‹ Mes mémoires (1826-1848) (volume 2)Chapitre 13 sur 18 · LA CHAMBRE DES DËPUTKS · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE DES DËPUTKS

En 1830, l'avènement de la bourgeoisie se manifeste j.^ar ks actes de ses députés : celui qu'ils proclament roi des Français est son véritable représentant; il en a les qualités, les défauts et les goûts; il a autani qu'elle la méfiance, l'amour de la richesse et du pouvoir: aussi, remaniant la Charte, prennent-ils leurs sûretés, même contre celui qu'ils ont choisi. Plus de tribunaux d'exception, de milice étrangère ou de garde royale privilégiée; la Chambre, magnifique envers son élu, lui vote mie Mata civile de 12 miUions, et l'autorise à ne pas réunir ses biens personnels à ceux de la couronne, mais elle partage avec lui l'initiative des lois, désigne son président et se l'éserve le droit sans limite de mettre en accusation les ministres ; car à côté du roi inviolable sont les ministres responsables». Louis-Philippe ne pourra

créer un sous-préfet, ni destituer un garde champêtre, sans le contre-seing du ministre. Après ça, libre à lui de changer son ministère, de briser une majorité opposante par une dissolution ; mais si, après des élections successives, la majorité persisie, il sera constitutionnellement forcé de puiser ses agents responsables au sein de cette majorité; là est le terme : Le roi règne et ne gouverne pas. La Chambre commet pourtant une inconséquence : elle, dont tout l'échafaudage électoral repose sur le privilège de la fortune, eUe aboht le privilège de la pairie héréditaire, et laisse au roi la nomination des membres de cette assemblée.

Jusqu'en 1836, la Chambre des Députés a présenté le tableau d'une majorité compacte, unie par le danger, disciphnée par Casimir Périer, MM. Guizot et Thiers. Avec la dissolution du ministère du 11 octobre commencent ses hésitations; elle se divise quand, au 22 février, M. Thiers compose une administration en dehors de Téléraent doctrinaire ; quand, au 6 septembre M. Thiers, exclu à son tour, forme avec 1& centre gauche un parti dont il est le chef. Enfin^ le ministère du 15 avril a été pris en laissant de côté MM. Thiers et Guizot, — les doctrinaires et le centre gauche, — dans la majorité qui accepte le gouvernement personnel.

Pendant un an l'orage gronde, les défections

se préparent au milieu des luttes intestines; des élections générales ont rendu les hostilités plus ardentes. Au printemps de 183<S, à Foccasion des fonds secrets, un premier engagement a lieu. Avec sa parole spirituelle et incisive, le comte Jaubert ouvre le feu : mais M. Guizot ne peut so résoudre à attaquer franchement ceux qu'il a si longtemps défendus ; dans son trouble il frappe ."i regret, et le plus souvent tire en l'air ; témoin de sa faiblesse, M. Thiers garde le silence : la bataille est remise à la session prochaine.

Les diverses fractions dont se composent les deux armées sont :

Pour l'opposition,

La droite légitimiste, guidée par M. Berryi;r. Le duc DE Fitz-James, grand seigneur libéral, ayant trop de talent pour connaître l'envie, avait donné l'exemple de la discipline. Sa mort fut une perte, et pour son parti, et pour celui qui en avait la direction. Des rivahtés médiocres s'étaient fait jour : le marquis de La Roche.tacquelein et le duc de Valmy supportaient impatiemment la supériorité d'un simple avocat, admise sans conteste par MM. de Larcy, de îSurrian, de Laboulie, DuGABÉ, et une vingtaine d'autres.

La GAUCHE républicaine, dont François Arago était l'illustration. etGAiiNiER-PAOÈs aîné, secrétaire, de 1830 à 1834, do la société A?ffe-foi, le ciel t'aidera, le membre le plus important.

