Chez ce poète royaliste, j'entrevois le révolu
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tionnaire. Chez ce prêtre ultramontain, je redoute rhérétique !... »
— C'est aussi Tavis de ce vieillard grand, mince, un peu voûté, qui vient d'entrer avec M. Laurentie, son élève et son collaborateur à la Quotidienne. Je n'ai pas besoin de te le nommer; c'est M. Michaud, un charmant esprit du dix-huitième siècle, cherchant à restaurer, entre deux sourires, tout ce que le dix-huitième siècle a démoli. On ferait un recueil de ses bons mots. En voici un que je ne crois pas trop connu. Au retour de l'émigration, M. de Fontanes s'efforça de le rallier à l'Empire. Il lui offrit, de la part de Napoléon, une pension de 3,ooo francs.
M. Michaud résistait. — « Mais, lui dit Fontanes, Delille, qui est aussi royaliste que vous, a bien accepté. — Oh ! Delille, c'est différent ; il a tellement peur, qu'il accepterait 100,000 écus !,.. »
— Et les savants I il me semble que la science est ici tout aussi bien représentée que la littérature. Oh I le beau sextuor ! Cuvier, Biot, Cauchy, Ampère, Thénard et Gay-Lussac ! Et les arts ! Bosio, Pradier, le baron Gérard,
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Gudin, Eugène Deveria, que sa Naissance de Henri IV place d'emblée aux premiers rangs de nos jeunes peintres ; Eugène Delacroix, qui vient se faire pardonner son Sardanapale, un ciief-d'œuvre I Horace Vernet, avec Paul Delaroche, à qui il va, dit-on, donner sa iille ; deux grands succès au dernier Salon, Edith sur le champ de bataille d'Hastings et la Mort d'Éli~ sabeth!... Oh ! mon ami ! Tous ces talents, toutes ces gloires, tous ces beaux noms ne redoubleni-ils pas, en toi comme en moi, le sentiment de notre petitesse!
— C'est au point que j'ai envie, en sortant dMci, d'aller me jeter dans la Seine. . .
— Non ! non ! me répondit gravement Eugène Bore ; mais renoncer à ces vanités, et recourir à Celui qui égalise tout, et qui, en échange de la gloriole d'un jour, assure la gloire éternelle !
M, de Martignac entrait; je l'ai trop peu vu ; je n'essayerai pas d'esquisser cette physionomie de charmeur , M. de Chateaubriand, dans ses terribles Mémoires, l'a complètement défiguré en une phrase hautaine, dédaigneuse, méchante, injuste et cruelle. La Sirène, comme le s
maient ses adversaires irrités et séduits, différait de ses sœurs homériques en ce sens qu'elle ne rencontra pas Ulysse, et que, s'il avait existé, il aurait très bien fait de ne pas se boucher les oreilles. Le ministre de l'intérieur avait alors cinquante ans, et peut-être oubliait-il trop souvent qu'il n'était plus jeune. Son visage empreint de pâleur, ses yeux caressants, son attitude, ses manières, respiraient une grâce mélancolique, un peu maladive, qu'on retrouvait dans son éloquence et jusque dans sa politique. Il semblait deviner la fin prochaine de son pouvoir et de sa vie. Mais Dieu réservait à son déclin deux pages assez belles pour le consoler de n'être plus ministre et de mourir jeune ; son magnifique plaidoyer pour M. de Polignac, et son dernier discours, son chant du cygne, contre la proposition Bricqueville,- discours où se trouve cette phrase : « Pendant mon ministère, je sus que la reine Hortense était venue secrètement à Paris ; j'affectai de ne pas le savoir ; et cependant, messieurs, il ne s'agissait que de l'exil. S'il s'était agi de la mort, je ne vous en parlerais pas !... » — Ah I repris-je, voilà l'abbé Nicole, à qui le
collège Sainte- Barbe doit sa prospérité, et ses succès. Nisard et Montalembert, admirables élèves ! Rinn et Michelet, maîtres incomparables !... Il tend la main à son ami, Tabbé Clausel de Coussergues, conseiller de l'Université, frère du fougueux député delà droite, que M. de Chateaubriand appela un jour « mon éminent ami » ! — « Voilà, dit-il naïvement, vingt ans que je travaille pour arriver à ce mot! » Mais le pauvre homme, quelques jours après, perdit le fruit de ses labeurs en attribuant à l'auteur des Martyrs un article du Conservateur, qui était de M. de Salvandy. — « Il faut que vous soyez bien bête » ! lui dit Tirascible vicomte. Doux privilège de l'amitié !
