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LA CHAMBRE DES PAIRS

Je n'énumérerai pas la liste trop longue des services que la pairie indépendante a rendus à la liberté sous la Restauration; j'ai déjà eu occasion dans mon étude sur le roi de signaler les plus importantes.

De tous ces faits, il serait permis de conclure que si l'hérédité n'eût pas existé en 1830, elle aurait dû être réclamée à cette époque, pour la pairie, comme la garantie essentielle de son pouvoir modérateur. Co fut le contraire qui arriva : son déplorable etracemeiit pendant les journées de Juillet, son mutisme et son inertie devant l'audacieuse violation de la Charte par les ordonnances avaient permis de révoquer en doute l'utilité de son rôle politique : la Chambre des députés, constituante sans mandat, expulse arbitraire-

ment tous les pairs, au nembre de quatre-vingtquatre, nommés sous Charles X.

Comme cour de justice, la chambre des j^airs avait condamné le maréchal Ney ; la France en avait gardé la mémoire. Un autre procès, celui des ministres de Charles X, augmenta, dans la capitale au moins, son impopularité ; cette fois la Cour des pairs mécontenta Paris par l'atténuation de la peine. Sous cette double impression de rigueur et de clémence, aux élections de 1831, beaucoup de mandats impératifs contre l'hérédité * .furent imposés aux nouveaux députés.

A ces dispositions généralement mauvaises à l'égard de la pairie, il faut joindre l'accord exceptionnel de deux ambitions rivales i^e s'entendant que sur un seul point : la suppression de son indépendance. i)e la part des républicains, le désir d'annuler la puissance politique d^ la Chambre des* Pairs afin de n'avoir plus à combattre que la royauté directement aux prises avec les représentants de la nation était fort naturel. De la part d'une royauté sincèrement constitutionnelle, ce même désir était insensé.

J'ai indiqué comment et sous quelle impression Louis-Philippe sur le trône fut l'adversaire de .l'hérédité. Plusieurs preuves à l'appui de cette accusation se sont déjà fait jour, d'autres avec le temps ne manqueront pas de se produire. Qu'on relise tous les journaux ministériels de l'époque.

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dans la presse officielle et semi- officielle on ne trouvera pas trace d'une pensée favorable à Fhérédité. Si, à la Chambre des Députés, M. Guizot et M. Thiers en prirent éloquemment et courageusement la défense, c'est, il faut le dire à leur honneur, que tous deux étaient constitutionnels aussi bien que royalistes ; comme Royer-CoUard et Berryer, ils se rendaient compte des nécessités du gouvernement représentatif; en 1838, on les retrouve encore luttant, à la tête de la coalition, pour le maintien du gouvernement parlementaire. Mais les hommes, confidents et instruments de la volonté royale, ont tous parlé et voté pour la suppression de l'article 23 de la Charte.

On sait comment Topposition, guidée par M. Barrot, après avoir voté cette suppression en haine du privilège, fut battue à son tour par une majorité de vingt-huit voix quand elle voulut faire passer un système d'élection combiné qui cherchait à assurer d'une autre manière l'indépendance politique de la pairie : de sorte que le pouvoir royal seul gagna, par ce vote, une dangereuse extension.

A la Chambre des pairs, qui devait consommer son suicide, les indications sont plus nettes.

C'est d'abord le duc Decazes, rapporteur, insérant, au nom de la commission, cette phrase significative : « La royauté seule pourrait croire gagner en pouvoir ce qu'elle perd en stabilité. »

Puis le marquis de Dreux-Brézé disant à ses collègues :

— Le pouvoir eSt ligué contre votre existence avec un fantôme d'opinion.

