E. D'ALTON SHÉE
MON ORIGINE. — MA FAMILLE. — LETTRE DU GÉNÉRAL HOCHE A MON GRAND-PÈRE. — PLACE d'aLTON A BOULOGNE.
• L'égoïsme domine d'abord en nous. Peu à peu, le choc des autres ëgoïsmes le ramène à de plus justes proportions, il s'épure par l'amitié, s'ennoblit par Tamour , s'étend à la famille et à la société : de l'ensemble de ces rapports se compose notre vie privée.
L'égoïsme s'élève encore à des convictions j)olitiques et religieuses, se nationalise et devient patriotisme , couvre enfin de son intérêt l'espèce tout entière, et s'appelle amour de l'humanité : de là le sentiment collectif et notre vie publique.
La foi, i)()liticjUO ou religîouso, le patrioiisiuo, Tamoiir de riminanité, ces déductions extrêmes du sentinient personnel, engendrent le désinioressoment, l'abnégation et le dévouement, c'està-dire les n'sultats les plus contradictoires avec l'égoïsme primitif.
J'aurais voulu faire acte d'abnégation en retraçant avec une sincéiité absolue ma vie publique et privée; mais, malgré son exquise sensibilité, riiomietel(^ de sa nature , la véniélité de ses fautes, son art inimitable de les raconter, Jean- Jacques n'a pas trouvé grâce devant le mondes : aujourd'hui, plus de cent ans après leur pul>lication, les Confcssiatu servent encore dr^ thème aux accusations de bassesse et d'immoralité, aux injures et au mépris sous lesquels on cheivhe a accabler bnu* aut(Mu\ Il est vrai que ces ingratitudes ne sont qu'a la surlace : rentré en S(û-m<''me, chacun lui rend justice : (m s'avoue tout bas (ju'il 'est peu d'iiommes dont la vie, exposée avec une égale franchise, ne contiendrait plus de souillures. Pourtant, je ne me sens pas le courage d'alïronter vivant les clameurs des hypocrites scandahsés, ou de léiruer à ma femme et à mes enfants im<> réputation atteinte par une franchise sans imitateurs, et réduite à la justice tardive d'une loiîitaîne postérité.
Je bornerai donc ces mémoires à ma vii^ politique, aux faits auxquels j'ai pris pan, à ceux
dont j'ai été témoin, ne donnant de ma vie privée que ce qui est nécessaire pour expliquer l'autre.
Je suis né à Paris, le P' juin 1810, de James Wulfrand d'Alton et de Fanny Shée; ma mère et mon père étaient d'origne irlandaise et quelque peu parents. Sans prétendre faire ici la biographie de mes aïeux, je veux rappeler rapidement ceux de leurs actes qui leur ont mérité l'adoption de leur seconde patrie, et m'ont valu, à moi, le privilège d'être, par hérédité, pair de France dès l'âge de neuf ans.
La famille de ma mère vint en Fr«ance à la suite de Jacques II; son père, le comte Shée, ne à Landrecies en 17.*3S, servit aux Indes et en France jusqu'au grade de colonel, et devint secrétaire des commandements du duc d'Orléans, depuis Philippe-Egalité.
Mon grand-père,* d'Alton, né vers 1730, ne quitta rirlande qu'en 17»38, mandé par ses deux oncles, dont l'un était évéque, l'autre, le comte Burke , maréchal de camp au service de la France. L'évêque se chargea d'abord de Uii ; mais, après quatre ans d'elTorts infructueux, il dut renoncer «i l'espoir d'en faire mi homme d'Eglise. Le maréchal de camp le fit entrer dans le corps des cadets, et, en 1744, il fit ses pn^mières armes à la bataille de Fontenoy. Il passa aux Indes, où il se ha d'amitié avec son cousin, M. Shée ; après des débuts assez heureux, ayant
encouru la disgrâce du gouverneur, son avancement en souffrit. Aussi, lors du célèbre procès du comte Lally-Tollendal, les ennemis de celui-ci, comptant sur une déposition à charge de la part de mon grand-père, le firent venir à Paris; il trompa leur attente, et fit preuve d'une honorable modération. Vers 1786, dans un voyage à Paris, le major d'Alton étant allé voir son cousin Shée, celui-ci le présenta au duc d'Orléans comme ancien officier, père de dix-sept enfants ; le prince lui donna pour l'un de ses fils, James d'Alton, le canonicat d'Etampes ; deux ans plus tard, le duc d'Orléans disait à M. Shéo : « Le canonicat d'Ivoy-Carignan est vacant, donnez-le à un autre fils de rhomme aux dix-sept enfants. » C'est ainsi (jue mou père , James , et mon oncle, Alexandre d'Alton, devinrent chanoines, l'un à treize ans, et l'autre à onze. La Révolution ne tarda pas à les priver de leurs bénéfices. Mon grand-père se retira avec le grade de major à Brives , où il épousa M'** Coilliot. Quelques années après il se fixa définitivement à Boulognesur-Mer, qu'habitaient les parents de sa femme, une famille boulonnais^ dont presque tous les hommes furent marins. Une demoiselle Coilliot a été la mère de M. Sainte-Beuve : de là notre cousinage avec Téminent écrivain.
Le 27 juin 1791, un brevet d'invention fut pris au nom de Nicolas Leblanc, pour une société
formée entre Nicolas Leblanc et Dizé, inventeurs, Henri Shée, mon grand-père, et Philippe duc d'Orléans, bailleurs de fonds, pour la fabrication de la soude artificielle. Cette industrie toute française a sauvé alors notre prospérité commerciale d'une ruine imminente, et a contribué plus tard à la défense du territoire. Jusque-là la France avait^thré la potasse et la soude de l'étranger. En 1793, les commissaires envoyés par le Comité de salut public trouvaient l'usine à Saint-Denis en pleine activité, et déclaraient le nouveau procédé le meilleur. Cependant la mort du duc d'Orléans, le séquestre rigoureux mis sur ses biens privèrent l'association des capitaux indispensables : une liquidation de l'actif social eut lieu; les ustensiles, meubles, matières premières furent vendus à la criée. Le brevet tomba dans le domaine public sans indemnité pour les associés.
Mon oncle Williams, Taîné des fils du major d'Alton, était officier dès 1791. Parla protection d'un neveu du comte Shée, Clarke, depuis maréchal et duc de Feltre, qui occupait un emploi important au ministère de la guerre, deux brevets de sous-lieutenant furent donnés, l'un à Edouard, Tautre à l'ex-prébendier, Alexandre d'Alton.