— Ah ! voici un trait d'esprit et de bon goût, qui ne m'étonne pas ! M. de Peyronnet, en personne, qui sourit à son successeur, et fraternise avec son ancien secrétaire général. Mais quel est donc ce jeune homme, que je crois reconnaître pour l'avoir vu souvent aux cours de la Sorbonne, à qui Berryer vient de donner une poignée de mains, et que M. de Vatimesnil présente à son collègue, le garde des sceaux?
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. — Obi celui-là, je le réclame comme nôtre. C'est mon compatriote Roger de Larcy ; vivacité méridionale, figure sympathique, parole brillante. J'ignore ce que Tavenir nous prépare.
Mais tant qu'on n'aura pas mis hors la loi l'honneur, la religion, la fidélité et le talent, sois sûr que ce jeune homme occupera une belle place !
.,.En vérité, lorsque, dans ma solitude et le clair-obscur de mes souvenirs, je ferme les yeux, lorsque je recompose, — et j'en ai passé des meilleurs, — le groupe d'hommes illustres, célèbres, remarquables ou recommandables, qui peuplaient ce soir-là, 17 août 1828, les salons du ministère de l'instruction publique, et que je me dis : « Si j^y retournais ce soir, je trouverais M. Jules Ferry, marié civilement, étalant ses favoris en nageoires d'esturgeon, faisant les honneurs de ses appartements somptueux aux sieurs Margue, Bosc, Naquet, Gent, Bousquet, Deschanel, Duhamel, Pellet, Bouchet, Granet, Saint- Martin, Arthur Picard et consorts »,' — je crois faire un mauvais rêve. Que sera le réveil ?
— Tu m'as dit connaître Tabbé Clausel de Coussergues ? reprit Eugène Bore.
— Oui, il est l'ami de ma famille.
— Depuis un instant, je remarque qu'il te désigne à ce jeune prêtre, qui m'a Tair d'un missionnaire, si j'en crois son teint bruni, ses rides précoces, sa barbe et la coupe de sa soutane...
Il ne se trompait pas. Ce prêtre s'approcha de moi, et me dit :
— Vous êtes bien, n'est-ce pas? le jeune homme que le P. Victorin appelait Armand?
— Oui, répliquai-je profondément ému. Le P. Victorin I comment powrais-je l'oublier ?
Où est-il ?
— Au ciel.
— Mort I lui ! mon ami ! — les larmes me suffoquaient; — mort ! martyrisé sans doute?
— Oui.
— Ah ! il le disait bien : « J'aime mieux, mille fois mieux, être martyrisé parles Japonais, les Chinois ou les Indiens que sifflé par les étudiants de Paris ! »
— Et oti est-il mort ?
— Dans le Bengale oriental, au district de Kulladan.
— Comme un saint ?
— (lomme un saint.
— Et vous, mon Père, vous l'aviez vu, làbas, avant sa mort?...
— Oui... et il m*a remis quelque chose pour... son ami... Armand...
Le missionnaire tira de dessous sa soutane un livre. C'était une Imitation de Jésus -Christ. A la première page, le martyr avait écrit en anglais et en français : — Remember. — Souviens-toi. — Entre les feuilles du premier chapitre, il avait glissé un échantillon de la flore asiatique : VErica campanulata,
— C'est, me dit le missionnaire, quelque chose comme le Wergissen-nigth du Bengale oriental.
J'ai précieusement conservé le livre. La plante n'est plus qu'une pincée de poussière ; mais je pense au P. Victorin bien souvent, c'est-à-dire toutes les fois que nos seigneurs et maîtres d^aujourd'hrai me donnent trop d'envie de mépriser l'espèce humaine.
