‹ Mes mémoires (1826-1848) (volume 2)Chapitre 6 sur 18 · CONTINUER LES DEBATS EN LEUR ABSENCE · texte numérisé non relu

CONTINUER LES DEBATS EN LEUR ABSENCE

2° Sur le jury, ordonnant lé vote secret, réduisant la majorité pour la condamnation de huit a SEPT VOIX, et aggravant la peine de la déportation.

3* Contre la presse, punissant de la détention et d'énormes amendes toute attaque contre le roi et la forme monarchique, défendant d'ouvrir

DES souscriptions EN FAVEUR DES JOURNAUX

CONDAMNÉS, établissant la censure des gravures, Uthographies et pièces de théâtre.

La majorité parlementaire, non contente de s'associer à ces lois, aggrava In dernière en élevant de 48,œ0 fr. à 100,000 fr. le cautionnement des journaux.

Le ministère, fort et compacte en apparence, n'avait qu'à r'^frén'^r le zèle de ses partisans. Pai"

une singularité sans précédent, le 14 janvier 183G, le ministre des finances, M. Humann, n'ayant consulté ni prévenu aucun de ses collègues, monte à la tribune, et déclare, à propos du budget de 1837, que le moment est venu de réduire l'intérêt de la dette publique; c'était en d'autres termes annoncer la conversion des rentes. L'irritation du président du conseil fut extrême ; il crut, et le public avec lui. que ce coup imprévu, mortel au cabinet reconstitué du 11 octobre, était spécialement dirigé contre sa personnalité. Dès lors, le faisceau fut rompu, et des questions de rivalité habilement exploitées entre MM. Thiers et Guizot permirent au roi d'avoir, selon ses besoins, plusieurs ministères de rechange : au 22 février M. Thiers, au 6 septembre MM. Guizot et Mole, enfin le 15 avril 1837 M. Mole seul.

Mais il nous faut revenir en arrière, car l'année 1836 a été féconde en tristes événements.

Un an ne s'était pas écoulé depuis l'explosion de la machine infernale allumée par Fieschi, quand, le 25 juin, au moment où le roi sortait en voiture par le guichet du Carrousel, un jeune homme, armé d'un fusil-canne, tira sur lui sans l'atteindre. Le coupable j arrêté sur-le-champ, se nommait Alibaud ; il était de famille honorable et pauvre. L'ignorance, une éducation perverse ne l'avaient pas poussé au crime; en fouillant ses antécédents, le ministère pubhc ne parvint à y dé-

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couvrir aucune tache : seul, le fanatisme polilique avait dirigé son bras. Traduit devant la cour des pairs, il fut justement condamné : comme Fieschi, Pépin etMorey, il subit la peine capitale. Cependant, je ne pus m'empêcher de penser qu'un acte de clémence du souverain eût été plus digne et plus habile, il aurait rompu la chaîne des régicides. Cette fois personne n'avait été victime de l'attentat, et en le commettant, Ahbaud avait fait le sacrifice certain de sa vie : aucun aïI calcul d'intérêt ou d'ambition personnelle ne lui était imputable. C'est mal connaître la nature humaine que de supposer qu'il aurait pu abuser de sa grâce pour recommencer : l'eiît-il dit, je ne le croirais pas. Il aurait été retenu par la conviction du mépris universel.

MORT D'aEMAND OAEREL. — ÉMILS DE GlRARDIN.

Le 24 juillet 1836, nous revenions d'une joyeuse partie de campagne quand, à Saint-Mandé, notre voiture fut arrêtée par un enterrement. Les amis du défunt étaient nombreux, la tristesse était profonde sur tous les visages; j'en reconnus un et lui demandai comment s'appelait celui qui était accompagné de tant de regrets : il me nomma Armand Carrel. Absent depuis plusieurs jours, j'avais ignoré le duel, ses causes et sa fatale issue. Le contraste entre la mort du chef du parti républicain et la gaieté de mes passe-temps rendit la transition plus dure; quoique je n'eusse pas le droit de me dire son ami, il suffisait de l'avoir connu pour que sa perte fût amère : fort peu d'hommes ont par leur caractère, leurs écrits, leur parole, souvent à simple vue, inspiré autant de sympathie.