Ayant fait partie de l'expédition de Saint- Domingue, Edouard mourut, peu après son arrivée, par suite de ses blessures. Quant à James, entré dans une maison de commerce considérable,
il montra une grande aptitude pour les affaires ; mais bientôt, afin d'échapper à la réquisition, il se vit forcé de quitter Paris, et se réfugia en Bretagne, près de ses frères Williams et Alexandre, tous deux alors aides de camp du général Hédouville. James possédait trois cent louis ; c'était en l'an III (1795) une somme importante, avec laquelle il vint en aide à ses frères et sut se créer une position.
L'armée républicaine était commandée par Hoche, dont Hédouville était le chef d'état-major : ces deux généraux, terribles dans le combat, se montraient hors de là pleins de douceur et d'équité. Un jour, des paysans se présentent devant Hoche et lui adressent de justes réclamations ; voulant les indemniser et n'ayant pas d'argent, il demande dix louis à Alexandre d'Alton; celuici les emprunte à James. Le général les distribue aux paysans, 'qui, touchés de ce procédé, découvrent à Hoche la retraite de l'abbé Bernier : on s'y rend. L'abbé Bernier venait de partir; mais on mit la main sur un autre chef vendéen, Stofflet, fusillé quelques jours après. James, pour demeurer à l'armée, avait accepté le poste de secrétaire du général Hédouville; à la suite du prêt des dix louis, Hoche, qui Avait un miUion à employer pour la pacification de la Vendée, prit James d'Alton comme administrateur de ces fonds.
Un ^utre incident fit passer Alexandre près de Hoche, en qualité d'aide de camp. Dans la ville de Rennes, un Soir, à la sortie du spectacle, Alexandre et un de ses camarades reconduisaient deux dames quand ils aperçoivent Hoche, avec d'autçes généraux, venant vers eux : pour éviter d'être vus, les deux couples se hâtent d' entrer dans une rue transversale. Au même moment, ils entendent une forte détonation : un coup de pistolet chargé de trois balles venait d'être tiré sur Hoche par un Vendéen. Le général n'était pas touché. L'assassin s'élance dans la rue où se trouvaient Alexandre et son ami; ils le •poursuivent; Alexandre, très-bon coureur, se trouve en tête ; le fuyard se blottit dans un fossé, Alexandre le dépasse, puis, découvrant la ruse, revient sur ses pas, se jette sur lui, et une lutte acharnée s'engage au fond du fossé. L'assassin, grand et robuste, se relève et parvient à reprendre sa course, malgré les efforts désespérés du jeune officier ; celui-ci saute sur sort dos, où il demeure cramponné une cinquantaine de pas. La marche ainsi ralentie du meurtrier donna à ceux qui le poursuivaient le temps de le joindre et de s'en emparer; son trouble avait été tel, que tenant un second pistolet chargé, il n'avait pas eu l'idée de s'en servir pour se débarrasser de son incommode compagnon. Le lendemain, Hoche demandait à HédouviUe de lui céder son aide de camp.
Quelque temps après, le citoyen Shée, général de brigade, fut envoyé près du général Hoche avec le titre de commissaire ordonnateur général de Ja Vendée ; en réalité, il était chargé d'organiser une descente en Irlande. Il fut très-bien secondé par les d'Alton groupés autour des généraux Hoche et Hédouville. L'habile pacificateur de la Vendée prit dès lors en affection mon grand-père; aussi, quand, enl'anV (1797),Hoche, devenu général en chef de l'armée du Rhin, eut remporté les victoires de Neuwied, d'Ukerath et d'Altenkirchen, il désigna, par la lettre suivante, le citoyen Shée aux fonctions d'administrateur général du pays conquis.
Au quartier général, à Cologne, le S9 ventôse, 5« année républicaine.
« Le général en chef de l'armée de Sambreet-Meuse au citoyen Shée.
({ J'ai l'honneur de vou8 prévenir, citoyen, « que, sur la connaissance que j'ai acquise de « vos talents et des vertus que vous professez, « je vous ai choisi pour être président perpétuel (c de la commission intermédiaire créée pour ad- « ministrer le pays conquis entre Meuse et Rhin.
« Veuillez bien, à la réception de la présente, . (( vous rendre à Bonn, et m'informer du jour de « votre arrivée dans cette ville, afin que je « puisse vous faire passer mes instructions.
a L. UOCHE. »
En même temps, il nomma James d'Alton re-
ceveur général des nouveaux départements. A la suite du coup d'État du 18 fructidor et de la destitution de Moreau, le Directoire avait concentré dans les mains du général Hoche le commandement des deux armées du Rhin et de Sambreet-Meuse réunies sous le nom d'armée d'Allemagne. Quelques jours à peine écoulés, ce héros, dont le génie honnête et pur pouvait seul maintenir la RépubUque, périt empoisonné à son quartier général de Vetzlar, le deuxième jour supplémentaire de l'an V (18 septembre 1797). Sa mort eut pour effet de dissoudre tout ce' faisceau de famille. L'aîné des d'Alton, Williams, passe à l'armée d'ItaUe ; Alexandre revient aide de camp du général Hédouville ; James entre officier dans l'armée.
Mon grand-père maternel, le citoyen Shée, retourne à Paris.
En l'an VIII (1800) nous retrouvons WilUams d'Alton, colonel, chef d'état-major, prenant une part glorieuse à la bataille de Marengo, et recevant une blessure mortelle au passage du Mincio. La ville de Boulogne a donné son nom à l'une de ses plus belles places, pour honorer sa mémoire.
Alexandre, revenu colonel de l'expédition de Saint-Domingue, placé à la tête d'un régiment irlandais, débarque avec son frère James sur les
côtes d'Irlande, et parvieiit à grand'péine à retourner en France.
Mon père, fait prisonnier, resta sur les pontons jusqu'en 1801, époque à laquelle un échange de prisonniers lui rendit la liberté. De retour à Paris, il épousa la fille de M. Shée. En 1803, le conseiller d'Etat Shée fut envoyé de nouveau comme préfet administrateur des provinces conquises au delà du Rhin ; il fit nommer son gendre successivement receveur général dps départements de Rhin et Moselle et de la Roër.
Enfin le comte Shée, préfet du Bas-Rhm, fut appelé au sénat par l'empereur Napoléon.
COMMENT, A NEUF ANS, JE DEVINS PAIR DE FRANCE PAR HÉRÉDITé. — MON ENFANCE A LA CAMPAGNE. — MORT DE MA MÈRE. — LK MARI DE MA SŒUR, M. JAUBBRT, AVOCAT GÉNÉRAL, MON TUTEUR.
