‹ Mes mémoiresChapitre 17 sur 31 · CHŒUR · texte numérisé non relu

CHŒUR

Tirelonlaine, tirelonla.

Le général Kléber A la porte d'Enfer, etc.

Au dernier, l'on faisait retirer les domestiques :

La garde nationale Et la garde royale Et la gendarmerie La troupe de ligne aussi.. Tirelonlaine.

L'envie me prit de lui répondre en adoptant le personnage d'un Prudhomme politique, et je signai ma lettre : Un électeur des 22 1 .

Ma plaisanterie réussit au point que, la semaine suivante, Alphonse Karr se moquait en ces termes de son correspondant ;

« Notre dernier article nous a attiré une lettre pleine de reproches amers ; entre ces reproches il en est que nous reconnaissons fondés et d'autres contre lesquels nous nous permettons de réclamer

« Nous allons transcrire plusieurs passages de cette lettre signée : Un électeur des 221 .

Dimanche, 20 août 1838.

« C'est avec un sentiment bien pénible que j'ai (i vu, dans votre feuilleton de la Presse de ce « jour, tous les efforts de votre esprit employés « à ridiculiser les généreuses menées des élec-

« teurs libéraux de la Restauration à livrer

« au sarcasme le double sacerdoce de Tavocat et (c du député. »

âSG MÉMOIRES 1826-1848

« Notre correspondant ne songe pas qu'aTouer des menées c'est admettre la condamnation des démarches que Ton appelle ainsi soi-même. Je ne répondrai que par ces mots :1a scène que j'ai retracée a eu lieu, et' elle a eu lieu précisément comme je l'ai dit; ce n'est pas ma faute si elle est comique. Le Tartufe n'attaquait pas la religion, mais les faux dévots; les plaisanteries contre les élections grotesques et les gueuletons politiques n'attaquent que les gueuletons politiques et les élections grotesques.

« C'est ce que je répondrai encore à Télecteur des 221. — Quand il me reproche de traiter peu convenablement les souvenîi*s de l'Empire : per- ' sonne de notre temps ne se défend d'une grande et sincère admiration pour Napoléon et pour les compagnons de sa gloire; personne n'y est ëtraur ger et ne peut compter ses parents sans retrouver quelque soldat de l'Empire. C'est une raison de plus pour s'élever contre l'abus et le trafic qui se font des choses glorieuses. C'est une raison de plus pour traiter d'indigne bouffoimerie la tentative du jeune homme qui, à Strasbourg, se déguise en empereur comme M.. Edmond du Cirque - Olympique , et- croit faire des révolutions

^< Si, comme moi, monsieur (continue Fiflecteui' « des 221), vous aviez passé votre vie en pro-

n vince — MERCI! — vous sauriez qu'on n'a ùSkf n en préludant par des repas à des opératioiiB « plus sérieuses, que se soumettre à Tusage enra- « ciné et constamment suivi lorsqu'il s'agit de « traiter d'afiaires commerciales. — Sans doute « avec des palais iiséSy des estomacs affaiblis et « surexcités comme ceux des viveurs parisiens, « cette méthode pourrait avoir quelques inconvé- « nients ; mais chez nous autres provinciaux, race « robuste et INTELLIGENTE, les fumées du vin « ne peuvent troubler la cervelle ou dominer la lu- « cidité d^ l'esprit, o

« Je ne suis pas Parisien, monsieur, répondons-nous à l'électeur, je ne suis pas Français; sans cela je trouverais fort mauvais le brevet de phthisie et d'imbécillité que vous donnez à une grande ville et à mie capitale. — Du reste, j'admets facilement, monsieur, que vous tenez plus de vin que moi, et je ne conteste pas votre capacité ; je ne vous connais pas, monsieur, et je dois m'en rapporter à vous sur vous-même, ô homme robuste et intelligent !

« Ensuite (ajoute toujours notre robuste électeur), je vous demanderai pourquoi vous vous êtes permis de changer le refrain. Par quelle perfidie avez-vous substitué au refrain si populaire de Larifla flafla, larifla^ la répétition de Tirelonlainej tirelonla, terminaison de la Régence^ accompa-

Cernent ordurier des couplets de Vadé et de Piron. M

Pour compléter mon succès, je me dénonçai en priant Alphonse Kalr de dîner avec quelques amis communs. L'auteur de tant de romans délicieux, de pages pleines d'observation et de poésie, a le cœur aussi droit que l'esprit : à ce prologue si gai de notre connaissance a succédé entre nous une sérieuse amitié.

Vers cette époque eut lieu le procès en diffamation motivé par la publication dans le Messager des pièces compromettantes pour l'administration de l'ex-préfet de police. Le pauvre Gisquet, abandonné par l'opposition, livré avec entrain par le pouvoir aux sévérités de la magistrature, vivement attaqué, faiblement défendu, subit la parole violente et cruelle (îe Plougoulm au nom du ministère public. Par une décision tout à fait imprévue, le jury ayant déclaré le Messager coupable envers le fonctionnaire et non envers l'homme privé, le gérant fut condamné à cent francs d'amende ; le directeur avait lui-même présenté sa défense avec convenance et modération.

Je fus- présenté successivement chez M. Thiers et chez M. Barrot.

Le salon du chef du centre gauche, place Saint- Georges , était des plus animés ; des groupes nombreux de députés et de journalistes s'entretenaient des préparatifs de la campagne parle-

mentaire; on causait tactique et stratégie) '<)|jf» comptait; négligeant ceux dont on était sûr, on caressait les douteux et les tièdes, on déchirait les traîtres. Ce n'est pas im des moindres mérites de M. Thiers que l'amitié inaltérable qu'il a su inspirer à des hommes tels que MM. Mignet et Cousm : leur foi presque absolue dans son infaiOibi- Uté est la meilleure justification de celle qu'il avait dès lors, et qui s'est fortifiée, avec les années, de la supériorité de sa raison.

Malgré la récente alliance avec les doctrinaires et la gauche, MM. Bardot et Guizot restaient dans leur camp ; les blessiu-es mal cicatrisées reçues en se combattant pendant huit années, des scrupules de dignité personnelle les empêchaient de se, rencontrer à mi-chemin place Saint-Georges; mais il n'en était pas de même de MM. de Rémusat, Jaubert, Duvergier de Hauranne, Chambolle et Léon Faucher ; les séductions de l'esprit, le charme famiher de M. Thiers les attiraient ; c^ chant avec art l'action graduelle de sa volonté", '31' les habituait à sa direction, substituait une fusion dont il était l'âme à la coalition de trois armées distinctes, et se ménageait des soutiens dévoués dans la presse et des collègues dociles pour un futur cabinet.

Je tenais peu de place dans ce monde pohtique ; par goût, je recherchais la conversation des femmes, d'ailleurs fort clair-semées. Madame

DoMie faisait les honneurs ; elle m'intéressait par la vivacité de son langage, la chaleur de son admiration et de ses antipathies, par une sorte d'éloquence naturelle et passionnée.

La johe figure de madame Thiers exprimait un ennui que je partageais tout en regrettant d'être inhabile à le dissiper. La beauté de sa sœur, parmi tant d'hommes noirs et mal tournés, semblait une tête de Raphaël dans une collection de Callot.

De temps à autre, les boucles blondes de madame de Rémusat, le charme de son regard, la finesse de son rire, la fraîcheur de son teint, la blancheur de ses épaules éclairaient un groupe d'heureux causeurs qui avaient la chance de l'approcher; mais elle ne venait que par exception.

C'est de jour que je me rendis chez M. Barrot; il avait présidé un comité électoral, m'accueillit avec bienveillance et me présenta aussitôt à MM. ChamboUe, Bissette, homme de couleur, et Havhi, qui faisaient partie du comité. Je le revis, et à mesure que j'apprenais à le connaître, il me fut fiicile de découvrir que si beaucoup de talent, une loyauté et une honnêteté reconnues, une longue pratique de la vie parlementaire l'avaient placé à la tête de son parti, l'aspect rigide de sa physionomie servait d'armure à un caractère faible et hésitant ; sa profondeur n'était qu'à la

surface, aon ambition timide inclinait à se subordonner à une influence supérieure.

n y avait beau temps que M. Thiers le savait et ménageait d'autant plus s'fes susceptibilités qu'il était sûr à l'occasion de le faire parler et agir.