Les premiers ministres de Louis-Philippe, Jacques Laffitte et Dupont de l'Eure s'y étaient, ralliés; Audry de Puyraveau, Voybr-d'ArgensoN, le maréchal Clauzi;:., ex-gouverneur de l'Algérie, et le général Thiars leur donnaient la main ; elle venait d'acquérir deux précieux talents de tribune : Martin de Strasbourg et Michel de Bourges ;

CoRMENiN était Fécrivain du parti ;

Mauguin et Salvbrte tenaient une position isolée entre les radicaux et les dynastiques.

Le centre droit ou. les doctrinaires.

L'homme le plus justement considéré de l'Assemblée, celui qui avait le plus fait pour l'établissement de hbertés constitutionnelles , et dont les discours sur la presse et sur le jury n'ont laissé à ses successeurs que la ressource de le citer à propos, M. Royer-Collard, attristé par la chute de la branche aînée, depuis l'abolition de l'hérédité de la pairie, gardait le silence du dé- .couragement.

Le parti marchait sous la bannière de M. Guizot; les plus considérables comme orateurs ou écrivains, sont :

MM. de Jaubert, dont j'ai déjà parlé ;

DucHATEi,, de l'école du bon sens en politique, comme Ponsard en httérature, sans élévation, mais spécial sur beaucoup de questions ;

De iihiMUSAT, esprit généraUsateur, libéral ei

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philosophique, fin et délicat, préférant trop la pensée à l'action ;

DuvERGiER DE Hauranne , courageux, consciencieux, développant les doctrines constitutionnelles, et allant jusqu'où la logique le mène;

Dlmont, caractère incertain, paresseux, mais d'une éloquence facile et persuasive;

HÉBERT, clair, sagace, énergique;

ViTF.T et d'HAUBERSAERT , Confidents de M. Guizot; PiscATORY, ex-officier de cavalerie, repartie vive et franc parler ;

Le plus remuant sans contredit, M. Janvier.

Sans principe bien défini, le centre gauche ressemblait aux terrains formés d'alluvions: des ministres en espérance, des ministres tombés en composaient les diverses couches. Les orateurs étaient nombreux :

MM. DupiN aîné, procureur général à la Cour de cassation, quand il n'était pas président de la Chambre ;

Sauzet, son compétiteur au fauteuil;

Vivien, conseiller d'Etat;

DuFAURE et Billault, avocats ;

Pâssy et GouiN, financiers ;

Thiiîrs, l'âme, le chef reconnu de tant d'ambitions indépendantes, et ses deux aides de camp dans les manœuvres de la tactique parlementaire : les comtes Roger du Nord et Mathieu

DE LA ReDORTB.

ho gros de l'armée, la gauche dynastique, était commandé provisoiremeDt par M. Odilon Barrot, ayant pour lieutenants MM. Chambolle et Havin;

MM. NicoD, mag-istrat, dont la parole trop rare exerçait une juste influence :

Glais-Bizoin, le spirituel interrupteur ;

Lherbette, l'adversaire de la Liste civile, le dénonciateur des coupes sombres;

Le marquis de Mornay, gendre du maréchal Soult, DE Charamaule, Isaaibert étaient les plus marquants.

Le centre, gouvernemental, surpassait encore en nombre les diverses fractions de l'opposition; pourtant la défection des doctrinaires et des membres du centre gauche avait diminué sa supériorité numérique et l'avait privé de ses organes les plus éloquents. Ses chefs actuels, les comtes Molé et DE Montauvet, appartenaient à la Chambre des pairs.

Malgré une parole facile, MM. de Salvandy, Martin (du Nord) et Lacave-Laplagne étaient secondaires. Charles Teste avait plus de talent que de considération. M. Viennet était un ami violent et dangereux.

A l'exception de M. Liadièrks, les aides de camp du roi prenaient rarement la parole.

L'illustre philosophe Jolfproy, dégoûté et morieliemenL malade, donnait des conseils, souf-

fiait des citations, suggérait des idées plus volontiers qu'il ne se mêlait aux luttes de la tribune.

Emile de Girardin était plus redoutable comme publiciste que comme orateur.