Le duc de Fitz-James, accompagnant sa démission de cette déclaration solennelle :

— La suppression de l'hérédité conduit à la république ou à un ministérialisme sans frein ' et

sans contrôle Des mandats impératifs ont

été imposés à beaucoup de députés par leurs électeurs, mais ces électeurs ont été trompés; il eût été imprudent de leur laisser voir que c'était le renversement du gouvernement représentatif

que l'on ava^t en vue On condamne l'hérédité

parce qu'elle est un privilège, mais en face de la souveraineté du peuple, qu'est-ce donc que le cens, sinon un privilège électoral?

Le comte Siméon, avec la lucidité de sa longue expérience, résumait le débat par ces paroles remarquables :

— De la question d'hérédité dépend la réalité des trois pouvoirs, ou leur réduction à deux, avec l'ombre et l'insignifiance d'un troisième. ■

Enfin, le duc de Coigny, reprochant aux ministres leur indifiérence et leur abandon, le mutisme de leurs journaux, les accusait d'avoir laissé enlever cette immense question avant toute discussion dans les collèges électoraux.

La réponse du ministre, M. de Montalivet, est curieuse à conserv^er : ^

— Nous n'avions, disait-il, que deux partis à prendre : ou faire de rhérédité une question de cabinet, ou la livrer à l'opinion pure de toute intervention ministërielle. Dans le premier cas, c'était à l'avance la rendre impopulaire. '

Ainsi un ministre, sorti de la majorité parlementaire, justifiait son abandon en disant que s'il n'avait pas défendu l'article 23 de la Charte, s'il , n'avait pas fait de son maintien une question de cabinet, c'était par crainte de compromettre la question, en la faisant participer à son impopularité. Le contraire eût été plus exact. Mais la vérité, dégagée des ménagements du langage parlementaire, c'est que le roi était non pas indifférent, mais opposé à l'indépendance de la pairie.

Deux faits qui me sont personnels confirment cette opinion :

En 1838^ je publie ma brochure : De la Chambre des pairs dans le govvernement représentatif. En démontrant qu'mie Chambre viagère, nommée par le roi, n'était plus qu'une annexe du pouvoir royal, je m'efforçais d'éveiller les sympathies du monde politique en faveur de Thérédité, ou, comme pis-aller, de l'élection combinée. A mon agréable surprise, le Journal des Débats consacra un article important à l'éloge de ma publication. J'allai remercier son directeur : il

me témoigna une vive sympathie., et des relations amicales s'ensuiwent. Peu de temps après, Armand Bertin me disait en riant :

— Mylord, vous ne vous doutez guère que vous avez valu au journal une grosse semonce dé Sa Majesté : on ne veut plus, en aucune façon, entendre parler de l'hérédité.

Le second fait est autrement grave et concluant. En 1839, je combattais, dans les rangs de la coalition, les empiétements de la prérogative royale sur le dernier pouvoir resté debout, la Chambre des députés. ,

Je voyais souvent M. Thiers, le futur chef du cabinet du P' mars; imjour que je cherchais à

lui démontrer l'utilité constitutionnelle de rendre

la vie il la Chambre des pairs, et le beau rôle du ministre qui se présenterait demandant d'une main la réforme électorale, et de l'autre l'hérédité de la pairie :

— Ah ! me ditril, je le crois bien ! contre l'hérédité je donnerais le suffrage universel. Mais mon programme est déjà trop chargé pour que j'y inscrive encore une question aussi épineuse.

Et sûr mon insistance :

— Eh bien, voyez M. Pasquier, dites-lui que Je vous ai engagé à en causer avec lui.

Le lendemain matin j'étais chez notre prési- "dent. Avec la chaleur de ma conviction je lui

exposai mon plan , m'autorisant du . nom de M. Thieis.

— Je suis trop vieux, me réponditnil, il n'y a rien à faire. M. de Montalembert et vous, vous êtes jeunes, voyez, essayez, j'applaudirai à vos efforts.

Puis, enfin, impatienté :

— Vous voyez ces deux cartons, ils contiennent ma correspondance avec Casimir Périer en 1831 au sujet de l'hérédité : eh bien ! il n'en voulait pas, ou du moins au-dessus de lui on n'en voulait pas.