Mon père avait eu deux filles et désirait ardemment un fils; ma naissance, en 1810, fut donc un sujet de joie. Nous habitions, la plus grande partie de Tannëe, la terre de Bois-le-.Vicomte, à quelques lieues de Paris. Dès que je pus marcher, mon père m'emmena dans ses promenades; je me souviens encore qu'il me prenait sur ses ëpaules et nageait avec moi, à peine âgé de trois ans, dans les canaux qui environnaient le château. Sa joie fut courte : sa santé fut fortement ébranlée par les secousses politiques de 1814 et 1815; mon pauvre père tomba malade et mourut au bout de quelques mois.
Le comte Shée, pair de France, ayant perdu successivement son fils, Emmanuel, jeune officier
de grande espérance, tué en Espagne, en 1811, dans un combat d'avant-garde, et enfin son gendre, obtint la réversibilité de sa pairie sur la tête de son petit- fils, et s'éteignit bientôt après, en 1819, à l'âge de quatre-vingl-im kns.
De 1815 à 1819, ma sœur aînée avait épousé le baron Fauquez, officier du génie ; la seconde, M. Jaubert, avocat général à la cour royale de Paris.
Un léger refroidissement, dont j'ai toujours ignoré les motifs, avait éloigné ma mère de mon oncle, le général Alexandre d'Alton. De plus, son mari et son père avaient été jusqu'à leur dernier jour bonapartistes ou libéraux^ comme on disait alors ; ma mère, restée ma tutrice, se résolut à choisir im subrogé-tuteur en dehors de la famille : par le conseil de plusieurs de ses amis, entr'autres les frères de Lameth de lAssemblée constituante, son choix tomba sur M. Gévaudan, industriel, possesseur d'une grande fortune, et chez qui se réunissaient, à cette époque, les hommes les plus marquants de l'opposition. A mes sorties de pension , j'aMais tantôt chez Alexandre de Lameth, tantôt chez M. Gévaudan, où je voyais quelquefois Déranger.
Bientôt ma mère, ayant acheté une propriété
'à Saint-Sauveur, sur la lisière de la forêt de
Compiègne, me donna un précepteur nommé Da-
verne, quitta Paris et me fit demeurer près d'elle
à la campagne. Aux Soupizeaux, ainsi s'appelait cette propriété, tout était à refaire, et, pendant deux ans, une trentaine d'ouvriers en bâtiment y travaillèrent, presque sans discontinuer. Comme mes leçons n'étaient ni longues ni multipliées, dans les intervalles, je vivais au milieu d'eux ; grimpant sur les échafaudages avec les maçons, rabotant avec les menuisiers, taillant la pierre ou couvrant une boiserie de peinture. Quand les travaux furent enfin terminés, je remplaçai ces essais d'apprentissage par de longues courses solitaires dans les bois ; je poursuivais j^ de toute la vitesse de mes jaAbes, les lapins et les chevreuils qui peuplaient la forêt ; souvent je m'égarais et disparaissais pendant une journée entière. Au retour, j'étais puni pat mon précepteur pour mes leçons manquées ; mais ma mère, dont un reproche aurait eu sur moi plus d'influence qu'une masse de pensums, gardait le silence. Ce n'était de sa part ni faiblesse ni indifférence, mais le résultat d'un système d'éducation; elle pensait qu'en dehors des heures consacrées aux leçons de son pédagogue, un garçon devait, dès l'enfance, prendre des habitudes d'indépeijdance et de liberté. Je ne sais ce que, suivi jusqu'à l'âge d'homme, un pareil plan d'éducation aurait produit; très-certainement, lorsque la mort m'eut enlevé ma mère, et qu'on me mit au collège, je lui dois d'avoir souffert plus qu'aucun autre de la
If^OIRES 1826-1848
contrainte, de la discipline et de ces interminables heures d'étude, où, sans donner pâture à leur esprit, on exige des enfants, contrairement aux indications de la nature, une stérile immobilité.
Sans aucim goût de domination, mon caractère • est toujours resté rebelle à toute espèce de joug. Une autre circonstance a également exercé une grande influence sur mes idées. Afin d'être sûr que je m'acquitterais de la tache qu'il me donnait, Daverne m'enfermait chaque jour, pendant un certain nombre d'heures, dans la bibliothèque; elle contenait près de trois mille volumes. Dès que j'avais expédié ma besogne, je me Hvraîs à la lecture jusqu'au moment où il venait me tirer de captivité. Je dévorai de la sorte, d'abord le Cabinet des fées, en quarante volumes ; puis l'immense compilation connue sous le nom à^ Histoire des voijages. Tantôt je prenais au hasard, tantôt je choisissais des livres que je voyais habituellement entre les mains de ma mère : les Comédies
*de Molidre^ Gil Blas, Tristam Shandy^ le Loyen ' deKillerine^ les Romans de Voltaire ; ces ouvrages si divers développaient en moi des sentiments et des facultés sans liaison, sans rapport, souvent même contradictoire^ : la • foi au mers éilleux, l'amour des courses lointaines, une connaissance
. précoce d'un monde que je n'avais jamais vu, le goût de l'ironie, du sarcasme, de la fine plaisanterie. L'on se tromperait fort si l'on croyait que
certaines lectures eussent dépravé mon imagination; le sommeil absolu des sens me mettait à Tabri du danger.
Ma mère partageait l'esprit philosophique du xmi* siède; grâce à elle, mes premières années ont été exemptes de ces superstitions qui se gravent si profondément au cerveau de Tenfant qu'elles résistent parfois au mâle développement de sa raison, et reparaissent presque toujours avec la décadence de ses facultés. Ma foi aux talismans, aux génies,' aux magiciens dura peu, cette religion n'ayant pas de prêtres intéressés à la perpétuer. Elle était encore entière quand ma mère, dont la santé déclinait depuis longtemps, tomba gravement malade et fut bientôt à toute extrémité. Je Tadorais : la parole fatale du médecin : Ph(s d espoir y loin de me porter à la résignation, ne fit qu'exciter ma douleur. Pour prolonger sa vie, je résolus de recourir à la magie : je fis des évocations, cueillis des plantes, prononçai des formules, et demandai timidement à la cuisine une casserole, afin de faire bouillir un mélange bizarre d'ingrédients, parmi lesquels une terre glaise bleuâtre tenait la première place. La cuisson terminée, je me dirigeai avec la potion vers la chambre de ma mère, mais, arrivé à la porte, le courage m'abandonna; pour la première fois des doutes traversaient mon esprit. Après de longues heures passées dans des hési-
MÉMOIRISS 1826-1848
tations pleine d'angoisses, je n'osai pas aller plus avant. Sans renoncer absolument à mon projet, je cachai le breuvage, et courus me jeter en pleurant dans les bras de la mourante ; telle fut la fin de ma folle jtentative. C'est la seule pratique superstitieuse que m'ait inspirée la'lecture fans contrôle des contes de fées.