Un excellent homme, M. Cunin-Gridaine, prêtait ses salons et son nom à la réunion des conservateurs.

Seul, M. DE Lamartine apportait à la majorité la puissance encore neuve de sa parole.

La grandeur de la question, la différence minime du nombre des votants des deux parts devaient passionner le débat. Convaincre et détacher une vingtaine d'esprits flottants, indécis, partagés, incapables par eux-mêmes et attendant la lumière, tel était le but, et tels sont en somme les plus beaux triomphes de l'art oratoire.

Parmi les chefs de l'opposition, quatre ont été ou sont encore la gloire de la tribune française, excellant par des moyens divers. Rien d'ailleurs de plus personnel, de moins imitable que l'éloquence. Un génie, quel qu'il soit, ne sajirait faire école.

Grands orateurs et petits liommes d'Etat, MM. Guizot et Thiers n'ont entre eux aucun autre trait de ressemblance. D'abord journahste, M. Thiers, député, a fait sou apprentissage aux dépens de ses collègues ; mais il n'a pas tardé à passer maître. Sa parole est simple et familière, elle captive par un air de bonhomie et de camaraderie,

elle éclaire en amusant ; dépouillée de pédantisme, elle est une sorte d'enseignement mutuel ; il s'adresse au sens commun; il n'y a pas de question si aride qu'il ne relève par des traits d'esprit ; il abuse des protestations de bonne foi et d'honnêteté, et pourtant, en politique, son côté faible est la moralité ; les mesures qu'il défend ou combat sont à ses yeux, politiques ou impolitiques, habiles ou maladroites; justice, droit, devoir, s'il en parle, ne tiennent que le second rang. Dans les questions militaires et financières, il éblouit et s'éblouit lui-même par les masses d'hommes et de millions qu'il remue, faisant dire aux chiffres et aux statistiques ce qu'il veut. Je cherche souvent avec inquiétude ce qui peut être le plus funeste aux hommes, ou de pratiquer, comme M. Thiers, la rehgion du succès, ou d'étaler, comme M. Guizot, des principes supérieurs qu'on fait fléchir suivant les besoins de sa cause. M. Thiers, prolixe, intarissable, a l'art de se faire suivre de ses auditeurs jusqu'au bout de ses plus longues harangues; pendant ces huit premières années, il ne leur sert sur chaque question que de la science toute fraîche à l'appui d'idées déjà vieilles ; il a adopté des autorités : Talleyrand, affaires étrangères ; Napoléon, guerre ; l'abbé Louis, finances, et il ne s'aperçoit pas que ces hommes de la (Jonstitudnte,de l'Empire ou de la Restauration, nés un

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demi-siècle plus tard, aiircueiit pris l'ëtat présent comme point de départ et progressé sur euxmêmes : de là ses théories surannées. Sa persontie est petite, sa voix perçante arrive aux oreilles les plus endurcies, son geste est vif et provoquant: sa personnalité est énorme ; il ne dit pas la politique de conservation ou de liberté, de paix ou de guerre, mais ma politique : il ne dit pas la France, mais mon pays. Non- seulement il est toujours convainbu que la raison est de son côté, Foutrecuidance de sa conviction est encore un de ses moyens dé persuasion : « Mon argument est irréfutable Je mets au défi Il

n'y a que des insensés Il est absurde de contester » sont les habitudes un peu provençales de sa difilectique : ses auditeurs convertis se trouvent de l'esprit, du bon sens, savent la question, j)ossèdent la vérité, répètent ses («pigrammes et prennent leur part de son triomjihe. Enfin, souvent ingrat envers la Révolution et la liberté, dès qu'il les défend il s'ennoblit, grandit, et son enthousiasme éphémère parcourt l'assem- ))lée.

