‹ Mes mémoires (1826-1848) (volume 2)Chapitre 7 sur 18 · PENSB SANS HÉSITER TOUT SON AVOIR EN ANNONCES · texte numérisé non relu

PENSB SANS HÉSITER TOUT SON AVOIR EN ANNONCES

En un an 230,000 abonnés : une fortune est sa récompense. D'autres entreprises: VAmanach de Finance, tiré à 1,300,000 exemplaires, Y Al-

las wiiversel, le Journal des Instihiteurs primaires^ etc., etc., viennent constater la puissance du bon marché. Ses idées se généralisent; s'élevant de la spéculation individuelle à l'intérêt collectif, il propose à M. Conte, directeur général des postes, la suppression des onze zones, remplacées par l'abaissement et l'égalité de la taxe des lettres; son plan, traité de chimérique et d'impraticable, est adopté huit ans plus tard en Angleterre, d'où il revient en France avec la sanction du succès.

Emile peut maintenant pi 'ler à l'exécution des projets de généreuse vengeance qu'il a conçus à l'égard de son père : il a fondé l'institut agricole de Coëtbo, trente-quatre caisses d'épargne dotées à ses frais de 13,600 francs; mettant à profit jusqu'à la date incertaine de sa naissance, en 1834, à l'âge de 28 ans, il est nommé, à la presque unanimité, député de Bourganeuf, et prend place au centre gauche de l'assemblée. Il trace en ces termes la ligne qu'il suivra : « Aider le gouvernement dans tout le bien qu'il veut faire, l'arrêter dans tout le mal qu'il peut faire. » Il parle et vote contre les lois de septembre, de non révélation, de disjonction.

Là s'arrêtent pour lui les faveurs de la fortune: sa première proposition économique, la réforme postale, avait été repoussée comme l'utopie d'un cerveau malade; la réduction démocratique du

prix des journaux à ftO francs lui suscita des ennemis acharnés.

Par une anomalie singulière, les premières hostilités contre l'idée nouvelle vinrent du camp républicain. La rédaction du Bon Sens commen(;a l'attaque. J'ai déjà dit comment Carrel, circonvenu, fourvoyé par la situation précaire de son journal, avait vu dans cette innovation la perte de la dignité, do l'indépendance de l'écrivain ; comment, préoccupé de l'invasion du mercantilisme par la nécessité des annonces, il avait négligé la considération libérale, toute-puissante, de l'immense accroissement des lecteurs. La mort de cet homme héroïque fut le signal d'une guerre à outrance contre son adversaire : on abusa du malheur de sa naissance pour contester au rédacteur de la Presse sa nationalité ; on fouilla sa vie: provocations, insultes, procès, rien ne lui fut épargné.

Malgré l'habile et énergique appui qu'il avait prêté au ministère du 15 avril, les haines amassées contre Girardin étaient si redoutables, si envenimées, que le président du Conseil, comte Mole, n'osa lui confier aucune fonction dans l'État, mais il était heureux de s'acquitter envers lui en faisant nommer pair de France le général Alexandre de Girardin. Cette fois encore, sa femme, la belle-mère d'Emile, informée à temps, voulant, à tout prix, éviter la reconnaissance du

père envers son fils, empêche, par ses démarches, la nommation.

Les ministères se succèdent. De 1841 à 46 le directeur de la Presse donne son concours au cabinet dont M. Guizot est le chef. Sous une administration opposée à l'extension des droits pohtiques, mais soi-disant favorable aux améhorations matérielles, Girardin a l'espoir d'occuper dans le gouvernement un poste qui lui permettra d'exécuter quelques-unes des réformes qu'il médite ; il poursuit aussi avec passion le contentement des désirs secrets de son père. Sa double ambition n'est satisfaite qu'à demi : le progrès est la devise menteuse du ministère, en réahté le slatii qno, l'inertie : seulement le général de Girardin sera pair de France. Le légitimiste rallié est reçu en audience du roi; mais une parole blessante de M. Guizot, faisant de sa nomination un marché, irrite le général, déjà aigri par les suggestions de l'implacable belle-mère, il notifie son refus. Toutefois Emile a conquis et conservé jusqu'au dernier jour l'affection de son père.

Dès lors, dans son journal, à la tribune, Girardin fait une guerre sans trêve et sans pitié au ministre qui a trompé toutes ses espérances : elle ne cesse qu'avec la révolution de Février. On se rappelle sa présence d'esprit à l'heure où tout se décide, ses efforts audacieux, mal secondés, en faveur de la régencf^ : proclamée par Lamar-

tine, la république l'emporte. A une bourgeoisie inquiète de se trouver sans roi, Girardin crie immédiatement : Confiance ! confiance ! prêche d'exemple, se fait pendant les premiers quinze jours le plus ferme auxiliaire du gouvernement provisoire.

Qui n'aurait cru, après la cérémonie de la translation des cendres de Carrel, après la réconciliation officielle de Marrast, son successeur au National, membre du gouvernement provisoire, et du directeur de la Presse, à un utile oubli du passé ? Girardin avait pour ami Lamartine, l'orateur intrépide et populaire, le sauveur de la bourgeoisie républicaine, le pacifique ministre des affaires étrangères ; il apportait à ses alliés politiques son journal, sa plume, son talent, ses facultés de simplification, d'organisation, tout un ensemble d'idées neuves et praticables ; madame de Girardin, femme du monde, esprit supérieur, attirant, groupant déjà autour d'elle les littérateurs et les poètes, noble, éloquente, passionnée, offrait son salon à la société nouvelle, qui auraii trouvé là un centre, un précieux point de réunion.

Des animosités mesquines, invétérées, font dédaigner tous ces avantages; la barrière qu'on avait abaissée, on la relève ; on repousse comme une injure l'idée de la participation de Girardin au pouvoir; puis l'on s'étonne de rencontrer en lui un adversaire. Aux jom'nées de Juin, abusant de la

dictature, on l'arrête, on le met au secret, on l'iirite sans le tuer, et l'on ne prévoit pas que, rendu à la liberté, il n'existera que pour se venger. Il a pressenti la puissance du nom de Napoléon ; le premier il pose dans la Presse la candidature à la présidence du neveu de l'Empereur. Il espère contenter à la fois son ressentiment et son ambition ; mais, au 10 décembre, la vengeance seule a son jour.

Je ne dépasserai pas la limite de 1848 que je me suis imposée. Il me suffit de constater qu'aucun des hommes soutenus ou arrivés par lui au pouvoir n'a tenté d'utiliser ses facultés dans des fonctions publiques. L'expérimentation des théories de l'auteur de La Politique universelle reste encore â faire. Je le regrette pour ma part ; car le principe, le moyen ou le but de toutes ses réformes, est la liberté.

COMPLOT DE STRASBOURG. — ÉTAT DE l'OPINION NA- POLÉONIENNE. — LE PRINCE LOUIS-NAPOLÉON. — VERDICT DU JURY ALSACIEN — LOIS DE DISJONC- TION, ETC., ETC. — LE JOURNAL : La ChaHe de 1830.

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