LE CAPITAINE COOLINQ. — ILES IONIENNES
En sortant des pages, nous rejpevions un brevet d'officier de cavalerie; par exception, je fus condamné à entrer dans Tinfanterie. Je pris un congé de six mois, et, peu de temps après, le vicomte de Lanoue, chargé d'affaires de France à Florence, m'ayant proposé de l'accompagner, je partis pour l'Italie.
Sous l'autorité du grand-duc et de son ministre le compte Fossombroni, la Toscane jouissait d'une liberté relative et d'une douce sécurité contrastant avec l'oppression inquiète des Autrichiens en Lombardie. La société avait le goût des arts et la préoccupation du plaisir ; on regrettait la mort
|| * récente du vieux Demidoff et son opulente hospi-
talité. On jouissait des fêtes que donnait le prince Borghèse; à l'un de ses bals, au milieu d'une réunion de femmes les plus élégantes et les plus jolies, je fus frappé de Tapparition d'une étrange beauté : sa toilette noire et rouge était simple et bizarre ; des clieveux noirs et fins, naturellement ji • ondes, sans aucun ornement, le front large d'un
? jeune Faust, des sourcils admirablement dessinés,
. les grands yeux écartés d'une statue antique, im
i regard mystérieux donnaient au haut du dosage
^ quelque chose de sévère et de profond : tandis
I que la porfection. du nez, le délicieux sourire et
;; Tattrait d'une fossette décelaient la grâce féminine
I dans tout son charme ; le teint était pale et mat :
^ elle avait A peine vingt ans et semblait vivre pour
\ ' la seconde fois. Je demandiii son nom : Piincesse
i Belgiojoso. Auprès d'elle lord Normanby, le
I comte de Lai'ochefoucauld, d'autres personnages
I encore : la voyant si entourée, je renonçai à l'idée
de lui être présenté.
* L'amiiié du vicomte de Lanoue, moir titre et
ma pairie m'avaient valu de toutes parts lemeil- I leur accueil : on sympailiisait à ma gaiet(^ et à ma
> jeimesse. Un des hôtes les plus assidus de Tarn-
Ivissa'de de Prusse, le baron de Rosenberg, dont les chevaux aux courses délie Caschie remportaient prestjue tous les prix, beau joueur, menant gi*and train, fort à la mode dans la bonne corn-
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pagnie, m'avait pris en goûl; et m'invitait souvent malgré mon éloignement pour le jeu. Mais cet accueil de tous ne put me retenir : m'arrachant à ce sëjour agréable, j'allai visiter le nord de ritaUe.
J'étais parti chargé de recommandations; arrivé à Milan et dînant chez le consul de France, il voulut savoir à qui s'adressaient mes lettres d'introduction. Au nom du prince Belgiojoso, il se récria :
— « Jeune homme, me dit-il, gardez-vous de faire une connaissance aussi dangereuse : le prince est un don Juan qui remplit notre ville du bruit de ses sérénades et du scandale de ses désordres, » On pense bien qu'à la suite de ce sage conseil, (lès le lendemain matin, je me rendis au palais BelgioJQSo; mais le propriétaire était en chasse, et je fis de nécessité vertu.
La fin de mon congé approchait quand je revins à Florence ; il me fallait renoncer à la continuation de mon voyage ou à mon grade dans l'armée. Croyant la paix assurée, et ne prévoyant aucune chance de faire campagne , je résolus, malgré les pressantes remontrances de mon oncle, le général d'Alton, de quitter le service : j'envoyai, de Rome, ma démission au ministre de la guerre.
Notre ambassadeur près du saint-siége, le duc de Montmorency-Laval, était absent; mais le
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véritable représentant, de notre pays, celui qui accueillait nos compatriotes, les admettait à ses fêtes, et exerçait sur la société de la Ville Éternelle une influence prépondérante, était le directeur des beaux-arts, Horace Vernet. Ainsi partout, à Textérieur comme à l'intérieur, raristocratie du talent, de l'intelligence, de la richesse, tête de la bourgeoisie, tendait à se substituera l'aristocratie de la naissance. Celle-ci, dédaigneuse, exclusive, renfermait son action dans le cercle, infiniment restreint, de ses partisans.
