CHUTE DU MINISTÈRE
Les craintes habilement exagérées du complot du 12 mai avaient permis au ministère de naître et de gagner la fin de la session ; mais la présentation de quelqu'une des grandes mesures formant le programme de la coalition aurait pu seule le maintenir au pouvoir. Le roi, dont il n'avait pas su gagner la confiance, s'y refusa : le 21 décembre 1839, le discours de la couronne n'aanonçait aucim changement dans la politique extérieure et passait sous silence la réforme électorale et la conversion des rentes.
Dès le lendemain, 24, au sujet d'une nomination de vingt-sept nouveaux collègues, j'attaquai le ministère à la Chambre des pairs. .
« Messieurs, il y a huit mois à peine que mon
noble ami, le comte de Montalembert, et M. Villemain, alors défenseur éloquent et jaloux de la dignité de cette Chambre, blâmaient avec une juste amertume le peu de convenance qui avait inspiré la première promotion du 15 avril; deux résultats ont été obtenus par les débats : P la reconnaissance du droit acquis à tous les membres de cette Chambre d'attaquer, non, à coup sûr, la prérogative royale dans sa liberté de créer de nouveaux pairs, mais le ministère, quel qu'il soit, dans la convenance avec laquelle il use de cette prérogative. Une autre opinion généralement exprimée, c'est qu'il y avait faute, de la part d'un ministre, à choisir de préférence des députés non réélus pour les élever à la pairie, ou, comme on le disait alors, à ramasser les blessés sur le champ de bataille électoral pour les faire siéger parmi nous, ce qui tendrait à nous constituer en hôtel des invalides. C'est par suite de ce droit incontestable de contrôle que je viens reprocher à l'administration du 12 mai de n'avoir tenu aucun compte des avertissements donnés au ministère du 15 avril. En effet, malgré le souvenir si récent de ces débats, malgré les énergiques remontrances qu'a dû faire à ses collègues M. le ministre de Finstruction publique, pour peu qu'il ait tenu à demeurer conséquent avec lui-même, Tadministration du 12 mai a, dans les promotions actuelles, commis les mêmes fautes, auxquelles.
pour être juste, elle en a ajouté quelques autres qui lui appartiennent en propre. Ainsi le ministère, non content de puiser, plus largement encore que sea prédécesseurs, dans cette catégorie des députés non réélus, a pris ime autre part de ses candidats dans d'autres catégories également défectueuses, également sujettes à abaisser la pairie. L'une de ces catégories, par exemple, est celle des députés impossibles, c'est-à-dire des candidats qui ont échoué successivement (M, le ministre de l'instruction publique demande la parole) dans toutes leurs tentatives pour arriver à l'autre Chambre. Sans doute, rien de plus simple, de plus naturel que de succomber dans la lutte électorale, je dirai même, en certains cas, de plus honorable; peut-être même n'est-ce qu'à des susceptibilités trop rares, à une délicatesse vraiment puritaine qu'il faut parfois attribuer la défaite ; mais il n'en est pas moins vrai que le ministère qui choisit le candidat toujours malheureux pour rélever à la pairie, porte un tort réel à la considération politique de la Chambre des pairs.
(X Enfin, quand un député, las de la vie politique, est parvenu, par un privilège que la révolution de Juillet n'a pu supprimer, à assurer l'hérédité à son fils dans une autre enceinte, alors il se retire parmi nous, et le ministère se trouve heureux de lui procurer dans la Chambre
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des pairs une retraite décente et paisible à la fois. Ainsi, députés non réélus, députés impossibles, députés retirés, telles sont les trois catégories dont ce ministère progressif et réparateur a fisdt choix pour rendre force et indépendance à notre institution. Toutefois, en présence des noms honorables que contient la nouvelle promotion, j'eusse renoncé peut-être à cette énumération des &utes de l'administration du 12 mai; mais elles ne s'arrêtent pas là, un reproche bien plus grave pèse sur le ministère, pour peu qu'on réfléchisse à la malencontreuse précipitation, à l'inconce- ▼able légèreté avec laquelle ont été lancées les nominations : l'un de nos collègues apprend, par son portier, qu'il a été fait pair; alors il se recueille, il calcule, il hésite... et il accepte. Bien- .tôt, dans une lettre pleine de verve comique, il publie et la manière dont la dignité lui a été conférée et les raisons qui lui ont permis de l'accepter.