J'aî dit que M. Thiers, grand orateur, me semblait un petit homme d'État, et je persiste, mais en exphquant ma pensée. Il possédait plusieurs qualités essentielles du génie politique : la décision, la promptitude, l'habileté, la finesse, un don singulier d'attraction. Ce qui lui a toujours manqué, selon moi, c'est la soUdité des principes et la grandeur du but.

Il devinait que la France voulait, par une attitude ferme et digne au dehors, fût-ce au prix d'une guerre, se replacer en Europe au premier rang ; mais alors pom'quoi s'était-il opposé à la défense de la Pologne? Pourquoi n'avait-il 'pas réclamé le veto de la France à Tintervention -autrichienne en Italie? Sa 'volonté d'intervenir en Espagne était-elle donc cette occasion tant attendue? Que devons-nous penser, surtout en 1840, de son dessein de guerroyer seul contre l'Europe coalisée, afin de conserver au pacha d'Egypte notre, protection contre le sijtan?

Il arrivera ministre, imposé par une majorité parlementaire. « Mais ce pouvoir, qu'en fera-t-il? Le pourra-t-il porter seulement? » Quelle idée fera-t-il triompher? Est-ce Tinstruction primaire?

Elle n'est même pas sur son programme. Est-ce la reforme électorale ? Il l'enterrera dans ime commission. La conversion des rentes? Il la remet à la session suivante. Il n'attachera son nom à rien de grand; quoi qu'il en soit, dans la sphère des ambitions secondaires, il déploie de l'habileté ; il a Tart d'inspirer confiance et sympathie.

A mon retour des chasses en Picardie^ au début de la session, le comte Walewski chercha à me prouver qu'il y aurait avantage pour nous à se lier 'plus étroitement avec M. Thiers, et à lui remettre la direction du Messager. Je lui répondis que sans contester le moins du monde sa prééminence, je préférais lui continuer un appui indépendant. Toutefois, voyant mon ami propriétaire du journal, décidé à abdiquer, j'ajoutai qu'il était le meilleur juge de ses intérêts, et je bornai à l'avenir ma coopération au compte-rendu des séances de la pairie. Je n'en restai pas moins lié avec Walewski et en bons termes avec le véri- •table chef de la coalition.

Il serait trop long d'énumérer toutes les conquêtes de M. Thiers; j'en citerai pourtant une des plus curieuses et des plus durables : ses mesures énergiques à l'égard de la duchesse de Berry, le souvenir de Deutz, ses boutades révolutionnaires n'avaient pas suffi à arrêter le penchant qui entraînait Berryer vers lui; il était d'ailleurs naturel et réciproque ; un certain mys-

tère, mutile aujourd'hui, en augmentait l'attrait. Les couloirs, la salle des conférences n'étaient pas les seuls lieux de rendez -vous. Dès 1836, un premier dîner tête ^ tête avait eu lieu au ministère de rintérieur, plus tard on se retrouvait en maison tierce.

Deux dames du faubourg Saint-Germain ayant manifesté à Walewsld le désir de connaître le monstre, il nous réunit : M. Thiers, la duchesse de Grammont, la comtesse Alexandre de Girardin, [Berryer, le marquis de Brézé , un cent millionnaire , Jean Greffulhe , et moi. Un échange d'anecdotes et d'attaques bienveillantes entre les deux chefs politiques mit chacun à l'aise. Puis Berryer, s'effaçant, laissa la parole à l'historien de la Révolution, qui, sans trop de détours, amena la seconde campagne d'ItaUe , dont il raconta deux épisodes conmie il sait raconter, tels à peu près qu'on peut les lire dans son His-toire du Cotisulat et de F Empire; car, suivant la préoccupation du moment, il essaie en conversation des fragments de ses discoiu^s ou du Uvre qu'il écrit.

Le repas fut animé, et la verve du personnage en exhibition intarissable. Par un suprême effort de galanterie, il surmonta, entre neuf et dix heures, ce sommeQ de la digestion auquel tout le monde avait été préparé. On lui prodigua les compliments, et, même après son départ, on le

déclara éblouissant, étourdissant, adorable ! Bien de mieux justifié que l'intérêt qu'il avait excité. Néanmoins, il y avait dans ces empressements et ces rapprochements un indice du premier rôle que son talent, aidé des circonstances, lui destinait : les femmes devinent la force et sont portées d'instinct vers le triomphateur.

Gamier-Pagès seul, avec son ironie tranquille et la sûreté de sa méfiance répubUcaine, restait insensible aux séductions de M. Thiers. Tout en combattant le gouvernement personnel par sa parole et ses votes, il se tint constamment en garde contre les illusions et les espérances qu'on plaçait dans le futur représentant du gouvernement parlementaire, et je dois à ses utiles avertissements les précautions que j'ai prises à la •tribune, en 1840, contre l'inconsistance du président du P' mars.

DISCUSSION DB L*ADRBSSE À LA CHAMBBB DES PAIBS ET A LA CHAMBBB DBS DÉPUTAS.

A la fin de décembre 1838, la discussion de l'adresse eut lieu d'abord à la Chambre des pairs; révacuatîon d'Ancône fut blâmée par le duc de Broglie, le partage de la Belgique par le comte de Montalembert.

Cousin dénonça en termes énergiques l'intolérance des prêtres refusant la sépulture au comte de Montlosier, parce qu'à sa dernière heure celui-ci ne consentait pas à désavouer son célèbre Mémoire à consulter contre les Jésuites. Il reprocha au ministère son indifférence devant les scandales de Clermont, devant les empiétements du clergé à Reims et à Lyon, et devant la résurrection des collèges tenus par im ordre légalement chassé de France.

Malgré les dénégations du Ministre de Tin-

struction publique comte d^ Salvandjr, M. Villemain insista à son tour sur le réveil de' cet esprit envahissant du clergé.

De mon côté, j'attaquai les tendances générales de la politique extérieure du ministère; sa neutralité favorable aux partisans de .don Carlos, en Espagne, et surtout son action oppressive à l'égard de la Suisse, qu'il avait menacée de la guerre si elle n'expulsait pas le prince Louis, revenu d'Amérique à Arenenberg auprès de sa mère. On sait que, pour éviter un conflit, le prince dut aller demander un asile en Angleterre.

La discussion générale close, le débat recommença avec vivacité sur chacun des paragraphes de r Adresse, malgré la certitude des votes approbatifs. A Toccasion de la Suisse, M. Villemain dit que « soustraire Louis-Napoléon aux lois du pays, par respect pour une sorte de légitimité . impériale que l'on voyait rayonner de sa tête ; déférer le prpcès Laity à la Cour des Pairs, que Ton étabUssait ainsi juges en matière de presse; puis, par un abus du droit du plus fort, méconnaître, dans la .conduite avec la Suisse, ces principes généraux du droit public que les grçtnds Etats doivent proclamer et maintenir en faveur des petits, c'était autant de fautes successives qu'il reprochait au gouvernement. »

Le président du conseil remplit la tâche facile de se défendre au milieu des applaudissements de

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la Pairie. Mais Tatteiition publique se concentrait sur les dëbats de la Chambre élective.

La nomination à la présidence de Dupin, candidat du gouvernement, conti'e Passy, de l'opposition, fut emportée à une majorité de cinq voix; au contraire, parmi les membres de la commission de l'Adresse, six : MM. Thiers, Guizot, Duvergier de Hauranne, de la Redorte, Etienne et Passy appartenaient à la coalition; trois seulement : MM. de Jussieu, de la Pinsonnière, Debelleyme, au ministère.

