchait de la soixantaine; il pensait bien et à propos; entré au service dans la gen-
(larmerie, sa dévotion, son zèle à saliior le rotoiir des Bourbons lui avaient fait franchir plusieurs f:rrades à une époque de bon plaisir. Ses décoralions, ses cheveux blancs, S(^s traits fins et réguliers auraient commandé le respect, mais sa pli}'-sionomie manquait de dignité, et ses décorations avaient été gagnées depuis la paix. C'était un homme médiocre, ftiible, d'allures policières, indulgent pour les infractions à la discijiline, sévère pour les étourderies naturelles à notre âge ; pour tout ce qui s'attaquait à la politique et à la religion, les coupables devenaient à ses yeux des criminels d'Etat.
Sous lui, le commandant de Nesle, officier de mérite qu'une blessure avait forcé, jeune encore, de quitter le service, était chargé de notre instruction mihtnire, et formait avec lui, sur tous les points, un contraste parfait.
Les lieu(oiiaiits de Laroque et d'Ieghen complétaient le perscmnel de nos supérieurs. L'un, débonnaire, sans rancune contre nos espiéghv ries, l)rave de cœur et bourgeois d'apparence, avait plutôt l'air d'un garde national que d'un officier d'infanterie. L'autre, troupier fini, soigneux, ciré, brossé, cousant bien, lisant mal, que sa grossière ignorance avait retenu dans les grades subalternes, nous enseignait \o maniement du sabre «ît l'école de cavalerie.
Four le spirituel, nous avions un aumônier.
l'abbé Godot, et un confesseur ambulant, l'abbé de Villers, qui dirigeait en même temps les filles détenues à Saint-Lazare.
Nous relevions du ministre de la maison du roi, et les membres de la famille royale, les princesses surtout, nous honoraient d'une bienveillante protection : par suite, rien n'était négligé pour maintenir intacte la pureté de nos principes et de notre foi. Non-seulement nous assistions, dans une chapelle particuhère, aux prières quotidiennes, à l'ofrice divin, aux sermons, aux vêpres, mais nous étions tenus de servir la messe et d'approcher des sacrements.
Chaque soir, la Gazette et la Quotidienne nous initiaient à la vie pohtique.
Aussi, en pénétrant dans cette citadelle du Droit divin, mon désappointement fut extrême. Les rêves de cour et de galanterie qu'avait iait naître en moi la lecture des Mémoires de Florian et du Mariage de Figaro se trouvaient remplacés par une captivité moitié claustrale et moitié militaire. Un grand bien-être matériel, une nourriture recherchée, le plaisir d'être servi dans de la vaisselle plate par un nombreux domestique, de monter de beaux chevaux, la satisfaction de mon goût pour les exercices du corps, me semblaient des compensations trop minces d'une privation absolue de la hberté.
A peine installés, un examinateur de tSaint-Cyr,
le baron Roynaud. nous interrogeait et prenait la mesure de notre instruction ; épreuve déiisoii'e, car il n'y a pas dVxemple (|U0 l'examinateur ait refusé pour incapacité un seul de ceux que le roi avait choisis. Le résultat me fut favorable, et M. Reynaud fonda, de primo abord, sur Max de Béthune et sur moi ses plus belles espérances. En ce qui me concerne, cette bonne impression dura peu. Dès la tin de la première année, ma paresse à remplir les devoirs imposés, mon indiscipline, mon irréligion m'attirèrent la plus dure des pénitences : je fus pi'ivé du grand ccjiigé de deux mois.
L'année suivante fut plus orageuse encore. ■Sfoyennant cinq francs par mois donnés à un palefrenier, je trouvais, chaque matin, sous une pierre, \e Journal des Débats, dont Chateaubriand faisait une arme terrible c'>ntre le ministère XWlèle ; plus tard, je recevais, par la même voie détournée, les cours imprimés de M.NL \'illomain, Guizot et Cousin. Les leçcmsde httérature étaient lues avec avidité; la pliilosophie de Tliistoire exigeait de ma part un travail opiniâtre ; quant a la pliilosophie pure, j'avouerai humblement que mon ignorance et Temploi des termes techniques par M. Cousin me la rendaient inintelligible. ( )ii croira peut-être (pie chez un (Hourdi de dix-sept ans, avide de plaisir, le prinrii)al attrait de ces lectures était dans l'interdiction dont elles étaient,
frappées et dans la difticulté de se les procurer ; c'est une erreur. Ma nature était double, et les appétits de Tesprit n'étaient pas moins impérieux chez moi que ceux des sens et de l'imagination : ainsi, étant encore en pension, j'avais, faute de mieux, dévoré l'ouvrage entier de M. Orfila sur la chimie organique. Comme je partageais cette littérature prohibée avec mes camarades, je ne tardai pas à être signalé par mes chefs comme un être dangereux qu'il fallait éviter. Inutile d'ajouter que la recommandation fut vaine : tous continuèrent leurs rapports intimes avec moi, et quelques-uns furent mes amis.