« Le ministère n'a pas toujours été aussi heureux. Un autre élu du 12 mai, en apprenant la fietveur dont il était l'objet, a refusé positivement. Quinze jours d'efforts et de prières, de négociations ont été consacrés par nos imprudents ministres à obtenir l'assentiment, à vaincre les répugnances et l'antipathie d'un homme honorable pour une position qu'on lui avait faite à son insu. Enfin, touché sans doute du tort qu'il ap-
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portait, bien malgré lui, par son refus à la considération d'un des grands pouvoirs de TÉtat, le pair involontaire s'est résigné.
« Messieurs, que penser d'un ministère dont l'impérieux devoir était de fortifier un pouvoir déjà trop affaibli, et qui ne trouve rien de mieux pour ariver à un pareil résultat que d'attirer sur la Chambre des pairs une succession de dédains et d'humiliations qui nous fait passer successivement du consentement motivé de M. Viennet à la résignation tardive de M. Bérenger ?
« Songez-y bien, messieurs; que la crainte de cette accusation banale, d'agir dans votre propre cause, d'être dirigés par un sentiment mesquin et personnel, ne vous retienne pas; car avec vous s'écroulerait l'édifice entier du gouvernement représentatif, et notre mort politique une fois consommée, vous verriez bientôt l'application de ces paroles d'un publiciste bien connu : « Quand il y a deux pouvoirs dans l'État, il y en « a un de moins ou un de trop. »
« Ici, messieurs, s'arrête la tâche pénible de blâme que j'avais entreprise, et, sous uç certain point de vue, je devrais des remerciements à l'administration du 12 mai, car ce ministère a du moins ce mérite à mes yeux d'avoir rendu évident pour tous ce qui était encore obscur pour quelques-uns; d'avoir fait toucher du doigt au plus incrédule le mal qui atteint la pairie... (M. le
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marquis de Brëzé : Très-bien !) et d'avoir, par Pexcès même de ce mal, ému les plus indifférents et les plus stationnaires. Non, messieurs, il n'est plus de partisan sincère du gouvernement représentatif qui^ voyant les conséquences déplorables de Tarticle 23 de la Charte, doiye hésiter à en demander le changement; il n'est pas. de véritable constitutionnel qui puisse assister en silence et sans protestation à l'anéantissement graduel d'un des trois pouvoirs de l'État. »
Malgré la vivacité de mes paroles, la majorité, blessée comme moi de la légèreté dont le ministère avait fait preuve dans ses choix, osa m'applaudir, et le ministre de l'instruction publique, M. Villemain, dans sa réponse, ne retrouva pas la bienveillance habituelle de l'assemblée. Le soir, je reçus les félicitations de M- Thiers, qui engageait les principaux journalistes présents, MM. Léon Faucher, Chambolle et autres, à faire valoir la justesse de mes critiques.
La discussion sur l'adresse s'étant ouverte le 6 janvier, je prononçai un discours dont voici le résumé :
« Monsieur le baron Dupin a féUcité le ministère de l'affaissement des partis... Si ce calme provenait d'un accord entre des hommes d'une même opinion triomphante, je serais le premier à m'en féliciter; s'il ne provient, au contraire, que de la confusion dfes partis, je m'en effraie.
(( Non-seulement Tinsignifiance du discours de la couronne est telle qu'il pourrait être également l'œuvre du précédent ministère, mais le comte Mole et ses amis, en majorité dans notre conunission, ont rédigé le projet d'adresse que les ministres du 12 mai acceptent et s'apprêtent à défendre contre nous.