Une Adresse telle qu^on n'en avait pas vu depuis celle des 221 fut rédigée par la majorité de la commission. Tous les griefs de l'opposition y étaient énergiquemeiit reproduits; la protestation en faveur de la nationalité polonaise, le reproche de ne pas intervenir en Espagne conformément au traité de la quadruple alliance, l'accusation d'avoir évacué Ancône sans nécessité et sans dignité, une appréciation sévère des dissentiments suscités entre la France et la Suisse ; la commission exigeait en outre la conversion des rentes, et résumait sa pensée dans cette phrase significative :

c( Nous en sommes convaincus. Sire, l'intime union des pouvoirs contenus dans leurs Umites constitutionnelles peut seule fonder la sécurité du pays et la force de votre gouvem^ment. Une administration ferme, habile, s'appuyant sur les

sentiments généreux, faisant, respecter^ au dehors, la dignité de votre trône et le couvrant au dedans de sa responsabilité, est le gage le plus sûr du concours que nous avons tous à cœur de vous prêter. »

La minorité ministérielle présenta en vain un contre-projet. Le président Dupin, élu par elle, et de droit présidant la commission, tira de sa poche un papier et dit :

« Messieurs je ne veux pas que Ton puisse penser que je cherche à m'envelopper par une inviolabihté sournoise. »

Il lut à son tour un factiun contre M. Mole et ses collègues, qu'il gourmandait de ne pas « relever Tadministration aux yeux du pays. » Devant cette volte-face impudente du hérault qui proclamait la victoire, les uns s'indignèrent, les autres em*ent peine à conserver leur sérieux.

La discussion générale s'ouvrit, le Tjanvîer, par le discours d'un aide de camp du roi, M. Liadières, contre l'Adresse. La physionomie tragique de l'orateur formait un contraste piquant avec les épigrammes qu'il lançait aux principaux rédacteurs.

A son appel, M. Guizot prit la parole et eut pour contradicteur son ancien collègue du 6 septembre, le président du 15 avril. Le premier, dans cette position, difficile et nouvelle pour lui, d'opposant, se montra égal à lui-même ; le second

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surpassa en éloquence Tattente de ses meilleurs amis. De part et d'autre on sentait une rivalité d'ambition, une anîmosité personnelle qui n'existait pas au même degré chez les autres adversaires, et contribuait à passionner le débat. On se rappelle M. Guizot terminant par la citation de Tacite au sujet des courtisans : Omnia serviliter pro dominatione, et la belle réplique du comte Mole : « Ce n'était pas des courtisans que Tacite disait : Omnia serviliter pro dominationey c'était des ambitieux. »

M. Thiers donna à son tour : il eut lé* rare bonheur, en déployant toutes ses qualités^ de ne pas être long et de n'avoir à regretter aucune parole imprudente.

Malgré son habileté conciliante, le ministre de l'intérieur comte Montalivet ne parvint à atténuer qu'en partie l'effet du précédent discours.

Après MM. Passy, Billault et le ministre dés travaux publics, M. Duvergier de Hauranne, s'attaquant à la corruption administrative, citant des faits et des noms, était interrompu par cette apostrophe du comte Mole.

« Votre discours n'est qu'un mauvais pamphlets »

Ces éclats de colère -permirent à M. Odilon- Barrot, dans un langage politique et modéré, de demander qu'on en finît avec les personnes et les Técriminations sur le passé, pour en revenir aux

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préoccupations du présent, aux questions constitutionnelles posées dans l'Adresse.

Bien que la discussion générale ^eût été close, celle du premier paragraphe en était la continuation. Aussi, Garnier-Pagès dit- il qu'il ne pouvait admettre comme M. Barrot l'amnistie du passé ; que s'il votait l'Adresse, c'est parce que dans le présent et dans le passé elle attaquait la politique immuable du gouvernement! Cette adhésion ainsi motivée de Garnier-Pagès, utile à l'opinion qu'il représentait, ne pouvait manquer d'être fatale à l'adoption de l'Adresse : le ministre de la justice, Barthe, s'en empara pour effrayer la majorité conservatrice.

Alors M. Guizot, répondant à la fois à Garnier- Pagès et à Barthe, maintient et glorifie la politiique du juste-miheu ; ce n'est pas lui, c'est le niinistère qui la déserte aujourd'hui ; par sa faiblesse et son insuffisance, il livre le pouvoir à l'anarchie. Puis, prenant l'adresse paragraphe par paragraphe, dans im admirable commentaire, il s'attache à prouver qu'elle est à la fois libérale et pacifique, conservatrice et constitutionnelle.

Dans cette lutte acharnée, M. Guizot appelle invinciblement le comte Mole à la tribmie. «Je le recoimais, dit le président du Conseil, votre Adresse n'est pas révolutionnaire, mais elle est inconstitutionnelle. » Puis, «'adressant àMM. Thiers et Guizot ; « Au fond, messieurs, on a beau par*

1er d'anarchie, c'est le pouvoir que Ton veut.

Non, réplique M. Thiers; car si j'avais vo'ulu du pouvoir aux mêmes conditions que vous, j'y serais maintenant à votre place : « Ce que nous voulons, c'est empêcher la repétition des fautes qui ont perdu la Restauration. )> Et il montrait l'administration, par son origine et par ses actes, entachée d'inconstitutionnalité.

Le comte de Montalivet se défendait en rappelant que ce reproche d'inconstitutionnaUté avait été déjà adressé autrefois par M. Barrot à M. Thiers, ministre du 11 octobre, qu'il accusait de laisser remonter la responsabilité jusqu'à la couronne.

Lamartine s'était élancé à la tribune, et refusait de céder la parole à M. Thiers, qui voulait répliquer au ministre de l'intérieur : une pantomime s'ensuivit, ironique et hautaine de la part da poëte, dont la grande taille, exhaussée par lés marches de la tribune, dominait son compétiteur, irrité du silence que lui imposait cette résistance inattendue.

L'orateur réclama d'abord la liberté de la tribune, qui ne devait pas être im monologue au profit de certains députés. Il ne se portait pas le défenseur du cabinet, qui peut-être n'était pas à la hauteur des nécessités du pays ; mais il déUmitait l'action constitutionnelle de la royauté, qu'il ne voulait pas voir reléguée hors du mouve-

ment politique comme une abstraction couronnée. Il disait aux chefs de la coalition :

« Ne vous fiez pas tant à vos talents; ce ne sont pas les talents, ce sont les caractères qui soutiennent les empires. Si vous nous présentiez un programme conforme à de grands principes de progrès social ; si vous étiez des hommes nouveaux, je voterais avec vous Mais tant qu'il

ne s'agira que de renverser des hommes sans toucher aux choses, je continuerai à voter pour le ministre de l'amnistie et de la paix contre ces mhiistres énigmatiques, dont les uns ont un pied dans le compte-rendu, les autres dans les lois de septembre, et dont l'alliance suspecte et antipathique ne promet à mon pays que deux résultats funestes qu'il vous était donné seuls d'accomplir à la fois : la dégradation du pouvoir et la déception certaine de la Uberté. »

Par compensation, le philosophe Jouffroy se décidait, quoique à regret, à voter contre . un cabinet dangereux par sa faiblesse ; s'il se rangeait pour cette fois dans l'opposition, c'était afin d'obtenir un gouvernement parlementaire appuyé sur une forte majorité.

Enfin, M. Amilhau présenta au paragraphe premier nn amendement qui, an lieu d'attribuer à la Chambre seide la prospérité de la France et le repos du monde j proposait d'en féliciter le gouvernement du roi et les pouvoirs de l'Etat. Cet

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amendement^ combattu par MM. Sauzet et Guizot, ne fut voté, au milieu d'une extrême agitation, qu'à une majorité de sept voix : 216 contre 209, La deuxième partie de Tamendement, qui approuvait la politique extérieure du ministère, et entraînait la suppression du paragraphe 2 de TAdresse, fut remise après la discussion et le vote séparé de chacune des questions de politique étrangère.