A douze ans j'étais orphelin, mais entre ma sœur Caroline et moi existait, presque depuis ma naissance, une de ces affections tendres et fortes que rien ne peut rompre. Mon aînée de sept ans, elle résolut de remplacer ma mère; en conséquence, elle obtint de M. Jaubert, son mari, qu'il devînt mon tuteur ; comme ses neveux étaient au collège, M. Jaubert ne crut pouvoir mieux faire que de m'y mettre avec eux.
I,E COLLÈGE HENRI IV EN 1822. — ENTREVUE AVEC LE DUC DE CHARTRES. — EFFORTS RELIGIEUX DE LA RESTAURATION. — MES CROYANCES, MON INCRKDU-
Liiré.
Au mois d'octobre 1822, je commençai "ma cînjiuième au collège Heiuî IV. On y enseignait le latin, un peu de grec, et, grâce aux persistants efforts de MM. Cuvier, Royer-Collard et Guizot, depuis 1820, un cours d'histoire avait été autorisé nne fois par semaine.
Chaque jour, pendant quatre heures, les élèves recevaient en classe le^ leçons d'estimables professeiirs ; le reste du temps, leur direction était conliée à des maîtres d'étude, appelés piofis par les ^'lèves, recrutés parmi les plus incapables et les jdus déshéiités de Tordre social. Rien de plus rare qu'un maître d'étude se destinant au profes- S'>rat; les meilleurs étaient de pauvres étudiants en droit ou en médecine, qui trouvaient au collège
la nourriture et le logement, et aussi les moyens de payer leurs inscriptions et de passer leurs examens. S'ils n'avaient guère le temps de s'intéresser aux élèves, du moins ils ne les tourmentaient pas, et ne réclamaient d'eu^ que le silence. La plupart étaient des cuistres déjà, mûrs, rebut de toutes les carrières, se vengeant de leur humiliation sur les enfants soumis à leur tutelle, poltrons avec les forts, cruels envers les faibles. J'ignore si, sur ce point capital de l'éducation, l'Université est en progrès; comme le remède au mal exigerait une énorme augmentation du budget de rinstruction publique, il est permis d'en douter. Mais lorsque les hommes chargés d'enseigner hi littératm^e, les sciences et l'histoire, justement considérés, jouissent d'un traitement à peu prè^ suffisant, il m'est impossible de comprendre que ceux qui sont préposés à l'éducation des enfants^ qui les surveillent nuit et jour, qui vivent réellement avec eux, qui devraient les former par Jeur conversation, leur influence, leur exemple, soient pris au hasard, et moins payés qu'un laquais do bonne maison. Le jour où l'on voudra sérieusement donner aux générations qui s'élèvent Fa-' mour de Tordre et le respect des lois, on commencera par faire des fonctions du maître d'étude une sorte de magistrature honorée, mieux rétribuée que le professorat, parce qu'elle est à la fois plus importante et plus pénible, ayant une
hiérarchie, et présentant une carrière désirable à une portion instruite et intelligente de la jeunesse.
Je passai brusquement, d'une vie Ubre à la campagne, à une existence passive, renfermée, malsaine, asservie à une discipline oppressive et à des maîtres sans dignité : les conséquences de . ce contraste furent également funestes à mon caractère et à ma santé. Tous les jours, deux heures et demie étaient accordées aux jeux des écoliers; pour les moindres fautes, ce temps, déjà trop court, était restreint à une demi-heure. Bientôt, constamment puni, j'eus chaque semaine^ une violente migraine, en même temps je devins paresseux et vindicatif.
La plus longue récréation était de midi à une heure et demie ; au Ueu de me rendre à la salle de retenue, je pris le partr'de jouer dans la cour avec mes camarades, et lorsque, l'étude commencée, le sous-directeur me demandait pourquoi j'avais manqué l'appel, je lui répondais, invariablement, que mes parents étaient venus me voir. A la fin, irrité der m'eniendre répéter sans ceçse une excuse aussi dérisoire, M. Valleray s'emporta jusqu'à me frapper. La lutte ne pouvait être longue ; mais en me sentant battu, je saisis un mauvais canif en corne, que je dirigeai contre lui : ayant heureusement détourné la lame avec la main, il en fut quitte pour une coupure lé-
gère. Je dois ajouter qu'il ne me punit pas et se retira sans mot dire.
L'oppression des maîtres n'était pas la seule dont nous eussions à souffiîr; les élèves plus âgés ou plus forts, les grands, comme on les nommait nous tyrannisaient avec impunité. Je n'en citerai qu'un exemple. Je m'étais rendu coupable envers un grana d'un acte d'insubordination ; sur son ordre, deux de ceux qui lui obéissaient me saisirent, me firent asseoir sur la table du quartier, me tenant les bras de manière à rendre toute résistance impossible : après avoir joui quelques instants de la frayeur que me causait Tapprêt du supplice, il me frappa au visage à plusieurs reprises. Dans ma rage, je parvins à saisir, avec les dents, sa main que je mordis violemment. Il y a quarante ans de cela ; malgré ce long apaisement, au souvenir de ce traitement barbare, je n'éprouve pas le moindre remords de ma vengeance. Le 7;?^^ en jugea autrement; il témoigna son horreur de ce qu'il appelait ma férocité, en me condamnant à rester, par un froid rigoureux, à genoux, dans la cour, à la porte de l'étude. Quant à mon bourreau, pansé, choyé, il fut l'objet de son touchant intérêt.
Ces souffrances de l'éducation universitaire ont laissé dans mon âme des traces ineffaçables; elles y ont développé de bonne heure les instincts de soUdarité au point que je n'ai jamais été témoin,
jamais je n'ai entendu le simple récit d'une injustice, sans en ressentir le contre-coup ; je leur dois encore d'avoir été, dans toute l'étendue du mot, un excellent camarade.
