‹ Mes mémoires (volume 2)Chapitre 1 sur 2 · CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉYY FRÈRES · texte numérisé non relu

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉYY FRÈRES

3, RUE ÀUBER9 3

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A Edmond Biré.

Mon cher âmi.

Bien des fois, dans ces derniers temps, vous m'avez engagé à écrire mes Mémoires , Le mot m'effrayait. Il est si grand, et je suis si petit ! J'avais toujours présente à l'esprit cette demipage de l'abbé de Féletz, oublié aujourd'hui, comme nous le serons demain : « Parmi les petites manies qui distinguèrent les écrivains du dix-huitième siècle, il en est une bien digne de remarque : c'est cette puérile et ridicule prétention de parler continuellement d'eux-mêmes. Dans les âges précédents, c'étaient les hommes

d'Etat, les généraux, les négociateurs, qui publiaient des Mémoires ; et leur histoire, liée à rhistoire publique, leur en donnait le droit, et promettait un véritable intérêt aux lecteurs. Mais, lorsque les gens de lettres se furent persuadé et, qui plus est, eurent persuadé aux autres que ce qu'il y avait de plus important dans la société, c'était un philosophe et un académicien, ils durent croire que c'était à eux à entretenir le public de tout ce qu'ils avaient fait depuis le berceau, de leurs enfantillages, de leurs espiègleries, de leurs bonnes fortunes, de leur mérite, de leur vertu, de leurs succès, de leurs talents. »

Rien de plus juste ; pourtant ces philosophes, ces académiciens, auraient pu répondre au spirituel abbé, que, au milieu du désarroi des pouvoirs publics, des institutions séculaires, des lois, des mœurs, de la diplomatie, de l'armée, ils représentaient, eux aussi, à leur façon et à leur date, une puissance d'autant plus redoutable qu'elle était plus invisible ; qu'ils suppléaient, par intérim^ les hommes d'Etat, les négociateurs^ les ministres, les généraux, les

ambassadeurs, et que, par conséquent, leur histoire personnelle se liait à Thistoire générale. Que dirai-je, moi qui ne suis ni philosophe ni académicien ; moi qui, plaidant presque toujours des causes vaincues, voyant sans cesse échouer ce que j'aime çt réussir ce que je hais, ne puis me rattacher que par le contraste, et pour ainsi dire par le rebours^ à l'ensemble de notre histoire politique et littéraire ? Singulière condition, pour se raconter, que d'avoir à répéter, de page en page : « J'avais risqué tel pronostic ; c'est le contraire qui est arrivé. Je désirais ceci ; mon désir n'est plus qu'un regret. Mes malédictions ont porté bonheur à ce que j'ai maudit. Je me suis attaqué à telle célébrité : j'en ai fait une gloire ; j'ai protesté contre ce succès : j'en ai fait une vogue ; j'ai discuté ce grand homme : j'en ai fait un dieu. J'ai vitupéré ce livre : il n'aurait eu peut-être que vingt éditions ; il en a eu cent. » — Condition d'isolement et d'abandon, bien peu favorable à ces complaisances du moi, qui dictent généralement les Mémoires l

Eh bien, c'est justement là ce qui me rassure

et me décide. Le moi cesse d'être haïssable quand il devient impossible. Il y a deux manières d'écrire ses Mémoires; la première, la grande, à titre d'acteur des événements que Ton retrace et d'égal ou de supérieur des personnages que Ton peint. Nos illustres nous en ont donné des modèles... à ne pas suivre; car, malgré bien des pages éloquentes, curieuses, émues, séduisantes, touchantes ou amusantes, il est impossible de nier, — toutes proportions gardées, — que Chateaubriand, Lamartine, George Sand, Alexandre Dumas, ont été plutôt diminués que grandis, plutôt compromis qu'idéalisés par la publication de leurs Mémoires.

La seconde manière, — la petite, — à titre de simple et très simple témoin. Ici, l'obscurité même du narrateur est un avantage. Si robuste que soit sa vanité, il ne peut se faire illusion. Il sait d'avance qu'il ennuierait profondément ses lecteurs et se couvrirait de ridicule, s'il essayait de se poser en héros de sa propre histoire, et s'il cherchait en lui-même les éléments d'intérêt et de succès. Il n'a que deux moyens fvour se faire agréer et lire : l'observation et le souvenir.

Il a VU, et peut-être, en sa qualité de spectateur perdu dans la foule, a-t-il mieux vu que les premiers rôles du cortège. Il se souvient, et peutêtre sa mémoire, dégagée de toute préoccupation d'amour-propre, est-elle plus nette, plus franche, plus désintéressée et, par cela même, plus , intéressante que celle des gros joueurs qui veulent expliquer comment ils ont gagné ou pourquoi ils ont perdu. L'homme qui marche ou s'arrête en pleine lumière, n'aperçoit rîen au delà de ce foyer lumineux qui semble rendre plus épaisses les ténèbres environnantes. L'homme qui s'achemine dans l'ombre n'a qu'à lever les yeux pour compter les étoiles ou contempler les feux épars qui brillent à l'horizon.

Quoi qu'il en soit, et sans plus de préface, je commence, au risque, hélas I de ne jamais finir.

Mes douze premières années, avant mon départ pour Paris, ne m'ont laissé, à travers les visions confuses de mon enfance, que deux souvenirs bien distincts : le voyage de Madame, duchesse d'Angoulême, dans le midi de la France, et la mission des Pères de la Foi, à Avignon.

En 1822, le sentiment royaliste, dans nos provinces méridionales, n'avait rien perdu de son ardeur. Moins violent qu'en 181 5, il était plus ferme et plus réfléchi. C'était, pour ainsi parler, un feu de joie succédant à un incendie. Il s'entremêlait d'une vive reconnaissance pour les bienfaits d'un gouvernement à qui sept ans avaient suffi pour cicatriser les blessures, raviver rindustrie et le commerce, ranimer la liberté, ouvrir un nouveau monde aux imaginations et

aux intelligences, rassurer ou consoler les mères, rendre à Fagriculture les bras que des guerres insensées lui avaient pris, Justifier à tous les points de vue le beau nom de Restauration, et inaugurer une ère de prospérité telle, que, si les révolutions n^ avaient mis bon .

ordre, nous serions aujourd'hui trop riches.