Successivement des amendements de M. Lanyer sur le paragraphe relatif à la Belgique, de M, Debelleyme sur l'évacuation d'Ancône, et le rejet du paragraphe 5 sur la question suisse, votés à une faible majorité, avaient transformé ou supprimé le blâme que l'Adresse infligeait à chacun des actes de la poUtique extérieure du cabinet, quand la discussion sur le paragraphe 2 et sur la deuxième partie de l'amendement de M. Amilhau, l'un censurant, l'autre approuvant l'ensemble de cette politique, rendit une nouvelle ardeur au débat. >

Tous les hommes marquants ou illustres de l'Assemblée s'étaient déjà jetés dans la mêlée; Berryer, seul, se réservant, suivant de l'œil les fortunes diverses, s'apprêtait à décider le sort du combat; le moment venu il prit la parole. Un fait le frappait tout d'abord ; c'était cette fusion singulière de toutes les opinions et de tous les partis sous le drapeau de l'opposition ; c'était cette

réunion étrange de tous les hommes qui, jusque-là, et avant le cabinet 'actuel, avaient exercé le pouvoir; c'étaient leurs sentiments si hautement manifestés et dans l'Adresse, et dans la défense de l'Adresse. D'où venait Tisolement du pouvoir ? 11 en trouvait l'explication dans la nécessité subie par les ministres actuels d'accepter l'héritage, les engagements, les paroles données de leurs prédécesseurs ; en un mot, la continuation d'une politique permanente, avec l'impuissance d'en sortir. 11 pouvait, lui, l'adversaire de tous les cabinets depuis huit ans, donner son opinion sur cette pohtique. La Pologne, cathohque, guerrière, avant-garde de la France, la Pologne n'était plus; en Espagne, depuis la question successoriale, où tendait notre pohtique? A rien; en Belgique, il aurait fallu miner les résistances séculaires de l'Angleterre et attendre le moment de réunii' la Belgique à la France; au heu de cela, on avait donné la couronne à un prince appartenant à trois royaumes ; Allemand d'origine, hé à l'Angleterre, hé à la France.

La question à présent était insoluble.

« Je me promène autour de lacnrte de France, ajoutait l'orateur, et je demande à tous les points qui nous touchent quels sont leurs sentiments pour nous. Je vois, au midi, l'Espagne, déchirée par deux partis qui, Tun et l'autre, au jour de la paix, seront vos ennemis. Au nord, la

Belgique que vous n'avez pas soutenue, que vous avez trahie dans son mouvement de juillet]; la Belgique, que nous ne pouvons protéger dans ses sentiments généreux : la Suisse, Tavez-vous assez fi;oissée? Tltalie, s'il y a dans son sein des amis de votre système, de vos principes, de votre politique, croyez-vous qu'ils s'éveilleront maintenant pour vous ? Non, vous êtes abandonnés partout, vous êtes isolés, et voilà où en est réduite la France. Ma main se séchera avant de jeter dans l'urne une boule qui dira qu'un tel ministère est jaloux de notre dignité, qu'une telle politique est conservatrice de notre dignité, de nos aUiances : jamais ! jamais ! »

Puis, publiant du haut de la tribune son estime et ses sympathies pour M. Thiers, il ne craignait pas d'approuver certains actes de son administration.

« Conséquent avec vos principes^ avec la révolution qui s'était faite, avec le système qui triomphait en France par la révolution, disait-il au président du 22 février, vous avez usé de ses forces pour soutenir la dignité et les alliances de

la France Vous avez voidu intervenir en

Espagne pour être conséquent avec vous-même ; vous avez voulu conserver la position d'Ancône ; vous avez fait là deux actes honorables, monsieur; et si vous revenez au pouvoir, quelque distance qui doive naturellement subsister toujours entre

nous deux, faites pour la France quelque chose d'utile, d'honorable, de grand, et je vous applaudirai, parce qu'après tout je suis né en France, et je veux rester Français. »

Deux conséquences à cette magnifique harangue : d'abord, la nécessité de substituer à une politique fatale, à la politique permanente, immuable, acceptée par le comte Mole et ses collègues, qui la cou\Taient de leur responsabiUté, une politique parlementaire, digne, hardie, concordant avec l'intérêt de la France ; ensuite la désignation de M. Thiers, le seul qui fût sorti du pouvoir plutôt que de s'associer à cette politique, comme le chef du futur cabinet que la coaUtion imposerait à* la couronne.

Enfin, annulant tous les votes précédents par une impression dominatrice, elle subjugua l'Assemblée.

En vain M. Mole, mettent à profit la couleur légitimiste de Torateur, chercha à démontrer que ses coups portaient moins sur le ministère actuel que sur la révolution de Juillet elle-même : M. Odilon-Barrot revendiqua au noip de la gauche les paroles patriotiques de Berryer.

Après des exphcations plus habiles que concluantes de M. Guizot, combattues par le garde des sceaux, et un résumé solide, clair et concis de M. Thiers, énumérant les trois politiques : celle d'enthousiasme et de propagande, celle des

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alliances naturelles, celle de Tisolement ; accusant le pouvoir d'avoir préféré la dernière, et suppliant une chambre patriotique de redresser une politique qui fléchissait chaque jour davantage, on vota : ramendement de M. Amilhau fut rejeté par 219 voix contre 210.

J'ai dit déjà combien les triomphes de Félo- , quence sont éphémères ; il est d'ailleurs sans exemple qu'au lendemain d'une résolution énergique contre le pouvou', il ne se manifeste pas une tendance réactionnaire. Le 17, la Chambre,craintive, fatiguée d'émotions, embarrassée par ses votes précédents, que M. Cunin-Gridaine lui remettait sous les yeux, malgré les encouragements de MM. Vivien et Piscatory, les objurgations de M. Thiers, se laissa persuader par le président du conseil de rejeter le paragraphe de l'Adresse.

Le i9 venait en discussion le dernier paragraphe ; celui qui indiquait à quelles conditions la couronne pouvait compter sur le concours de la Chambre.

M. DebeUeyme, au nom de la minorité de la commission, présenta un amendement qui, sans en supprimer tous les ternies, en atténuait singulièrement la portée.

La lutte contnuia par des ellbrts désespérés.

A M. Dufaure, affirmant le droit de la Chambre en cas d'insuffisance du ministère d'eu fiiire

remonter ravertissement jusqu^au trône, Lamartine répon^iit ; mais en réalité sa réponse était * dirigée tout entière contre le président du 22 février, car, dans cette terrible mêlée, chacun choisissait son adversaire, et le nouvel orateur de la majorité gouvernementale voulait frapper le chef proclamé de la coalition. La vraie cause du différend consistait, selon lui, dans la volonté , manifestée par M. Thiers, ministre, d'entraîner le pays, en l'absence des Chambres, dans l'intervention espagnole : or, l'esprit général de l'Adresse indique une tendance radicale à substituer à la poUtique de paix suiviç depuis 1830 une politique de guerre,

« Les grandes ambitions qui s'agitent aujourd'hui pour arriver aux aif aires, se diront : L'Europe, déjà inquiète, l'Europe, qui depuis 1830 reste comme indécise, ne sachant pas si le monde reprendra son aplomb, l'Europe nous donnera des griefs ; nous menaçons les traités, non pas de 1815 seulement, mais de 1830, comme en Belgique, et une fois entrés dans une série de difificultés au deliors, la situation de la France sera si grave, qu'elle se pressera, au nom de son patriotisme , autour de nous , qu'elle nous donnera majorité dans leg Chambres, et qu'étant une fois au pouvoir, on ne nous en laissera pas descendre ; car, tantôt au nom d'une victoire dont nous nous ferons un titre à la recomiaissance du pays, tan-

tôt au nom d'un péril, tantôt au nom d'une défaite à réparer, nous viendrons demander durée, force argent, hommes, dictature ministérielle à la tîhambre, et la Chambre, pressée entre des nécessités impérieuses , ne pourra rien nous refuser ! Nous dominerons aussi longtemps que l'on nous sentira nécessaires, et les circonstances fortes feront durer la nécessité.