(( Ministres du 12 mai, vous reprochiez au 15 avril de n'avoir pas une origine parlementaire, de s'être formé des débris d'un ministère déchu, repoussé par le vote des Chambres; vous aviez parfaitement raison : du moins ce n'est pas moi qui vous dirai le contraire. Mais que pensez-vous de votre origine? Croyez-vous être l'expression de la majorité dans les Chambres? Vous ne pouvez pas le supposer. Enfantés par l'émeute (murmures), d'après vos propres paroles vous n'avez été qu'un ministère de dévouement : opposés d'opinions et de principes, il vous tardait de vous séparer
« Qui vous a retenus au pouvoir quand la France était calme? Par quels sacrifices avezvous cimenté votre union? Au profit de quelle opinion êtes-vous devenus ministère homogène?
« Depuis tantôt huit mois que ces questions passent de bouche en bouche et vous sont adressées, nous n'avons pu obtenir de réponse de votre part. Si vous éprouvez quelque embarras à
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la faire, je la ferai donc à votre place. Il est certain, il est maintenant évident pour tous, que rélëment politique représente dans le ministère par M. Cunin-Gridaine a absorbé tous les autres. (On rit.) Successeurs des ministres du 15 avril, vous avez pris leurs places et adopté leurs -principes, c'est trop de moitié; il fallait opter. »
Le ministre de l'intérieur, M. Dufaure, me répondit : son talent supérieur était embarrassé par la difficulté de sa position. Pour la première fois depuis mon entrée à la Chambre, j'essayai de répliquer; mais, quoique le début fût heureux, ma réplique était incomplète et insufifisante : Berryer y assistait, et j'eus le regret de ne pas le satisfaire entièrement.
Si la discussion fut courte à la Chambre des pairs, il n'en fut pas de même à la Chambre des députés : elle se prolongea sans autre résultat que de rendre plus évident l'avortement de la coaUtion. MM. Desmousseaux de Givré, Duvergier de Hauranne et Garnier-Pagès firent entendre d'utiles vérités. L'intérêt grandit quand on toucha la question d'Orient.
Dans un langage souvent sublime, M. de Lamartine, doué de prophétie, devina les dangers de la politique faible et cauteleuse suivie par le roi sous la responsabilité de ses ministres ; nous montra notre isolement en Europe, l'hostiUté de l'Angleterre et de la Russie comme l'issue fatale de
T. II. t
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cette politique, et indiqua nettement deux solutions désirables : ou le maintien de l'intégrité de Pempire ottoman, d'accord avec rAngleterre, mais alors la soumission du pacha d'Egypte révolté et l'influence des deux puissances alliées balançant à Constantinople celle de la Russie; ou le partage du cadavre turc entre les trois puissances et une magnifique occasion pour la France de briser les traités de 1815 en reprenant ses* frontières naturelles : il penchait évidemment pour le dernier système. Il reprochait au gouvernement d'oser parler encore de « l'intégrité d'un tout coupé en deux » .
(( Oui, nous jetons le masque, nous croyons à une nationalité arabe, et nous allons d'abord ûlvoriser timidement, puis à visage découvert, l'établissement d'un second empire des khalifes sons la protection des chrétiens et sous le sabre d'un vieillard qui n'est ni Arabe, ni Égyptien, ni chrétien, ni musulman, mais qui est un grand homme ou au moins un aventurier heureux. Oui, voilà votre pensée, ministres du roi; voilà la pensée d'une partie de la Chambre, qui en cela répond à la vôtre ; voilà la pensée fomentée par les organes de l'opinion, sous les influences et sous les préjugés anti-russes et anti-anglais.