D'après cela, je ne mets pas en doute que les Mémoires du duc Pasquier, lors de leur publication, ne corroborent ma manière de voir sur la part que Louis-Philippe a prise, en 1831, à Tabolition de l'hérédité.

En insistant sur ce point capital, je n'ai, évidemment, d'autre intérêt que la recherche de la vérité historique. Mes regrets de l'hérédité étaient vifs alors parce qu'ils étaient mêlés d'espérances; ils seraient aujoiu*d'hui sans objet. Profitant de la disposition générale des esprits à réclamer la sincérité du gouvernement représentatif, je travaillais de toutes mes forces à la résurrection d'un pouvoir, condition essentielle de ce gouvernement.

Quand il sera décidément mort, en 1848, je peindrai de souvenir ses principaux orateurs ; je

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présent de les indiquer : le chanor préiside et dirige les débats; les Aéy de Montalivet sont au pouvoir ; par ^ pEtère, son âge, sa position de président

I oïl, qu'il a deux fois occupée, le duc de

.e, chef du parti doctrinaire, est le plus con- . able des membres de l'opposition, M. Villeoin le plus briUant de ses orateurs ; puis il. Cousin, plus spécial et moins politique, le duc d'Harcourt, le comte de Pontécoulant, Pelet de la Lozère, Bignon, le duc de Bassano; la légitimité avait pour interprètes le marquis de Dreux- Brézé et le vicomte du Bouchage; sans être en dissentiment habituel avec le ministère, le comte Siméon, le baron Moimier faisaient autorité ; enfin le comte de Montalembert, jeune,* ardent, aussi libéral que pouvait l'être le chef du parti catholique, grandissait en éloquence et en réputation. La Chambre abondait en spéciaUtés.

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créer un sous-préfet, ni destitue!* un garde champêtre, sans le contre-seing du ministi'e. Après ça, libre à lui de changer son ministère, de briser une majorité opposante par une dissolution ; mais si, après des élections successives, la majorité persiste, il sera constitutionnellement forcé de puiser ses agents responsables au sein de cette majorité; là est le terme : Le roi règne et ne gouverne pas. La Chambre commet pourtant une inconséquence : elle, dont tout l'échafaudage électoral repose sur le privilège de la fortune, elle abolit le privilège de la pairie héréditaire, et laisse au roi la nomination des membres de cette assemblée.

Jusqu'en 1836, la Chambre des Députés a présenté le tableau d'une majorité compacte, unie par le danger, disciplinée par Casimir Périer, MM. Guizot et Thiers. Avec la dissolution du ministère du 1 1 octobre commencent ses hésitations; elle se divise quand, au 22 février, M. Thiers compose une administration en dehors de l'élément doctrinaire ; quand, au 6 septembre M. Thiers, exclu à son tour, forme avec le centre gauche un parti dont il est lé chef. Enfin, le ministère du 15 avril a été pris en laissant de côté MM. Thiers et Guizot, — les doctrinaires et le centre gauche, — dans la majorité qui accepte le gouvernement personnel.

Pendant un an l'orage gronde, les défections

se préparent au milieu des luttes intestines ; des élections générales ont rendu les hostilités plus ardentes. Au printemps de 1838, .à l'occasion des fonds secrets, un premier engagement a lieu. Avec sa parole spirituelle et incisive, le comte Jaubert ouvre le feu; mais M. Guizot ne peut se résoudre à attaquer franchement ceux qu'il a si longtemps défendus ; dans son trouble il frappe à regret, et le plus souvent tire en l'air ; témoin de sa faiblesàe, M. Thiers garde le silence : la bataille est remise à la session prochaine.