« Oui, voilà la pensée non de tel ou tel homme en particidier — peut-être qu'aucun ne l'a conçue, — mais, je l'affirme, voilà la pensée instinctive du parti, voilà la pensée qui ressort de toutes les phrases dé votre Adresse

« M. Thiers a dit dans la question belge qu'il fallait se refuser à f exécution des traités dans leurs conditions relatives aux déchirements de territoire du Limbourg et du Luxembourg : ce fait-là résume la politique incendiaire de la coa^ lition. »

Le représentant de la paix dans la coalition, M, Guizot, protesta contre les intentions calomnieuses qu'on prêtait à ceux qui en faisaient partie. Il ajouta que c'était la responsabilité morale et non légale que le ministère ne couvrait pas assez.

Le ministre de l'intérieur tenta de rendre force et courage à la majorité, en grossissant ses imperceptibles triomphes, et en attribuant à une sorte d'obscurité son unique défaite.

« Messieurs, dit M. Thiers, par cette modeste

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apologie, le cabinet semble dire à la Chambre : Vous ne voulez pas me louer, je me résigne; mais ne me blâmez pas, je reste

« Je pense que le cabinet n*a pas la force, et il ne s'agit pas ici de talent, n'a pas, dis-je, la force politique, la force parlementaire, la force d'influence, de volonté, de caractère qu'il faut avoir lorsqu'on est à la tête d'un gouvernement. »

L'éloquent orateur, président du 15 avril, fît tête encore une fois à ses nombreux ennemis.

Puis, M. Barrot, déplorant la pénible agonie dans laquelle le ministère épuisait ses forces, s'écria : « Se réfugier ainsi derrière des questions de personnes, croyez-moi, c'est mal couroimer une administration. »

Au scrutin, le ministère obtint une fois de plus 7 voix de majorité, et 13 voix sur l'ensemble de l'Adresse.

Le tableau rapide de la plus grande bataîUe parlementaire qui se soit livrée sous le règne de Louis-Philippe est forcément incomplet : ce que je n'ai pu rendre, c'est l'attente du public, l'émotion des tribunes, l'aspect houleux de l'Assemblée, les courses rapides des aides de camp, l'agitation fié^Teuse des chefs, le tumulte des bravos et des murmures, les tempêtes furieuses, le silence de l'admiration^ et, derrière les grands orateurs renouvelant à la tribune les merveilles de l'éloquence, les sarcasmes du président Dupin, Iqs

scènes violentes ou grotesques de la salle des conférences, les bons mots des couloirs, les calembours de MM. Sauzet et Fulchiron; il y eut jusqu'à des chansons. J'ai retenu le couplet suivant :

Quatre voix de majorité, En faveur de la royauté, Dieu ! la belle victoire D'Orléans^ toi qui Vas porté l Tu dois en être bien flatté.

A ta santé!

L*on ne saurait trop boire.

DISSOLUTION. — ÉLECTIONS DE 1839. — DÉMISSION DU MINISTÈRE MOLE. — CABINET PROVISOIRE, — DIVERSES COMBINAISONS, — ATTENTAT DU 12 MAI — MINISTÈRE DU 15 MAI.

Pendant les premières années de la monarchie de Juillet, la classe moyenne et son roi, étroitement imis, avaient comprimé, par les armes et les lois^ l'esprit révolutionnaire se manifestant par l'insurrection. Depuis 1835, les deux alliés, rassurés sur le point essentiel de la sécurité publique , s'étaient di^dsés sur l'exercice de Tautorité : à qui appartiendrait la direction politique, ou de roligarchie censitaire de la Chambre élective, ou de la couronne ayant comme appendice la Pairie?

Au dehors, l'unité de volonté avait longtemps maintenu l'équivoque entre les rivaux; mais à présent, l'inexécution des traités de la quadruple aUiance, le refroidissement avec l'Angleterre, les

avances aux gouvernements absolus, l'évacuation d'Ancône dénotaient une politique royale opposée à celle de la Chambre.

A l'intérieur, on avait successivement renversé les ministères qui avaient la confiance de l'Assemblée : le 11 octobre, le 22 février, le 6 septembre ; on avait fait refuser par la Chambre des pairs la conversion des rentes, votée deux fois en masse par la Chambre des députés : il était temps pour les représentants du pays de revendiquer leurs droits, s'ils, ne voulaient se voir annulés à leur tour comme les membres de la Pairie,

Or, le résultat des votes ne laissait aucun doute ; la majorité dérisoire obtenue par le pou- Toir héréditaire^ malgré sa stabihté, ses immenses moyens d'influence et l'habilité de ses défenseurs, équivalait à la défaite.

Avant de s'avouer vaincus, le roi et ses çainistres eurent recours à la dissolution; elle fiit prononcée le 31 janvier 1839.

Partout en France l'ardeur de la lutte électorale fut extrême. MM. Thiers à Aix, Odilon- Barrot à Chauny, Guizot à Lisieux, Duvergier de Hauranne à Sancerre, Chambolle à Napoléon- Vendée publièrent des manifestes combattant les envahissements de la prérogative royale, qui n'eut poiur soutien indépendant que Royer Collard, dont la voix, jadis écoutée, se perdit au milieu

^14 MÉMOIEBS 1836-1B48 *

an tumulte et de la fermentation générale. A la tète du comité républicain, Gamier-Pagès, Fan* cien secrétaire de la société Aide-toi j le ciel foi' dera^ avait consenré une correspondance, aussi active qu'étendue, avec ses débris dans tous les départements ; aidé de Marchais , dlÉtienne Arago, etc., anciens membres de cette société, il eut une part considérable au succès.

Les élections avaient eu lieu les 2 et 6 mars ; elles assuraient le triomphe de la coalition. Devant la démission définitive du comte Mole et de ses collègues, ses chefs se réunirent afin de.composer une administration qui, en dehors des deux fractions extrêmes, légitimiste et républicaine, donnerait à tous une juste satisfaction, et pourrait répondre à l'appel qtie le souverain adresserait sans doute, soit . au maréchal Soult, soit à MM. Thiers ou Guizot, pour la formation du cabinet. Sous la présidence du maréchal, la nomîjaation de M. Thiers aux affaires étrangères, de M. Guizot à l'intérieur semblait une équitable répartition du pouvoir entre le centre gauche et les doctrinaires, et l'élection de M. Odilon-Barrot à la présidence de la Chambre contentait les ambitions faciles de la gauche dynastique. Cette combinaison avait l'inconvénient de livrer Tadmîiristration intérieure, les préfectures et l'actioii électorale à M. Guizot, le récent défenseur de la loi de disjonctioriy et l'allié bien nouveau de l'op^

position ; elle remettait en présence deux rivalités^ celles de MM. Thiers et Guizot, que le roi parviendrait peut-être à ranimer au profit de sa prédominance; pourtant elle était la meilleure^ la seule qui permît de transformer en fusion la coalition. M. Thiers y donna son adhésion et obtint celle de M. Barrot. Mais, pendant sept ann^s, la guerre entre la gauche et le chef doctrinaire avait été trop violente, les différences trop tranchées, la défiance à son égard était telle que les amis de M. Odilon-Barrot menacèrent de l'abandonner s'il persistait à hvrer le ministère de Fintérieur à M. Guizot. Avec la connaissance que j*ai acquise du caractère de ce dernier, je crois que cette défiance fut une faute : sa volonté d*imposer au roi le gouvernement parlementaire ^iait alors sincère ; il acceptait sans arrière-pensée le programme Ubéral, y compris la réforme électorale, et si, plus tard, il avait dû trahir, sa trahison eût été sans excuse. Ne lui concéder tïae le poste de ministre de l'instruction pubhque, c'était Tamoindrir plus que de raison; c'était, en le blessant mortellement, le rejeter tôt ou tard vers la prérogative royale. En insistant sur cette fSeuité, j'ai du moins le mérite de la franchise, car je dois me ranger parmi ceux qui ont mis le plus de xèle à la commettre.