« Si aujourd'hui, à l'égard de l'Orient, sans plan arrêté, sans volonté claire et dite tout haut
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(la première des habiletés diplomatiques) , elle inquiète, elle complique , elle menace tantôt la Russie sur ses intérêts vitaux de la mer Noire, tantôt TAutriche sur ses intérêts commerciaux dd rAdriatique, tantôt l'Angleterre sur son immense intérêt de commerce avec ses soixante millions de sujets dans l'Inde; si ces puissances vous voient tour à tour demander avec elles l'intégrité de l'empire et le statu quOj et pousser au démembrement; menacées chacune dans ses intérêts spéciaux et toutes dans leur orgueil, ne finiront-elles pas par voir en vous des agitateurs et des ennemis partout, et par concevoir contre la France les défiances qu'elles ne doivent qu'aux tergiversations de son cabinet? »
Au sujet du développement de la France : «•.... Est-il besoin d'insister? Ceci, pour la France, est bien autre chose qu'un système : c'est une passion nationale, c'est un préjugé de la grandeur. Parlez du Rhin et des Alpes, et vous êtes compris avant d'avoir achevé. La gloire y est restée, son esprit y est encore, son drapeau y reviendra une fois.
« Heureuse, dit-il en terminant (et ici la pensée politique de M. de Lamartine se révèle tout aitière), heureuse, l'heure où l'Orient s'écroulera plus complètement encore et laissera place à tant de populations opprimées, mais fortes et actives,
que le poids du cadavre turc ëcrase à la honte de la civilisation, et où la France, leur tendant une main secourable entre les ambitions de la Russie et les susceptibilités de TAngleterre, se placera entre ces deux puissances au centre même de l'Asie Mineure, les contrepèsera l'une par l'autre, laissera les Russes protéger les populations qui leur sont sympathiques; laissera les Anglais communiquer avec leurs Indes pour le bénéfice du monde ; laissera l'Autriche dominer dans TAdriartique, sa nouvelle mer, et au lieu de faire obstacle et empêchement à tous, trouvera son propre intérêt, sa propre influence, sa propre richesse dans une nouvelle balance de l'Orient, dont elle sera la tige en Europe et dont elle tiendra le contrepoids en Orient. »
Les lecteurs me pardonneront de leur remettre en mémoire, par ces courtes citations, un admirable discours où la beauté des images est sans cesse au service de la vérité.
La défense de M. Villemain, malgré l'éclat d'une éloquence rhétoricienne, était pauvre d'arguments.
M. Thiers, se plaçant à un point de vue moins élevé que M. de Lamartine, insista en faveur de la seconde solution^ celle de l'alliance anglaise. Il accusa avec raison le ministère d'avoir refusé l'envoi dans le Bosphore d'une escadre anglofrançaise ; mais son engouement pour le pacha
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d'Egypte, fondé sur des renseignements inexacts, venait annuler ses efforts pour le maintien de Tunion avec l'Angleterre.
Le ministère, qui avait adopté si complaisamment la politique royale en Orient, compromit les bons effets de sa soumission par un acte d'indépendance : le maréchal Sébastiani, ambassadeur à Londres, correspondait directement avec Louis- Philippe, sans s'astreindre à l'intermédiaire du ministre des affaires étrangères; le maréchal Soult, blessé, exigea et obtint sa révocation, et le remplaça dans ce poste diplomatique par M. Guizot, le 9 février.
Dès lors, la chute du cabinet ne fut plus qu'une question d'opportunité.
Dans Paris des manifestations sérieuses eurent lieu en faveur de la réforme électorale. 11 s'agissait non-seulement de l'adjonction des capacités, mais de l'extension du vote à la garde nationale. Plus de trois cents gardes nationaux , parmi lesquels un assez grand nombre d'officiers, se réunirent en uniforme pour porter leurs vœux et leurs remerciements à MM. Jacques Laffitte, Ârago, Dupont (de l'Eure), Martin (de Strasbourg), députés de l'opposition.
M. Laffitte, répondant au capitaine Vallée, de la 4* légion, disait :
« Il m'est doux de vous revoir dans cette maison, qui fut le quartier général de la révolu-
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tien de Juillet. Faite par le peuple et pour le peuple, cette révolution n'a pas encore porté ses fruits ; elle imposait des devoirs, elle proclamait des droits ; ces devoirs vous les avez loyalement remplis ; ces droits, ils ne sont pas encore reconnus. »)
La condamnation des officiers qui y avaient pris part augmenta l'irritation des esprits.