Aussi, lorsqu'on annonça la visite de Marie- Thérèse de France, de la fille de Louis XVI et de la Reine Marie-Antoinette, de celle que notre vieux Roi appelait son Antigone, et de qui Chateaubriand avait dit que ses infortunes faisaient partie essentielle de nos grandeurs nationales, Fenthousiasme fut immense. Les grands-pères et les grands-oncles des électeurs actuels des citoyens Naquet, Gent, Bosc, Bousquet et Saint- Martin, renouvelèrent leurs cocardes blanches et s'apprêtèrent à pavoiser leurs fenêtres. L'itinéraire de la duchesse était fixé d'avance ; on ne variait que pour les détails. Pour venir de Nîmes à Avignon, elle devait passer par la route royale qui côtoie notre village. S'arrêterait-elle un moment pour entendre une harangue, sourire aux acclamations populaires et réchauffer le zèle

de nos bons paysans ? On l'assurait, et on était très ému.

Or, Pavant-veille du grand jour, — 27 avril 1822, — nous vîmes arriver le maire, Antoine Queyrol, fermier de son état, et moins lettré que M. Villemain. Le vieux bonhomme était fort perplexe. Je traduis en français son speech provençal. — « S*il s'agissait, dit-il, à mon père, de tracer un sillon en ligne droite sans dévier d'un centimètre, je crois que je m'en tirerais. Mais un discours! un discours à la plus auguste des princesses, fille et nièce de reine et de roi ! Impossible! Il faut, mon bon monsieur, que vous composiez ce discours, — et que M. Armand le récite.... »

(Ici j'ouvre une parenthèse. J'ai eu dans ma vie trois phases. Dans la première, j'ai été monr' sieur Armand; dans la seconde, moussu; dans la troisième, lou vie'i. Je ferme la parenthèse.)

Après une résistance convenable, mon père consentit. Je n'étais pas trop intimidé. On est moins timide à dix ans qu'à dix-huit. Nous avions deux soirées devant nous, et nous voilà feuilletant le Conservateur et les Débats (1822), lisant

tout ce que des plumes royalistes avaient écrit, depuis 1814, sur cette admirable princesse, si courageuse dans la souôrance, si simple dans Théroïsme, si chrétienne dans le pardon. Que d'émotions pour ma vive imagination d'enfant ! Dès cette époque, Chateaubriand était mon idole. J'avais fait de Virgile mon camarade de lit, et dé René mon compagnon de promenade. Je n'essayai pas de retenir mes larmes, tandis que ma mère lisait : « Cette jeune princesse, que nous avons rendue orpheline, regrette tous les jours, dans les^ palais étrangers, les prisons de la France. Le monde entier admire ses vertus. Les peuples de l'Europe la suivent, en la comblant de bénédictions; et nous, nous pouvons l'oublier! Quand elle quitta sa patrie où elle avait été si malheureuse, elle jeta les yeux en arrière, et pleura. Objets constants de ses prières et de son amour, nous savons à peine qu'elle existe. Ah ! qu'elle retrouve du moins quelques consolations en faisant le bonheur de sa coupable patrie! Cette terre porte naturellement les lis; ils renaîtront plus beaux, arrosés du sang du roi-martyr. »

(Buonaparte et les Bourbons,)

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De ces lectures résulta le discours suivant. Si Ton y reconnaît un peu de cette emphase sentimentale qui dominait alors la politique, la littérature et la poésie, je répondrai que cette emphase était sincère, et que, après tout, elle valait bien le plat réalisme d'aujourd'hui.

« Madame,

« La fidèle population de notre village et son digne maire m'ont fait Tinsigne honneur de me choisir pour mettre aux pieds de Votre* Altesse Royale l'hommage de leur respectueux dévouement. Fils d'un officier des Gardes du corps de votre auguste père, c'est avec une émotion profonde que j'invoque ce nom sacré qui rappelle à Votre Altesse, avec tant de consolations célestes, tant de filiales douleurs. L'illustre princesse qui m'écoute a trouvé dans sa grande âme des trésors d'héroïsme pour supporter son martyre, et des miracles de charité pour le pardonner. Ce pardon, la France, corrigée par ses malheurs, le mérite et Tobtient à force de respect et d'amour pour l'antique race de nos Rois. Dans les plus

humbles hameaux, comme dans les villes les plus superbes, je crois entendre ce cri qui va couvrir ma voix et qu'ont peine à retenir les braves gens qui m'entourent : Vive le Roil... Vive Madame! »

Le 26 au soir, nous fîmes une répétition générale dans le jardin du curé. Il fut convenu que lorsque j'arriverais à ces mots : « qu*ont peine à retenir les braves gens,.. », ces braves gens ne le retiendraient plus, et compléteraient l'effet de notre éloquence par la vigueur de leurs poumons. A ce point de vue ou plutôt d'acoustique, la séance préparatoire fut pleine de promesses. Ces poitrines de bronze eurent des éclats de tonnerre.

Je dormis fort peu et fort mal, comme on peut le croire. Je me réveillais en sursaut, et je me récitais à moi-même les lambeaux du discours que je savais par cœur ; puis je me rendormais d'un sommeil fiévreux, et des rêves pénibles me promenaient à travers les scènes tragiques de la Révolution qu'avaient évoquées nos lectures. Je voyais Louis XVI écrivant son sublime testament, Marie- Antoinette à la Conciergerie, Louis XVII

martyrisé par le cordonnier Simon, l'orpheline du Temple fixant sur moi ses yeux humides de pleurs au moment de quitter la France. Ces vagues impressions d'anxiété et de malaise se dissipèrent, avec les douces brises du matin, lorsque nous gravîmes la montée fort raide qui conduit de notre maison au village et à la grande route. Mon cœur battait à se rompre; mais il me semblait que je ne faiblirais pas et que j*irais jusqu^au bout.

Toute la population était sur pied, dans ses habits du dimanche; il y a, de cela, cinquanteneuf ans, et je m'en souviens comme d'hier. Le ciel n'avait pas un nuage ; on eût dit qu'avril se réchaufifait d'avance aux lièdes rayons de mai. Les plantes aromatiques de notre colline, le thym, le romarin, la lavande, le serpolet, étaient toutes en fleurs, et leur parfum s'exhalait comme une odeur d'encens rustique, digne de Pangélique princesse qu'appelaient nos hommages et nos vœux. En fleurs aussi, les amandiers, les abricotiers et les pruniers sauvages, qui s'entremêlaient, dans les haies, aux touffes d'aubépines. Les alouettes gazouillaient dans les seigles et les

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sainfoins où elles avaient caché leurs nids. Des gouttelettes de rosée étincdaient à la pointe des herbes. Rien ne saurait rendre Timpression de calme et de fraîcheur de cette heure matinale. Seulement, un merle, blotti dans un massif de cyprès, sifHait avec une persistance insolente, et ce sifHeur me troublait.

Le rendez-vous était pour dix heures. Nous étions tous à notre poste, au bord de la route. Je tenais mon discours dans ma main tremblante.