Le 1*"^ janvier 1830, nous célébrions à Rome l'année nouvelle, dans une réunion intime de jeunes gens, avocats , médecins, peintres, musiciens, aiThitectes; comme d'habitude, on y chanta la Marseillaise et les chansons de Déranger. Pour la troisième fois, revient sous ma plume le nom du poète que* l'amour du peuple rendit inviolable et sacré pendant sa vie, et qui, depuis sa mort, a été Tobjot de critiques passionnées. Quoiqu'il soit aujoiuHl'hui dé bon ton de le traiter de bourgettis et de Philistin, de lui reprocher sa jH>ésîe poùfriùre. et de Taccuser, chose étrange, d'avoir été un faUsr invgne et un fatw libertin, je n'aurai pas la fiiiblesse de renier celui qui a consolé la patrie vaincue, pansé ses blessures, relevé son courage : qui a constamment sonné la charge contre le roi de droit divin, les émierés, les idtramontàuis: celui qui, pour tout dire, uniss;\nt
peuple et bourgeoisie dans le désir de la liberté, a préparé pendant quinze ans la victoire de Juillet.
Ce fut dans une de ces réunions que je connus M. Drouin de Lhuys; après avoir remporté le prix d'honneur, il voyageait en Italie. C'était un grand jeune homme auv teint coloré, aux sourcils noirs et épais, au regard long et un peu sournois, singulier mélange de l'universitaire, du jésuite et de Taspirant diplomate. Pour abréger la longueur du voyage, il recherchait la camaraderie; mais une fois en ville, il se séparait, tenait son rang et fréquentait le monde officiel. C'est de la sorte qu'après avoir fait route tous ensemble de Rome à Naples, je fus bientôt à peu prés seul à le rencontrer dans les ambassades.
Je passai dans cette capitale trois mois rapides comme un jour. Au moment de partir, je reçus une lettre de Florence du vicomte de Lanoue. Il m'apprenait qu'en mon absence la fureur du jeu s'était encore accrue; qu'à la suite d'une perte considérable, M. Romanowitch avait fort injustement provoqué. le baron de Rosenberg, et que dans un duel où tout s'çtait passé de part et d'autre avec- une parfaite loyauté, celui ci avait eu le malheur de tuer son adversaire. « Il est probable, ajoutait-il, que Rosenberg sera à Naples en même temps que ma lettre. Je vous prie,- en mémoire de vos bonnes relations, de rendre
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témoignage de Thonorabilité de sa conduite. »> Je visitai ensuite* les Calabres et la Sicile. Sur le vapeur napolitain, je rencontrai mon ami lord Aylmer, lieutenant général et ancien gouverneur du Canada, type accompli du gentle^ man anglais. A notre arrivée en rade de Malte^ je fus présenté par lui à l'amiral Malcolm et au colonel lord Adolphus Fitz Clarence; j'assistai aux fêtes splendides données à bord des vaisseaux YAsiGy le Great Britannia et de la frégate Mada-gascar. Le captain Cooling, chargé de lever les plans des côtes d'Albanie et de Morée, m'ayaut gracieusement offert de me conduire à Corfou avec mes compagnons, après avoir fait mes adieux à lord Aylmer, je m'embarquai sur la corvette The Mastif. Douze coups de canon furent tirés en quittimt le port; j'en demandai la cause, on me dit que c'était à mon intention : par courtoisie, le captain Cooling m'avait accordé des honneurs que j'appris alors être d'usage à l'égard des pairs de . Tarist ocrât ique Angleteire.
Au bout de sept jours d'une coi-diale hospitalité, je descendis à Corfou. Les femmes de la république dos Sept-lles sont célèbres par leur beauté : le gouverneur sir Frederick Adam, et, à Malte, lord Ponsonby avaient épousé deux dames cortîotes ; malgré ces unions fréquentes des officiers anirlais avec les Ioniennes, et le souvenir encore récent de la batiiille de Navarin, ces Grecs
avaient conçu une haine implacable contre leurs protecteurs, qui les forçaient au travail, et les employaient en ce moment même à 1^ construction d'une immense prison. Tout habit rouge qui s'écartait, le soir, des habitations, était assassiné sans pitié : pendant mon séjour, dans l'espace de quelques semaines, les insulaires, désarmés, avaient assommé, à coup de sacs remplis de sable, deux soldats et un officier dont les cadavres furent trouvés au bord de la mer.