La tête de M. Guizot dépasse de bien peu celle de M. Thiers, mais il y a tant de dignité dans son maintien, de majesté dans son geste, de domination dans son regard, que personne, je crois, ne s'est aperçu qu'il fût petit: son organe est beau. L'histoire et la philosophie sont

de son domaine ; il élève la discussion, la généralise, monte avec la métaphysique jusque par delà les nuages; l'auditoire, flatté de se voir transporter à de telles hauteurs, admire de confiance, applaudit sans comprendre. Les mots : ordre, paix, stabilité, sont les points de repère de ses discours ; déhcieux reposoirs pour les membres satisfaits de la majorité, étoiles fixes du ciel doctrinaire. S'il veut empêcher une réforme, arrêter un élan généreux, obtenir une loi contre la Hberté, il descend des sphères sereines, assombrit l'horizon, déchaîne les tempêtes, fait appel à la cupidité, à la peur, et, par l'autorité de son langage, apprend à ceux qui sont atteints de ces passions basses à ne plus en rougir; il impose plus qu'il ne persuade. Longtemps exercée dans les cours de la Sorbonne, sa parole est pure et sévère ; en dehors de l'instruction pubhque, il est étranger aux questions spéciales, et n'a jamais abordé les discussions de chiffres. M. Guizot a toute sa valeur comme orateur du pouvoir; dans l'opposition, il est inférieur à M. Thiers.

Pour éviter le danger du panégyrique, je suis en quête de reproches à adresser à Berryer orateur. Son improvisation est souvent incorrecte, niais comment égaler l'ampleur de sa phrase, la mâle expression de sa pensée, l'ordre habile de son argumentation, les belles proportions de son discours, le tact, la mesure, qui au

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milieu des orages les plus violents, dans les plus véhémentes apostrophes, lui fait atteindre le but sans le dépasser jamais? Les principes du défenseur du droit divin sont antipathiques à l'assemblée, mais le son de sa voix, son geste, son regard le mettent d'abord en communion avec elle ; il lui expose les questions de chiffres les plus ardues, et elle en saisit les moindres détails ; dans les discussions où l'honneur, le patriotisme sont engagés, elle s'élève ou s'indigne avec lui. L'ironie de Berryer est poignante ; ennemi de l'alliance anglaise, il prononce ce seul mot — l'An- QiiAis — de manière à réveiller tous les souvenirs de Poitiers, d'Azincourt et de Waterloo ; il descend de la tribune, et un député dévoué à Louis-Phihppe, le général Jacqueminot, l'embrasse en pleurant. Tant que dure le retentissement de sa parole, les organisations nerveuses, les hommes chez lesquels le cœur l'emporie sur la raison lui appartiennent de plein droit : il les force à adorer ce qu'ils détestent, à mépriser ce qu'ils adorent. Le lendemain, il est vrai, s'effacent ces prodigieuses métamorphoses ; il ne iaut pas espérer que l'art de la parole aille jamais plus loin.

Garnier-Pagès. Le passé est vaincu, on s'en éloigne sans le craindre; au contraire l'aveniiest menaçant : là est le secret de la tolérance de la majorité à l'égard des légitimistes, quand

elle s'irrite au moindre mot d'une profession de foi républicaine. Garnier-Pagès a été nommé député en 1831, par le département de l'Isère, à mie immense majorité; malgré ses préventions contre le secrétaire de la société Aide-toi, le Ciel t'aidera, la Chambre dut l'admettre ; st^ul, Casimir Périer, se levant à la contre-épreuve, protesta contre cette admission.

La position de l'orateur radical est dangereuse entre toutes : une délicatesse infinie, une prudence consommée, alliées à la jeunesse, aux ardeurs des convictions généreuses, la souplesse et la droiture, la modestie et le talent lui sont nécessaires pour se faire écouter...

En 1834, il proteste avec énergie contre la loi qui interdit les associations.

— ^ La société Aide-toi vous paraît nuisible depuis que vous vous en êtes ser-vis et que vous eii avez profité, depuis que par elle vous êtes devenus ministres.

Et prédisant l'avenir :

— Sachez-le, dès qu'on ne pourra plus s'associer légalement, on conspirera.

En finances, en industrie, en commerce, il indique déjà une capacité supérieure.

