LE PEUPLE
Le peuple. Trop peu éclairé pour discerner dans Napoléon le vrai coupable, le peuple de Paris avait sur le cœur les deux invasions, suivies chaque fois de la rentrée des Bourbons. Un roi cid-de-jatte (1) et un roi Jésinte (2) ne lui avaient inspiré ni sympatliie ni respect; il connaissait les noms de Lafayette, de Manuel, du général Foy, de Berijamin Constant et chantait Béranger; mais, étranger aux droits pbhtiques, il n'attaquait ni ne conspirait. En 1830, pendant deux jours, les eflbrts de la bourgeoisie furent vains pour hii faire comprendre la portée des ordonnances et la violation de la Charte : la fermeture des ateliers, l'appel des ouvri(Ts typographes, l'exemple de quelques gardes nationaux et de la jeunesse des
(1) et (2) Sobriquets populaires.
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écoles Ventrainèrent, et la vue du drapeau tricolore le souleva. Mais il renonça vite au cri de : Vive la Charte ! pour ceux de : A bas les Bourbons l A bas les Suisses ! A bas les calotins !
Après la victoire, on l'appela : héroïque ! admirable! magnanime! On honora ses morts, on soigna ses blessés, on souscrivit pour ses orpheliiïs et ses veuves; quelques-uns même reçurent la décoration de Juillet, présent funeste dont le port devenait bientôt un motif d'arrestation, ou tout au moins de suneillance de la pohce. Parmi les cris du combat je n'ai pas cité celui de ; Vive la République ! parce qu'à cette époque c'était surtout dans la bourgeoisie et parmi les lettrés que se trouvaient les républicains. En dehors de ces souscriptions et de ces honneurs, aucun droit politique direct ou indirect ne fut reconnu au peuple ; aucune préparation à Fexercice d'un droit, aucune espérance ne lui fut donnée; dans l'ordre matériel, comme toujours au lendemain des révolutions, les octrois, les impots de consommation, privatifs pour le pauvre, furent momentanément supprimés, puis quand la ville eut réparé doucement le désordre de sa toilette, que chacun se fut casé, on les rétablit : tout fut oublié.
Les efforts de l'assistance publique sous le nouveau règne ont été louables, mais quand leur résultat aurait été double ou triple, quand les dons, cessant d'être volontaires, auraient revêtu
la forme de l'impôt, et se seraient élevés au chiffre (morme de la taxe des pauvres eu Angleterre, et en admettant que la distribution en eût été faite avec intelligence et impartialité, sans distinction d'opinion ni de croyance, il n'y aurait eu encore là qu'un palliatif onéreux et .insuffisant; car la masse saine du peuple ne peut être satisfaite que par le travail. Des caisses d'épargne furent fondées et leur nombre s'accrut rapidement ; mais cette institution, excellente pour la petite bourgeoisie et la domesticité qui n'a pas à pourroir à ses premiers besoins, ou même pour l'ouvrier célibatairie, devait sembler une amère dérision aux familles de prolétaires traversant la vie entre la misère et la pauvreté.
L'instruction primaire avait été ime des promesses de juillet. Gratuite comme la lumière, obligatoire comme l'impôt du sang, elle aurait élevé l'intelligence du peuple et sa moralité, elle aurait préparé de loin son admission aux droits politiques, et l'eut incorporé à la bourgeoisie. En 1833, M. Guizot, ministre de l'instruction publique, a ou l'honneur de faire presque doubler par les Chambres le chiffre de 1,900,000 francs, consacrés à l'instruction ; que M. Guizot ait élaboré seul le projet, ou l'ait rédigé sur des notes rapportées par M. Cousin de sa mission en Allemagne, cela n'enlève rien au mérite du ministre; mais il est triste de p^enser qu'il a fallu son talent
et son autorité pour faire accepter des Chambres ' une allocation de trois millions sur la répartition du budget, quand cinquante millions auraient été ûécessaires pour conférer les connaissances premières à tous les Français. Nul fait peut-être ne montre plus clairement l'insouciance maladroite de la bourgeoisie à T égard « de la vile inultitude (1), » et sa répugnance à se l'assimiler.