L'indifférence était le partage des Français ; les Russes seuls avaient profité du concours prêté aux Grecs contre les Turcs, et de la AÎctoire remportée en commun par les trois grandes puissances. Partout, à Sainte-Maure, à Zante, àCéphalonie, je trouvais, suspendues à la muraille, comme chez nous les Images de Cambronne et de Poniatowski, des gravures informes représentant des victoires des Russes sur les Français.
Faut-il conclure de là que le mouvement général des esprits, qui, en Angleterre et en France, de 1822 à 1828, se prononça si chaleureusement en faveur des Hellènes, fut contraire aux intérêts légitimes de ces deux pays; que poëtes et prosateurs, Byron, Chateaubriand, Béranger, Victor Hugo, Mllemain entraînèrent l'opinion dans une fausse voie ; que l'anéantissement de la flotte turque fut un malheur, la \îctoire de Navarin une
faute? Je Tai cfu longtemps : soutenir contre le sultan, notre ancien et fidèle aUié, un petît peuple abaissé par un esclavage de plusieurs siècles, travaillé de longue main par des émissaires du czar, imi de religion avec les Russes, et qui, aux premiers pas qu'il faisait débarrassé de ses chaînes, semblait prêt à trébucher dans leurs bras, c'était, selon toute apparence, concourir, au prix do notre sang et de nôtre or, à livrer, tôt eu tard, rOrient à l'ambition moscovite. Aux prévisions menaçantes de cette politique étroitement nationale, certains faits semblent opposer un premier démenti : Othon chassé, le suffrage universel lui a donné pour successeur, à la presque unanimité, le prince Alfred, second fils de la reine d'Angleterre. Les Grecs, à moitié Russes il y a trentequatre ans, sont-ils devenus Anglais aujourd'hui? Non r.mais depuis trente-quatre ans, ils se sont redressés peu à peu; ils commencent à se tenir debout et à marcher; ils ont la volonté et se sentent la force d'être une nation. Le choix du prince Alfred est le prix de la cession des Sept-Iles ; de la dépouille ottomane doit se Jbrmer en Europe un vaste Etat grec, indépendant, capable au besoin de nous çervir d'avant-garde contre les envahissements de la Russie, et de soutenir les droits des neutres dans la Méditerranée, même contre les prétentions de T Angleterre. En tout cas, il faut reconnaître qu'au-dessus de la poli-
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tique nationale, il y aune politique supérieure de rhumanité, qu'au-dessus de l'intérêt particulier à chaque pays, il y a l'intérêt général de la civilisation.
Si le progrès de l'humanité consiste dahs l'accroissement de son bien-être matériel et moral, de ses connaissances et de ses produits, quel plus grand progrès que la résurrection d'un peuple s'élevant par degrés, de l'esclavage à l'indépendance, de la misère à l'aisance, de l'ignorance à l'instruction, enfin à la hberté ?
sftjODR A NAVARIN. — DUPONCHEL. — RÉVOLUTION DR JUILLKT — JB PRENDS LE PREMIER LA COCARDE TRICOLORE. — PRONUNCIAMIENTO DU GÉNIE ET DE L ARTILLBRIR A LA CITADELLE — PABREQUET. — LE GÉNÉRAL SCHNEIDER PASSE LE LENDEMAIN A LA RÉVOLUTION.— RÉSISTANCE DR L*AM1RAL DE RIGNY. — INTENTIONS HOSTILES DE l'bSCADRE ANGLAISE, SYMPATHIES DE LA POPULATION GRECQUE. — OFFRE DU COMMANDANT DE FRESNE; JE REVIENS A TOU- LON SUR l'aTALWTK. — DE TOULON A PARIS.