En 1838, la question agrandie du gouvernement royal ou du gouvernement parlementaire permet aux opinions extrêmes de s'associer à la conlition; sans rien céder de ses principes, il ré-

clame le gouvernement par les élus du pays l'égal, pas décisif vers le gouvernement de la nation par elle-même : il combat sans illusion et sans ambition, mais avec une activité infatigable.

Les sessions suivantes révéleront toutes ses qualités d'orateur; la mort seule arrêtera ses progrès.

A côté de ces quatre orateurs, Lamartine, chef sans soldats, commence à déployer ses ailes; il plane suspendu entre de vagues instincts de réforme sociale, le goût de l'ordre, l'amour de la liberté, l'esprit de conservation, le respect des ruines : le centre, décapité par la volte-face de MM. Thiers et Guizot, sera son armée.

Après ceux que je viens de citer, tous les autres, quels que soient leur importance et le nombre de leurs adhérents, même M. Odilon Barrot, ne sont que de second ordre. Un vieux carliste, ennemi acharné de notre révolution, disait de lui : « C'est ^Jocrisse chef de brigands. » Doublement injuste : M. Odilon Barrot n'est pas si niais, et nous, membres de la gauche, méritions bien plutôt d'être appelés le parti des bonnes intentions.

A la tribune, sa voix, éclatante au début de chaque période, terminait la phrase en basses profondes inaccessibles à la moyenne des auditeurs, d'autant plus émouvante qu'elle semblait se perdre dans les replis de sa conscience. Il avait

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la parole honnête et convaincue , solennelle et emphatique de M. IMarty dans le Bourreau d'Amsterdam; comme M. Moëssard (1), il était le prix de vertu de l'opposition jusqu'au jour où, reniant son passé, ministre de Napoléon, complice de l'expédition romaine.. -

Mais je me console en songeant que mes Mémoires n'allant pas au-delà de la révolution de Février, je n'aurai pas à noter la plus inexcusable de ses faiblesses.

Il ne savait rien en finances, rien en économie sociale, peu de chose en administration intérieure, moins encore en pohtiqu'^ étrangère ; mais il était le porte-voix de l'indignation pubUque : il excellait dans les incorruptibles, flétrissait d'un fer chaud les courtisans, la vénaUté et l'agiotage. Malheureusement la fermeté manquait à l'avocat des nobles sentiments, et bientôt nous le verrons céder en fait la direction de ses gros hataillons à M. Thiers, le tacticien habile et résolu du centre gauche.

(l) Artiste estimable «le la Porte Saint-Martin, qui obtint le prix Montyon décerné par l'Aca l>'mie fraiiçaigp.

LA BOURGEOISIB

La bourgeoisie avait supplanté au pouvoir la minorité î///;'«-royaliste et ?//^y'«-catholique , qui Texerçaiî, sous Charles X, et s'était isolée des masses en conférant tous les droits politiques à la richesse. La plupart des intelligences cultivées sortaient de son sein, et néanmoins elle avait si peu le g-oût de l'intellig-ence que, pendant dixhuit ans, elle se refusa à radj onction des capacités. Elle voulait le gouvernement de ses députés-, l'instruction pour elle, la liberté pour elle, la religion pour les autres. Une aristocratie financière et industrielle fait les emprunts, maintient les droits prohibitifs et protecteurs, et n'a construit jusqu'en 1838 que des chemins de fer de luxe comme ceux de Saint-Germain, Versailles rive droite, Vei'sailles rive g.iuche ; résuhal ruineux de la rivalité des Rothschild et des Fould, qui do-

valent ajourner en France l'esprit d'association. La garde nationale, expression la plus large de la classe moyenne, a combattu l'émeute avec un courage qui va parfois jusqu'à la fureur ; elle a l'amour de Tordre et de la paix^ et pourtant elle souffre dans sa fierté de l'attitude du roi à l'égard des puissances étrangères; elle est enmajorité de l'opposition dynastique, et verrait volontiers s'abaisser jusqu'à elle le cens électoral.

