LE CLERGÉ
De 1815 jusqu'à l'assassinat du duc de Berry, l'action du clergé avait été restreinte ou souterraine ; Louis XVIII le craignait plus qu'il ne Taimait. Cependant l'entrée aux affaires de MM. de Villèle et de Corbières avait accru son influence ; les jésuites multipliaient leurs écoles, les missionnaires entraient en campagne ; de Maistre, de Bonald, de LaMennais avaient fondé et achevé l'édifice de la philosophie catholique ultramontaine . En 1825, le clergé était jnonté sur le trône avec Charles X; par ses. affiliations laïques, la Congrégation enveloppait les hautes classes comme dans un réseau; mais la bourgeoisie, en grande partie, le peuple entier, lui étaient hostiles. Pour vaincre cette opposition, le clergé en majorité se montrait intolérant, provocant, persécuteur, soutien zélé de l'arbitraire, mauvais conseiller de son
roi . Comme saint Paul par la foudre sur la route de Damas, il fut soudainement éclairé par la révolution : de petit et intrigant qu'il était sous Charles X, il se fit grand pour se mettre au niveau du peuple qu'il voulait conquérir.
Ses fautes, son immixtion à la politique lui avait fait perdre un ten-aiu immense; alors, et durant plusieurs années, son impopularité était telle que dans nos rues un vêtement ecclésiastique exposait à Tinsulte : les scènes de destruction de Saint-Germain-l'Auxerrois et de l'archevêché donnent la mesure des haines que le clergé avait soulevées. Il voulut être modeste, désintéressé, mais indépendant : les abbés de La Mennais, Gerbet, Lacordaire et leur allié le comte de Montalembert ont eu la gloire de réclamer les premiers la suppression du budget des cultes et la séparation-de rÉgli3e et de TÉtat; ils professaient les principes d'une démocratie universelle : à l'égard du Gouvernement, leurs efforts furent vains; ultramontains, ils furent condamnés, même par le Pape,* leur chef spirituel. Néanmoins, Topinion leur sut gré de leur généreuse tentative, et, chose bizarre, la publication des Paroles dùn croyant^ qui signalait la rupture de La Memiais avec le clergé, et déversait les plus terribles accusations sur le pape souverain temporel, contribua à diminuer cette aversion dont le prêtre était Tobjet.
Même depuis qu'ils avaient perdu dans M. de
La Mennais, l'homme qui les remorquait à la suite de sa popularité, les membres du clergé saisissaient avec un habile empressement toutes les occasions où leurs consciences de catholiques leur permettaient, comme à propos de la Pologne et de rirlande, de soutenir la cause de l'indépendance. S'ils attaquaient l'enseignement laïque de rÉtat, c'était au nom d^ la Uberté d'enseignement : leur jeune chef, le comte de Montalembert, malgré sa soumission à l'EncycUque qui l'avait forcé à renier la plus forte part de ses doctrines, continuait à se croire hbéral.
Une grande ligne de démarcation divisait le clergé en deux classes : les Ulti^amontains et les Gallicans. Tous reconnaissaient la suprématie spirituelle du pape et des conciles, mais les ultramontains voulaient le gouvernement de l'ÉgUse, la nomination aux dignités ecclésiastiques dépendant uniquement du saint-siége ; les anciens rédacteurs de YAvemrj les jésuites, les moines, toute la partie miUtante et envahissante, était ultramontaine. Par un étrange abus du mot liberté, les gallicans se disaient défenseurs des libertés gallicanes f parce qu'ils préféraient à l'autorité du pape l'asservissement au pouvoir politique. Pour ne pas remonter plus haut, Louis XIV et Napoléon ont été les représentants absolus de ces Abertés; Bossuet les a subies, le comte Portahs les à formulées dans le Concordat; MM. Dupin,
Thiers, et successivement presque tous les archevêques étaient gallicans.
J'ai voulu faire précéder d*un état de situation de la France en 1838 la continuation de ces Mémoires. Ce travail, je l'avais fait alors pour mon compte, et sur beaucoup de points, il diiférait du tableau que je viens de tracer. Je tendais alors de tous mes efforts vers la réalisation du gouvernement constitutionnel, dont les conditions me semblaient être : un roi régnant et ne gouvernant pas ; une Chambre des Pairs indépendante par l'hérédité ou par l'élection ; une Chambre des Députés rendue plus Ubérale par une large reforme électorale ; des ministres désignés au choix du roi par la majorité parlementaire et sérieusement responsables ; l'abrogation des lois, de septembre.
Mes idées poUtiques n'allaient pas plus loin.
J'ai dit le succès que m'avait valu à la fin de la session, auprès des membres des deux Chambres, mo» discours sur la conversion des rentes; la presse en général m'avait également bien traité, et le nouveau directeur du Messager^ le comte Walewski, comme moi membre du Jockey- Club, aj^ant publié un article élogieux dans son journal, j'allai lui faire mes remercîments : de ce jour ont daté mes relations plus intimes avec lui.