Je n'entends nullement rendre le gouvernement responsable des conséquences inévitables de toute révolution.
Le faubourg Saint-Germain, privé de son roi . légitime, suspendait ses dépenses; les industries de luxe chômèrent; les troubles poUtiques inquiétaient le commerce, effrayaient les capitaUstes ; on vendait peu; on cessait de fabriquer; le peuple souffrit et devint mécontent. L'ouvrier, condamné * à l'oisiveté, assistait à l'émeute, s'y mêlait quelquefois. A côté des besoins , les sentiments ; ces hommes à l'intelligence inculte, engourdie par l'excès des travaux journaliers ou par les dures privations du chômage, incapables de défendre leurs mtérêts, sont sensibles à la gloire, à la grandeur du nom français, oubUent leurs maux pour épouser la cause d'itnc nation opprimée : la paix achetée par l'abandon ♦ de la Pologne les avait indignés. Ses colères, qui avaient éclaté à l'oc-
(1] Expression de M. Thiers.
casion de la prise de Varsovie, jointes au souvenir encore chaud de la victoire de Juillet, au * dénûment, au mépris de la vie, à l'attrait du danger avaient pousse en juin 1832 plus d'un enfant de Paris à s'unir aux insurgés républicains : il y en eut moins en 1834.
Les Paroles dun croyant j lues par tous ceux qui savaient lire, avidement écoutées par les autres, avaient fécondé le germe démocratique. La masse tendait à se séparer de la bourgeoisie, mais n'était encore ni républicaine ni socialiste : ce sont les membres de la Société des Droits de r Homme qui , les premiers propagèrent les doctrines communistes dans la .classe ouvrière, et principalement comme moyen de recrutement; il y avait d'ailleurs analogie entre des Jacobins autoritaires et des communistes autoritaires.
Après la loi de 1834 contre les associations, . il arriva ce. que Ganiier-Pagès avait prévu, elles se transformèrent en sociétés secrètes et en foyers permanents de conspiration. Les révolutionnaires les plus ardents de la Société des Droits de t Homme créèrent la Société des Familles: en 1836, le nombre des initiés s'élevait à 1,200; un complot avorté amena l'arrestation des principaux chefs ; une nouvelle organisation eut lieu sous le nom de Société des Saisons ^ qui ne comptait pas plus d'un millier d'adhérents. Par là, il est facile de voir
combien était restreint le nombre des soldats réguliers de rémeute.
Deux hommes remarquables par leur vertu et leur dévouement à l'enseignement du peuple, Buonarrotti , ancien carbonaro , babouviste, et Charles- Antoine Teste avaient groupé autour d'eux des jeunes gens pauvres, laborieux, et quelques ouvriers ; avec des nuances, \e comynwiisme ^ c'està-dire le sacrifice de la liberté à TégaUté était le fond de leurs doctrines, seul il avait prise sur le peuple; car le saiiit-simonisme , né sous la Restauration et ([ui avait eu son éclosion en 1830, avait passé sans exercer sur lui presque aucune action ; le Positivisme était trop scientifique, le Foii^ riérisme, quoiqu'il parlât à l'imagination avec sa théorie passionnelle et ses déductions féeriques, n'y avait pas trouvé d'accès; jusqu'en 1838, on ne pourrait pas citer dix - ouvriers phalanstériens.
Plus tard, j'aurai à constater une expansion graduelle des idées de réforme - sociale et la naissance d'un certain noml)re de fouilles popidaires. Je résume ainsi la situation du peuple en 1838 : il ne comptait pas à Paris et à Lyon plus de huit à dix mille républicains, plus do trois à quatre mille sociahstes, à peu près tous communistes; mais, quoique moins misérable qu'en 1831, il était mécontent.
Tenu à l'écart du pays légal, il s'habituait à ne
rien attendre, à ne rien espérer de son roi ni de spn gouvernement.
La scission devenait chaque jour plus profonde.