Il commandait l'estime; forcés de respecter sa probité , son honneur, ses ennemis se sont rabattus sur l'accusation banale d'ambition, comme si l'ambition n'était pas la qualité, précieuse à tous, d'un grand talent et d'un grand caractère. Mais à une mémoire illustre je dois la vérité, non une apologie.

A trente ans de distance, je veux essayer d'être juste envers ce noble par excellence, dont la généalogie commence et linil avec lui. Né avec le siècle, de famille bourgeoise, à Rouen, en 1800, il surmonte la répugnance de ses parents et se fait recevoir à Saint-Cyr. Sa fîère indépendance éclate dans sa réponse au directeur de l'école, qui le menaçait de le renvoyer mesurer de la toile dans la boutique de son père.

— Mon général, si jamais je reprends Faune de mon père, ce ne sera pas pour mesurer de la toile.

Sorti officier, il se mêle aux conspirations bonapartistes : ainsi on le voit d"abord libéral-napoléonien, il est le type agrandi de sa génération, mais il ne se sépare pas encore de ses pn^iigés et de ses inconséquences.

En 1823, en prévision de la guerre d'Espagne, il donne sa démission, vole au secours de la liberté menacée par l'intervention française, s'enrôle à Barcelone sous-lieutenant dans un l)a);ullon de volontaires, Français comme lui. 11 est à

la Bidassoa sous les ordres du colonel Fabvier lorsque celui-ci, s'abusant sur l'effet du drapeau tricolore , le déploie vainement en face de notre armée (1). Il affronte les fatigues et les dangers de cette lutte impossible ; enfin, à Figuières, après la mort du brave colonel Pachiarotti, et deux jours d'une résistance désespérée, il obtient du général baron de Damas une capitulation honorable pour le reste de sa petite troupe et la promesse verbale de procurer des passe-ports aux prisonniers, s'il ne peut empêcher qu'ils soient traduits devant un conseil de guerre : promesse bientôt oubliée, car ils furent jugés et condamnés à mort. Pendant les interminables lenteurs de leur pourvoi en cassation, sa fermeté ne faiblit pas un instant : il donne là un des premiers exemples de ces généreux dévouements qui lui ont été si familiers : un jour, se penchant vers son défenseur Romiguières, afin de n'être pas entendu de ses compagnons : « Je voudrais mourir pour eux, » dit-il. Quelques jours après ils sont acquittés.

Carrel, arrivé à Paris, brouillé avec sa famille, subit les épreuves de la gêne et les excessives difficultés de vivre en travaillant en dehors des carrières tracées. Secrétaire d'Augustin Thierry, saint-simonien , associé à une entreprise de librairie, il ne peut ni se plier à une existence su-

(1) A'oir EtuJe.i et fiorirnils politiques, par M. P. Lanfrey.

balterne, ni devenir l'apôtre rrime religion industrielle, encore moins a-t-il l'esprit des affaires. Ses premiers ouvrages ne le révèlent pas d'abord, mais dès qu'il touche à la politique il se sent sur souterrain. Ses deux articles de 1828 sur la guerre d'Espagne le signalent à l'attenliou publique; d'autres écrits leur succèdent; uni à MM. Thiers et Mignet, il fonde le National.

Chacun sait la polémique ardente autant qu'habile de cette feuille contre la branche aînée des Bourbons. Aux ordonnances de Juillet, Carrel et ses deux amis répondent en signant la protestation des journaUstes.