LE PËUPLB

Le PErpLE. Trop peu éclairé pour discorner dans Napoléon le vrai coupable, le peuple de Paris avait gir le cœur les deux invasions, suivies chaque fois de la rentrée des Bourbons. Un roi cul-d'i- jatte (1) et un roi jésuite [2) ne lui avaient inspiré ni sympathie ni respect; il connaissait les noms de Lat'ayette, de Manuel, du général Foy, de Benjamin Constant et chantait Bérang-er; mais,étrang'er aux droits politiques, il n'attaquait ni ne conspirait. En 1830, pendant deux jours, les efforts de la bourgeoisie furent vains pour lui faire comprendre la portée des ordonnances et la violation de la Charte : la fermeture des ateliers, l'appel des ouvriers typographes, l'exemple de quelques gardes nationaux et de la jeunesse des

(1) et (2) Sobi-ii|uets populaires.

écoles rentraînèrent, et la vue du drapeau tricolore le soideva. Mais il renonça vite au cri de : Vive la Charte ! pour ceux de : A bas les Bourdons î A bas les Suisses l A bas les calotinsl

Après la victoire, on l'appela : héroïque ! admirable ! magnanime ! On honora ses morts, on soigna ses blessés, on souscrivit pour ses orphelins et ses veuves: quelques-uns même recurent la décoration de Juillet, présent funeste dont le port devenait bientôt un motif d'arrestation, ou tout au moins de surveillance de la police. Parmi les cris du combat je n'ai pas cité celui de : Vive laRéjjubliquel parce qu'à cette époque c'était surtout dans la bourgeoisie et parmi les lettrés que se trouvaient les républicains. En dehors de ces souscriptions et de ces honneurs, aucun droit pohiique direct ou indirect ne fut reconnu au peuple; aucune préparation à l'exercice d'un droit, aucune espérance ne lui fut donnée; dans l'ordre matériel, comme toujours au lendemain des révolutions, les octrois, les impôts de consommation, privatifs pour le pauvre, furent momentanément supprimés, puis quand la ville eut réparé doucement le désordre de sa toilette, que chacun se fut casé, on les rétablit : tout fut oublié.

Les efforts de l'assistance pubhque sous le nouveau règne ont été louables, mais quand leur résultat aurait été double ou triple, quand les dons, cessant d'être volontaires, auraient revêtu

la forme de l'impôt, et se seraient élevés au cliiffre énorme de la taxe des pauvres en Angleterre, et en admettant que la distribution en eût été faite civec intelligence et impartialité, sans distinction d'opinion ni de croyance, il n'y aurait eu encore là qu'un palliatif onéreux et insuffisant; car la masse saine du peuple ne peut être satisfaite que par le travail. Des caisses d'épargne furent fondées et leur nombre s'accrut rapidement ; mais cette institution, excellente pour la petite bourgeoisie et la domesticité qui n'a pas à pourvoir à ses premiers besoins, ou même pour l'ouvrier célibataire, devait sembler une amère dérision aux fomilles de prolétaires traversant la vie entre la misère et la pauvreté.

L'instruction primaire avait été une des promesses de juillet. Gratuite comme la lumière, (obligatoire comme l'impôt du sang, elle aurait élevé l'intelligence du peuple et sa moralité, elle aurait préparé de loin son admission aux droits politiques, et Teût incorporé à la bourgeoisie. En 1833, M. Guizot, ministre de l'instruction publique, a eu l'honneur de faire presque doubler par les Chambres le chitfre de 1,900,C)0(.) francs, consacrés à l'instruction; que M. Guizot ait élaboré seul le projet, ou l'ait rédigé sur des notes rapportées par M. Cousin de sa mission en Allemagne, cela n'enlève rien au mérite du ministre; mais il est triste de penser qu'il a fallu son talent

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et son autoriié pour faire accepter des Chambres une allocation de trois millions sur la répartition du budget, quand cinquante millions auraient été nécessaires pour conférer les connaissances premières à tous les Français. Nul fait peut-être ne montre plus clairement l'insouciance maladroite de la bourgeoisie à Fégard « de la vile multitude (1), » et sa répugnance à se l'assimiler.