On sait que sous la branche aîné des Bourbons le duc d'Orléans envoyait ses fils au collège; l'aîné, le duc de Chartres, suivait les cours à Henri IV; pendant l'intervalle des classes, il travaillait dans un appartement donnant sur un jardin particuUer. Son précepteur, M. de Boismilon, qui se rappelait m'avoir aperçu, quelques années auparavant, en pension chez M. Massin, et qui connaissait mes droits à la pairie, conçut la bienveillante idée de. faire de moi l'ami du prince son élève : une après-dînée, il me fit venir et nous mit en présence. Des bas tombant jusque sur mes talons, un pantalon trop court, un habit -d'une longueur démesurée, une cravate noire roulée autour du cou et rptenue par un noyau d'abricot, le tout couvert d'encre et de poussière, ma pâleur, mes grands yeux noirs effarouchés, mes cheveux épais , incultes, se dressant dans tous les sens, enfin mon air de chat sauvage n'étaient pas propres à attirer la sympathie d'un jeune prmce, poh, élégant, distingué, au-dessus de son âge par les manières et l'éducation. Je ne répon- ^ dis que par des monosyllabes aux questions qu'il voulut bien m'adresser, et je vis avec joie arriver la fin de l'entretien. L'épreuve ne recommença pas.
MBMOIRBS 1826-1848
Saris doute, plus tard, l'habitude du monde m*a heureusement transformé; mes rapports obligés avec les souverains et les grands sont devenus plus faciles en apparence; pourtant, j'ai toute ma vie éprouvé quelque contrainte dans mes relations avec les hommes d'un rang supérieur, et aussi de la gêne vis-à-vis des inférieurs : je ne respire à l'aise, et je n'ai ma valeur qu'avec des égaux.
Je passai de la sorte près de trois années. Ma petitesse, ma chétive apparence, qui masquait une excellente constitution, me firent longtemps regarder comme peu dangereux; cependant ma complicité dans toutes les tentatives de révolte finSt par attirer l'attention, et le proviseur, ayant reconnu que j'en étais l'infatigable instigateur, se décida à me renvoyer à ma famille.
Avant de quitter ces tristes souvenirs de la vie de collège, je dois dire un mot de la manière dont le catholicisme était enseigné et pratiqué à Henri IV, et les diverses phases d'indiiFérence, d'affirmation et de négation par lesquelles mon esprit passa successivement.
Un aumônier et un sous-aumônier avaient la direction de nos jeunes consciences. L'abbé de Salinis, aumônier, était un homme fin, joli, mondain , insinuant , préoccupé surtout de l'observance des pratiques extérieures, et tirant vanité du grand nombre d'enfants qu'il savait amener cfaa-
que année à la sainte tabley sans trop s'inquiéter de rétat de leurs âmes.- L'abbé Gerbet, son suppléant, était une nature sérieuse et tendre, d'une grande instruction et d'un esprit distingué ; il aurait voulu faire partager à tous^ l'ardeur de sa foi : ne pouvant y réussir, il n'acceptait que les adhésions sinèères et réfléchies.
On se rappelle les nombreux moyens d'action employés par le gouvernement de la Restauration pour cathoUciser la jeunesse universitaire ; aussi pendant le Carême, jusqu'à Pâques, les prédicateurs en vogue parcouraient les collèges. Le chef des missionnaires, l'abbé de Janson, avec sa figure de Satan repenti, cherchait à impressionner nos imaginations par le récit de sa miraculeuse conyersion, de ses austérités surhumaines, de son pèlerinage à Jérusalem, et surtout par une effrayante peinture du suppUce des damnés. Le prince abbé de Rohan, avec sa coquetterie chevaleresque, s'adressait à nos sentiments d'honneur et de patriotisme : « Jeunesse française ! jeunesse chrétienjie ! compatriotes de saint Loui§, de Jeanne d'Arc, de Bayard ! comment pourriez-vous déserter la foi de tant de héros et de saints ! » D'autres, les abbés Fayet et Ouyon, plus hardis en apparence, rétorquaient à leur aise, dans des discussions sans répUque, les arguments supposés de' l'incrédulité; enfin, l'illustre auteur de Y Essai sur F indifférence, plus
24 MéM(HRkS 1826-1848
tard des Paroles dun croyant y introduit par son fervent disciple l'abbé Gerbet, réunissait les plus âgés dans des conférences où sa science et son génie luttaient avec avantage contre les objections timides et la raison désarmée des enfants.
Malgré tant d'eflforts convergeant vers un même but, les croyances religieuses étaient rares parmi nous, et ne dépassaient guère l'époque de la première communion. Grandie sous la République, le Consulat et l'Empire, la bourgeoisie, dont les fils peuplaient les collèges, était généralement voltairienne ; ce n'était donc pas au sein de la famille que ses fils auraient puisé les principes du catholicisme. Mais, par une routine napoléonienne, cette bourgeoisie, à peine déiste, se croyait obligée à une déférence tout extérieure envers le culte; elle se mariait à l'église, présentait ses enfants au baptême, et leur faisait faire une première communion. La source de ces tristes inconséquences était la religion officielle, le culte de parade né du Concordat, solennellement mauguré au sacre de l'empereur, servilement pratiqué par une armée de fonctionnaires, et qui a trouvé son parfait symbole dans l'invention d'une Saint- Napoléon dont la célébration fut habilement confondue avec la fête de l'Assomption.
De moi-même, j'étais peu enclin à la dévotion; au début et à la fin de la journée, à chaque classe, à chaque repas, tantôt i^i maître et tantôt
MÉMOIRES 1826-l'^48 25
un élève récitait du bout des lèvres des prières latines que j'entendais sans les comprendre : je ne causais pas trop pendant la messe, je ne dormais pas trop au sermon, mais les grands problèmes de rame immortelle, des peines et récompenses dans une autre vie, n'avaient jamais éveillé mon attention: ce fut l'abbé Gerbet qui, pour me préparer à la première communion, m'ouvrit ce monde nouveau. Je l'y suivis docilement : mon intelligence paresseuse, édifiée par l'exemple des grands esprits qui, depuis dix-huit siècles, avaient accepté, d'un cœur soumis, les dogmes et les mystères, ne concevait aucun doute. Après mes examens de catéchisme, j'entrai en retraite ; mais alors les sombres prédications sur les peines éternelles, dont j'ai parlé plus haut, firent naître en moi les plus tristes inquiétudes. Mon premier usage de la prière avait été pour ma mère,mes premières craintes furentégaiementpour elle. On nous répétait sans cesse (Jue, sans la foi, la bonté, la douceur, la vertu même étaient insuffisantes au sahit ; que ne pas pratiquer la religion, ne pas approcher des sacrements, mourir en état de péché mortel entraînait la damnation : je me rappelai, en frémissant, que ma mère ne hantait jamais les églises, qu'aucun prêtre ne l'avait assistée à sa dernière heure. Mon confesseur s'étendit en vain sur la miséricorde infinie de Dieu, BUT les mystères de sa grâce, sur les ch§.nces de
la contrition au moment suprême, il ne réussit qu^imparfaitement à me consoler. Dès lors, sans m'en rendre compte, j'entrevoyais quelque chose de mesquin; d'insuffisant dans ce but unique du salut personnel : à une» béatitude égoïste, j'eusse préféré un avenir de souffrance près de ceux que j'avais aimés.