J'avais rencontré dans nos professeurs de littérature , d'histoire et de mathématiques, des auxiliaires aussi précieux qu'impi-évus. M. Car- Uer, poëte et romantique, passait d'André Chénier à Victor Hugo ; puis après Cromwell, Claude Gueux, enhardi par le succès, il nous faisait connaître le Pinto de Lemercier, et les Barricades de M. Vitet. Plus réservé, M. Varin maintenait, son cours dans les premières périodes de l'histoire de France, et s'ai'rêtait à la Renamunce ; mais il mettait à notre disposition les chroniques et mémoires, y compris ceux de Saint-Simon. M. Dumouchel ne bornait pas son enseignement aux mathématiques : ardent et aventureux, il avait, fait l'expéilition de B(jugainville ou de La Pérouse autour du monde; à son retour, il avait
été, pendant trois ans, secrétaire de Royer-Collard; il avait conservé le culte de ce grand esprit, et poussait l'audace jusqu'à nous réciter et commenter ses discours à la chambre des députés. Rien ne prouve mieux que ces exemples l'inutilité du réseau de précautions dont mu nous eutourait, et l'invincible puissance de Tidée libérale sous la Restauration.
Notre aumônier étant mort, un jeune prêtre fanatique et intolérant fut désigné à sa place. Après de vains eiSforts pour nous communiquer son enthousiasme, il essaya de la rigueur, et obtint du colonel des punitions qui n'étaient nullement en rapport avec le crime d'avoir causé pendant la célébration de l'office, ou d'avoir dormi pendant ses interminables sermons. Une révolte éclata; toute une semaine, un désordre complet régna dans l'hôtel des pages. Demander notre licenciement, c'était s'aliéner des 'familles bien en cour, peut-être provoquer sa propre destitution; le colonel se contenta de retenir Louis de Montbrun et moi en prison, jusqu'à ce que l'elfervescence fût calmée. En résumé, pendant mon séjour à Versailles, j'avais passé plus de trois mois tant à la salle de police qu'en prison : cola ne contribua pas à développer en moi la vocation militaire.
A Paris, M. de Brizoult, congréganiste, fonctionnaire civil, simple secrétaire de M. de Poli-
MliMOlRES 1826-1848 39
gnac, venait d'être nommé sous-gouverneur, on remplacement du colonel de Razac ; actif, ambitieux, mêlé aux intrigues politiques,, nous ne venions qu'en seconde ligue dans ses préoccupations.
Notre service avait lieu aux Tuileries les jours de réception, puis aux cérémonies publiques, aux revues, aux chasses, etc. ; il consistait en une noble domesticité. Une fois ma curiosité satisfaite, je m'en dégoûtai vite, et, le plus souvent, je cédais mon tour à des camarades mieux disposés. En dehors du ser\ice, nos sorties étaient fréquentes, et nous jouissions d'une certaine liberté : aussi, j'eus soin de ne mériter aucune punition.
Un matm que, légèrement indisposé, j'avais manqué le manège, resté seul dans la salle de topographie, je vis entrer deux dames que je reconnus, à leur approche, pour la duchesse d'Angoulême et l'une de ses dames d'honneur. Par un singuher hasard, la princesse, dans sa visite improvisée, avait pénétré jusqu'à moi sans rencontrer personne. Lui ayant demandé ses ordres, je lui servis de guide pour visiter l'hôtel en détail ; je la conduisis ainsi jusque dans nos chambres. Après s'être arrêtée un instant à la chapelle, et avoir examiné mon attitude dans le heu saintelle me remercia et se rendit au manège. Je cite ce fait parce qu'il montre le degré de minutieuse l)ienveillance dont nous étions l'objet.
