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retiré depuis trois mois pour travailler, étant allé chez lui avec Tattet, il nous lut une partie de son Spectacle dam un fauteniL De cette modestie littéraire doit-on conclure qu'il est exempt de vanité ? Rien ne serait moins exact. Il y avait transposition, sa vanité était personnelle, nobiliaire : il se piquait d'être gentilhomme, et séducteur irrésistible. Un jour il me surprit fort en m'interpellant à brule-pourpôint :
— « Vous êtes comte et pair de France ; pourtant je parie que vous êtes moins ancien gentilhomme que moi. »
A vrai dire, je ne m'étais jamais demandé si j'étais gentilhomme. Je parlai d'autre chose. Sa vanité au sujet de ses bonnes fortunes allait jusqu'à la manie, d'autant plus singulière que le don merveilleux de poésie, sa' réputation, sa jeunesse lui rendaient les conquêtes plus faciles.
Il était de tournure distinguée, blond, le teint coloré, les yeux bruns, le nez long, la bouche mignonne et un peu boudeuse, en somme assez joli garçon , mais avec des bouffées d'élégance, peu soigné : l'habitude de fumer jour et nuit la cigarette jaunissait ses doigts, ses dents et jusqu'à ses lèvres.
Avec les hommes, il parlait peu eA riait volontiers de l'esprit des autres. Aux femmes il réservait toutes les grâces, tous les charmes de sa coquetterie; près d'elles, il était gai, amusant.
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éloquent, moqueur, dessinant une caricature, composant un sonnet, écoutant la musique avec (iëlices, jouant des charades improvisées, ayant comme elles Thorreur de la politique et des sujets sérieux.
Il n'imitait pas Byron, mais il aurait touIu l'être; il rêvait Je titre, le rang, la beauté, les prodigalités, les débauches, la réputation fatale du grand seigneur poëte.
A\7int de quitter cette galerie des morts, je veux encore fixer mes souvenirs sur deux hommes ilhistres, Henri Heine et Bellini : dans le sa- Ion de la princesse Belgiojoso ils présentaient mi contraste frappant. Le compositeur sicilien, naïf, superstitieux, tendre, caressant, familier, distingué par nature, mfiis n'ayant • aucune idée des Atinctions sociales, des convenances ou de la morale, s'asseyait aux pieds des dames, penchait sur leurs genoux sa tête charmante. Il vivait dans l'amour, ne comprenait rien au delà ; chez lui tous les degrés d'atfection, et jusqu'à l'amitié, avaient comme un reflet de ce sentiment. 'Un jour, en nombreuse compagnie, il m'interpellait du ton le plus simple :
— « Dis-moi donc, cher, quel est l'amant de la duchesse *" i »
Or, la duchesse et son mari étaient présents. Je feignis de ne pas entendre. Quand plus tard je le grondai, il me fallut renoncer à lui faire sentir
le scandale de sa question. Son mërite et sa renommée étaient trop grands pour qu'il n'eût pas d'ennemis; mais il ne haïssait personne. Je ne lui ai vu témoigner de Fantipathie qu'à l'égard de Heine , voici à quelle occasion : l'impitoyable railleur l'avait choisi cette fois pour victime, et par xme série de citations, il s'attachait à lui démontrer que tous les grands compositeurs mouraient à la fleur de la jeunesse ; peu à peu Belhni perdait* de sa gaieté, et se tournant vers moi :
« Quesio con gîi occhiali^ è unjettatore. » (Celui-ci, avec les lunettes, est un Jeiialore,)
Ce qui est profondément triste, c'est que, quinze jours après, Fauteur du Pirate y de la Somnambtde et de tant de cheft-d'œuvre, expirait à 32 ans. S'il est absurde de rendre Heine responsable de ce funeste hasard, il y a tout lieu de croire que l'esprit frappé du pauvre malade a dû souvent, dans le déUre^e la fièvre, souffrir du regard étrange et du rire méphistoph(^Iique du jettatore aux lunettes. A quelque temps de là, je rencontrai Henri Heine, je lui annonçai la mort si prompte de Bcllini.
« Je Favais prévenu, » me dit-il en riant.