Informé du consentement de M. Barrot, je me rendis chez lui, et mis tant de vivacité à lui expri-

mer mes craintes, à lui montrer les dangers du choix de M. Guizot comme ministre de l'intérieur, que je lui communiquai ma conviction, et ne le quittai que lorsqu'il m'eut promis de s'opposer à sa nomination. Malheureusement, sa facilité à recevoir l'empreinte d'une conviction forte ne lui permettait pas la stabilité. En sortant de chez lui, je ^is s'arrêter à sa porte un petit fiacre qui contenait M. Thiers, et le soir, place Saint-Georges, madame Dosne se moqua agréablement de Tinutihté de ma poUtique personnelle, ainsi que du succès, heureusement passager, de ma démarche; M. Thiers avait tout réparé.

Mais le lendemain, les hommes les plus importants de son entourage parvinrent à réveiller les scrupules de M. Barrot; le risque d'une division parmi les membres de la gauche le ramena définitivement au système d'exclusion.

Dans une conférence suprême à laquelle assistaient MM. Thiers, Guizot et Barrot, M. de Rémusat, déployant une remarquable prévision po- Utique, défendit, avec Tapprobation de MM. Thiers et Guizot, le plan que j'ai déjà indiqué : il montra le faisceau que la condition avait formé seul capable d'arrêter les empiétements de la prérogative royale, le danger de le rompre, et la responsabilité de ceux qui, en le brisant, seraient cause de l'asservissement de la Chambre. Il expliqua comment, dans la combinaison proposée, chaque

fraction avait sa part légitime, et déclara au nom de ses amis être prêt à faire de la nomination de M. Barrot à la présidence une question de cabinet. M. ChamboUe, ayant cherché à justifier les répugnances de la gauche à accepter M. Guizot comme ministre de Tintérieur, s'efforça de prouver que la présence d'un homme supérieur dans un cabinet était le point capital, et le choix du portefeuille la question secondaire; que M. Guizot ministre de l'instruction pubUque aurait toujours dans le conseil la valeur et l'importance de M. Guizot. Celui-ci prit alors la parole dans sa . propre cause, repoussa d'injurieux soupçons, et, pour mettre fin à une discussion pénible, offrit de prendre la présidence de la Chambre, laissant le ministère à M. Odilon-Barrot.

Cette dernière proposition n'ayant pas été acceptée, la rupture fut consommée.

Cependant, le 31 mars avait eu lieu la nomination d'un ministère intérimaire composé de : MM. de Montebello, Gasparin, Girod de l'Ain, Gubières, Tupinier et Gauthier ; son rôle, annoncé au Moniteur j était d'ouvrir la session, de donner P le temps aux partis de se compter, et au roi de former un cabinet parlementaire.

Les suites déplorables de la discorde entre les diverses fractions de la coalition furent évidentes dès le début de la session; M. Passy, qui avait ëté Tannée précédente lo candidat de l'opposition,

devint celui du gouvernement; fortifié d'une défection du centre droit et du centre gauche, il fîit élu par 227 voix contre M. Odilon-Barrot, qui n'en compta que 193.

L'absence d'un pouvoir sérieusement responsable arrêtait l'examen et la discussion des lois, et pendant que les interpellations de M. Pelet de la Lozère à la Chambre des Pairs n'obtenaient que des explications insuffisantes, même au Luxembourg, des combinaisons ministérielles sans vitalité, sans accord préalable sur les questions capitales, ou condamnées d'avance par la mauvaise volonté du roi à un avortement inévitable, se succédaient au milieu du mécontentement gënëréL

11 serait trop long d'énumérer ces essais stériles et ces mesquines intrigues. Le trait le plus saillaint est le désir de se passer de M. Thiers et de le compromettre; aussi le voyons-nous aux Tuileries, à la cinquième tentative échouée, irrité des pièges contre lesquels sa fia esse luttait en vain, en découvrant que ses futurs collègues l'abandonnaient et sur la question espagnole et sur celle de la conversion des rentes, s'écrier :

— « Je vous le disais bien. Sire, que ces mes-.^, sieurs valaient mieux que moi. »

Durant cet interrègne chaque député influent dressait sa hste, et mi jour que l'on demandait à Garnier-Pagès pourquoi il ne se mettrait pas sur les rangs, il répondit :

— M J'accepterais volontiers un ministère à la condition que Louis-Philippe accepterait une ambassade. »

La crise cependant ne pouvait aller plus loin. A bout d'expédients, le roi semblait se résigner à une sixième combinaison présentée par M. Thiers, quand le dimanche 12 mai, pendant qu'une partie de la population était aux. courses, au milieu de Paris à moitié désert et du calme le plus parfait, une bande' de deux cent cinquante à trois cents insurgés, mal armés, essaya une révolution- Jamais entreprise plus insensée ne fut soutenue avec on plus aveugle courage ; les serments prêtés par les initiés de la Société des Saisons, l'exaltation communiste et* républicaine prolongèrent - trois heures durant une lutte impossible. Puis l'ordre se rétablit; on détruisit les commencements de barricades; on releva les blessés et les morts : presque tous les conjurés furent faits prisonniers. Partout le peuple, surpris, était resté indifférent.

Soit qu'il s'y attendît, soit rapidité de son coup d'œil politique, le roi tira immédiatement parti de ; ce déplorable incident. On le grossit, on lui donna les proportions d'une guerre civile ; on voulut effrayer la société menacée jusque dans ses fondements. Pour réveiller les craintes salutaires de juin 18^32 et d'avril 18^34, on déféra les accusés à la Cour des Pairs. Par un mot d'ordre transmis

à la presse gouvernementale, les bons journaux retejitirent du récit des dangers auxquels on venait d'échapper. On ne se fit pas faute d'imputer aux mauvaises passions, déchaînées par la coalition, cette terrible levée de boucliers. Enfin, au moyen d'un certain nombre de défections; on créa un ministère ayant à sa tête le maréchal Soult, avec MM. Uuchatel, Ùufaure, Villemain, Passy, le général Schneider, Duperré, Cunin-Gridaine : sous le coup d'une panique factice, le nouveau cabinet s'intitula « le ministère du dévouement » et aurait pu s'appeler ministère d'occasion.

Le 13 mai, le maréchal Soult, au nom de ses collègues, lut successivement aux deux Chambres un programme politique, qui devait mettre finaux luttes parlementaires, rappelait les motifs de dévouement qui avaient présidé à sa formation, et annonçait que « la France retrouverait toujours dans les discussions des questions étrangères les sentiments du vieux soldat de F Empire j qui sait que le pays veut la paix, mais la paix noble et glorieuse. »

Puis les deux Chambres se rendirent en corœ aux Tuileries féliciter Louis-Philippe de l'insurrection vaincue.

Cette ha])ile mise en scène n'empêcha pas, le 14, la Chambre des députés de se scinder en deux parties presque égales pour le remplacement de son président : 213 voix ralliées furent données à

M. Sauzet, 206 restèrent fidèles à M. Thiers.

A défaut d'aucune des grandes mesures énergiques ou libérales à l'extérieur ou à l'intérieur inscrites sur le drapeaif de la coalition, les ministres déclarèrent l'intention de mettre fin à la corruption politique, de supprimer les subsides aux feuilles officieuses, et firent du vote des fonds secrets, réduits de 1,800,000 fr. à 1,200,000 fr., la question de confiance qui déciderait de leur* avenir. Après ime discussion à laquelle les principaux orateurs demeurèrent étrangers, ces fonds furent votés au Palais-Bourbon et au Luxembourg, malgré un remarquable discours du marquis de Brézé, où, passant en revue les intrigues de la période intérimaire, il accusait le gouvernement « de fonder en France l'aristocratie de la médiocrité. »