40 MÉMOIRKS 18'2ti-181S
Je remplis pour la dernière fois mes fonctions à la cour, le 9 août 1829, jour où parut au Moniteur la nomination du ministère de Polignac. Sans être exalté en politi({ue, je partageais l'émotion de tout Paris ; aux Tuileries, au contraire, la confiance et la joie étaient sur les visages.
Seul, retiré dans une embrasure avec un lieutenant général, le prince de Hohenlohe causait d'un ton d'extrême animation ; je me dirigeai de son côté :
« Il faut le prendre encore chaud, » disait-il, « et le mettre sur un brasier ardent. »
C'était d'im chevreuil qu'il s'agissait.
sorti officier, je pars pour l italie avec le vicomte de langue. — ma démission. — rome. — béranger, m. drouin de lhuys. — lord aylmer.
— les calabres et la sicile. — malte. — l'amiral malcolm, lord adolphus fitz clarence.
— LB capitaine COOLING. — ILES IONIENNES.
En sortant des pages, nous recevions un brevet d'officier de cavalerie ; par exception , je fus condamné à entrer dans l'infanterie. Je pris un congé de six mois, et, peu de temps après, le vicomte de Lanoue, chargé d'affaires de France à Florence, m'ayant proposé de l'accompagner, je partis pour l'Italie.
Sous l'autorité du grand-duc et de son ministre le compte Fossombroni, la Toscane jouissait d'une liberté relative et d'une douce sécurité contrastant avec l'oppression inquiète des Autrichiens eu Lombardie. La société avait le goût des arts et la préoccupation du plaisir; on regrettait la mort
récente du vieux Demidotf et son opulente hospitalité. Ou jouissait des fêtes que donnait le prince Borghèse; à l'un de ses bals, au milieu d'une réunion de femmes les plus élégantes et les plus jolies, je fus frappé de Tapparition d'une étrange beauté : sa toilette noire et rouge était simple et bizarre; des cheveux noirs et fins, naturellement ondes, sans aucun ornement, le front large d'un jeune Faust, des sourcils admirablement dessinés, les grands yeux écartés d'une statue antique, un regard mystérieux donnaient au haut du visage quelque chose de sévère et de profond ; tandis que la perfection du nez, le délicieux sourire et l'attrait d'une fossette décelaient la grâce féminine dans tout son charme ; le teint était pâle et mat : elle avait à peine vingt ans et semblait vivre pour la seconde fois. Je demandai son nom : Princesse Belgiojoso. Auprès d'elle lord Xonnanby, le comté de Larochefoucauld, d'autres personnages encore : la voyant si entourée, je renonçai à l'idée de lui être présenté.
L'amitié du vicomte de Lanoue. mon titre et ma pairie m'avaient valu de toutes parts lemeil-, leur accueil ; on sympathisait à ma gaieté et à ma j jeunesse. Un des hôtes les plus assidus de l'ambassade de Prusse, le baron de Rosenberg, dont les chevaux aux courses délie Cascine remportaient presque tous les prix, beau joueur, menant grand train, fort à la mode dans la bonne coni-
pagnie, m'avait pris en goût et m'invitait souvent malgré mon éloignement pour le jeu. Mais cet accueil de tous ne put me retenir : m'arrachant à ce séjour agréable, j'allai visiter le nord de l'Italie.
J'étais parti chargé de recommandations; arrivé à Milan et dînant chez le consul de France, il voulut savoir à qui s'adressaient mes lettres d'introduction. Au nom du prince Belgiojoso, il se récria :
— « Jeune homme, me dit-il, gardez-vous de faire une connaissance aussi dangereuse : le prince est un don Juan qui remplit notre ville du bruit de ses sérénades et du scandale de ses désordres. » On pense bien qu'à la suite de ce sage conseil, dès le lendemain matin, je me rendis au palais Belgiojoso; mais le propriétaire était en chasse, et je fis de nécessité vertu.
La fin de mon congé approchait quand je revins à Florence ; il me fallait renoncer à la continuation de mon voyage ou à mon grade dans l'armée. Croyant la paix assurée, et ne prévoyant aucune chance de faire campagne, je résolus, malgré les pressantes remontrances de mon oncle, le général d'Alton, de quitter le service : j'envoyai, de Rome, ma démission au ministre de la guerre.