Les diverses fractions dont se composent les deux armées sont :

Pour l'opposition,

La droite LEGITIMISTE, guidée par M. Berryer. Le duc DE Fitz-James, grand seigneur libéral, ayant trop de talent pour connaître l'envie, avait donné l'exemple de la discipline. Sa mort fut une perte, et pour son parti, et pour celui qui en avait la direction. Des rivalités médiocres s'étaient fait jour : le marquis de La Rochejacquelein et le duc de Valmy supportaient impatiemment la supériorité d'un simple avocat, admise sans conteste par MM. de Larcy, de Surrian, de Labouue, Dugabé, et une vingtaine d'autres.

La gauche républicaine, dont François Arago était l'illustration, et Garnier-Pagês aîné, secrétaire, de 1830 à 1834, de la société Aide-toij le ciel faidera^ le membre le plus important.

Les premiers ministres de Louis-Philippe, Jacques Lafpitte et Dupont db l'Eurr s'y étaient ralliés; Audry de Puyraveau, VoYBR-D^biGENsoN, le maréchal Clauzel-, ex-gouverneur de l'Algérie, et le général Thiars leur donnaient la main ; elle venait d'acquérir deux précieux talents de tribune : Martin de Strasbourg et Michel de Bourges ;

Cormenin était Técrivain du parti ;

Mauguin et Salvbrtb tenaient une position isolée entre les radicaux et les dynastiques.

Le centre droit ou les doctrinaires.

L'homme le plus jtistement considéré de l'Assemblée, celui qui avait le plus fait pour l'établissement de libertés constitutionnelles , et dont les discours sur la presse et sur le jury n'ont laissé à ses successeurs que la ressource de le citer à propos, M. RoYER-CoLLARD, attristé par la chute de la branche aînée, depuis l'abolition de l'hérédité de la pairie, gardait le silence du découragement.

Le parti marchait sous la bannière de M. Guiw)t; les plus considérables comme orateurs ou écrivains, sont :

MM. DE Jaubert, dont j'ai déjà parlé ;

DucHATEL, de récole du bon sens en politique, comme Ponsard en littérature, sans élévation, mais spécial sur beaucoup de questions ;

De Rémusat, esprit généralisateur, libéral et

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philosophique , fin et délicat , préférant trop la pensée à l'action ;

DuvERGiER DE Hauranne, couragoux, consciencieux, développant les doctrines constitutionnelles, et allant jusqu'où la logique le mène;

DuMONT, caractère incertain, paresseux, mais d'une éloquence facile et persuasive ; .

HÉBERT, clair, sagace, énergique;

ViTET et d'HAUBERSAERT , coufidcnts de M. Guizot; Piscatory, ex-officier de cavalerie, repartie vive et franc parler ; • -

,Le plus remuant sans contredit, }J[. Janvier.

Sans principe bien défini, le centre gauche • ressemblait aux terrains formés d'alluvions: des ministres en espérance, des ministres tombés en composaient les diverses couclies. Les oraterars étaient nombreux :

MM. DupiN aîné, procureur général à la Cour de cassation, quand il n'était pas président-de la Chambre ;

Sauzet, son compétiteur au fauteuil;

Vivien, conseiller d'État ;

DuFAURE et Billault, avocats ;

Passy et Gouix, financiers ;

Thieks, lame, le chef reconnu de tant d'ambitions indépendantes, et ses deux aides de camp dans les manœuvres de la tactique parlemen- . taire : les comtes Roger du Nord et Mathieu

DE LA ReDORTE.

Lô gros de l'armée, la gauche dynastique, ^tait commandé provisoiremeDt par. M. Odilon BAftBOT, ayant pour lieutenants MM. Chambolle et Ha VIN ;

MM. NicoD, magistrat, dont la parole trop rare exerçait ime juste influence ;

Glais-Bizoin, le spirituel interrupteur ;

Lherbette, Tadversaire de la Liste civile, le dénonciateur des coupes sombres;

Le «marquis de Mornay, gendre du maréchal Soult, DE Charahaulb, Isambert étaient les plus marquants.