Dans la Chambre élective, la proposition Gauguier, relative aux fonctions incompatibles avec le mandat de député, avait été prise en considérar tion pendant la session précédente, lorsqu'il y avait accord entre les diverses fractions de la coalition. Cette fois l'accord n'existait plus, et la discussion du rapport de la commission se perdit en paroles stériles. Toutefois, il est curieux de remarquer, parmi ceux qui contribuaient à annuler la proposition, M. Résumât, le futur ministre de l'intérieur du 1" mars.
Au contraire, M. Barrot résumait ainsi le débat :
I- Si par le rejet de la proposition vous entendez qu'il n'y a rien à faire, ayez le courage de le décider; que les positions soient tranchées; que la Chambre s'élève à la hauteur d'un vote politique Si au contraire vous décidez qu'il y a
quelque chose â faire, quelques modifications à apporter, il faut le décider avec une égale netteté, avec une égal#franchise. »
FORMATION DU MINISTÈRE DU 1*' MARS. — QUESTION DE CABINET POSÉE SUR LE VOTE DES FONDS SE- CRETS : DISCUSSION. — MON DISCOURS PRONONCÉ MALGRÉ M. THIERS. — PROPOSITION RBMILLY.
Formée par une défection des chefs secondaires de la coalition^ à la faveur d'une émeute, tolérée, puis abandonnée par le roi, se sacrifiant à la dotation du duc de Nemours, la dernière administration semblait avoir voulu mériter enfin le nom qu'elle s'était donné de ministère de dévouement. Combien sa sortie du pouvoir eût été diiférente si, lorsque lord Palmerston proposait au maréchal Soult d'unir les deux escadres et de forcer en commun les Dardanelles, celui-ci et ses collègues avaient respectueusement exigé de Louis-Philippe cet acte d'énergie, et, sur son refus^ avaient donné leur démission. Cette faute capitale de leur politique en Orient, a eu de désastreuses conséquences pour leurs successeurs.
assuré sur ce point de l'appui du roi et de ses amis, ne furent pas justifiés ; la commission, dans un rapport, favorable en. principe, concluait cependant à des réductions et faisait de réserves.
Le 20 février, au jour de la discussion, par une convention arrêtée d'avance, tous les orateurs de l'opposition, à l'exception d'un seul, M. Couturier, renoncèrent à la parole. On avait hâte de voter : 226 boules noires contre 200 blanches renversèrent le cabinet du 12 mai.
FORMATION DU MINISTÈRE DU 1*' MARS. — QUESTION DB CABINET POSÉE SUR LE VOTE DES FONDS SE- CRETS : DISCUSSION. — MON DISCOURS PRONONCÉ MALOEÉ M. THIERS. — PROPOSITION RBMILLY.
Formée par une défection des chefs secondaires de la coalition, à la faveur d'une émeute, tolérée, puis abandonnée par le roi, se sacrifiant à la dotation du duc de Nemours, la dernière administration semblait avoir voulu mériter enfin le nom qu'elle s'était donné de ministère de dévouement. Combien sa sortie du pouvoir eût été différente si, lorsque lord Palmerston proposait au maréchal Soult d'unir les deux escadres et de forcer en commun les Dardanelles, celui-ci et ses collègues avaient respectueusement exigé de Louis-Philippe cet acte d'énergie, et, sur son refus^ avaient donné leur démission. Cette faute capitale de leur politique en Orient, a eu de désastreuses conséquences pour leurs successeurs.
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pour la dynastie elle-même, et^ ce qui est plus grave, pour la France. A peine un petit nombre d'esprits supérieurs s'en préoccupaient alors ; la grande question était l'enfantement du nouveau cabinet. Louis-Philippe s'étant résigné à aller chercher dans l'opposition le véritable chef de la ligue parlementaire, les négociations furent courtes, et M. Thiers eut bientôt choisi ses collègues. Pendant ces dix jours, j'allais souvent de Berryer au futur président du conseil, chax^ d'exposer à quelles conditions la droite légitimiste pouvait lui accorder un vote de confiance, et de le pousser à prendre plus nettement la situation de ministre imposé. Ce qui n'est pas moins singuher que mon intermédiaire, c'est que ce n'était pas dans un journal légitimiste que Ber^ ryer déposait sa pensée poUtique; une feuille napoléonienne, le Capitale , recevait ses confidences, et j'ai encore un numéro du Capitolt^ avec des notes de l'orateur royaliste, signalées à M. Thiers et commentant les endroits importants d'un premier-Paris.