Notre ambassadeur près du saint-siége, le duc de Montmorency-Laval, était absent; mais le
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véritable représentant de notre pays, celui qui accueillait nos compatriotes, les admettait à ses fêtes, et exerçait sur la société de la Ville Éternelle une influence prépondérante, était le directeur des beaux-arts, Horace Vernet. .Vinsi partout, à l'extérieur comme à l'intérieur, l'aristocratie du talent, de l'intelligence, de la richesse, tête de la bourgeoisie, tendait à se substituer à l'aristocratie de la naissance. Celle-ci, dédaigneuse, exclusive, renfermait son action dans le cercle, infiniment restreint, de ses partisans.
Le l®"" janvier 1830, nous célébrions à Rome l'année nouvelle , dans une réunion intimo de ieunes gens, avocats, médecins, peintres, musiciens, architectes; comme d'habitude, on y chanta la Marseillaise et les chansons de Béranger. Pour la troisième fois, revient sous ma plume le nom du poëte que Tamour du peuple rendit inviolable et sacré pendant sa vie, et qui, depuis sa mort, a été l'objet de critiques passionnées. Quoiqu'il soit aujourd'hui de bon ton de le traiter de bouryeois et de Philistin, de lui reprocher sa poésie roturière, et de l'accuser, chose étrange, d'avoir été un faux ivrogne et un faux libertin, je n'aurai pas la faiblesse de renier celui (|ui a consolé la patrie vaincue, pansé ses blessures, relei^é son courage ; qui a constamment sonné la charge contre le roi de droit divin, les émigrés, les ultrauiontains; i-diii qui, pour loui dire, nuissaiil
peuple et bourgeoisie dans le désir de la liberté, a préparé pendant quinze ans la victoire de Juillet.
Ce fut dans une de ces réunions que je connus M. Drouin de Lhuys; après avoir remporté le prix d'honneur, il voyageait en Italie. C'était un grand jeune homme au teint coloré, aux sourcils noirs et épais, au regard long et un peu sournois, singulier mélange de l'universitaire, du jésuite et de l'aspirant diplomate. Pour abréger la longueur du voyage, il recherchait la camaraderie; mais une fois en ville, il se séparait, tenait son rang et fréquentait le monde officiel. C'est de la sorte qu'après avoir fait rouie tous ensemble de Rome à Naples, je fus bientôt à peu près seul à le rencontrer dans les ambassades.
Je passai dans cette capitale trois mois rapides comme un jour. Au moment de partir, je reçus une lettre de Florence du vicomte de Lanoue. 11 m'apprenait qu'en mon absence la fureur du jeu s'était encore accrue; qu'à la suite d'une perte considérable, M. Pvomanowitch avait fort injustement provoqué le baron de Rosenberg, et que dans un duel où tout s'était passé de part et d'autre avec une parfaite loyauté, celui-ci avait eu le malheur de tuer son adversaire. « Il est probable, ajoutait-il, que Rosenberg sera à Naples en môme temps que ma lettre. Je vous prie, en mémoire de vos bonnes relations, de rendre
témoignage de Thonorabilité de sa conduite. » Je visitai ensuite les Calabres et la Sicile. Sur le vapeur napolitain, je rencontrai mon ami lord Aylmer, lieutenant général et ancien gouverneur du Canada, type accompli du gentleman anglais. A notre arrivée en rade de Malte, je fus présenté par lui à l'amiral Malcolm et au colonel lord Adolphus Fitz Clarence ; j'assistai aux fêtes splendides données à bord des vaisseaux Y Asm, le Great Britannia et de la frégate Madagascar. Le captain Cooling, chargé de lever les plans des côtes d'Albanie et de Morée, m'ayant gracieusement offert de me conduire à Corfou avec mes compagnons, après avoir fait mes adieux à lord Aylmer, je m'embarquai sur la corvette The Mastif. Douze coups de canon furent tirés en quittant le port; j'en demandai la cause, on me dit que c'était à mon intention : par courtoisie, le captain Cooling m'avait accordé des honneurs que j'appris alors être d'usage à l'égard des pairs de l'aristocratique Angleterre.