Je n'entends nullement rendre le gouvernement responsable des conséquences inévitables de toute révolution.

Le faubourg Saint-Germain, privé de son roi légitime, suspendait ses dépenses; les industries de luxe chômèrent; les troubles pohtiques inquiétaient le commerce, effrayaient les capitalistes; on vendait peu ; on cessait de fabriquer ; le peuple souffrit et devint mécontent. L'ouvrier, condamné à l'oisiveté, assistait à l'émeute, s'y mêlait quelquefois. A côté des besoins, les sentiments; ces hommes à l'intelligence inculte, engourdie par l'excès des travaux journaliers ou par les dures privations du chômage, incapables de défendre leurs intérêts, sont sensibles à la gloire, à la grandeur du nom français, oublient leurs maux pour épouser la cause d'une nation opprimée : la paix achetée par rabandon de la Pologne les avait indignés. Ses colères, qui avaient éclaté à l'oc-

(1) Expression de M. Thiera.

casion de la prise de Varsovie, jointes au souvenir encore chaud de la victoire de Juillet, au dénûment, au mépris de la vie, à l'attrait du danger avaient poussé en juin 1832 plus d'un enfant de Paris à s'unir aux insurgés républicains : il y en eut moins en 1834.

Les Paroles dun croyant, lues par tous ceux qui savaient lire, avidement écoutées par les autres, avaient fécondé le germe démocratique. La masse tendait à se séparer de la bourgeoisie, mais n'était encore ni républicaine ni socialiste : ce sont les membres de la Société des Droits de l'Homme i\\\\ , les premiers propagèrent les doctrines communistes dans la classe ouvrière, et principalement comme moyen de recrutement; il y avait d'ailleurs analogie entre des Jacobins autoritaires et des communistes autoritaires.

Après la loi de 1834 contre les associations, il arriva ce que Garnier-Pagès avait prévu, elles se transformèrent en sociétés secrètes et en foyers permanents de conspiration. Les révolutionnaires les plus ardents de la Société des Droits de l'Homme créèrent la Société des Familles: en 1836, le nombre des initiés s'élevait à 1,200; Un complot avorté amena l'arrestation des principaux chefs; une nouvelle organisation eut lieu sous le nom de Société des Saisom, qui ne comptait pas plus d'un millier d'adhérents. Par là, il est facile de voir

combien était restreint le nombre des soldats réguliers de rémeute.

Deux hommes remarquables par leur vertu et leur dévouement à l'enseignement du peuple, Buonarrotti , ancien carbonaro , babouviste, et Charles- Antoine Teste avaient groupé autour d'eux des jeunes gens pauvres, laborieux, et quelques ouvriers ; avec des nuances, le communisme, clestà-dire le sacrifice de la hberté à Fégalité était le fond de leurs doctrines, seul il avait prise sur le peuple; car le saint-simonisme, né sous la Restauration et qui avait eu son éclosion en 1830, avait passé sans exercer sur lui presque aucune action; le Positivisme était trop scientifique, le jFo//riérisme, quoiqu'il parlât à l'imagination avec sa théorie passionnelle et ses déductions féeriques, n'y avait pas trouvé d'accès; jusqu'en 1838, on ne pourrait pas citer dix ouvriers phalanstériens.

Plus tard, j'aurai à constater une expansion graduelle des idées de réforme sociale et la naissance d'un certain nombre de feuilles populaires. Je résume ainsi la situation du peuple en 1838 : il ne comptait pas à Paris et à Lyon plus de huit à dix mille républicains, plus de trois à quatre mille socialistes, à peu près tous communistes; mais, quoique moins misérable qu'en 1831, il était mécontent.

Tenu à l'écart du pays légal, il s'habituait à ne

rien attendre, à ne rien espérer de son roi ni de son gouvernement.

La scission devenait chaque joui' plus profonde.

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