Jo vins (le Côphalonie ou Moivo dans une barijuo luontt^^ par dos luaniudcurs ^rocs, dont Tintlustrio olaudostino oonsisiait à onlovor quelijuos-nns ilos canons tuivs ensevelis, deux ans auparavant* dans la nvle de Navarin. Déjà malade* je tus ooiunùm de renoncer à suivre plus loin mes ronqvasrnons* qui oentiiuièiviîî leur routr \ei^ i\^us(a!uinople. Je rt^stai d'aln^rvl chez Ta- 4^nu vvusuhûiv thuiçais* M, Dijon* puis chez le
médecin de rarmée. M. Duponchel, qui me prodigma: ses soins avec une amitié vraiment fraternelle. Intelligent, dotfx, le cœur ouvert à tous lés bons sentiments, M. Duponchel était un de ces hommes qui font aimer la France à l'étranger; il parlait le grec moderne avec facilité, et non content de traiter gratis tous ceux qui se présentait, il distribuait en menujes aumônes, aux plus pauvres, une partie de son traitement.
Nous étions depuis vingt jours sans nouvelles de France quand, un matin, le docteur entra dans la chambre, hors d'haleine, et jetant sur mon lit un paquet de journaux, il s'écria :
— « Charles X chassé ! Gouvernement provisoire !»
Soit pour l'étude, soit pour le plaisir, j'avais à peu près perdu, aux pages, trois'précieuses années de ma jeunesse ; je n'avais même pas profité du brevet de sous-lieutenant qui nous était délivré à la sortie. Pourtiint, dans l'ignorance des événements antérieurs, je restai muet de surprise en apprenant» l'expulsion du vieux roi dont l'escadre avait vaincu à Navarin et dont Farmée venait de conquérir Alger.
Une lecture rapide des journaux, du 13 au 29 juillet, nous fit passer Duponchel et moi par de bien autres émotions. En moins d'une heure, nous avions partagé la stupeur causée par les fatales ordonnances, puis les frémissements de roi>inion,
riiidignation populaire, l'anxiété de la lutte, enfin l'enthousiasme du triomphe; au récit de tant de traits d'héroïsme, de grandeur, de désintéressement, nos cœurs se goiiflaient, nos yeux se remplissaient de larmes, nous tombions dans les bras l'un de l'autre.
Partout, le drapeau tricolore, avait été celui de l'insurrection victorieuse ; néanmoins le bâtiment qui venait d'apporter le courrier si impatiemment attendu était arrivé sans pavillon. Seul voyageur civil au milieu de notre petite armée, je jouissais d'une entière liberté; je résolus d'adopter le premier les trois couleurs : à quatre heures, en me rendant pour dînei* à la pension des officiers de rartillerie et du génie, je traversai Navarin, don^ nant le bras à Duponchel, avec une cocarde tricolore à mon chapeau. Le lendemain, presque tous les habitants grecs imitaient mon exemple. Les grandes nouvelles avaient également agité Coron et Modon où se trouvait le quartier général; là M. Fabreguet, ami du futur maréchal Sébastianî, et dont la maison était un centre de réunion libérale, prit la cocarde comme j'avais fait à Navarin : malgré l'influence qu'il exerçait sur le général en chef, Schneider, celui-ci hésitait encore. Le deuxième jour, en arborant le drapeau tricolore sur la forteresse du Haut-Navarin, le corps d'officiers d'artillerie et du génie lui força la main. ♦
' A la fin de notre repas en plein air, environ une heure avant le coucher du soleil, sur Tordre du commandant du génie, les soldats ayant formé le cercle, un sapeur monta à un mât planté au milieu de la cour de la citadelle, et y attacha une flamme tricolore. Alors seulement se révéla à nous la difficulté de la situation. Les journaux de France ne donnaient aucun renseignement sur la 'formation du gouvernement nouveau : au milieu de notre embarras, les uns crièrent : Vive la République ! d'autres : Vive Napoléon II! et, chose curieuse à constater, pas une voix ne proféra le cri de : Vive le duc d'Orléans! Afin de donner un caractère de patriotique unanimité à l'acte politique dont cette portion de l'armée assumait la responsabilité, officiers et soldats chantèrent en chœur le vieux Drapeau, de Déranger.
Ce fut le lendemain que le général Schneider passa à la révolution, en faisant prendre à l'armée de terre les couleurs nationales.
L'amiral de Rigny, qui commandait l'escadre du Levant, ayant persisté dans sa fidélité au roi des ordonnances. Navarin offrait ce singulier spectacle de nos matelots gardant encore le pavillon blanc, tandis que nos soldats avaient g^dopté les trois couleurs .*Huit jours plus tard, un second bâtiirient apportait la nomination du duc d'Orléans, lieutenant général du royaume; la frégate la Fleur-de-LiSf sur laquelle le courrier était venu.