La révolution s'accomplit. Le National, le premier, indique et soutient la dynastie d'Orléans; Louis -Phihppe est sur le trône. Carrel, chargé d'une mission dans l'Ouest, la remplit heureusement; à son retour, le Gouvernement, où MM. Thiers et Mignet ont déjà trouvé leur place, lui fait offrb par M. Guizot, ministre de l'intérieur, la préfecture du Cantal; proposition dérisoire, contraire à ses aptitudes, à ses goûts, et qu'il ne pouvait accepter. Néanmoins, pendant les premiers mois, resté à la tête du journal, il continue à prêter au roi un appui indépendant. Sonblàme éclate sur la question delà guerre ou de la paix; il s'indigne des complaisantes avances, dos concessions excessives de la monarchie do Juillet vis-àvis des souverains absolus. La scission se fait ,

par degr<^s, également sur la politique intérieure les dissentiments s'aggravent; son opposition, d'abord dynastique , devient radicale ; enfin , en janvier 1832, il écrit sa profession de foi républicaine, juste sujet d'alarme pour les partisans de la dynastie. Je ne sais s'ils sentirent alors la perte irréparable qu'ils venaient de faire. A mon avis, ses qualités auraient été mieux adaptées au pouvoir qu'à l'opposition : d'une mâle éloquence, énergique, libéral autoritaire, ayant foi dans l'armée contre une coalition européenne ou contre une insurrection populaire, il aurait été un premier ministre supérieur à tous ceux qui ont soutenu la royauté orléaniste, à la double condition que Louis-Philippe n'eût pas revendiqué le gouvernement personnel, et eût admis l'hypothèse de la guerre contre les despotes étrangers.

De son côté, Carrel, lorsqu'il se déclara contre la monarchie, avait-il entrevu toutes les conséquences de sa résolution? avait-il mesuré la grandeur des obstacles, les longueurs inévitables, les dégoûts, les progrès insensibles de la tâche qu'il allait entreprendre? Les fréquents découragements de cet esprit, pour qui l'action rapide était un besoin, m'autorisont à en douter.

Accueilli par les défiances de ses nouveaux coreligionnaires, jalousé par de médiocres ambitieux, ])ientôt il fournit un admirable exemple du courage le plus rare : le président du conseil, Ca-

sirair Périer, ayant décrété le droit du pouvoir d'appliquer aux délits de la presse lés arrestations préventives, dans un article signé, Carrellui annonce l'intention de repousser la force parla force, et le met au déli d'entreprendre un pareil acte d'illégalité sur sa personne. Le succès de sa légitime audace, ses éminentes facultés en font dès lors, et jusqu'à sa mort, le chef du parti républicain; mais des défauts essentiels l'empêchèrent de le conduire à la victoire. Celui qui domine tous les autres, le miUtarisme, né de son éducation napoléonienne, lui donne, outre les susceptibihlés du point d'honneur, un injuste dédain de son parti; en dépit de ses convictions républicaines, il n'admet pas le succès du pékin contre le soldat qui a la puissance de l'uniforme et de la discipline. En 1823, lorsqu'il luttait jusqu'à la dernière heure contre Tarmée française venue en aide à l'armée de la Foi, il n'avait derrière lui qu'une poignée de soldats, mais c'étaient des soldats; en 1830, tant que dure le combat des trois jours, il se promène au miheu des barricades, une badine à la main, jouant avec la mort, mais ayant avec lui tout un peuple contre des troupes réglées, il ne croit pas au succès de la résistance ; bien plus, l'aveuglement de sa passion militaire n"(^st pas modifié par la victoire. En 1831, quand, à la nouvelle de la prise de Varsovie, la nation frémit de nouveau, au 5 et 6 juin 1832, quand la troupe.

depuis sa défaite, est pour la première fois sur le point de recommencer la lutte, qu'elle hésite, que le ministre de la guerre balance, qu'un aide de camp du maréchal vient aux bureaux du National pour conférer avec lui, il persiste à s'abstenir, no pouvant empêcher le combat. Même conduite en avril 1834.