Le CENTRE, gouvernemental, surpassait encore en nombre les diverses fractions de l'opposition; pourtant la défection des doctrinaires et des membres du centre gauche avait diminué sa supé- * riorité numérique et l'avait privé de ses organes las plus éloquents. Ses chefs actuels, les comtes MoLÉ et DE Montalivet, appartenaient à la Chambre des pairs.

Malgré une parole facile, MM. de Salvandy, Martin (du Nord) et Lacave-Laplagne étaient secondaires. Charles Teste avait plus de talent que de considération. M. Viennet était un ami Violent et dangereux.

A l'exception de M. Liadières, les aides de camp du roi prenaient rarement la parole.

L'illustre philosophe Joupfroy, dégoûté et mortellement malade, donnait des conseils, souf-

flait des citations, suggérait des idées plus volontiers qu'il ne se mêlait aux luttes de la tribune.

Emile de Girardin était plus redoutable comme publiciste que comme orateur. '

Un excellent homme, M. Cunin-Grîdainb, prêtait ses salons et son nom à la réunion des conservateurs.

Seul, M. Dç Lamartine apportait à la majorité la puissance encore neuve de sa parole.

La grandeur de la question, la différence minime du nombre des votants des deux parts devaient passionner le débat. Convaincre et détacher une vingtaine d'esprits flottants, indécis, partagés, incapables par eux-mêmes et attendant la lumière, tel était le but, et tels sont en somme les plus beaux triomphes de l'art oratoire.

Parmi les chefs de l'opposition, quatre ont été ou sont encore la gloire de la tribune française, excellant par des moyens divers. Rien d'ailleurs de plus personnel, de moins imitable que l'éloquence. Un génie, quel qu'il soit, ne saurait faire école.

Grands orateurs et petits hommes d'État, MM. Guizot et Thiers n'ont entre eux aucun autre trait de ressemblance. D'abord journaliste, M. Thiers, député, a fait son apprentissage aux dépens de ses collègues ; mais il n'a pas tardé à passermaître. Sa parole est simple etfamihère, elle captive par un air de bonhomie et de camaraderie,

elle éclaire en amusant ; dépouillée de pédantisrae, elle est une sorte d'enseignement mutuel ; il s'adresse au sens commun; il n'y a pas de question si aride qu'il ne relève par des traits d'esprit ; il abuse des protestations de bonne foi et d'honnêteté, ,et pourtant, en politique, son côté faible est la moralité ; les mesures qu'il défend ou combat sont à ses yeux, politiques ou impolitiques, habiles ou maladroites; justice, droit, devoir, s'il en parle, ne tiennent que le second rang. Dans les questions militaires et financières, il éblouit et s'éblouit lui-même par les masses d'hommes et de milUons qu'il remue, faisant dire aux chiifres et aux statistiques ce qu'il veut. Je cherche souvent avec inquiétude ce qui peut être le plus funeste aux hommes, ou de pratiquer, comme M. Thiers, la religion du succès, ou d'étaler, comme M. Guizot, des principes supérieurs qu'on fait fléchir suivant les besoins de sa cause. M. Thiers, prolixe, intarissable, a Tart de se faire suivre de ses auditeurs jusqu'au bout de ses plus longues harangues ; pendant ces huit premières années, il ne leur sert sur chaque question que de la science toute fraîche à l'appui d'idées déjà vieilles ; il a adopté des autorités : Talleyrand, atfaires étrangères ; Napoléon, guerre ; rab})é Louis, finances, et il ne s'aperçoit pas que ces hommes de la Constituante, de l'Empire ou de la Restauration, nés un t