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n'avait aucun pavillon à son mat; néanmoins elle avait été poursuivie par deux vaisseaux anglais do haut bord, et forcée de s'échouer à la côte avant d'entrer en rade. Cette menace d'agression fournit à la population grecque, aussi bien qu'aux ti'oupes françaises, l'occasion de manifester la commune antipathie contre l'Angleterre; «en un clui d'œil Navarin fut mis en état de défense : non-seulement les hommes, mais les femmes et * les enfants s'attelaient aux canons ; l'enthousiasme était général, et jamais on n'exécuta avec phis d'entrain un branle-bas de combat. L'événement n'eut pas d'ailleurs d'autre conséquence.
A l'époque où la nouvelle de la révolution de Juillet nous était parvenue, je devais partir sur la frégate YAtalante^ qui se rendait à SmjTne, et de là rejoindre, à Constantinople, mes anciens camarades. L'amiral de Rigny, ^yant pris la résolution de retourner en France à bord du Conque-- . rani^ choisit comme éclaireur YAtalante, qui avait la réputation d'êti'e la meilleure marcheuse de Tescadre du Levant. Le o\pitaine de vidsseau de Fresue, qui la commandait, me communiqua sou changement de destination, en m'oiirant de me continuer son hospitahté pour retourner en France. Depuis plus d'un an loin de mon pays, le désir d'assister et de prendre pan aux gi-andes choses qui, sans nul doute, allaient s'y accomplir, le bonheur de revoir ma sœur et mes amis me fireat ac-
cepter sans hésiter. Le 25 août nous quittions la rade de Navarin.
A nofre entrée à Toulon, Louis-Philippe était déjà depuis longtemps installé roi des Français. Le fait d'avoir placé sa fidélité au souverain au- ' dessus de celle qu'il devait à la nation, loin de nuire à la carrière de ramiral de Rigny, lui devint un titre à la faveur du nouveau chef de TEtat. Et ce ne fut pas là une exception ; partout, maintenant, dans la mesure du possible, les vieilles traditions monarchiques, on s'efforça de retenir au service les Iu)mmes connus par leur attachement à la légitimité ; on récompensa ceux qui avaient donné l'exemple de l'obéissance passive, et Ton punit ceux qui, forcés d'opter entre lo point d'honneur miUtaire et les devoirs du citoyen, avaient sacrifié la discipUne à la cause de la liberté : cela s'appela réorganiser l'armée. Tel fut, dès son d<'ïbut, malgré certaines apparences contraires que les circonstances commandaient, ce gouvernement que Lafayette avait surnommé : la meilleure des républiques.
En octobre pourtant l'enthousiasme révolutionnaire n'était pas encore éteint ; la garde nationale de Marseille nous en fournit la preuve. Le duc de Valmy, notre ministre près le gouvernement grec, et le colonel Marmier, chef d'état-major de l'armée d'occupation, revenus à bord du Conquérant^ se dirigeaient comme moi sur Paris.
A notre sortie de Marseille, descendus de diligence afin de monter la cute à pied, nous traversions les rangs de la garde nationale, réunie pour une revue, et proférant les cris répétés de : Vive Lafayette! quand le colonel Marmier se permit je ne sais quelle plaisanterie sur le héros des deux mondes. Aussitôt vingt baïonnettes étaient croisées sur nos poitrines, et malgré les cocardes tricolores qui ornaient nos chapeaux, la popularité du nom do Valmy suffit à grand'peine à empêcher qu'on nous fît un mauvais parti.
rARIS. — EKTHOliSIABïlE DES PKKM1ER< CHATBAUBRIA.ND ET BBBRTEK.
Dans la capitale, les esprits n'étaient guère plus calmes ; les fleurs-de-lis avaient été effacées sur tous les monuments; dans beaucoup d'endroits on voyait encore la trace des balles, et la foule était nombreuse devant le Louvre aux tombes des combattants de Juillet. "
La lutte avait été si héroïque, la victoire si généreuse, qu'au lendemain do la révolution une clarté soudaine avait dissipé les préventions et les haines, et groiidi, pour un jour, les hommes de tous les partis. Le peuple, ivre de clémence, relevait les vaincus qui, à leur tour, muets d'admiration, lui pardonnaient leiir défaite. II y a eu là comme une invasion irrésistible des idées de justice el de vérité, comme un pressentiment des destinées futures de l'humanité.