La veillé de Pâques, ayant écouté ma confession générale, l'abbé Gerbet me demanda si j'avais enfin triomphé de ma haine contre les maîtres dont je croyais avoir à me plaindre; ma réponse fut que cette victoire était au-dessus de mes forces : il me refusa donc l'absolution, et ma communion se trouva remise à l'année suivante. En 1824, le même motif me fît échouer de nouveau; mais cette fois, sur le conseil d'un de mes amis, m'étant présenté à l'abbé de Salinis, celuici m'admit sans plus ample informé.
Sans être vive, ma foi était sincère quand mon tuteur me prêta Y Histoire de la décadence et de la chute de V Empire romain^ de Gibbon, traduite et annotée par M. Guizot! Ce fut le premier livre sérieux qui me tomba sous la main ; son titre et l'ignorance de nos pions lui permettaient de circuler Ubrement. Malgré mes quatorze ans, les questions religieuses sur lesquelles on avait, depuis plusieurs mois, dirigé mon attention, mêle firent lire avec un intérêt passionné. Son esprit clair, froid, consciencieux, sa critique sévère, ses
explications simples et naturelles, enfin le précis historique de chaque dogme, avec son acte de naissance et la série de ses transformations, anéantissaient dans mon esprit tout le symbolisme chrétien. La vie de l'auteur, racontée au début de ses oeuvres, venait encore ajouter au poids de sa parole : la recherche de la vérité avait été la seule passion de ce grand sceptique du xviii* siècle; né anglican, à la suite d'un premier examen, il avait abjuré le protestantisme pour le catholicisme, et c'est plus tard, après une étude plus approfondie, que, dans son livre, il avait entrepris de démontrer la fausseté de sa seconde religion. *
Depuis lors, j'ai bien souvent quitté, repris^ pour les abandonner encore, ces hypothèses insolubles des causes premières et finales, de la fatalité et du hbre arbitre, du but de l'humanité; mais à dater de cette époque j'ai cessé d'être catholique et chrétien.
LA MARSEILLAISE ^ PREMIERE IMPRESSION POLITIQUE. — ENTRETIEN DE MON TUTEUR AVEC CHARLES X.
A quinze ans, je quittai le collège,» ainsi que je rai déjà dit, avec le dégoût de l'étude, le mépris de Faute rite, et une aversion insurmontable pour ses représentants. Ayant achevé ma troisième, externe à Saint-Louis, je fis encore une année de pension pendant laquelle j'appris les mathématiques élémentaires. Jusque-là, en politique, mes notions avaient été nulles, mes impressions /vagues et confuses, celles d'un enfant. Une ignorance absolue de l'histoire moderne aurait pu prolonger cet état d'insouciance, dont le hasard me fit sortir.
Le frère de mon tuteur, M. Amédée Jaubert, TorientaUste, m'avait engagé à dîner avec ses deux fils; c'était un homme d'une cinquantaine d'années, que les voyages et les fatigues avaient
vieilli avant l'heure ; il avait promis de nous mener à la Comédie-Française : au dessert, sa femnde s'ëtant retirée pour s'habiller, par un singulier retour de jeunesse, nous versant à chacun un pe-' tit verre de vin, d'une voix un peu cassée, il entonna la Marseillaise. Aucun de nous ne savait que, trente-trois ans auparavant, la France républicaine avait glorieusement défendu son territoire contre l'invasion'des despotes coalisés; mais telle est la puissance de cet hymne national, qu'au dernier couplet, chanteur et auditeurs mêlaient leurs larmes dans un saint enthousiasme. Il serait absurde d'en conclure qu'à cause de cela, nous fussions devenus répubUcains. M. Aihédée Jaubert, qui devait sa fortune à l'empereur, n'était qu'un libéral napoléonien comme il y en avait beaucoup alors, et, quant à nous, pous eussions été bien incapables de formuler une opinion ; mais, après avoir entendu ce chant héroïque,, nous étions Français y ennemis de F étranger/ et nous prenions part aux destinées de notre pays.
A mon attention nouvellement éveillée sur les affaires publiques, toute une littérature à 25 centimes servit d'abord d'aliment : des pièces politiques : Tartuffe, le Mariage de Figaro, le Tibère, de Joseph Chénier; les Victimes cloîtrées, de Monvel ; des .brochures contre la Loi du sacnlége et le Droit d'aînesse, la Villéliade, de Méry et Barthélémy, les Chansons de Déranger, la Charte,
30 HÉMOIBBS 182«-1848
édition Touquet, étaient achetées, lues, apprises, discutées avec mes amis. Chez ma sœur, pendant mes vacances et mes jours de sortie, je trouvais le Globe, des pamphlets de Paul-Louis Courier, et dés exemplaires des ouvrages que le ministère public était chargé de poursuivre.
J'apprenais plus encore par la conversation. MM. Berryer et Villemain comptaient parmi les habitués du salon de madame Jaubert; ils me prirent en affection tous les deux, et M. Berryer, l'iUusti^e avocat, qui n'avait pas encore atteint rage de la députation, m'admit dans son intimité.