Au bout de sept jours d'une cordiale hospitalité, je descendis à Corfou. Les femmes de la république des Sept-Iles sont célèbres par leur beauté : le gouverneur sir Frederick Adam, et, à Malte, lord Ponsonby avaient épousé deux dames corfiotes ; malgré ces unions fréquentes des ofrîciers anglais avec les Ioniennes, et le souvenir encore récent de la bataille de Navarin, ces Grecs
avaient conçu une haine implacable contre leurs protecteurs, qui les forçaient au travail, et les employaient en ce moment même à la construction d'une immense prison. Tout habit rouge qui s'écartait, le soir, des habitations, était assassiné sans pitié : pendant mon séjour, dans l'espace de quelques semaines, les insulaires, désarmés, avaient assommé, à coup de sacs remplis de sable, deux soldats et un officier dont les cadavres furent trouvés au bord de la mer.
L'indifférence était le partage dos Français : les Russes seuls avaient profité du concours prêté aux Grecs contre les Turcs, et de la victoire remportée en commun par les trois grandes puissances. Partout, à Sainte-Maure, à Zante, àCéphalonie, je trouvais, suspendues à la muraille, comme chez nous les images de Cambronne et de Poniatowski, des gravures informes représentant des victoires des Russes sur les Français.
Faut-il conclure de là que le mouvement général des esprits, qui, en Angleterre et en France, de 1822 à 1828, se prononça si chaleureusement en faveur des Hellènes, fut contraire aux intérêts légitimes de ces deux pays; que poètes et prosateurs, Byron, Chateaubriand, Bérangor, Victor Hugo, Villemain entraînèrent l'opinion dans une fausse voie ; que l'anéantissement de la flotte turque fut un malheur, la victoire de Navarin une
faute? Je l'ai cru longtemps : soutenir contre le sultan, notre ancien et fidèle allié, un petit peuple abaissé par un esclavage de plusieurs siècles, travaillé de longue main par des émissaires du czar, uni de religion avec les Russes, et qui, aux premiers pas qu'il faisait débarrassé de ses chaînes, semblait prêt à trébucher dans leurs bras, c'était, selon toute apparence, concourir, au prix de notre sang et de notre or, à Uvrer, tôt ou tard, l'Orient à l'ambition moscovite. Aux prévisions menaçantes de celte pohtique étroitement nationale, certains faits semblent opposer un premier démenti : Othon chassé, le sulfrage universel lui a donné pour successeur, à la presque unanimité, le prince Alfred, second fils de la reine d'Angleterre. Les Grecs, à moitié Russes il y a trentequatre ans, sont-ils devenus Anglais aujourd'hui^ Non : mais depuis trente-quatre ans, ils se sont redressés peu à peu; ils commencent à se tenir debout et à marcher; ils ont la volonté -et se sentent la force d'être une nation. Le choix du prince Alfred est le prix de la cession des Sept-Iles ; de la dépouille ottomane doit se former en Europe un vaste Etat grec, iiidéj)endant, capable au besoin de nous servir d'avant-garde contre les envahissements de la Russie, et de soutenir les droits des neutres dans la Méditerranée, même contre les prétentions de l"" Angleterre. En tout cas, il faui reconnaître (ju'au-dessus de la poh-
MÉMOIRES 1826-l!^48 40
tique nationale, il y aune politique supérieure de l'humanité, qu'au-dessus de l'intérêt particulier à chaque pays, il y a l'intérêt général de la civihsation.
Si le progrès de l'humanité consiste dans l'accroissement de son bien-être matériel et moral, de ses connaissances et de ses produits, quel plus grand progrès que la résurrection d'un peuple s'élevant par degrés, de l'esclavage à l'indépendance, de la misère à l'aisance, de l'ignorance à l'instruction, enfin à la Uberté ?
SEJOUR A NAVAIÎIN. — DUPONCHEL. — REVOLUTION DE JUILLET — JE PRENDS LE PRKMIER LA COCARDE TRICOLORE. — PRONUNCIAMIENTO DU GÉNIE ET DE l'artillerie a la CITADELLE. — FABREGUET. — LE GÉNÉRAL SCHNEIDER PASSE LE LENDEMAIN A LA RÉVOLUTION. — RÉSISTANCE DE l'aMIRAL DE RIGNY. — INTENTIONS HOSTILES DE l'eSCADRE ANGLAISE, SYMPATHIES DE LA POPULATION GRECQUE. — OFFRE DU COMMANDANT DE FRESNE*, JE REVIENS A TOU- LON SUR L'ArALA.Vr/s. — DE TOULON A PARIS.