LA COMTB WALEWSKI. — MA COOPERATION AU MES^ SXGER. — MA CONNAISSANCE AVEC ALPHONSE KARB. — PROCÈS aiSQUET. — LE SALON DE M. THIBR8. — MA PRÉSENTATION CHEZ M. ODILON BARROT. — LES CONQUÊTES DE M. TABRS.
Quel était le comte Waleswski? Né le 4 mai 1810, au château de Walewice, en Pologne, de la belle comtesse de Walewska, remariée depuis au général jcomte Omano (1), un des lieutenants du grand capitaine et parent des Bonaparte, Alexandre Walewski Colonna perdit sa mère de bonne* heure, et fit ses études à Genève. Comme beaucoup de ses compatriotes, il parlait avec facilité plusieurs langues, et quand, bien jeune encore, il se rendit pour la première fois en Angleterre, sa naissance presque illustre, sa figure et sa fortune lui valurent un accueil exceptionnel
(1) Nommé maréehal de France aprèg le coup d*Êtat.
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du monde aristocratique. A Tâge où d'autres quittent à peine les bancs du collège, il fut un héros de la mode et lié avec lord Palmerston, alors dans tout Téclat de sa réputation. Il épousa une fille de lady Sandwich, qui mourut après un an de mariage.
Dès le commencement de Tinsurrection polonaise, il prend activement part à la défense de sa patrie, combat à la bataille de Grochow, et, à cause de ses relations, il est choisi avec ^fM. Zamojski et Wielopolski pour aller à Paris et à Londres tenter de concilier à son pays l'appui de ces gouvernements : mais, quoique lord Palmerston fût à cette époque ministre du Foreigîi office^ ses efforts furent vains ; il ne put surmonter ni la froideur de la France : ni l'indifférence de l'Angleterre. Varsovie prise, la ruine de la Pologne consommée, le comte Walewski entre au service de France, capitaine dans la légion étrangère, le 10 août 1K33, en septembre, il passe aux chasseurs d'Afrique. Après s'être acquitté d'une mission confidentielle auprès d'Abd-el-Kader, avoir rempli les fonctions de chef de bureau arabe, il est naturalisé Français, sert, en 1835, dans le 4* hussards. En 1838, ayant acheté la propriété d'un journal du soir, )e Messager ^ il donne sa démission.
L'habitude du monde, la distinction, la douceur et la réserve des formes, une mollesse qui
n'est pas sans grâce, ordinaire aux natures destinées à l'embonpoint, la générosité, une ambition vague, la curiosité de s'essayer dans des carrières diverses, le goût des plaisirs élégants sont les principaux traits de ce caractère bienveillant en dépit de ses précoces succès.
J'ai dit comment il avait accueilli mes remerciements; il ajouta que si je croyais lui devoir quelque chose, je pouvais m'acquitter en lui donnant mon avis sur une affaire grave. Depuis qu'il était en possession du Messager j un M. Foucaud, mû par un sentiment de vengeance contre l'ancien préfet de police Gisquet, lui avait apporté des preuves irrécusables de la mauvaise administration de ce magistrat au profit de ses passions personnelles. Devait-il s'en servir et les publier ? Ma réponse fut que contre Gisquet fonctionnaire, je n'hésiterais pas pour l'affirmative, mais qu'il avait été destitué; que, dép\ité, il s'était joint à la gauche; que, préfet de police pendant six ans, il savait bien des choses; que, par suite, il pouvait être une force pour l'opposition ; qu'enfin, la France était le pays des apparences et de l'oubh : par ces motifs, je conseillai le silence.
« — Mais le journal a déjà annoncé hier, sur son compte, d'importantes révélations.
« — En ce cas, il faut lirer le meilleur parti de la chose faite. »
Je me mis à l'œuvre, et j'écrivis un article qui.
en traçant le devoir des publicistes à l'égard des fonctionnaires, élevait et grandissait le rôle du Messager, Telle fut au moins l'impression de Walewski et de plusieurs journaux qui reproduisirent l'article le lendemain. Ce léger service accrut près de lui mon influence au point qu'il m'offrit de partager la direction du journal.
« — La proposition est séduisante, mais j'y vois deux objections : je ne pourrais acheter la moitié de votre propriété, et j'ignore si en politique nous sommes d'accord sur les principes et le but que nous poursuivons. »
Le comte Waleswski leva de suite le premier obstacle : il entendait garder seul les charges de sa propriété. Après quelques conversations sur les plus importantes questions du moment, nous par\unmes à nous entendre également sur le second point.
Il fut convenu que notre opposition serait constitutionnelle, notre but le gouvernement parlementaire, notre moyen la coalition, notre place entre le Co7istilutio?inel et le Siècle; que nous marcherions à côté de M. Tliiers, mais non derrière lui ; qu'une discussion préalable aurait lieu, entre nous, des sujets nouveaux à mesure qu'ils se présenteraient.