Mon tuteur, m'ayant donné le choix entre la' vie de pension et celle qu'on menait aux pages, sans aucune vocation pour la carrière militaire, mais ébloui par Tespoir d'une hberté relative et d'un brillant uniforme, j'adoptai le second parti. En conséquence, M. Jaubert demanda une audience au roi Charles X. De cet entretien, noté par mon beau-frère, le passage suivant mérite d'être rapporté :
« Eh bien, » dit le roi, d'un air bienveillant, « qu'y a-tr-il pour votre service ? » M. Jaubert exposa l'objet de sa demande. — « Nous verrons « cela, » répondit le roi; puis il continua : — « Que fait-on donc, maintenant, au Palais? — « Sire, nous devons inaugurer, demain, la statue « de Maleshqrbes, et, chargé de prononcer le « discours de rentrée de la cour royale, j'ai pris
« pour sujet l'éloge de ce grand magistrat. — « Malesherbes ! » s'ëcria le roi en levant les « mains au ciel, « ah ! il nous a fait bien du mal ! « mais il a payé de sa tête ses fatales erreurs ; il « faut lui pardonner. » Puis, sans transition : — « Vous ne sauriez croire combien les petits jour- « naux nous sont nuisibles. — Sire, nous tâchons « de réprimer leurs écarts ; les magistrats de la « cour royale de Paris sont pleins de dévoue- « mentpour Votre Majesté. — -'Fort bien! mais « qu'ils nous en donnent des preuves. J'aime la a magistrature : Henri IV disait que les robins « lui avaient rendu de grands services... Bona- « parte n'a jamais voulu accorder la liberté de la <c presse ; il avait bien raison ! c'était un grand» « homme, et il avait* obtenu le respect des Fran- « çais. — Sire, vous Tavez aussi. — Oui, oui, » « et, ajouta le roi, en souriant, «nouil avons' a leur amour. On a prétendu que les étrangers « nous avaient remis sur le trône, c'est un men- « songe; en 1814, on était las du joug de Bq- « naparte ; nous avons paru, et son épée est « tombée de sa main....* »
Quelques jours après, j'étais sur la Uste des pages, et le 1" octobre 1826, j'allais â Versailles rejoindre mes camarades.
LES PAGES. — ÉDUCATION BKLTGIEUSE ET MILITAIRE. — JE REÇOIS EN SECRET LE JOURNAL DES DÉBATS. — LES COURS DE MM. VILLEMAIN, GUIZOT ET COUSIN. — LES OFFICIERS, LES PROFESSEURS. — MON DERNIER JOUR DE SERVICE LE 9 AOÛT 1829. \ — NOMINATION DU MINISTÈRE POLIQNAC.
Les pages de ma promotion, au nombre de dix-huit, avaient étë triés, avec soin, parmi les rejetons d'une noblesse dévouée à la personne du souveçain. Les plus riches, élevés dans leur famille par des abbés précepteurs, avaient de bonnes manières, un certain usage du monde, la mémoire exercée, des habitudes de piété, en un mot, ce qu'on est convenu d'appeler des principes ; mais ils étaient imbus de la supériorité de leur naissance, personnels, timorés, dénués d'initiative, et plus encore de l'esprit de solidarité, qui se développe par la vie en commun.
D* autres venaient de Saint-Acheul, formés par les jésuites. Pendant les années passées Sous la direction des Pères de la Foi, leur existence avait été douce : une bonne nourriture, de longues récréations, des soins presque paternels, leur avaient laissé un souvenir reconnaissant pour ces guides de leur première jeunesse; mais leurs .études étaient faibles*, leur enseignement avait été tellement expurgé, faussé par un système de , fraude pieuse et de restriction mentale qu'une ignorance absolue eût été moins préjudiciable à leur jugement : les instincts d'indépendance domptés, la raison pervertie, cette virilité de l'esprit qui nous pousse à la découverte de la vérité, extirpée dans sa racine, tels étaient les vices incurables de cette éducation, qui leur enlevait jusqu'à la conscience de ce qu'ils avaient perdu.
Les premiers paraissaient plus propres à devenir des courtisans, les seconds les instruments aveugles d'un gouvernement clérical.
D'autres enfin. Provençaux, Gascons, Limousins, surtout Vendéens et Bretons, sortaient en majorité des collèges de province et fournissaient à la légitimité de braves et loyaux officiers.
Le général de Belle-lsle, commandant en chef, ayant été mis depuis peu à la retraite, la direction de Versailles était échue à un simple colonel. Celui-ci approchait de la soixantaine; il pensait bien et à propos ; entré au service dans la gen-
(larmerie, sa dévotion, son zèle à saluer le retour des Bourbons lui avaient fait franchir plusieurs grades à une époqijp de bon plai$h\ Ses décorations, ses cheveux blancs, ses traits fins et réguliers auraient commandé le respect, mais sa physionomie manquait de dignité, et ses décorations avaient été gagnées depuis la paix. C'était un homme médiocre, faible, d'allures poUcières, in- • dulgent pour les infractions à la discipUne, sévère pour les étourderies naturelles à notre âge ; pour tout ce qui s'attaquait à la politique et à la religion, les coupables devenaient à ses yeux des criminels d'État.
Sous lui, le commandant de Xesle, officier de mérite qu'ime blessure avait forcé, jeune encore, de quitter le service, était chargé de notre instruction militaire, et formait avec lui, sur tous les points» un contraste parfait. •
Les lieutenants de Laroque et d'ieghen complétaient le personnel de nos supérieurs. L'un, débonnaire, sans rancune contre nos espiègleries, bi-ave de cœur et bourgeois d'apparence, avait plutôt Tair d'un ganie national que d'im officier d'infanterie. L'autre, troupier fini, soigneux, ciré, brossé, cousant bien, lisant mal, que s;\ grossière iîrnonince avait retenu dans les erades subalternes, nous enseignait le maniement du sabre 01 l\*'(ole de cavalerie.
1\ iiî* le spirituel, nous avions un aimh»nier,
Tabbë Godot, et un confesseur ambulant, l'abbé de Villers, qui dirigeait en même temps les filles détenues à Saint-Lazare.
Nous relevions du ministre de 1^ maison du roi, et les membres de la famille royale, les princesses surtout, nous honoraient d'une bienveillante protection : par suite, rien n'était négligé pour maintenir intacte la piireté de nos principes et de notre foi. Non-seulement nous assistions, dans une chapelle particulière, aux prières quotidiennes, à l'office divin, aux sermons, aux vêpres, m^is nous étions tenus de servir la messe et d'approcher des sacrements.
Chaque soir, la Gazette et la Quotidienne nous initiaient à la vie politique.
Aussi, en pénétrant dans cette ^citadelle du Droit divin j mon désappointement . fut extrême. Les rêves de cour et de galanterie qu'avait fait naître en moi la lecture des^ Mémoires de Florian et du Mariage de Figaro se trouvaient remplacés par une captivité moitié claustrale et înoitiç militaire. Un grand bien-être matériel, une nourriture recherchée, le plaisir d'être servi dans de la vaisselle plate par un nombreux domestique, de monter de beaux chevaux, la satisfaction de mon goût pour les exercices du corps, me semblaient des compensations trop minces d'une privation absolue de la liberté.