Je vins de Céphalonie en Morée dans une barque montée par des maraudeurs grecs, dont l'industrie clandestine consistait à enlever quelques-uns des canons turcs ensevelis, deux ans auparavant, dans la rade de Navarin. Déjà malade, je fus contraint de renoncer à suivre plus loin mes compagnons, qui continuèrent leur route vers Constantinople. Je restai d'abord chez l'agoni consulaire français. M. Dijon, puis chez le
médecin de Tarmée. M. Duponchel, qui me prodigua ses soins avec une amitié vraiment fraternelle. Intelligent, doux, le cœur ouvert à tous les bons sentiments, M. Duponchel était un de ces hommes qui font aimer la France à l'étranger; il parlait le grec moderne avec facilité, et non content de traiter gratis tous ceux qui se présentait, il distribuait en menues aumônes, aux plus pauvres, une partie de son traitement.
Nous étions depuis vingt jours sans nouvelles de France quand, un matin, le docteur entra dans la chambre, hors d'haleine, et jetant sur mon lit un paquet de journaux, il s'écria :
— « Charles X chassé ! Gouvernement provisoire! »
Soit pour l'étude, soit pour le plaisir, j'avais à peu près perdu, aux pages, trois précieuses années de ma jeunesse; je n'avais même pas profité du brevet de sous-lieutenant qui nous était délivré à la sortie. Pourtant, dans l'ignorance des événements antérieurs, je restai muet de surprise en apprenant l'expulsion du vieux roi dont l'escadre avait vaincu à Navarin et dont l'armée venait de conquérir Alger.
Une lecture rapide des journaux, du 13 au 29 juillet, nous fit passer Duponchel et moi par de bien autres émotions. En moins d'une heure, nous avions partagé la stupeur causée par les fatales ordonnances, puis lesfréiuissemonts de l'opinion,
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l'indignation j m tpulaire, l'anxiété de la lutte, enfin l'enthousiasme du triomphe; au récit de tant de traits d'héroïsme, de grandeur, de désintéressement, nos cœurs se gonflaient, nos yeux se remplissaient de larmes, nous tombions dans les bras l'un de l'autre.
Partout, le drapeau tricolore avait été celui de l'insurrection victorieuse ; néanmoins le bâtiment qui venait d'apporter le courrier si impatiemment attendu était arrivé sans pavillon. Seul voyageur civil au milieu de notre petite armée, je jouissais d'une entière hberté; je résolus d'adopter le premier les trois couleurs : à quatre heures, en me rendant pour dîner à la pension des officiers de l'artillerie et du génie, je traversai Navarin, donnant le bras à Duponchel, avec une cocarde tricolore à mon chapeau. Le lendemain, presque tous les habitants grecs imitaient mon exemple. Les grandes nouvelles avaient également agité Coron et Modon où se trouvait le quartier général ; là M. Fabreguet, ami du lutur maréchal Sébastiani, et dont la maison était un centre de réunion hbérale, prit la cocarde comme j'avais fait à Navarin : malgré Tintluence qu'il exerçait sur le général en chef, Schneider, celui-ci hésitait encore. Le deuxième jour, en arborant le drapeau tricolore sur la forteresse du Haut-Navarin. le corps d'officiers d'artillerie et du génie lui iorça la main.
A la tiu de notre repas en plein air, environ une heure avant le coucher du soleil, sur l'ordre du commandant du ^énie, les soldats ayant formé le cercle, un sapeur monta à un mât planté au milieu de la cour de la citadelle, et y attacha min tîamme tricolore. Alors seulement se révéla à nous la difficulté de la situation. Les journaux de France ne donnaient aucun renseignement sur la formation du gouvernement nouveau : au milieu de notre embarras, les uns crièrent : Vive la R<^ [mblique \ d'autres : Vive Napoléon Ilî et, chose curieuse à constater, pas une voix ne proféra le cri de : Vive le duc d' Orléans ! Afin de donner un caractère de patriotique unanimité à l'acte po litique dont cette portion de l'armée assumait la responsabilité, officiers et soldats chantèrent en cliœur le vienx Drapeau, de Béranger.