Sur la proposition du baron Mounier, usant du droit d'initiative conféré aux trois pouvoirs, une loi sur la Légion d'honneur fut discutée et adoptée par la Chambre des pairs ; elle avait pour but, en réglant les avantages accordés aui légionnaires, de limiter le nombre des nominations.' Le débat fut vif : le baron Mounier insista sur le chifii'e eff'ruyant de 50,000 chevaUers, double et triple, malgré une paix continue, de celui des dé^ corés sous l'Empire. Le ministre de l'instruction publique, M. Villemain, ayant fait observer qu'il

était impossible de fixer des bornes à un moyen

ti

332 MÉMOIRES 182i>-1848

d'action , ou tout au moins de j ustice , entre les mains du souverain, et que Napoléon, un an après la fondation de l'ordre, avait enfreint lui-même le» limites qu'il s'était imposées, je répondis qu'il n'y avait aucune analogie à établir entre un gouvernement despotique et le régime constitutionnel; que si la loi votée posait aujourd'hui des limites, les ministres seraient bien forcés de la respecter. J'ajoutais :

« Sans doute, si la distinction de la Légion d'honneur n'était qu'un moyen de justice laissé entre les mains du roi, ou pour mieux dire du ministère, on ne devrait pas en limiter le nombre ; mais il est arrivé trop souvent que ce moyen de justice est devenu un moyen d'action politique ; c'est, si j'ose m'exprimer ainsi, un autre genre de fonds secrets. {Mouvement.) En effet, il faut bien le dire, il y a des hommes honorables qui repousseraient avec indignation toute tentative de corruption pécuniaire, et qui, cependant, par^une étrange capitulation de conscience, se trouveront très-faibles, quand il faudra accepter en échange de la foi poUtique une distinction, un signe d'honneur. »

JUGEMENT DES ACCUSÉS DE l'aTTENTAT DU 12 MAI. — BABBÂS. — ERREUR JUDICIAIRE. — LES SOClérés SBCRàTES.

Le 21 juin, la Pairie se réunit en cour de justice, à reflTet de juger les accusés du complot du 12 mai; le chancelier Pasquier présidait, et M. Franck Carré remplissait les fonctions de pro* cureur général.

Dix-neuf accusés composaient une première série; à l'exception de deux, il n'avaient paê trente ans.

Ils étaient défendus par : • Emmanuel Arago, Dupont de Bussac, Coraly député, Paillet, Julee Favre, Nogent-SaintrLaurent, Grévy, Madierde Montjau, etc., etc.

Je n'ai jamais été communiste, je n'étais pas encore républicain, et pendant une année moa âge me dispensait du devoir de juger les coupa-

bles ; aussi rien ne gène l'indépendance de mes impressions.

J'ai dit déjà, au chapi^e du Peuple, que la Société des Saisons s'était fôrmée, vers 1837, des débris de la société des Familles; qu'elle comptait un millier d'affiliés. Son organisation avait été entourée de toutes les précautions que suggère la méfiance du conspirateur : divisée en groupes de six, chaque chef de groupe était chargé du recrutement et de l'initiation des cinq hommes auxquels il commandait et qui ne connaissaient que lui, de telle sorte qu'un traître n'aurait pu dénoncer à la police que cinq des conjurés ; six membres composaient également le comité supérieur, chargé d'indiquer l'heure et le lieu d'une revue ou d'une prise d'armes : on se reconnaissait à certains signes, et les membres du comité ne se révélaient qu'à l'instant du combat.

Ce qui prouve avec quel soin les hommes avaient été choisis, c'est que, le 12 mai,- près du tiers, trois cents environ, avaient été exacts au rendez-vous. Mais malgré les menaces de mort, et cette accumulation d'obstacles à la trahison, il serait absurde d'imaginer que quelques espions ne s'étaient pas ghssés parmi les mille afïîl|és ; la police avait très-certainement connaissance de l'existence de la Société, et il m'est difficile de ne pas voir l'action des agents de la préfecture dans la pression qui avait été exercée, à^l'appro-

che du 12 mai, par les groupes sur les membres du comité pour-le déterminer à précipiter un dénouement qui venait si à propos mettre fin aux embarras de la royauté. Il n'était pas besoin pour cela que les traîtres fussent nombreux, car parmi des hommes jeimes et ardents, la plus grande influence est toujours à ceux qui proposent les résolutions les plus téméraires ; les objections contre ce qui n'est ni opportun ni praticable exposent aux soupçons. Le dévouement généreux du jeune chef réclamant pour lui seul la responsabiUté de l'attentat ne peut rien contre l'évidence des faits ; c'est d'en bas que vient l'impulsion qui détermine l'ordre du comité pour l'insurrection.

Sur les sLx membres du comité supérieur, Armand Barbes, Martin Bernard et Auguste Blanqui sont restés dans l'opinion publique les véritables chefs de la société des Saisons.

Le patient et habile organisateur Blanqui était en fuite.

La taille .-élevée de Barbes, l'élégance et la distinction de sa tournure, sa contenance mâle et fière, la beauté de sa physionomie frappaient d'abord d'une involontaire sympathie ; sa parole était chaude et convaincue, son langage imagé ; on se rappelle entre le chanceher et lui le dialogue suivant :

— (( Quand le sauvage est fait prisonnier, il ne se défend plus et abandonne sa tète à l'ennemi:

— « Vous avez raison, Barbes, de vous comparer à un sauvage.

— « Le sauvage, monsieur, n'egt pas celu^ qui est scalpé, c'est celui 'qui scalpe. »

Son intrépidité était reconnue, son abnégation chevaleresque, et pourtant, outre les charges gêné- . raies relatives à la conspiration, une accusationd'assassinat pesait sur lui !

Assassinat ! mot terrible qui s'appliquera un jour également à tous les faits de guerre offensive, mais qu'aujourd'hui les partis jettent successivement à la face des vaincus. Le crime, énorme à mes yeux, de Barbes et de ses compagnons fut de vouloir imposer, par la violence, à leur pays une réforme poUtique et sociale ; niais le principe admis, il est puéril d'inculper spécialement tel ou tel fait : en guerre appelle t-on assassinat im embuscade? Comment trois cents hommes, si fous qu'on les suppose, auraient-ils pu tenter une révolution en plein jour contre une armée de 15 à 20 mille hommes sans profiter de la première surprise de ceux qu'ils attaquaient- *

Martin Bernard, trente ans, compositeur d'imprimerie, grand, vigoureux, énergique, participait de la bravoure de Barbes et de la fine intelligence de Blanqui; très-aimédes ouvriers typographes, qui, dans le cours du procès firent de nombreuses démarches auprès de mes collègues, et même auprès de moi, en faveur de leur cania-

rade, il lutta constamment de générosité avec \ Barbes pour assumer sur lui la plus grosse part de la responsabilité.

L'acte d'accusation était l'œuvre d'un magistrat éclairé et consciencieux ; je n'en citerai que la partie relative au meurtre du lieutenant Drouineauy attribué à Barbes, parce qu'elle est une effrayante démonstration de l'incertitude des jugements humains.

« Les factieux se présentèrent devant le poste du Palais-de-Justice : à leur tête était un homme de haute taille, ayant une longue barbe et des moustaches, vêtu d'une redingote courte, de cou- . leur sombre, boutonnée jusqu'en haut : il était armé d'un fusil à deux coups. L'officier qui commandait le poste, le lieutenant Drouineau, avait été .prévenu qu'il allait être attaqué; mais il n'avait pas tenu compte de cet avis, que lui semblait démentirje calme profond qu'il voyait régner autour de lui, et ce fut seulement quand l'attroupement armé parut aux yeux du factionnaire que les soldats reçurent Tordre de prendre les armes et de se ranger en bataille devant le poste ; leurs fasils n'étaient pas chargés. L'officier fait quelques pas vers les factieux ; le chef de ceux-ci lui intime Tofdre de rendre les armes. La réponse ne pouvait être douteuse : Plutôt mourir l s'écrie le brave^j auquel on ne craint pas d'adresser une proposition déshonorante. Aussitôt celui qui l'a^

vait faite abaisse son fusil, tire successivement les deux coups presque à bout portant, et l'officier qui, animé d'une confiance généreuse, s'était porté au-devant des agresseurs, tombe sans vie aux pieds de son assassin #

<( Barbes commandait la troupe par laquelle a été assailli le poste du Palais-de- Justice. Au signalement donné du chef de cette troupe, il était impossible de ne pas le reconnaître, et parmi les témoins auxquels il a été représenté, il y en a cinq qui ont certifié l'identité de la manière la plus positive. L'un d'entre eux a prêté son témoignage avec une émotion qui le rend plus imposant encore. On doit donc considérer comme constant que Barbes est l'homme qui a sommé le lieutenant Drouineau * de rendre ses armes, et qui, sur son refus, lui a donné la mort. »

Ainsi voilà un fait dont l'évidence semble démontrée : le ministère public est convaincu, les témoins affiriîient : les dénégations de Taccusé ' sont sans valeur; c'est à ppine si Emmanuel Arago et Dupont de Bussac, dans leurs éloquentes plaidoiries, luttant contre l'apparence de toute la force de la vérité, parviennent à jeter quelque doute dans l'esprit des juges.