Tout à coup, j'aperçus, au haut de la montée de Saze, un énorme nuage de poussière qui accourait vers nous d'un train effrayant. * Cest elle! c'est la duchesse! c'est Madame! », murmuraiton autour de moi. En 1822, les express et les rapides ne nous donnaient pas encore l'idée de ce que peut être la locomotion d'un point à un autre. Ce nuage, ce tourbillon, me parut s'approcher avec une vitesse magique. Bientôt le nuage s'éclaircit ; un rayon de soleil le perça de part en part ; je vis briller les casques et les sabres de l'escorte ; puis les harnais des attelages et les chapeaux enrubannés des postillons. Deux calèches, menées à quatre chevaux, arrivaient sur

nous avec une rapidité foudroyante. « Lancés comme ils sont, comment feront-ils pour s'arrêter? » disait le maire. Ils ne s'arrêtèrent pas. Calèches et cortège passèrent comme une vision fantastique. Inclinée à la portière, la duchesse nous salua d'un signe de tête : « Vive le Roi ! » crièrent les paysans avec un ensemble digne d'un meilleur sort. Au moment où ils allaient crier : « Vive Madame I » ils s'aperçurent que les voitures avaient disparu.

On doute...

J'écoute...

Tout fuit;

L'espace

Efface

Le bruit.

Ce fut ma première leçon de philosophie politique ; depuis lors, j'en ai subi de plus rudes.

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Madame, duchesse d'Angoulême, passa trois jours à Avignon. Le second jour était un dimanche. Elle voulut ^"iire à pied le trajet, d'ailleurs fort court, qui va de Thôtel de la préfecture à l'église Saint- Agricol. La foule était compacte, et l'enthousiasme unanime. Des centaines de drapeaux blancs s'agitaient aux fenêtres. On voyait affluer de toutes parts les habitants des communes voisines. Voulant prendre ma revanche de ma déconvenue du vendredi, je me faufilais un peu partout. J'étais déjà très mince, et encore très petit. Je me glissai à travers les groupes, et j'atteignis le grand escalier de Saint- Agricol, au moment où la duchesse, accompagnée du préfet, mettait le pied sur la première marche. En cet instant, il y eut un incident qui produisit

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une émotion extraordinaire. Au milieu des acclamations qui redoublaient de seconde en seconde, nous entendîmes, à l'angle de la place et de la rue Petite-Fusterie, un cri isolé, mais très distinct : « Vive l'Empereur! »

Aussitôt la foule se précipita, avec un mélange d'indignation et de stupeur, du côté d'oîi était parti ce cri séditieux. Le coupable n'essaya ni de se dissimuler ni de s'enfuir. J'accourus, je le vis, et je fus désarmé; mais ce ne fut pas par l'envie de rire.

C'était un sergent de la garde impériale, uii invalide de notre succursale. — On sait qu'Avignon a possédé jusqu'en i85i la succursale de l'hôtel des Invalides de Paris. — Il se nommait Jean Boucard. Dans la lutte qu'il soutenait contre trois ou quatre royalistes furieux qui le menaçaient de mort et avaient déjà déchiré son uniforme, son chapeau était tombé. Son crâne dénudé, poli comme l'ivoire, contrastait par sa blancheur avec le hâle de son visage tanné, ridé, parcheminé, passé au crible, et avec les tons rouges et sanguinolents d'une efifrayante cicatrice qui traversait le front, coupait en deux le sourcil

et se perdait dans le creux de la joue. Il manquait deux doigts à sa main droite; en revanche il en manquait trois à son pied gauche, qui avait été gelé en Russie. Cette ruine vivante, inconnue, sans nom, sans gloire, racontait mieux que les plus belles phrases, la campagne d'Egypte, la guerre d'Espagne, les sanglantes batailles d'Iéna, de Wagram et d'Eylau, et la retraite de Moscou.

Il y avait, dans sa physionomie et dans son aspect, quelque chose de si imposant et de si farouche, que les menaces et les voies de fait s'arrêtèrent. Mais déjà la duchesse, retrouvant son incomparable énergie des grandes crises, avait parlé plus haut que tout le monde, et, d'une voix qui dominait le tumulte :

— Qu'on arrête cet homme! dit-elle, qu'on ne lui dise pas un mot d'injure I Qu'on ne lui fasse aucun mal ! Qu'on ne touche pas à un cheveu de sa tête! — (il n'en avait pas un, mais elle n'était pas forcée de le savoir) — et qu'on me l'amène après la messe !

Elle fut obéie. Une heure après, Marie-Thérèse de France et le vieux soldat de Napoléon étaient en présence. Le préfet la supplia de Tad-

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mettre en tiers; elle y consentit. Le soir, il écrivit toute la scène. Ami intime de mon père, il lui permit d'en prendre une copie.

— Eh bien, mon brave l dit-elle avec une ineffable douceur ; c'est vous qui avez crié : « Vive l'Empereur! »

Il ne répondit pas. Sa figure ravagée trahissait une lutte intérieure, un mélange de sensations diverses ou contraires, dont lui-même ne se rendait pas bien compte. Une heure auparavant, exalté par sa colère, il avait trouvé une sorte de plaisir sauvage à braver toute cette foule, à lancer, lui tout seul, un défi à cet enthousiasme royaliste. Maintenant, devant cette princesse calm« et simple qui lui souriait et lui disait de bonnes paroles, il était plus ému, plus intimidé que devant le canon de Blûcher ou de Wellington.

Elle reprit :

— Ce cri de Vive V Empereur! n'a plus de sens. Vous ne pouvez ignorer qu'il y a près d'un an que votre Empereur est mort. . .

Même silence. Madame ne se découragea pas.

— Avez-vous une famille ? dit-elle.

— Pai une sœur... veuve.

• — A-t-elle des enfants?

— Elle avait deux fils ; l'aîné a été tué à Leipsick, le cadet à Waterloo.

— Ah ! vpus voyez bien ! Nous, nous ne faisons tuer personne !

Alors, cet homme, qui, d'instant en instant, se courbait, pour ainsi dire, et se sentait vaincu par cette pure merveille de grandeur morale, se redressa de toute sa hauteur, et répliqua ;

— Pardon, madame ! Vous avez fait tuer quelqu'un !

— Qui donc ? fit-elle en tressaillant ; Napoléon Bonaparte?... — Non! non! dit-elle au préfet qui voulait intervenir. Laissez-le parler ! Je veux qu'il me dise tout !

Puis se tournant vers Jean Boucard, elle répéta :

— Napoléon Bonaparte ?

— Non, non, madame!... Mon général, mon maréchal... Michel Ney !..•

A ce nom, la duchesse pâlit, et arrêtant d'un geste le préfet, qui essayait encore de faire taire Boucard, elle s'écria :

— Le maréchal Ney l Mais il avait trahi I II avait promis au Roi, mon oncle, de ramener Bonaparte dans.;.