(Je fut le lendemain que le général Schneider passa à la révolution, en faisant prendre à l'armée de terre les couleurs nationales.
L'amiral de Rigny, qui commandait l'escadre du Levant, ayant persisté dans sa fidélité au roi des ordonnances. Navarin offrait ce singuUer spectacle de nos matelots gardant encore le pavillon blanc, tandis que nos soldats avaient adopté los trois couleurs. Huit jours plus tard, un second bâtiment apportait la nomination du duc d'Or- Ifians, lieutenant général du royaume; la frégate la Fti'Hi'-di'-L/s, sur ia(|iiolle le courriel' était venu.
n'avait aucun pavillon à son mât ; néanmoins elle avait été poursuivie par deux vaisseaux anglais de haut bord, et forcée de s'échouer à la côte avant d'entrer en rade. Cette menace d'agression fournit à la population grecque, aussi bien qu'aux troupes françaises, l'occasion de manifester la commune antipathie contre l'Angleterre: en un clin d'œil Navarin fut mis en état de défense : non-seulement les hommes, mais les femmes et les enfants s'attelaient aux canons; l'enthousiasme était général, et jamais on n'exécuta avec plus d'entrain un branle-bas de combat. L'événement n'eut pas d'ailleurs d'autre conséquence.
A l'époque où la nouvelle de la révolution de Juillet nous était parvenue, je devais partir sur la frégate VAtalante, qui se rendait à Smyrne, et de là rejoindre, à Constantinople, mes anciens camarades. L'amiral de Rigny, ayant pris la résolution de retourner en France à bord du ConqwraiU, choisit comme éclaireur VAta/antP, qui avait la réputation d'être la meilleure marclieuse de l'escadre du Levant. Le capitaine de vaisseau de Fresne, qui la commandait, me communiqua son changement de destination, en m'offrant de mo continuer son hospitahtc pour retourner en France. Depuis plus d'un an loin de mon pays, le désir d'assister et de prendre part aux grandes choses qui, sans nul doute, allaient s'y accomphr, le bonheur de revoir ma sœur et mes amis me tirent .-ic-
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cepter sans hésiter. Le 25 août nous quittions la rade de Navarin.
A notre entrée à Toulon, Louis-Philippe était déjà depuis longtemps installé roi des Français. Le fait d'avoir placé sa fidéhté au souverain audessus de celle qu'il devait à la nation, loin de nuire à la carrière de l'amiral de Rigny, lui devmt un titre à la faveur du nouveau chef de l'État. Et ce ne fut pas là une exception ; partout, maintenant, dans la mesure du possible, les vieilles traditions monarchiques, on s'efforça de retenir au service les hommes connus par leur attachement à la légitimité ; on récompensa ceux qui avaient donné l'exemple de l'obéissance passive, et Ton punit ceux qui, forcés d'opter entre le point d'honneur militaire et les devoirs du citoyen, avaient sacrifié la discipline à la cause de la liberté : cela s'appela réorganiser l'armée. Tel fut, dès son début, malgré certaines apparences contraires que les circonstances commandaient, ce gouvernement que Lafayette avait surnommé : la meilleure des républiques.
En octobre pourtant l'enthousiasme révolutionnaire n'était pas encore éteint; la garde nationale de Marseille nous en fournit la preuve. Le duc de Vahny, notre ministre près le gouvernement grec, ei le colonel Marmier, chef d'état-major de l'armée d'occupation, revenus à bord du Conquérant, se dirigeaient coiiiiiic mr»i sur l'.iiis.
A notre sortie de Marseille, descendus de diligence afin de monter la côte à pied, nous traversions les rangs de la garde nationale, réunie pour une revue, et proférant les cris répétés de : Vive Lafayette ! quand le colonel Marmier se permit je ne sais quelle plaisanterie sur le héros des deux mondes. Aussitôt vingt baïonnettes étaient croisées sur nos poitrines, et malgré les cocardes tricolores qui ornaient nos chapeaux, la popularité du nom de Valmy suffit à grand'peine à empêcher qu'on nous fit un mauvais parti