Quant aux considérations personnelles, rien de plus honorable et de moins mystérieux : Walewski, déjà naturalisé Français après sa campagne
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d^Afrique, ambitionnait les lettres de grande naturalisation qui lui donneraient le droit de représenter sa patrie d'adoption comme député ou pair; et j'ai à peine besoin d'indiquer l'avantage pour moi de soutenir à l'avenir à la tribune les questions telles que nous les aurions posées dans le journal, et surtout d'avoir un journal soutenant les questions telles que je les aurais posées à la tribune. Cet appui de la presse me tirait à la Chambre de mon isolement ; je parlais au dehors, €t, même dans l'enceinte législative, mes paroles acquéraient la valeur du journal et de la nuance que je représentais. Enfin, en me réservant le compte-rendu des séances de la Chambre des pairs, je poursuivais ma tâche de donner de la vitalité, et peut-être de l'indépendance au pouvoir dont je faisais partie. J'avais, en outre, le droit de rédaction quand bon me conviendrait. idsL collaboration était gratuite.
Tous ces arrangements conclus, Walewski me fit connaître la rédaction du journal.
En premier lieu, Boilay, intelligent, fin, lettré, prompt à découvrir les meilleurs arguments à l'appui de la thèse indiquée ; talent souple, habile à s'assimiler les idées et même le style d'un directeur au point que, plus tard, M. Thiers disait en riant ne plus pouvoir distinguer ses propres articles de ceux qu'il lui inspirait.
Charles Rabou, honnête et ingénieux, tour à
tour publiciste et romancier, grand amateur d'ancienne musique et de contre-point.
Achille Brindçau, un de nos amis, habitue de ta Charte de 1830, avait été recommandé par Nestor ' Roqueplan au comte Walewski comme gérant.
Enfin, le capitaine Tanski, officier polonais, l'homme des nouvelles et des correspondances étrangères.
Au rez-de-chaussée, deux écrivains fournissaient le roman et le feuilleton des théâtres : Tun, joU compagnon, brillant^ susceptible, redoutable adversaire, frappant fort et juste, maniait avec art répée, non la plume ; le premier à Tescrime, le baron de Bazancourt vivait comme littérateur dans une banale obscurité; l'autre, M. Edouard Thierry, le regard discret, les cheveux plats et gras, l'air doux et subalterne, alignait des phrases correctes et étudiées aussi dépourvues de l'éclat de la forme que de l'originalité de la pensée. Au bout de quelque temps, dans mon zèle pour le succès de la feuille à laquelle il m'avait associé, je proposai inutilement à Walewski de chercher à les remplacer par Alphonse Karr et Nestor Roqueplan.
Personne d'ailleurs n'avait moins que le directeur du Messager la vocation du journalisme ; ses quahtés lui nuisaient : il regrettait la vivacité des attaques, il avait remords de blesser, et retranchant avec soin les paroles dures et acerbes, les
traits satiriques, il ne servait aux lecteurs qu'une polémique inoffensive, sans autre assaisonnement que la froide raison. Le bon-goût, la quantité de ses relations mondaines le gênaient dans sa marche ; il lui eût été trop pénible de rencontrer le soir les personnages dont il aurait grossi les fautes et les ridicules. Je me souviens de sa répugnance à accepter pour nous le mot de coalition qui, disaitrily ne se prenait qu'en mauvaise part.
A Paris, j'assistaii^ souvent le matin chez Wa- Icfwski à la préparation quotidienne du journal. La session terminée, je lui adressai d'Augerville une série d'articles sur la réforme électorale. J'avais lu le livre de Girardin : De t Instruction pybUque^ et frappé de la disproportion entre les crédits alloués Qt les fonds nécessaires à l'enseignement primaire, trouvant une connexion immédiate entre une lai*ge réforme électorale et la généralisation des connaissances, j'avais donné pour titre à mon travail : De la réforme électorale par F instruction primaire. Il était d'ailleurs peu remarquable par la forme, mais l'association des idées était juste.
Le 19août, une causerie d'Alphonse Karr dans la Presse, commençait ainsi :
« Quelques écrivains moroses vont se plaignant que la gaieté française est morte, que le Français ne sait plus aimer, boire et se battre j ot que ce vieux vert-galant ne chante plus ni le vin. m
V amour j ni les belles ^ ni rien autre chose. Nous ne savons cependant rien de si gai que les gueuletons politiques qui se commettent dans les départements, avec circonstances aggravantes de toasts et d'improvisations
« La politique bachique me remet en mémoire un des plus splendides gueuletons de la Restauration, n s'agissait de faure nommer un candidat libéral dans un arrondissement situé sur les contfins de la Normandie; les apais du candidat et le candidat lui-même allaient visiter les fermiers! et sympathiser avec eux. »
Puis il racontait avec sa spirituelle ironie les détails du festin terminé par la chanson séditieuse, répétée en chœur avec accompagnement de couteaux sur les verres, et il en citait les couplets les plus saillants. •
Le général Vandamme Ayant perdu sa femme, Dit : c'est bien malheureux De les pleurer tous deux.