— C'est possible, madame ! mais il m'a sauvé... moi, et bien d'autres...

— Où? quand? Comment? reprit-elle. Ses yeux étincelaient.

— En Russie, à la fin de cette retraite qui m'a mis dans Tétat où vous me voyez... à Kovno, sur le Niémen, sur les glaces, dans la neige, partout. Sans lui, pas un des soldats de la vieille garde n'aurait revu la France. Nous avions été quatre cent mille, et nous n'étions plus que mille... en haillons, afifamés, décharnés... pas des hommes; des cadavres, des spectres qui marchaient encore !... Les pieds gelés, la glace brisée sous nos pas, nous n'avions plus figure humaine... Murât, les rois, les maréchaux, les généraux avaient perdu la tête... L'Empereur était parti... La mort partout, la faim, le froid, les yeux brûlés, d'horribles bruits dans le cerveau, les Cosaques à l'horizon... des nuées de corbeaux attendant leur proie et faisant sur la neige de grosses taches noires... Dans cette déroute,

dans cet enfer, un seul homme debout, veillant sur nous, nous rendant un peu de courage...

Michel Ney I

Emporté par ses souvenirs, ne sachant plus où il était, revivant tout entier dans ces scènes épouvantables auxquelles il eût pu servir de vignette, ce vieux sergent, qui savait à peine lire et écrire, racontait d'avance, à sa manière, avec une incroyable sincérité de pantomime et d'accent, ces pages pathétiques et navrantes, qui devaient, trois ans plus tard, passionner Paris et la France sous la plume du général Philippe de Ségur. Le général devait être plus éloquent ; le sergent était plus naturel et plus simple. La duchesse d'Angoulême, subjuguée par ce récit, Pécoutait avec une attention ardente qui couvrait ses joues d'une rougeur de fièvre. On devinait que Jean Boucard, par sa narration à la fois naïve et violente, empreinte d'un cachet d'indéniable vérité, lui ouvrait un univers nouveau où ses regards avaient peut-être craint de s'arrêter, d'où l'avaient peut-être détournée des voix amies, des serviteurs plus fidèles qu'intelligents. Tous les héroîsmes sont frères; non seulement, celui de

Madame était à la hauteur de celui qu'évoquait le récit de Tobscur soldat; mais, dans sa pureté sublime, il le dominait de toute la distance qui sépare un héros d'un saint.

— Ah I disait plus tard le préfet à mon père, comme j'aurais voulu qu'un grand écrivain ou un grand poète, Joseph de Maistre ou Chateaubriand, lord Byron ou Walter Scott, assistât à cette scène imprévue où se rencontraient face à face, venues des deux points extrêmes de la politique et de l'histoire, les deux plus grandes douleurs qui aient jamais éprouvé la nature humaine ; la prison du Temple et la retraite de 1 812, les échafauds du 21 janvier et du 16 octobre, et le 290 bulletin de la Grande Armée ! En ce moment unique, elles se comprenaient, se rapprochaient, se confondaient presque. A la fin, lorsque Jean Boucard balbutia une dernière phrase, entrecoupée par son émotion toujours croissante : « J'étais tombé, comme un bloc, sur un tas de neige; je m'endormais déjà du sommeil dont on ne se réveille pas. . . c'est lui, c'est mon maréchal qui m'a relevé et sauvé !... » Une larme, digne d'être recueillie par les anges, brilla

dans les beaux yeux de Madame, tandis qu'une autre larme coulait sur les joues ridées du vieux soldat.

— Ah I murmura-t-elle, si j'avais su ! si nous avions su ! mais nous ne savions rien !

Parole fatidique, aussi vraie sur les marches du trône que sur ia terre d'exil !

Puis, s'adressant à Jean Boucard :

— Jean I lui dit-elle avec une bonté souveraine, je n'ai pas besoin de vous dire que votre incartade n'aura pas de suites... Ne criez plus : «Vive TEmpereur! » Je vous dispense de crier : «Vive le Roi ! » — Comment s'appelle votre sœur?

— Madeleine Riou.

— Elle est pauvre ?

— Très pauvre, répondit-il tout bas, après un moment d^hésitation,

— Eh bien I remettez-lui ceci de ma part, — elle lui donna sa bourse, — et dites-lui que je ne Foublierai pas I — Puis elle ajouta avec ce sourire mélancolique qui l'embellissait encore : — € A présent, monsieur le préfet, allons reprendre notre rôle officiel I »

Jean Boucard eut une fin étrange. Depuis son

entrevue avec la duchesse d'Angoulême, on devinait aisément qu'un grand trouble s'était fait dans cette pauvre tête, incapable de combiner deux idées, et fort ébranlée déjà par ses campagnes, ses souffrances et ses blessures. Subjugué, foudroyé par l'irrésistible bonté de la duchesse, il y avait quelque chose de touchant et de comique dans ses efforts pour concilier ce nouveau culte avec ses idolâtries bonapartistes. Il n'avait jamais été bien sobre; il s'adonna à la boisson, malgré les paternelles remontrances de son général, l'excellent comte de Villelume.

Puisque ce nom se rencontre sous ma plume, je l'arrête au passage. Le comte de Villelume avait épousé cette sublime fille du marquis de Sombreuil, qu'a chantée le Victor Hugo des neiges d'antan. Ils habitaient l'hôtel de Bernis, où nous avions un appartement. Je la voyais tous les jours. Elle était si modeste et si simple qu'il fallait être renseigné pour reconnaître en elle l'admirable héroïne d'amour filial. Jamais elle ne parlait du terrible épisode dont le détail le plus effrayant a été contesté. Ce que je crois vrai, c^est que le verre de sang lui fut présenté par les

massacreurs de Septembre, qu'elle le prit, qu'elle allait le boire, et que, saisis d'un mouvemeni de pitié ou d'horreur, ces monstres le répandirent à ses pieds. Ce que j'affirme c'est que toutes les fois qu'elle nous faisait l'honneur de s'asseoir à notre table, mon père avait soin qu'on ne servît que du vin blanc.

Le 25 août approchait. C'était la fête du Roi, — 4c Vous me verrez I vous m'ent;^ndrez I » disait Jean Boucard à ses camarades, qui haussaient les épaules, et au général, qui lui répondait : — « Voyons 1 Boucard, on ne vous en demande pas tant ! Ne passez pas d'un extrême à l'autre l Vous êtes pardonné, mieux que pardonné... »

Le vieil entêté répétait : « On me verra ! on m'entendra I » — et il buvait immodérément.

Le 2 5 août, les invalides banquetaient dans le magnifique jardin qu'ont fait disparaître les constructions du chemin de fer et l'avenue de la République, ci-devant Pétrarque, ci-devant Bonaparte. De petites tables, de huit couverts chacune, avaient été installées sous les ormeaux trois fois séculaires dont se souviennent tous les Avignonais de quarante à quatre-vingt-dix ans,

et que nous regardions comme des monuments.