Eh bien, Barbes est innocent du meurtre du ^ lieutenant Drouineau !

Longtemps avant la journée du 12 mai, mon ami Emmaimel Arago était hé avec Barbes et

Martin Bernai'd; appelé successivement auprès d'eux, il fut convenu que Barbes revendiquant toute la responsabilité de la conspiration, il ne le défendrait que de l'accusation relative à la mort du lieutenant Drouineau, et s'adjoindrait Dupont de Bussac afin de pouvoir présenter également la défense de Martin Bernard.

Interrogé par l'homme en qui il plaçait toute sa confiance, Barbes lui avait affirmé sur l'honneur n'avoir pas tiré sur Drouineau, et connaître, sans vouloir le -nommer, l'auteur du meurtre.

— « En ce cas, lui dit Arago, voici ce que je prévois : comme chef avoué de l'insurrection, votre condamnation à mort est inévitable ; mais si Dupont de Bussac et moi nous^ parvenons à vous disculper de l'accusation qualifiée d'assassinat, j'espère une commutation. »

De là leç efforts désespérés des deux avocats jpour démontrer que sur ce point la condamnation de Barbes serait une erreur judiciaire.

Quoique moins affîrmatifs que dans l'instruclion, les témoins persistaient à constater la ressemblance de Barbes avec le meurtrier, quand, Tm matin, un homme dont le chapeau à larges Tbords était rabattu sur les yeux est introduit chez ^^Arago qui, au premier abord, croit reconnaître I£arbès.

— « Vous vous trompez, lui dit l'inconnu; ma ressemblance avec lui serait cause de sa

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eondamnation. Ecoutez, je ne peux cependant pas laisser tomber sa tête à la place de la mienne, c'est moi qui ai tué Drouineau... J'ai hésité âme livrer; c'était dur; mais à présent conduisez-moi devant les juges, j'avouerai tout. »

La position d'Ara^o était pleine d'angoisses ; car en profitant de l'otfre qui lui était faite, il sauvait peut-être la vie de son ami, mais à coup sûr il condamnait un homme à mort. 11 réfléchit, prit le nom et l'adresse du coupable, exigea la promesse qu'il se présenterait à sa première réquisition, et lui demanda de faire auprès de Dupont de Bussac la même démarche qu'il avait faite près de lui.

Cet incident avait redoublé l'énergie de la défense ; néanmoins, le 12 juillet, la Cour rendit son arrêt :

« En ce qui concerne Armand Barbes :

« Attendu qu'il est convaincu d'avoir, en mai dernier, commis un attentat dans le but de détruire le gouvernement

« Attendu qu'il est convaincu, dans l'exécution dudit attentat, d'avoir été un des auteurs dû meurtre volontaire commis sur la personne du lieutenant Drouineau;

« Attendu enfin, que la peine doit être proportionnelle à la participation que chacun a prise au crime d'attentat ;

«Condamne Armand Barbes à la peine de mort. »

Aussitôtrarrêtprononcé, Emmanuel Arago mettait en demeure le véritable auteur du meurtre de Drouineau, et se rendait auprès du ministre de la justice , Teste, à qui il déclarait en hâte toute la vérité ; celui- ci partait pour une réunion avec ses collègues, et lui promit d'en instruire le maréchal Soult, président du Conseil, à qui il l'engagea à aller plus tard répéter les mêmes confidences. Vers six heures, Arago, s'étant présenté de la part du ministre de la justice, fut admis chez le maréchal ; mais quoi qu'il pût dire ou faire, il n'obtint du vieux soldat diplomate que des paroles évasives; celui-ci, affectant de ne pas le comprendre, se borna à lui réitérer qu'il n'avait pas siégé comme Pair pendant le procèsj et par conséquent n'avait aucune part à la sentence.

Pendant ces démarches, celui qui avait été si fatal à Barbes par sa ressemblance avec lui, fidèle à sa parole, se mettait à la disposition de Dupont de Bussac. '

Quand la nouvelle de la condamnation s'était répandue dans Paris, plus de trois mille jeunes gens, étudiants et ouvriers, avaient fait une démonstration pour demander la grâce de Barbes ; mais cette manifestation, aussi menaçante que suppliante, manqua son but, et le soir, au Conseil, la majorité des ministres, voulant faire preuve d'énergie, opina pour Texécution.

Le roi s'y refusa, et la commutation de peine fut décidée.

Cette résolution» du roi fut-elle due aux communications du ministre de la justice, aux prières de la sœur de Barbes ou à un sentiment naturel d'humanité ? Je voudrais la louer saris restriction ; mais la commutation de la peine capitale à l'égard d'un homme comme Barbes en celle des travaux forcés à perpétuité en diminuait singuUèrement le mérite.

Le lendemain , la commutation insérée au Moniteur était encore ignorée à la prison. Arago' y court, demande Barbes, met au fait le directeur, et ce brave homme ému, joyeux, se retire, feignant d'oubUer la clef de la double grille qui sépare les deux amis.

— Je n'espérais plus vous revoir, dit Barbes.

— Soyez-en sûr, nous nous verrons bien souvent encore.

— Ma peine est conunuée?... En quoi'?

— Je ne sais..., mais la commutation est officielle.

— J'en suis content pour ma sœur. »

Coupant la camisole de force, Arago put lui

serrer la main.

Le roi, sur des observations pressantes, com-^ mua de nouveau les travaux forcés en détention perpétuelle.

Les faits qu'on vient de lire, attestés par Em-

manuel Arago, confirmés par M. Dupont de Bussac, ne laissent aucune prise au doute : l'humanité de Louis-Philippe a donc seule préservé la justice politique d'une confusion qui entraînait la mort.

Malgré des sympathies personnelles, j'ai donné sans adoucissement ma pensée sur la tentative du 12 mai : son but, la dictature révolutionnaire, ëtait mauvais ; les moyens violents, pour y arriver étaient coupables; en somme, elle fut pour la royauté une bonne fortune.

Si, maintenant, je veux apprécierla question des sociétés secrètes, je dois avouer qu'en dépit de toutes les précautions elles ont toujours laissé pénétrer dans leur sein des espions; qu'en subissant la pression des plus téméraires, elles sont souvent im danger pour leur cause ; mais il y aurait iniquité et ingratitude à nier les immenses services qu'elles ont rendu à l'indépendance et à la Uberté des nations. Chez tout peuple qui subit la domination étrangère, elles sont comme chez l'homme, les pulsations qui révèlent la vie : le carbonamme a resurrectionné l'Italie ; en France, la société Aide-toi ^ le ciel t'aidera a préparé les élections de 18^7 et 1830; elle a organisé la résistance aux ordonnances, et ses débris ont activement concouru aux élections de 1839.

Mais l'association secrète n'a pu être utile

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qu'à la condition de défendre un droit, d'attendre que le soulèvement fût dans les cœurs, et de servir de centre aux grandes insurrections populaires.

TABLE DES MATIÈRES

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