Journal le Capitolej numéro du 13 mars 1840, avec une note manuscrite de l'orateur royaliste, signalant à M. Thiers le sort qui l'attendait s'il fléchissait devant la royauté.
Ce remarquable article et la note prophétique de Berryer méritent d'être cités.
a Monsieur Thiers.
(I La sitoation de M. Thiers, quoi qu'on en ait pensé, tient moins au Château qu'à la Chambre. Partout on se demande si les 221 se rallieront à lui, et selon que la réponse est favorable ou contraire, on augure son succès ou sa défaite. En cela on fait trop d'honneur à cette masse des 221, qui ne fut jamais aussi compacte qu'on veut bien le dire, et qui, assurément, ne resterait pas intacte et entière le jour où un ministère essayerait de s'en passer.
« Le côté gauche, en se ralliant au ministère et en prêtant à M. Thiers un appui qui ne fut jamais offert à aucun autre ministre, a sans doute ea en vue de combattre le centre pur et tous les serviles appuis de la cour ; il se sera dit que si If. Thiers abordait la position avec franchise, avec énei^e, prenant la gauche pour noyau de son parti, il verrait se grouper autour de lui nonseulement la gauche et la partie du centre qui Pavoisine, mais même l'opposition de droite. Il ne faudrait pour cela que quelques déclarations patriotiques et fermes^ quelques-uns de. ces exposés de principes qui rallient ensemble les oppositions et l'opinion publique elle-même, tels que M. Thiers pourrait les faire s'il voulait. Alors la droite et la gauche réunies soutiendraient le mi-
nistre, le reconnaissant comme l'expression d'une opinion nationale, et à ces deux extrémités de la Chambre se joindraient sans doute, pour former une majorité, les hommes qui, dans les 221 euxmêmes, occupant ou désirant des emplois^ ne sont jamais, malgré leur belle attitude, disposés à se brouiller définitivement avec un ministre.
« Si ce plan réussissait, M. Thiers, fortifié par une réunion des partis d'autant plus avouable qu'elle se ferait sur le terrain de la nationalité, dominerait d'autant mieux la Chambre, que la cour même ne pourrait l'en empêcher. Dans le cas où ses démarches éclatantes, énergiques, ea faveur des opinions patriotiques invoquées contre les ignobles traditions du passé, ne seraient pas couronnées d'un succès que nous croyons possible, alors du moins M. Thiers tomberait avec honneur, avec gloire; organe de toutes les opinions consciencieuses, dont il se serait constitué le chef, il prendrait à témoin la nation, que ces opinions représentent, du triomphe de ses adversaires, qui ne représentent que des places, des honneurs et des intérêts privés. Son caractère politique s'ennoblirait par sa chute^ et jamais rôle n'aurait été plus grand et plus noble depuis Mirabeau. •
« M. Thiers est-il à cette hauteur politique t A-t-il dans le caractère assez d'énergie pour formuler patriotiquement un programme adressé à la
gauche et auquel toutes les nuances de l'opposition pourraient se réunir? Est-il capable d'une assez grande abnégation pour risquer de se mesurer, avec les hommes indépendants, contre tous ceux qui ne le sont pas, et à se préparer ainsi la plus noble des chutes ou la plus belle des victoires? Hélas! cette énergie, cette abnégation, nous voudrions y croire, et nous n'y croyons pas. Au lieu de déployer du caractère, M. Thiers va fidre de la ruse et de l'esprit ; au heu de planter un drapeau d'indépendance qui Thonore aux yeux de la France, il déploiera comme tant d'autres un étendard ministériel pâle et sans couleur. Les députés de la gauche se repentiront de lui avoir prêté leur appui; la droite restera indifférente et immobile : il tombera moqué par les