Cette erreur funeste prête parfois à son ferme caractère l'apparence de l'irrésolution. S'agit-il au contraire de son action individuelle , isolée , il n'est que trop prompt à sacrifier sa vie : en 1823, à Toulouse, pour le salut de ses co-accusés ; en 1830 et 32, pour la défense du droit des écrivains. Malheureusement, il la prodigue aussi pour les plus subtiles délicatesses du point d'honneur : en 1833, il accepte une rencontre avec M. Laborie, un des preux de la duchesse de Berry, et reçoit une première blessure. Trois ans plus tard, nous le verrons, sans nécessité, exiger une réparation par les armes de M. de Girardin.

J'ai démontré comment le militarisme lui ôtait toute foi aux chances de son parti dans la lutte des rues contre la troupe; d'accord avec les siens pour l'abolition de la monarchie, il en différait essentiellement sur les principes du gouvernement qui devait la remplacer.

Il lui avait fallu un travail de sa volonté pour se défaire de ses préjugés en faveur de la dictature militaire; c'est à force d'intelligence et par

une ëtude approfondir» de la consiilution améri- . caine qu'il était arrivé à conquérir les saines idées de liberté; il repoussait d'autant plus énergiquement la dictature révolutionnaire, qui était alors le moyen suprême exigé par presque tous ceux qui marchaient derrière lui.

Sans doute, après s'être converti lui-même, rien n'eût été plus utile et plus beau que d'amener graduellement la démocratie au culte de la liberté. On peut imaginer par la pensée que si sa vie n'avait pas été tranchée, il aurait accompli cette tâche immense , de telle sorte qu'en 1848 , à l'heure où la couronne tombait, il y aurait eu un peuple prêt pour la république et un homme capable de le gouverner. Mais, en 1836, combien Carrel était loin de ce rêve ! Jamais ses efforts ne lui avaient semblé plus vains, ses peines plus infructueuses ; il succombait, inférieur à sa tâche, désespérant des autres et de hii-môme.

J'ai cité les paroles de glace par lesquelles il calmait, dès 1831, mes aspirations répubhcaines ; dans la suite il empêcha bien d'autres adhésions que la mienne, et plus importantes. Sur ce point, les témoignages abondent : c'est le grand proscrit du 2 Décembre, Victor Hugo, m'écrivant de Guernesey : « J'ai connu Carrel tel que vous le dépeignez; il a fîiit aussi ce qu'il a pu pour m'éloigner de la république.-»

Depuis plusieurs années déjA, le rédacteur du

National et l'orateur légitimiste avaient eu des relations réciproquement bienveillantes. En 183(3, "iS se rencontrent :

— J'aurais besoin, dit Carrel, de causer à l'aise longuement avec vous ; il faut trouver un lieu retiré.

— ;Mais, de ma part, répond' Berryer, je n'apporte aucun mystère à l'entretien.

— Il n'en est pas ainsi pour moi; mon parti est ombrageux. Vous connaissez Élisa R***; je vais lui demander pour demain soir une tasse de thé et la solitude.

Ainsi fut fait; la belle personne les laissa dans im tête-à-tête qui se prolongea de neuf heures à minuit.

Le chef radical se répandit en propos amers sur sa lassitude et son découragement.

— Les hommes que je parais diriger ne sont pas mûrs pour la république ; aucun esprit politique... aucune discipline Nous commettons

faute sur faute. Enfin, s'écria-t-il, je suis réduit au rôle de marteau; on se sert de moi pour frapper; marteau pour briser, je ne puis rien édifier... L'avenir! il est trop lointain pour que je l'atteigne.