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demi-siècle plus tard, auraient pris^ l'état présent comme point de départ et progressé sur euxmêmes : de là ses théories surannéesft Sa persomie est petite, sa voix perçante arrive aux oreilles les plus endurcieS, son geste est vif et provoquant; sa personnalité est énorme ; il ne dit pas la politique de conservation ou de liberté, de paix ou de guerre, mais 7na politique ; il ne dit pas la France, mais mon pays. Npn-seulement il est toujours convaincu que la raison est de son côté, l'outrecuidance de sa conviction est encore, un de ses moyens de persuasion : « Mon argument est irréfutable Je mets au défi Il

n'y a que des insensés Il est absurde de contester » sont les habitudes un peu provençales de sa dialectique ; ses auditeurs convertis se trouvent de l'esprit, du bon sens, savent la question, possèdent la vérité, répètent ses épigrammes et prennept leur part de son triomphe. Enfin, souvent ingrat envers la Révolution et la liberté, dès qu'il les défend il s'ennobUt, grandit, et son enthousiasme éphémère parcourt l'assemblée .

La tête de M. Guîzot dépasse de bien peu celle de M. Thiers, mais il y a tant 4e dignité dans son maintien, de majesté dans son geste, de domination dans son regard, que personne^ je crois, ne s'est aperçu qu'il fût petit; son organe est beau. L'histoire et la philosophie sont

de son domaine ; il élève la discussion, la généralise, monte avec la métaphysique jusque par delà les nuages; Tauditoire, flatté dé se voir transporter à de telles hauteurs, admire de confiance, ap- ' plaudit sans comprendre. Les mots : ordre y paix ^ stabilité^ sont les points de repère de ses discours ; délicieux reposoirs pour les membres satisfaits de la majorité, étoiles fixes du ciel doctrinaire.,S'il veyt empêcher une réforme, arrêter un élan généreux, obtenir une loi contre la liberté, il descend des sphères sereines, assombrit l'horizon, déchaîne les tempêtes, fait appel à' la cupidité, à la peur, et, par TautoHté de son langage, apprend à ceux qui sont atteints de ces passions basses à ne plus en rougir ; il impose plus qu'il ne persuade. Longtemps exercée dans les cours de la Sorbonne, sa parole est ^pure et sévère ; en dehors de l'instruction publique, il est étranger aux questions spéciales, et n'a jamais abordé les discussions de chiffres. M. Guizot a toute sa valeur comme orateur du pouvoir; dans l'opposition, il est inférieur à M. Thiers.

Pour éviter le danger du panégyrique, je suis en quête de reproches à adresser à Berryer orateur. Son improvisation est souvent incorrecte, mais comment égaler l'ampleur de sa phrase, la maie expression de sa pensée, l'ordre habile de son argumentation, les belles proportions de son discours, le tact, la mesure, qui au

milieu des orages les plus violents, dans les plus véhémentes apostrophes, lui fait atteindre le but sans le dépasser jamais? Les principes du défenseur du droit divin sont antipathiques à l'assemblée, mais le son de sa voL\, son geste, son regard le mettent d'abord en communion avec elle; il lui expose les questions de chiffres les plus ardues, et elle en saisit les moindres détails; dans les discussions où l'honneur, le patriotisme sont engagés, elle s'élève ou s'indigne avec lui. L'ironie de Berryer est poignante ; ennemi de Tal- Uaace anglaise, il prononce ce seul mot — l'Anglais — de manière à réveiller tous les souvenirs de Poitiers, d'Azincourt et de Waterloo ; il descend de la tribune, et un député dévoué à Louis-Philippe, le général Jacqueminot, l'embrasse en pleurant. Tant que dure le retentissement de sa parole, les organisations nerveuses, les hommes chez lesquels le cœur l'emporte sxfr la raison lui appartiennent de plein droit : il les force à adorer ce qu'ils détestent, à mépriser ce qu'ils adorent. Le lendemain, il est vrai, s'effacent ces prodigieuses métamorphoses ; il ne faut pas esp(Ter que l'art de la parole aille jamais plus loin.