Jean Boucard présidait une de ces tables. Ils étaient huit, et ils ne possédaient, à eux tous, que dix bras et onze jambes. Pendant le repas, on remarqua Pextrême exaltation de Jean. Il avalait, coup sur coup, de pleines rasades de nos vins capiteux de la côte du Rhône; tantôt rouge comme une pivoine, tantôt pâle comme un spectre. Au ^dessert, il se leva, vida son grand verre, plein d'un vieux cru de Château-neuf.

Puis, d'un geste plus prompt que Téclair, il tira de dessous son habit d'uniforme un flacon d'eaude-vie, le but d'un trait, et s'écria : « Vive l'Emp.., Non, Non! Vive le Roil Vive Madame I »

Et il tomba raide mort.

Rassemb ez dans vos souvenirs, toutes îes fêtes nationales, toutes leis expositions universelles, tous les anniversaires de rois, de princes, d'empereurs, de tribuns et de prises de la Bastille ; vous n'aurez pas une idée de ce que fut la bonne ville d'Avignon pendant la grande mission de 1819, qui est restée légendaire. L'enthousiasme populaire s'exalta jusqu'au délire. On venait de quarante lieues à la ronde pour entendre, pour voir, pour acclamer le P. Guyon et ses dignes acolytes. Tous les rangs, comme toutes les opinions, se confondaient dans un même élan d'ardeur mystique et de foi. Il n'y avait plus de partis. La Carretterie, quartier des vieux révolutionnaires, était aussi fervente que les quartiers royalistes.

Le P. Guyon, le chef de cette bienheureuse mission, aurait pu dire, comme Tarchevêque de Grenade; à qui il ne rçssemblait guère : « Le Seigneur bénit mes homélies. Elles touchent les pécheurs, les font rentrer en eux-mêmes et recourir à la pénitence. J'ai la satisfaction de voir un avare, effrayé des images que je présente à sa cupidité, ouvrir ses trésors et les répandre d'une prodigue main ; de remplir d'ambitieux les ermitages ; d'arracher un voluptueux aux plaisirs et d'affermir dans son devoir une épouse ébranlée par un amant séducteur. » — Les conversions étaient aussi nombreuses qu'éclatantes. Des usuriers rendaient à leurs débiteurs capital et intérêts. Les restitutions affluaient. Les cuisinières inondaient de leurs larmes le panier dont elles avaient fait danser Tanse. Des Voltairiens endurcis se livraient à de vigoureux autodafés aux dépens de Voltaire, de Diderot et de Jean- Jacques. Un riche et célèbre imprimeur brûla pour 40,000 francs de livres philosophiques et dangereux. D'élégantes Célimènes renonçaient au monde, à ses fêtes, à leurs coquetteries charmantes, à leurs succès, pour devenir des dévotes

à tous crins. Les officiers de la garnison sacrifiaient le café au confessionnal. De gros négociants, habitués à ne causer entre eux que du prix de la soie et de la garance, s'abordaient mystérieusement pour se dire : « Vous savez? ce soir, la prescience ; demain, les sauvages ; aprèsdemain, Luther et Calvin. »

Un type inoubliable, ce P. Guyon, dont le portrait lithographie orna pendant longues années la chambre de nos pauvres ménages, entre l'Enfant Jésus et la branche de buis bénit I Une figure d'apôtre, une carrure d'athlète. Il était alors dans toute la force de l'âge, dans tout le feu du combat, — je dirais presque dans tout l'enivrement de la victoire. Son vaste front était encore agrandi par une calvitie précoce. Ses yeux gris étincelaient de cette flamme communicative qui va réveiller et réchauffer la foi sous les cendres attiédies. Sa bouche accentuait l'énergie de sa volonté. Il était gros sans être gras. Ses larges et robustes épaules semblaient faites pour porter sans faiblir le poids de toutes les consciences chargées. Il y avait de l'électricité dans sa parole, qui rappelait,

disait-on, l'éloquence du P. Bridaine. Ses pcu-

mons étaient infatigables, et sa voix si prodigieusement sonore, qu'on l'entendait distinctement à des distances invraisemblables. Il ne pouvait faire un pas dans la rue; sans devenir le centre d'un rassemblement. Les femmes du peuple s -agenouillaient devant lui en lui présentant leurs enfants, et en le suppliant de les bénir.

Le plus jeune des Pères de la mission avait vingt-trois ans à peine. Il n'était pas encore prêtre. Il s'appelait le P. Victorin ; un de nos amis qui habitait Bordeaux, la ville natale du jeune missionnaire, l'avait recommandé à mes parents. Il venait quelquefois nous voir, autant que le lui permettait sa rude besogne. Je me pris pour lui d'une de ces amitiés d'enfant, toutes de sentiment, d'exaltation vague et d'instinct. II fut touché de mes naCifs témoignages, et me montra, à son tour, une affection dont j'étais fier. Il me faisait songer aux jeunes saints dont je lisais l'histoire, surtout à saint Louis de Gonzague, Quarante ans plus tard, je retrouvai sur les traits angéliques de Tabbé Perreyre une ressemblance qui me fit battre le cœur. C'était la même physionomie, la même douceur dans le regard, la

ENFANCE ET JEUNESSE 3l

même expression de nostalgie céleste ; cette sérénité que rien ne trouble, parce que, à travers les tristesses et les laideurs humaines, elle voit sans cesse le bon Dieu.

Les missionnaires pratiquaient et professaient le contraire de la glaciale maxime de M. de Talleyrand : « N'ayez pas de zèle ! * — Ils en avaient beaucoup, et cet excès de zèle leur réussissait d'autant mieuxqu'il avait pour complice la population tout entière. Non contents de trois prédications par jour, ils organisèrent des cérémonies en plein air : fête expiatoire, amende honorable, renouvellement des vœux du baptême ; et chacune de ces cérémonies, saluées par une foule immense, provoquait un redoublement d'enthousiasme. A la fin, ils résolurent de couronner cette mission si féconde en prodiges de conversions et de grâces divines, en plantant une croix sur le rocher des Doms, abrité par la métropole et le palais des Papes, et dominant le merveilleux panorama, éternelle admiration destouristes et des peintres.

Cette cérémonie fut la plus belle de toutes.