Al peine installés, un examinateur d^ Saint-Cyr,
le baron Rejuaud, nous interrogeait et prenait la mesure de notre instruction ; épreuve dérisoire, car il n'y a pas d'exemple que l'examinateur ait refusé pour incapacité un seul de ceux que le roi avait choisis. Le résultat me fut favorable, et M. Reynaud fonda, de prime abord, BurAIax de Béthune et sur moi ses plus belles espérances. 'En ce qui me concerne, cette bonne impression dura peu. Dès la fin de la première année, ma paresse à remplir les devoirs imposés, mon indiscipline, mon irréligion m'attirèrent la plus dure des pénitences : je fus privé du grand congé de deux mois.
L'année suivante fut plus orageuse, encore. Moyennant cinq francs par mois donnés à un palefrenier, je trouvais, chaque matin, sous une pierre, le Journal des Débats y dont Chateaubriand faisait une arme terrible centre le ministère Villèle ; plus tard, je recevais, par la même voie détournée, les cours imprimés de MM. A^Uemain, Guizotet Cousin. Les leçons de httéraïuie étaient lues avec avidité; la phihisophie de l'histoire exigeilit de ma part un tnwail opiniâtre ; quant à la philosophie pure, j'avouerai humblement que mon ignorance et l'emploi des termes teclmiques par M. Cousin me la rendaient inintelligible. On croira peut-être que chez un étourdi de dix-sept ans, avide de plaisir, le principjU aurait de ces lectures était dans Tintenliction dont elles éiaient
frappées et dans la difficulté de se les procurer ; c'est une erreur. Ma nature était double, et les appétits de l'esprit n'étaient pas moins impérieux chez moi que ceux des sens et de l'imagination : ainsi, étant encore en pension, j'avais, faute de mieux, dévoré l'ouvrage entier de M. Orfila sur la chimie organique. Coname je partageais cette littérature prohibée avec mes camarades, je ne ' tardai pas à être signalé par mes chefs comme un être dangereux qu'il fallait éviter. Inutile d'ajouter que la recommandation fut vaine : tous continuèrent leurs rapports intimes avec moi, et quelques-uns furent mes amis.
J'avais rencontré dans nos professeurs de littérature, d'histoire et de mathématiques, des auxihaires' aussi précieux qu'imprévus. M. Carlier, poëte et romantique, passait d'André Chénîer à Victor Hugo ; puis après Cromwell, Claude Guet/Xj enhardi par le succès, il nous faisait connaître le Pinto de Lemercier, et les Barricades de M. Vitet. Plus réservé. M. Varin maintenait son cours dans les premières périodes de l'histoire de France, et s'arrêtait à la Renaissance; mais il mettait à notre disposition les chroniques et mémoires, y compris ceux de Saint-Simon. M. Dumouchel ne bornait pas son enseignement aux mathématiques : ardent et aventureux, il avait fait l'expédition de Bougainville ou de La Pérouse autour du monde ; à son retour, il avait
étéj pendant trois ans, secrétaire de Royer-Collard ; il avait conserve le culte de ce grand esprit, et poussait l'audace jusqu'à nous réciter et commenter ses discours à la chambre des députés. Rien ne prouve mieux que ces exemples l'inutilité du réseau de précautions dont on nous entourait, et rinvincible puissance de Tidée libérale sous la Restauration.
Notre aumônier étant mort, un jeune prêti'e fanatique et intol(?r;int fut désigné à sa place. Après de vains efforts pour nous communiquer son enthousiasme, il essaya de la rigueur, et obtint du colonel des punitions qui n'étaient nullement en rapport avec le crime d'avoir causé pendant la célébration de Toflice, ou d'avoir dormi
! pendant ses interminables sermons, l'ne révolte
éclata; toute une semmne, un dt^sordre complet régna dans Thotel des pages. Demander notre licenciement, oVnait s\\lioner des familles bien en cour, peut-être provoquer sa propre destitution ; le colonel se contenta de retenir Louis de Montbrun et moi en prison, jusqu'à ce que Terfervescence fut calmée. En résumé,, pendant mon
^ séjour à Versailles, j'avais passé plus de trois
mois tant à la s;Ule de police qu'en prison : cela ne contribua pas à développer en moi la vocation militaire.
A Pîiris, M. de Briioult, congré^ranîste, foncîionnaîre civil, simple secrétaire de M. de Poli-
gnac, venait d'être nommé sous-gouverneur, en remplacement du colonel de Razac ; actif, ambitieux, mêlé aux intrigues politiques, nous no venions qu'en seconde ligne dans ses préoccupations.
Notre service avait lieu aux Tuileries les jours de réception, puis aux cérémonies publiques, aux revues, aux chasses, etc. y il consistait eu une noble domesticité. Une fois ma curiosité satisfaite, je m'en dégoûtai vite, et, le plus souvent, je cédais mon tour à des camarades mieux disposés. En dehors du service, nos sorties étaient fréquentes, et nous jouissions d'une certaine liberté : aussi, j'eus soin de ne mériter aucune punition.
Un matin que, légèrement indispose,- j* avais manqué le manège, resté seul dans la salle de topographie, je vis entrer deux dames que je reconnus, à leur approche, pour la duchesse d'Angoulême et l'une de ses dames d'honneur. Par un singuUor hasard, la* princesse, dans ga visite improvisée, avait pénétré jusqu'à moi sans rencontrer personne. Lui ayant demandé ses ordres, je lui servis de guide pour visiter l'hôtel en détail ; je la conduisis ainsi jusque dans nos chambres. Après s'être arrêtée un ins.tant à la chapelle, et avoir .examiné mon attitude dans le heu saintoUe me remercia et se rendit au manège. Je cite ce fait parce qu'il montre le degré de mmiitieuse bienveillance dont nous étions l'objet.
Je remplis pour la dernière fois mes fonctions à la cour, le 9 août 1829, jour où parut au Mo^ niteifr la nomination du ministère de Polignac. ^ Sans être exalté en politique, je partageais Témotion de tout Paris ; aux Tuileries, au contraire, la confiance et la joie étaient sur les visages.
Seul, retiré dans Une embrasure avec un lieutenant général, le prince de Hohenlohe causait d'un ton d'extrême animation ; je me dirigeai de son côté :
« 11 faut le prendre encore chaud, » disait-il, « et le mettre sur un brasier ardent. »
C'était d'un chevreuil qu'il s'agissait.
SORTI OFFICIER, JB PARS POUR l'iTALIE AVEC LE VI- COMTE DE LANGUE. — MA DEMISSION. — ROME. — BÉRAKGER, M. DROUIN DE LHUYS. — LORD AYLMER.
— LES CALABRES ET LA SICILE. — MALTE. — L^AMIRAL MALCOLM, LORD ADOLPHUS FITZ CLARENCE.