(tarmer-Paoès. Le passé est vaincu, on s'en éloigne sans le craindre; au contraire l'avenir est menaçant : là est le secret de la tolérance de la majorité à l'égard des légitimistes,, quand

elle s'irrite au moindre mot d'une profession de foi républicaine. Garnier-Pagès a été nommé député en 1831, par le département de l'Isère, à une immense majorité; malgré ses préventions contre le secrétaire de la société Aide-toi, le Ciel f aidera^ la Chambre dut l'admettre ; seul, Casimir Périer, se levant à la contre-épreuve, • protesta contre cette admission.

La position de l'orateur radical est dangereuse entre toutes : une délicatesse infinie, une prudence consommée, alliées à la jeunesse, aux ardeurs des convictions généreuses, la souplesse et la droiture, la modestie et le talent lui sont nécessaires pour se faire écouter. . .

En 1834, il proteste avec érfergie contre la loi qui interdit le^ associations.

— La société Aide-toi vous paraît nuisible depuis que vous vous en êtes servis et que vous en avez profite, depuis que par elle vous êtes devenus ministres.

Et prédisant l'avenir :

— Sachez-le, dès qu'on ne pourra plus s'associer légalement, on conspirera.

En financées, en industrie, en commerce, il indique déjà une capacité supérieure .

En 1838, la question agrandie du gouvernement royal ou du gouvernement parlementaire permet aux opinions extrêmes de s'associer à la coalition; ôans rien céder de ses principes, il ré-

clame le gouvernement par les élus du pays légal, pas décisif vers le gouvernement de la nation par elle-même : il combat sans illusion et sans ambition, mais avec une activité infatigable.

Les sessions suivantes révéleront toutes ses qualités d'orateur; la mort seule arrêtera ses progrès.

A côté de ces quatre orateurs, Lamartine, chef • sans soldats, commence à déployer ses ailes; il plane suspendu entre de vagues instincts de réforme sociale, le goût de l'ordre, l'amour de la ' liberté, l'esprit de conservation, le respect des ruines : le centre^ décapité par la volte-face de . MM. Thiers et Guizot, sera son armée.

Après ceux que je viens de citer, tous les autres, quels que soient leur importance et le nombre de leurs adhérents, même M. Odu-.on . Barrot, ne sont que de second ordre. Un vieux carhste, ennemi acharné de notre révolution, disait de lui : « C'est Jocrisse chef de brigands. » Doublement injuste : AL Odilon Barrot n'est pas si niais, et nous, membres de la gauche, méritions bien plutôt d'être appelés le parti des bonnes intentions.

A la tril)unc, sa voix, éclatante au début de. chaque période, terminait la phrase en basses profondes inaccessibles à la moyenne des auditeurs, d'autant plus émouvante qu'elle semblait se perdre dans les rephsde sa conscience. 11 avait

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la parole honnête et convaincue , solennelle et emphatique de M. Marty clans le Bourreau (tAmS'^ terdam; comme M. Môëssard (1), il était le prix de vertu de l'opposition jusqu'au jour où, reniant son passe, ministre de Napolëon, complice de l'expédition romaine...

Mais je me console en songeant que mes Mémoires n'allant pas au-delà de la révolution de Fé\Tier, je n'aurai pas à noter la plus inexcusable de'ses faiblesses.

Il ne savait rien en finances, rien en économie sociale, peu de chose en administration intérieure^ moins encore en politiqur» étrang^ère ; mais il était 1 y porte-voix de l'indignation publique : il excellait d.ms les incorruptibles, llétrissait d'un fer chaud les courtisans, la vénahté et l'agiotage. Malheureusement la fermeté manquait à Tavocat des nobles sentiments, et bi(?ntot nous lo verrons céder en fait la direction de ses gros bataillons à ^I. Thiers, le tacticien habile et résolu du centre gauche.

(l) Artiste estimable de la Porte Saint-Martin, qui obtint le prix ^oniyon décerné par l'Aai'Umie fran^ais»^.

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