Elle offrit ce caractère bien rare où le sentiment,

la passion populaire, dans toute son trxpansion et toute sa franchise, s'accorde intimement avec une grande idée de rédemption, de consolation et d'espérance. La procession, une procession gigantesque , réunit toute la ville, magistrats, fonctionnaires, militaires de tous grades, gentilshommes, bourgeois, artisans, bateliers du Rhône, grandes dames, clergé, ordres religieux, marchandes, grisettes et paysannes. Naturellement, les enfants ne furent pas oubliés. J'étais du cortège, avec un grand cierge. Lorsque j'arrivai, avec mes petits compagnons, formant une double haie, au bas de la place du Palais, la procession se déroulait, dans toute sa splendeur, et montait en spirales infinies jusqu'à la cime du Rocher. Le P. Guyon, debout sur le plateau, dans une attitude d'inspiré et de prophète, préludait à la plantation de la croix par une improvisation où son éloquence entraînante rivalisait avec la vigueur de ses poumons. L'étonnante sonorité de sa voix était si bien servie par la pureté de l'atmosphère, que ses auditeurs les plus lointains ne perdaient pas une syllabe. J'avais neuf ans, et ce spectacle sublime écrasait ma débile enfance. Le pavé

était jonché de branches de lilas, de brassées de genêts et de jacinthes, dont le parfum me portait au cerveau. Les séminaristes et les enfants^ de chœur des quatre paroisses passaient et repassaient devant moi, leurs encensoirs à la main, et il me semblait que cet encens me grisait.

Peu à peu, je sentais tout mon être se fondre dans une sorte de défaillance qui n'était pas sans charme, mais qui me rendait incapable de faire un pas de plus. Mes regards alanguis erraient sur le bleu du ciel, sur les tours papales, sur la silhouette lointaine du prédicateur, sur les longues rangées de pénitents blancs, gris et noirs, sur les ors des bannières et des chapes. Je croyais que c'était de Textase ; c'était de l'évanouissement. Je perdis connaissance, et je m'affaissai dans les bras de mon camarade, en lâchant mon cierge qui couvrit de taches de cire son habit neuf.

Quand je revins à moi, il était huit heures du soir. J'étais couché sur un bon lit, dans une maison qui faisait face au palais des Papes, et qu'habitait un de nos parents. En rouvrant les yeux, j'aperçus à mon chevet, avec toute ma

famîlle, le Jeune P. Victorin, qui me regardait avec une délicieuse expression de sympathie et de tendresse. — « Eh bien ! me dit-il de sa douce voix en me prenant la main ; eh bien ! mon pauvre Armand, tu avais donc trop présumé de tes forces ? Tu n'en as que plus de mérite, et le bon Dieu t'en tiendra compte... ce ne sera rien, grâce au Ciel... A présent, je te quitte... je n'ai pas voulu m'éloigner tant que tu n'avais pas repris connaissance ; mais le temps me presse; nous partons demain matin, avant l'aube, pour éviter une manifestation populaire. Adieu, cher enfant, adieu I J'ai idée que nous nous reverrons l »

Nous nous revîmes en effet.

Sept ans après, en 1826, j'étais à Paris, en troisième, au collège Saint-Louis. Mon nom avait déjà retenti dans la grande salle de la Sorbonne. En l'honneur du carême et du jubilé, les Pères de la Foi — {alias Pères Jésuites) — vinrent donner une mission à Saint-Sulpice, notre paroisse. C'était à peu près le même personnel. Le P. Guyon n'avait rien perdu de son ardeur apostolique, de sa voix puissante, de son énergique éloquence. Mon cher P. Victorin le secon-

daît de tout son dévouement et de tout son zèle. Mais, hélas! ce n'était plus le même public. Le souffle du libéralisme — (le mauvais ; y en a-t-il un bon?) — avait passé sur la jeunesse des écoles. Le ministère Villèle était entré dans sa période de complète impopularité. On exploitait perfidement la piété de Charles X, l'influence occulte de la Congrégation et du partiprêtre; la religion souffrait de son contact avec la politique. Un gouvernement trop favorable aux vérités du catéchisme et de l'Evangile ! Ne vous semble-t-il pas aujourd'hui que je vous parle des contemporains de Sésostris ou au moins de Pharamond ?

Les missionnaires rencontrèrent de l'opposition, non seulement parmi les crédules lecteurs du Constitutionnel et les lecteurs raffinés du Globe, mais dans l'église même, dans la sacristie, auprès des marguilliers, et d'une partie du clergé de la paroisse, encore un peu gallican. Ce luxe de cérémonies, cette religion démonstrative, qui convenait admirablement à nos populations méridionales, cette façon primii ve et cavalière de jeter un peuple tout entier aux pieds de la Madone

et de la Croix, tout cela était bien peu parisien, et éveillait les appréhensions ou les méfiances de ceux qui, ayant charge d'âmes, craignaient de ne rien obtenir ou de tout perdre en demandant trop. Moins sûr de son terrain, fidèle à son caractère tout d'une pièce, le P. Guyon commit quelques imprudences, et, un jour qu'il avait célébré avec un excès de pompe extérieure la cérémonie expiatoire qui avait eu tant de succès dans le Midi, un vieux vicaire, nommé l'abbé Gode, lui dit avec une nuance d'ironie : « Mon Père, vous venez de faire une cérémonie pour l'expiation de nos péchés. Demain, vous aurez à en faire une autre pour l'expiation de celle d'aujourd'hui. » Au dehors, l'opposition s'envenima. Des groupes d'étudiants se rassemblaient tous les soirs sur la place Saint-Sulpice, et imitaient spirituellement le croassement du corbeau, au passage des missionnaires, des prêtres et des séminaristes. Bientôt ils s'enhardirent, et lancèrent des pois fulminants sur les dalles de l'église. Quelquefois ils se glissaient, deux par deux, dans les rangs pressés des fidèles, risquaient trois ou quatre coups de sifflet, et s'esquivaient par une des petites

portes. Pendant ce temps, les journaux libéraux dénonçaient le P. Guyon, et l'accusaient d'avoir

prêché contre la Charte. Il en était peut-être bien capable; mais, pour le moment, on le calomniait.