Parmi les légitimistes de cette époque, beaucoup ont oublié, d'autres seraient peut-être tentés de renier leur première impression; un fait qui m'a été maintes fois raconté par leur grand orateur sera plus concluant que toutes mes paroles. M. de Chateaubriand avait reçu dans ces mémorables journées une ovation de la jeunesse des écoles (1). 11 avait noblement résisté à ses cris enthousiastes de : Vive Chateaubriand ! Le premier consul aux Tuileries ! en saluant la royauté d'un dernier hommage; mais le souvenir n'en était pas moins resté puissant dans son cœui;. 11 voyait sur les ruines du trône et de Tautol s'élever l^x foi répubhcaine ; il avait visité les Etats-Unis ; il imaginait les grandes choses réservées à la France, et le rôle glorieux des hommes appelés à diriger sa ^nrch(^ ; il comprenait, il s'exagérait sans doute la force et la durée de sa popularité personnelle. Un matin, il se rendit chez Berryer, et lui dit en substance :
— « La légitimité est morte et bien morte ; ce n est pas Charles X ou la branche aînée des Bourbons, c'est la royauté ({ui s'en va (2) : Tavenir est
{!) Mimoirt»d'oulre'tomhe, t. IX, p. 2C2.
(2) /6iV/.,p. STf) et suivantes.
«.. t Jamais défeoso ne fut pluslôgitimo et plus héroïque que celle du peuple de Paris.
... « Lorsqu'après avoir menti jusqu'à la dernière heure, on a ont à coup sonné la servitude; quand la conspiration de la liêtise et de l'hypocrisie a soudainement éclaté ; quand une terreur do château
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à la république. Il y a là de grandes choses à faire ; mais ce peuple, bon, honnête, généreux, cette jeunesse ardente, vou^e au culte de ce qui est élevé ont besoin de direction : tous parlez .Wen, je n'écris pas mal; que penseriez-vous si bous leur apportions les idées d'ensemble qui leur manqfoent?
— «Monsieur le vicomte, c'est une bien grosse affaire que vous me proposez là, : c'est une autre révolution, plus complète, plus imprévue que la première. Avant èe rien résoudre, je vous demande vingt-quatre heures de réflexion. »
L'illustre orateur réfléchit en effet, et refusa. Devant Texpression de mes instants regrets, à mes questions pressantes sur les motifs de son refus, il répondait : « La question religieuse ne me permettait pas d'accepter. » Ainsi le catholicisme lui parut l'obstacle infranchissable. Qui oserait dire, pour l'opinion républicaine, la portée du concours de ces deux hommes, le nombre d'adhésions qu'ils auraient entraînées, les fra3nBurs qu'ils auraient dissipées, l'alliance qu'ils auraient
organisée par des eunuques a cru pouvoir remplacer la terreur de la République et le joug de fer de TEmpire, alors ce peuple 8*e8t armé de son intelligence et de son courage... Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. ,
... « Les conséquences de la révolution de juillet seront mémorables. Cette révolution a prononcé un arrêt contre tous les trônes; les rois ne pourront régner aujourd'hui que par la violence des armes, i
maintenue entre le peuple et les classes supérieures? Quelle eût été la chance de formation d'une république à laquelle, avec le concours acquis d'Armant! Carrel et de ses amis, Chateaubriand aurait rallié toute la portion jeune et généreuse ^ de la noblesse, Lamennais cette immense fraction du bas clergé, ignorante et pauvre, mais enthousiaste et avide de sacrifices, tandis que Berryer aurait dissipé les préventions et les craintes de la bourgeoisie aisée ? Quel eût été le sort de la démocratie dirigée par Chateaubriand, Carrel, Berryer et Lamennais? mais le catholicisme arrêta le mouvement du cœur et l'élan du génie.
Cette surexcitation des forces morales d'une nation ne pouvait se' prolonger; l'habileté bourgeoise du nouveau roi ramena vite les esprits à leur ancien niveau : après ces radieuses jouméeà de clairvoyance et d'intuition de l'avenir, la nuit revint.