Le surlendemain de cette triste et notable conversation avait Heu le duel entre Armand Carrel et le rédacteur en chef de la Presse ^ Emile de Girardin. Dans son Histoire de dix a/ts, Louis Blanc

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en a raconté les péripéties, la sanglante issup, avec la précision, la chaleur de cœur d'un homme qui fut témoin de l'agonie du plus illustre parmi les répubhcains.

La polémique acerbe des doux journaux fut l'occasion, non le motif, de la querelle; tout au plus fit-elle déborder l'irritation que Carrel renfermait en lui. Les calomnies dont il était abreuvé, même par les siens, son indigne arrestation après l'attentat Fieschi, les mesquines persécutions du pouvoir lui avaient donné un dégoiàt violent de la vie ; la condamnation et les amendes répétées à la suite des lois de septembre , en compromettant l'existence de la feuille qu'il dirigeait, devaient lui faire craindre la suppression de la seule arme de guerre encore puissante entre ses mains. Qui sait où s'arrêtèrent les suppositions de son imagination assombrie, mal protégée par une ignorance vobntaire des questions d'argent? si dans l'établissement de la presse à bon marché, réduisant de moitié le prix de l'abonnement, il ne soupçonna pas une machination spécialement dirigée contre lui? Quoi qu'il en soit, la mort ne laissa pas à sa loyauté le temps de revenir de son erreur. Aux yeux d'amis ardents, inconsolables de sa fin prématurée, implacables dans leur haine pour riiomme qui l'avait causée, cette erreur acquit la force de l'évidence ; ils voulurent voir dans M. de (iirardin un instrument du pouvoir à la tête d'une

spéculation lictive, couvrant une manœuvre dont celui qu'ils adoraient avait été la victime désignée ; pour venger le plus généreux, le plus clément des hommes, ils poursuivirent sans relâche, et por tous les moyens, celui qui, dans un combat loyal, blessé lui-même, l'avait atteint mortellement.

Dans une sincère appréciation du beau caractère de Carrel, j'ai signalé à l'admiration l'éducation hbérale qu'il s'était faite à lui-même avant de tenter celle de son parti. Je n'ai caché aucun des préjugés qu'il tenait de l'époque où il était né : comme tous les hommes pohtiques qui l'avaient précédé, et presque tous ceux de sa génération, il resta indifférent ou hostile aux questions d'économie sociale et d'intérêt matériel; aussi a-t-il été l'honneur, la gloire du parti démocratique , il n'en a pas été la pensée. Dans la famille des esprits illustres, il m'apparaît comme un fils de Chateaubriand ; avec lui finit l'ère chevaleresque du dévouement, du désintéressement. Celle de l'ulihtarisme lui succède.

Il est difficile déjuger les morts; néaimioins on peut en dire le mal, et aussi le bien qu'on en pense; à l'égard des vivants, la critique peut [)asser pour de la rancune, l'éloge pour de la complaisance : d'ailleurs ils n'clit pas dit leur dernier mot.

Malgré ces désavantages, j'entreprends le portrait d'Emile de Girardhi. Né six ans après Car-'

rel, combien il est éloigné de lui dans le monde des idées! Rien de plus aisé que de mettre en relief le contraste des deux natures : l'un attirait d'abord la sympatliie, imposait la confiance, inspirait l'enthousiasme ; l'autre , à première vue , par ses dehors froids, son aspect concentré, éveille l'inquiétude ; on se sent en présence d'une force latente dont on ignore les tendances bonnes ou mauvaises; l'un avait la fierté, l'autre a l'orgueil; l'un l'incapacité dédaigneuse des questions d'argent, l'autre le génie des affaires ; pourtant ils ont en commun la résolution, l'intrépidité, et ces traits singuliers de ressemblance que tous deux ont conquis par l'intelhgence : l'un ses principes de liberté, l'autre ses idées de morahté; enfin, tous deux sont restés journalistes, sans avoir jamais pu donner la mesure de leurs facultés dans le gouvernement de leur pays.