Je voyais presque tous les jours le P. Victorin. Nature douce et tendre, il souffrait, plus que son athlétique chef, de ces démonstrations haineuses, insolentes et stupides. — « Oh ! les malheureux I les malheureux! me disait-il en retenant à peine ses larmes ; que leur avons-nous fait ? Pourquoi nous haïr? Moi qui croyais, après tant de leçons, à une renaissance chrétienne ! Les Parisiens sont donc incorrigibles ? Où cette impiété les mèn£rat-elle? Et toi, Armand... dans ton collège... que disent et que font tes camarades ? >

Alors je lui racontais tristement tout ce q ui, dès cette époque, faisait des lycées de Paris des foyers d'irréligion et d'immoralité précoce : les professeurs déguisant assez mal, sous des airs d'indifférence polie, leurs arrière-pensées hostiles ou sceptiques; les répétiteurs nous lisant, au lieu de Ciccron ou de Tacite, Parny, Voltaire et Bérangcr ; les pions abusant de leur état à^ souffredouleurs pour étaler les maximes les plus révol-

tantes et les plus révoltées ; les mauvais livres circulant clandestinement de main en main, et de pupitre en pupitre ; les aumôniers raillés ou trompés; les grands^ les rhétoriciens externes, racontant avec un cynisme de forfanterie et de mensonge, le lundi et le vendredi matins, la façon dont ils avaient employé leur soirée de la veille ; le théâtre, POpéra, Tactrice à la mode, la danseuse, avec des détails techniques ou plastiques qui auraient fait rire aux éclats les vrais connaisseurs, mais qui troublaient nos imaginations d'adolescents ; les esprits forts se moquant des élèves que Ton savait appartenir à des familles chrétiennes, leur prodiguant les épithètes de cafards, de cagots, de tartufes et de calotins, et mettant le respect humain de moitié dans ces premières séductions du vice ; d'autres élèves, plus coupables encore, jouant avec les sacrements — « comme la main du crime avec les vases de Tautel... >

Le pauvre Père m'écoutait avec angoisse, avec horreur. — « Ah I c'est affreux 1 me disait-il^ l'impiété et le vice imberbes! On ne veut pas de nous pour l'éducation de ces enfants... Etcepen-

dant, il me semble que nous en ferions des chrétiens, des hommes, des Français, d'honnêtes gens! Quel avenir nous réserve cette jeunesse? Que seront, à quarante ans, ces libertins de seize ans? » — Puis, comme saisi par une inspiration subite, et malheureusement prophétique :

— Armand, s'écria-t-il, ton père te disait hier, devant moi, que tu ferais gémir la presse.,.

(Grand Dieu! ce gémissement dure depuis un demi-siècle, et jamais mot ne s'appliqua plus exactement.)

... Eh bien, promets-moi de ne jamais rien écrire contre notre sainte religion ; promets-moi de nous défendre... car nous sommes déjà, nous serons encore le point de mire des attaques les plus violentes... C'est si commode d'insulter rÉglise et le bon Dieu, et d'avoir l'air de n'injurier qu'un Jésuite I

— Je vous le promets ! je vous le promets !

répliquai-je avec une émotion sincère, qui ne pouvait ni me tromper ni le tromper. Ai-je tenu parole? Je le crois.

La mission touchait à sa fin. Un des derniers soirs, c'était le P. Victorin qui prêchait. Sa

parole douce et un peu timide avait du charme, mais n'était pas de celles qui s'imposent aux multitudes. Comparée à la rude et robuste éloquence du P. Guyon, c'était la flûte à côté du saxophone. Ce soir-là, les hostilités redoublèrent. Les plus mauvais drôles de l'Ecole de droit et de l'Ecole de médecine s'étaient recrutés pour faire du tapage. Les pois fulminants pleuvaient comme grêle. A chaque instant, le prédicateur était interrompu par des grognements, des murmures, des cris d'animaux, des sifflets. Bientôt le tumulte fut tel que la police dut inte^^venir. Nous vîmes arriver les vétérans qui avaient leur corps de garde à la grille du Luxembourg, donnant sur la rue de Vaugirard. Il y eut quelques arrestations, et, naturellement, les journaux du lendemain parlèrent d'arrestations arbitraires, d'abus de pouvoir, d'influences du parti-prêtre^ et se déchaînèrent contre les missionnaires qui, par leurs momeries renouvelées du moyen âge, étaient les vrais auteurs de tout ce scandale.

Ce lendemain, j'allai voir le P. Victorin, rue du Bac, aux Missions étrangères. Je le trouvai bouclant sa malle, triste sans abattement ; mais,

au contraire, avec une nuance d'exaltation. — « Vois-tu ? me dit-il, ces épreuves ne sont pas faites pour moi ; ce n'est pas là ma véritable vocation. J'ai demandé et obtenu de faire partie d'une mission envoyée dans l'extrême Orient... J'aime mieux, mille fois mieux, être martyrisé par les Japonais, les Chinois ou les Indiens, que sifflé par les étudiants de Paris... Adieu, cher enfant, ne nous attendrissons pas... N'oublie pas ta promesse; je prierai pour toi... »

Deux ans après, j'étais tout à fait un lauréat du concours général, avec tous les agréments accessoires du genre : doigts tachés d'encre, cheveux en broussailles, cravate nouée en corde, tournure d'expéditionnaire, et surtout conviction naïve qu'il suffisait d'avoir des prix au concours pour devenir un personnage excessivement important. J'avais manqué le prix d'honneur de rhétorique ; mais, comme j'avais eu le second prix de discours latin, le premier prix de discours français et je ne sais combien d'accessits, le nouveau ministre de l'instruction publique, M. de Vatimesnil, qui venait de succéder à Mgr d'Hermopolis, me fit l'honneur de m'inviter au dîner annud où n'étaient, à la rigueur, conviés que les deux prix d'honneur. Seulement, pour ne pas

faire de jaloux, il invita aussi le second prix de philosophie. Ce second prix a acquis, depuis lors, une certaine célébrité, plus poétique que philosophique. Il s'appelait Alfred de Musset.

Accourez, belles admiratrices du charmant poète! Silvia, Cidalise, Eliante, Araminte, Lauriane, sœurs de Ninette,de Marianne, dé Camille, de Rosette, d'Emmeline,de Suzon, de Barberine, de Simone et de Bernerette I Ecoutez bien ! Du Musset inédit! Du Musset de dix-sept ans ! Quel régal! Quelle aubaine! Vous m'arrêterez quand la jouissance sera trop vive : — Quibuslibet vitœ in temporibus, quibuscumque incumbat disciplinis homo^ illud semper ante oculoSj atque remoto quasi in prospectu habet, ut veritatem assequa^ tur, — Faut-il continuer? — Non? — Eh bien I Je m'arrête. C'est dommage; il y en avait, comme cela, six pages.