Insensible comme un dieu, tel était alors le poète dans Forgueil et la force du génie. 11 était d'origine juive, mais s'était dépouillé jeune d'une
religion qu'il appekit iin malh^ir. Néanmoins, il avait gardé les âpres rancunes du peuple chez qui est née la peine du talion , les trésors de haine de la race persécutée. Loin de prétendre que les Israélites soient moins que nous capables de bonté, je maintiens au contraire que pour être bons envers ceux qui commencent à peine à reconnaître leurs droits, à leur rendre justice, il leur faut un cœur plus généreux, un amour plus large de l'humanité : cette clémence magnanime manquait à Heine. Jamais il n'a regretté un trait blessant, pourvu qu'il fut bon; il se regardait comme irresponsable, la malice et la satire étant ses fruits naturels. A ceux qui le blâmaient d'opposer des trivialités aux images grandioses, aux idées* élevées, aux plus douces fleurs de poésie, il répondait :
<( Je suis une choucroute arrosée d'ambroisie.» Il fut le champion ardent, inspiré, sans rival, do la liberté. Après 1830, l^amii de Prusse, il adopte Paris, la patrie de son choix, celle qu'il n'a jamais quittée, et de là il répand sur l'Allemagne son souffle révolutionnaire. Le premier des poètes allemands depuis Ga^the, armé de son ironie meurtrière, il continue la guerre aux religions révélées, délivre le corps opprimé, torturé pour la plus grande gloire de Tâme, le tire tout sanglant du charnier où l'a relégué l'idée chrétienne pendant dix-huit siècles, l'adore, lui resti-
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tue ses titres de noblesse, chante sa splendeur, sa divine beauté. Hélas ! de quelle ingratitude devait le payer en retour l'objet de son culte ! Atteint de paralysie, son corps lui inflige huit années d^horribies souffrances; il perd la vue, le mouvement; ses jambes et ses bras, tordus par la douleur, semblent des lianes parasites plutôt que les membres d'une créature humaine. Le cerveau seul survit, sa bouche dicte encore : jusqu'à la dernière heure, des vers sublimes et désolés, les chants de Lazare, s'échappent de cette inteUigence souveraine. '
Souvent il plaisantait ses maux : à mesure que sa vue s'obscurcissait :
« Soit! » disait-il, « comme le rossignol, je tfen chanterai que mieux. »
Son cœur s'ouvrait pour sa mère, il lui cachait son mal, et les gazettes allemandes ayant donné de tristes détails sur «on état^ il lui écrivit que c'était une spéculation de son Ubraire de le faire passer pour mourant, afin d'augmenter le prix de ses œuvres. La pauvre femme lui avait répondu que chaque jour elle adressait des remercîments à Dieu de ce . qu'il conservait la santé à son cher fils.
a Et Jehovah, » s'écria-t-il, « Jehovah accepte
cela sans remords ! Ah ! c'est bien là un dieu bar-
^bare de la façon des Égyptiens! Ce n'est pas un
dieu de la Grèce qui traiterait ainsi un poëte ! il
l'aurait foudroyé. Mais le faire mourir misérableu^ent, pièce à pièce ! »
En France, ses amis ont été peu nombreux : Gérard de Nerval , Théophile Gautier , Paul de Saint-Victor, la princesse Belgiojoso, ma sœur madame Jaubert, à qui pendant les dernières années il avait arraché la promesse de ne janiais rester quinze jours sans le voir ; M. Jaubert fut son exécuteur testamentaire.
Il a aimé avec passion une seule femme, une jeune ouvrière parisienne, Ta épousée, a concentré sur elle toutes ses affections. A moins d'en avoir été témoin, il est difficile d'imaginer l'intensité et la délicatesse de ce sentiment; il n'était touché que des attentions qu'on avait pour elle ; en ingénieuses flatteries il surpassait un courtisan, une mère en illusions complaisantes; il lui créait des mots, lui découvrait sans cesse des qualités; renonçait à publier ses mémoires afin de lui assurer une pension; faisait plier ses idées, ses principes, sa philosophie même devant l'intérêt de la femme adorée.
VaTNS RSSAIS de travail. — GÉBUSEZ. — BBRRTBR. 811IPLB SPECTATEUR DBS ÉVÉNEMENTS POLITIQUES. — FUNÉRAILLES DU GÉNÉRAL LAMARQUE. *- 5 KT