La naissance d'Emile, le miheu où il a été élevé, les premières impressions de son enfance et de sa jeunesse sont indispensables à connaître pour qui veut pénétrer cette nature complexe. Fils adultérin de Marie Fagnan, femme de M. Dupuy, conseiller à la cour royale de Paris, et du général comte Alexandre de Girardin, il est inscrit sous le nom d'Emile de Lamothe. Jusqu'en 1814 il est l'objet des soins les plus tendres de sa mère et de son père, qui le traite en futur héritier.

Avec la rentrée des Bourbons, la haiîson dont

il est né se rompt; le général, rallié au gouvernement nouveau, épouse mademoiselle de Vintimille, et sacrifie à cette union l'enfant illégitime. Pour sa mère il n'est plus qu'un regret amer du passé, un remords qu'elle voudrait chasser; elle le déporte dans un village de Normandie, chez un palefrenier du haras du Pin, chargé, moyennant 1,200 fr. par an, de son éducation. Parmi les hommes supérieurs on en citera, comme Proudhon, dont l'enfance a été plus pauvre, ou qui ont été abandonnés, ainsi qu'Emile, comme d'Alembert ; mais Proudhon avait la famille, d'Alembert n'avait jamais vu la sienne; aucun autre n'a subi cette dureté du sort de tomber, à huit ans, en pleine connaissance, de la tendresse à l'indiiïérence, à l'aversion; de quitter un entourage de gâteries et de caresses pour la solitude, sous une surveillance mercenaire. Un si cruel contraste devait serrer jusqu'à l'étoutïer le cœur de la vicme, le rendre à jamais incapable d'aimer, ou si ce cœur était trop vivace pour succomber, le nourrir d'amertume, y développer une sensibilité cruelle, incurable. En le dépaysant, en le condamnant à l'ignorance et à la pauvreté, ses parents avaient espéré lui faire perdre leurs traces. Tentative insensée ! à huit ans il est des souvenirs ineffaçables.

D'ailleurs, on ne prévoit pas tout : à peu de distance du village s'élevait le château de M. Du-

bourg, dont une tille, marraine d'Emile, devint plus tard madame de Varaignes; il eut ses entrées dans la maison. Sans autre moyen d'instruction, il dévora d'abord instinctivement tous les livres de la bibliothèque , composée presque en entier de romans. C'est encore là qu'à dix-sept ans il connaît madame de Senonnes; cette dame s'intéresse à lui, l'emmène à Paris, et son mari, secrétaire général de la maison du roi, lui obtient une place sous ses ordres. Peu après, M. de Senonnes ayant été révoqué de ses fonctions, Emile crut devoir l'accompagner dans sa disgrâce.

Même en 1825, l,20i) francs de rente sur les fonds espagnols ne suffisaient pas pour vivre à Paris. Il est commis chez un agent de change, joue à la Bourse, perd la moitié de son petit capital et quitte son emploi. Il veut s'engager : on le déclare trop faible pour le service.

Alors, retiré dans une petite chambre, au rezde-chaussée de la maison n" 28, avenue des Champs-Elysées, il jette au hasard sur le papier les ressentiments de son cœur, le souvenir toujours présent d'un inique abandon , ses révoltes contre une société qui, en laissant les coupables impunis, réserve ,1e châtiment à la victime. Auprès des femmes seulement il a trouvé de la sympathie: c'est à une Mathilde imaginaire qu'il adresse ses confidences. En relisant ces feuilles éparses, la pensée lui vient de les publicM-; avec Tappui d'un

courageux éditeur, l'ouvrage parut sous le titre à' Emile. Succès aussi grand qu'imprévu; J. Janin, bien jeune, mais déjà célèbre, toujours prompt à découvrir le talent , qualitie cette étude intime de chef- d'œuvre : Fauteur pénètre dans le monde littéraire par la brèche qu'il a faite.

Son livre eut encore un autre résultat : un matin, le portier du n° 28 entre en grande tenue chez son jeune locataire.