Le premier prix était Eugène Bore. Etrange rencontre l

M. de Vatimesnil avait alors trente-neuf ans. Ses antécédents l'avaient quelque peu compromis auprès de la jeunesse libérale. Il avait eu TLonneur d'être chansonné par Béranger ; je me sou-

viens que, lorsqu'il vint visiter notre classe, et que le professeur lui proposa, selon Tusage^ de nous accorder un jour de congé, nous murmurions à demi-voix : « Vatimesnil dira non! »

quoiqu'il se hâtât de dire oui. Il ne semblait pas qu'un nom comme le sien pût rapprocher le nouveau ministère du centre gauche, et même du centre droit. On se trompait; il s'associa excellemment à la politique émolliente et lénitive de M. de Martignac, et il fut de ceux qui auraient pu dire l'éternel Si Pergama, élégie troyenne éternellement escamotée par les Grecs et les Myrmidons de la Révolution. Il alla même un peu plus loin que le chef délicieux de ce ministère trop transitoire. Irrité de sa chute, que Royer- Collard appelait un effet sans cause, et qui ne fut malheureusement pas uiie cause sans effet, il se rapprocha de l'opposition, sous le ministère Polignac, tout en esquivant la fatale adresse des 221 , et, pendant les premières années du règne de Louis-Philippe, dépassa de quelques millimètres la mesure indiquée à un ex-ministre de Charles X. Mais il ne tarda pas à réparer ces légers torts. Rentré, dès 1834, au barreau de Paris, juriscon-

suite de premier ordre, orateur éloquent, profondément religieux, sincèrement libéral avec un retour non moins sincère aux vraiij principes monarchiques, il fut tour à tour le conseil et le défenseur des Pères Jésuites, et un de§ promoteurs de cette grande idée de réconciliation, qui n'eut que le malheur d'être trop tardive. Les abominables persécutions antireligieuses dont nous sommes les témoins indignés et écœurés, donnent un regain d'actualité à son admirable Mémoire de 1844, qui lui a valu une place d'honneur à côté du P. de Ravignan.

M. de Vatimesnil avait la figure, la physionomie, la tournure et la tenue d'un parlementaire de bon aloi et du bon temps. Succédant à un évêque, — et quel évêque ! Un modèle de bonté, de vertu, de dpuceur, de savoir, d'éloquence simple et persuasive ! — Il n'avait rien voulu changer aux traditions du ministère, et il recevait, ce soir-là, un certain nombre d'ecclésiastiques. Quelle soirée et quel dîner! Je crois me souvenir que je ne mangeai guère. J'éprouvai, dans toute son intensité, cette sensation bien connue des jeunes gens doués d'une imagination

vive, OÙ s'entre-mêlaient un peu d'émulation, un peu d'envie, un peu de curiosité, une dose d'admiration, une nuance de découragement, et surtout la conscience, le pressentiment du rien que j'étais et de Tinanité des couronnes universitaires. Eugène Bore, qui est mort supérieur général des Lazaristes, était élève de Stanislas; moi, de Saint-Louis, Mais, ainsi que je l'ai dit ailleurs, son professeur de philosophie, l'excellent M. Michelle, avait consenti à me donner des répétitions. Nous nous rencontrions souvent, et il m'avait inspiré tout d'abord une respectueuse amitié. •

— Viens, me dit-il ; cachons dans le coin de ce salon notre obscurité, qui n'a pas besoin de se cacher, et passons en revue les célébrités présentes ou prochaines qui défilent sous nos yeux.

Reconnais-tu ces deux hommes de trente-six à quarante ans, en habit noir, sans décoration ?

— Oui, le plus grand est Berryer; l'autre est Hennequin. Ils président à tour de rôle les séances de notre Société des Bonnes Études, fondée par M. Bailly. Hennequin, plus cicéronien, a plus de succès,..

— Oui, mais Berryer, si les circonstances s'y prêtent, sera un grand orateur politique.

— Ils viennent de saluer d'un sourire ce gros jeune homme, à figure joviale.Cest un Provençal, de Saint-Maxiniin, je crois. Il a eu un prix pour son panégyrique du duc d'Enghien, où se rencontre cette phrase qui a fait le tour de nos classes : « Bonaparte voulut teindre dans le sang d'un Bourbon sa toge consulaire pour en faire la pourpre impériak. » Ardent royaliste, doué d'un prodigieux appétit, il jeûne, le 21 janvier, jusqu'après le coucher du soleil. Il se nomme Flayol.

— Ah ! voici nos deux éloquents professeurs de la Sorbonne. Le nouveau ministère les a rajeunis en leur rendant la parole. Quelle laideur spirituelle, ce Villemain ! Quel regard d*aigle, ce Cousin! Qui sait? Au moment où ils sMnclinent devant notre nouvelle Excellence, ils rêvent peutêtre qu'ils seront ministres à leur tour...

— Tant pis pour eux et pour nous, si leur rêve se réalise ! La philosophie et la littérature y perdront, et la politique n'y gagnera guère I...

— J'aperçois là-bas le groupe des poètes. M. de Lamartine y manque. Il est sans doute à Saint-

Point, OÙ il prépare ses Harmonies poétiques. Il est suppléé par les deux Alexandres, Alexandre Soumet et Alexandre Guiraud. Chacun d'eux a débuté par deux grands succès tragiques : Soumet, Clytemnestre^ jouée par Talma; Guiraud, les MachabéeSj joués par M^^® Georges.Cest beau, et pourtant le public préfère à leurs tragédies les simples et touchantes élégies de la Pauvre Jîlle et des Petits Savoyards.,,

— En dépit de Melpomène, les voilà qui rient aux éclats. C'est qu'ils viennent d'être abordés par un troisième tragique, qui n'engendre pas la mélancolie. C'est Ancelot. Son Louis /JC promettait au parti monarchique un rival de Casimir Delavigne ; mais il cultive trop le calembour et la gaudriole. Tôt ou tard, il versera dans le vaudeville.

— M. de Vatimesnil a eu l'attention délicat d'inviter les prix d'honneur des années précéd«ntes. Ces trois jeunes gens qui causent avec Berryer, ce sont Drouyn de Lhuys, Cardon de Montigny et Félix Arvers. On dit qu'il y a chez ce dernier l'étoffe d'un poète.

' — A propos de poète, que dis-tu de ce jeune

et élégant blondin, qui a dîné avec nous, et qui a eu, après toi, le prix de dissertation latine?...

— Alfred de Musset ? Je dis qu'il n'a pas trop i'air d'un philosophe, s'il est vrai quQ philosophie signifie amour de la sagesse.

— lia dix-huit ans à peine... Eh bien, des élèves de Henri IV, notamment Edouard et Alfred Thureau, m'ont assuré que ce blondin, pincé dans sa redingote, se disposait à lancer, l'hiver prochain, un volume de vers qui ferait beaucoup de bruit, et aurait le privilège d'ebouriffer même les romantiques...

— Les romantiques ! voici leur jeune chef.

Singulier duo ! si tu as vu, au Salon, le portrait de Paulin Guérin...

— Il m*est facile de reconnaître l'interlocuteur de M. Victor Hugo : c'est l'abbé de Lamennais. Sombre figure I teint de fanatique ou de sectaire 1 expression violente et farouche dans ces yeux profondément enfoncés sous l'arcade sourcilière ! Ces deux hommes de génie m'inquiètent. Le vicomte de Bonald, — la sagesse faite homme, — disait hier à notre cherM.Michelle:

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