— Monsieur, je marie ma tille; j'ose vous prier de vouloir bien lui servir de témoin. D'ailleurs, monsieur, quoique je ne sois qu'un simple concierge, mademoiselle Horn, du premier, consent à être sa demoiselle d'honneur.

Emile accepte, la cérémonie a lieu; madame Horn et sa fille. Anglaises d'une beauté rare, l'invitent à prendre le thé. Peu à peu, les relations deviennent journalières : elles avaient lu Emile, il était leur héros.

Un soir, vers minuit, on frappe à sa porte :

— Qu'est-ce?

— Clémentine.

— Qu'y a-t-iH

— Ma mère est blessée ; ma mère se meurt. Quel homme de vingt ans aurait réfléchi avant

de porter secours ? Mais le malheur lui a inculqué la prudence : il prend la précaution d'un témoin, et ne monte qu'accompagné du père Barilh-, son concierge.

Madame Horii, en dépit d'elle-même, rivale de sa fille, n'ayant ni assez d'abnégation pour la marier à Emile, ni assez de fermeté pour renoncer à des visites qui lui étaient chères, avait cherché une diversion dangereuse dans l'ivresse. Ce soir là, sous l'influence violente des spiritueux et de la jalousie, après s'être emportée jusqu'à frapper sa fille, elle s'était blessée d'un coup de couteau. On la secourut, la soigna, mais le lendemain, Emile, donnant congé de sa chambre, allait loger rue Saint-Nicolas.

Depuis plusieurs mois, il n'avait revu ni la mère ni la fille quand Barillé arrive chez lui.

— Monsieur, lui dit ce brave homme, les choses ont bien empiré depuis votre départ : mademoiselle Clémentine ne peut plus résister aux mauvais traitements de sa mère, qui est à présent plus d'à moitié folle ; elle a absolument besoin de vous.

— Mais, père Barillé, comment puis -je lui venir en aide ^

— N'importe, monsieur, elle a fait ses paquets, et elle vous attend en bas dans un fiacre.

Emile descend, se fait conduire chez sa marraine, madame de Varaignes, et tous deux mettent Clémentine en pension. Il écrit à Londres à M. Horn, qui, plein de reconnaissance, vient aussitôt prendre sa lille. Ce simple trait montre l'expérience précoce acquise par celui qui n'a eu

pour instituteur que l'adversité, pour conseiller que la réflexion ; car Emile, lorsqu'il calcule ainsi ses moindres démarches, en est à son premier amour; un mutuel attachement dont quelques lettres sont aujourd'hui le seul témoignage. Dans l'une d'elles, la belle étrangère, pour rendre sa passion, a créé un néologisme qu'on est heureux d'avoir inspiré : Je Cidolise.

« La vie est un combat. » Ces paroles semblent écrites à l'intention d'Emile : sans soutien, il a dès l'abord à lutter contre deux familles puissantes et la vigilante antipathie d'une belle-mère. La recherche de la maternité est autorisée, mais si graves que soient les torts de sa mère, il suffit qu'elle soit femme, il n'usera pas du droit que la loi lui accorde. En revanche, le jour de sa mnjorité, il adresse au comte de Girardin une lettre ferme et respectueuse, lui demandant un entretien. En présence de ce père sans mémoire, il lui rappelle les souvenirs vivants de son enfance : le général persiste à ne pas le reconnaître.

— Je veux, dit Emile, prendre votre nom, qui est le mien.

— Je m'y oppose.

— Soit! Faites-moi un procès.

Dès lors il signe Emile de Girardin. Il poursuit sa vengeance comme on poursuit un amour, une noble vengeance. Son plan est fait ; il se dit en songeante son père : « Vous m'avez abandonné.

172 MKMOIRKS 1826-1848

je vous forcerai à être fier de moi: je serai riche, influent, je parviendrai; je vous prêterai l'aide que vous me deviez; je protégerai votre ambition ; je vous ferai député, pair de France. » Ce rêve sera un jour réalisé ; mais, à cette heure, à l'exception de la volonté, tout lui manquait.

Parmi les journalistes habhués du Café de Paris, j'ai déjà cité Lautour-Mézeray, Normand, un peu plus âgé qu'Emile de Girardin. Il avait été son compagnon d'enfance; en Hsant dans les feuilles pohtiques le succès littéraire de son ami, il était accouru de sa province, certain d'arriver avec lui à la fortune . S'il parlait mal, s'il était brouillé avec l'orthographe, son ignorance ne nuisait en rien à son aplomb. Il voulait avec ténacité devenir journaliste : Emile l'ayant présenté inutilement à la rédaction de divers organes de la publicité :

— Je ne vois plus qu'un mo3'en, lui. dit-il, de contenter ton envie; c'est de fonder nous-mêmes un journal.

— Pourquoi pas?

— Mais l'argent?...

Après beaucoup de conil)inaisons impossibles, ils eurent l'idée d'une feuille qui reproduirait les meilleurs articles de tous les journaux.

— Quel titre lui donner ?

Lautour proposa : La Lanfetmo mnqiqve.

— Non : nous n'aurions pour abonnés que des

MÉi^îOIRES 1826 -1«48 173

'^nfants. Notre chance de succès est d'avoir le courag-e d'être vrais ; prenons pour titre : Le Voleur.

Henri Monnier, le dessinateur en vogue, leur fait la vignette, au-dessous de laquelle il insciit les vers de Voltaire :

Au peu d'esprit que le bonhomme avait Lesprit d'autrui par complément servait; U compilait, compilait, compilait.

Les futurs rédacteurs l'invitent à déjeuner pour la semaine suivante. îCmile réussit à em- P'\m.er cinq cents francs, à peine de quoi imprimer le premier numéro ; aussi se garde-t-il bien de les employer en irais d'impression ; il place

LA TOTALITÉ DE LA SOMME EN ANNONCES. LeS

abonnements pleuvent; le jour où Henri Monnier se rendait à leur invitation, ils avaient déjà reçu par la poste une dizaine de mille francs : je laisse à juger si le déjeuner fut gai. Six mois après, Le Voleur tirait à 2,500, rapportant par an 50,000 fr. net à ses fondateurs. Que ceux qui ont connu Lautour-Mézeray se le représentent le jour de l'inventaire, incapable de faire une multiplication, couché sur une main de papier dont il joint les IfHiilles par des pains à caclieter, sur une interminable colonne se livrant à d'interminables additions, et répondant sans s'émouvoir aux raille-

ries de son co-intéressé : « Chacun a sa manière de procéder. »

Pareil accueil du public à une autre création de Girardin : le journal La Mode. Il touchait à la richesse, quand survient la révolution de Juillet : tout est à recommencer.

Dans le salon de madame Sophie Gay, Emile voyait sa fille Delphine, belle et poëte ; un mariage d'inclination les unit, le 25 juin 1831. Tout compte fait, Le Voleur et La Mode vendus, la corbeille payée, il restait aux nouveaux mariés une trentaine de mille francs : il fallait aviser. Emile obtient de Casimir Périer la promesse d'être sous-préfet à Langres; mais le ministre, voisin et ami du général de Girardin, cédant à l'intercession hostile de la comtesse, revient sur son engagement. Forcé de renoncer à la carrière administrative, le sous-préfet, préventivement disgracié, cherche une autre voie.

Il n'est pas une entreprise de Girardin qui n'ait pour fondement une idée juste, un besoin pubhc à satisfaire; ses moyens sont le bon marché, hi publicité. Il invente le Journal des cofinama/icea utiles, « enseignant à chacun ses droits, ses devoirs, ses intérêts, » prix 4 francs par an. il dk-

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