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J'aî déjà trop parlé de mes succès au concours général... Dieu sait que ce n'est pas par vanité, au contraire ! Il faut pourtant que j-y revienne un moment, pour rappeler un détail que personne n'ignore : c'est que le hasard a une part énorme dans ces compositions et ces prix de fin d'année. Je n'avais pas à chercher bien loin pour en trouver la preuve. Un de mes camarades du collège Saint- Louis et de l'institution de Reusse, vétéran de la classe de rhétorique où je n'étais que nouveaUj n'obtint que quelques maigres accessits ; et cependant il était bien plus fort que moi dans toutes les facultés I
Il était de Limoges, et se nommait Léonard- Moïse Retouret ; Léonard, comme tous les Limousins; Moïse, comme beaucoup de Juifs,
quoiqu'il fût catholique ; mais hélas I si peu, si peu! Sa haine contre la religion servait entre nous de texte à des discussions interminables. Intelligence excellemment douée, esprit très fin, très original, — trop original, ainsi que la suite le prouva, — il redescendait au niveau des plus fougueux commis-voyageurs ou des plus vulgaires lecteurs du Constitutionnel , dès qu'il s'agissait de déblatérer contre l'inquisition, la torture, les autodafés^ les dragonnades, la Saint- Barthélémy et le parti-prêtre. Il était sincèrement convaincu que Charles X disait la messe, que le cardinal de Latil disposait de toutes les places, que les Jésuites possédaient dans leurs caves un arsenal comparable à celui de Toulon, et que ces terribles enfants de Loyola avaient mis deux de leurs agents à ses trousses pour surveiller ses plus innocentes démarches. Peu s'en fallait qu'il ne les accusât d'avoir usé de sortilège et de cabalistique pour glisser des contresens dans sa version grecque et des solécismes dans son discours latin.
Nous n'en restions pas moins de bons amis, et l'inégalité de nos fortunes universitaires, loin de
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nous brouiller, resserra notre amitié. Il me sut gré d'avoir déclaré bien haut, devant les professeurs et les élèves, que le hasard avait tout fait ; que, en dépit de mes couronnes, je demeurais très inférieur à mon vétéran^ et d'avoir même murmuré le mot de raccroc. De mon côté, je fus frappé de sa résignation stoïque ; résignation d'autant plus méritoire, que ce jeune voltairien avait, sur bien des points, une susceptibilité de sensitive. Le fond de son caractère était une sorte de tristesse fière, que sa pauvreté assaisonnait d'amertume, qui se dissimulait parfois en des élans d'exaltation passionnée, et qui s'accordait, bien avec sa physionomie étrange de fanatique et dMnspiré. bes cheveux, d'un blond ardent, se collaient sur ses tempes, laissant à découvert un front osseux, bombé, saillant audessus des sourcils presque toujours froncés par une pensée mélancolique ou inquiète. Ses yeux bleus et ses joues roses auraient pu affadir l'ensemble de sa figure ; mais ce bleu variait sans cesse, comme l'azur des lacs aux approches de l'orage ; et ce rose, presque maladif, sur des pommettes amaigries, passait du rouge vif à la
pâleur mate, suivant que Fémotion était plus violente ou la causerie plus animée. Les lèvres minces, contractées par une moue de misanthrope, rendaient plus expressive la forme sin* gulière du menton proéminent, coupé à angle aigu. Son cou un peu trop court, planté un peu trop bas sur ses épaules étroites, eût donné Tidée d'un bossu, s'il n'avait corrigé ce défaut en se redressant continuellement dans sa petite taille ; ce qui nous amenait à répéter les vers du poète latin :
Os homini sublime dédit, cœlumque tuen Jussitj et erectos ad sidéra tollere vultus .
En somme, ce n'était pas là un type banal ; il m'attirait et m'alarmàit tout ensemble. Il exerçait une certaine influence, non pas sur mes opinions, mais sur mon imagination et mes neifs. Il ajoutait parfois à cette impression bizarre par des allures mystiques et prophétiques; seulement ses prophéties ne s'accordaient pas- Ainsi il m'avait prédit, tantôt que je mourrais au bout de cinq ans, tantôt qne je serais de l'Académie française. Aucune de ces deux prédictions ne s'est réalisée.
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J'ai dit qu'il était pauvre. Dès sa sortie de rhétorique, M. de Reusse, qui n'avait rien de la mesquine avarice des marchands de soupe^ lui avait assuré une position convenable de répétiteur, de pensionnaire et d'ami. J'allais le voir souvent, et, quand Je le trouvais dans ses crises de découragement ou d'irritation antisociale, je lui disais :
— Un peu de patience ! Avec tes aptitudes, ton goût pour le travail, tes connaissances acquises, ta facilité pour les langues, ton éloquence naturelle, tu peux arrivera tout...
— A quoi, par exemple ? répliquait-il avec une tristesse ironique.
— Par exemple, dans trois ou quatre ans, tu peux te poser au premier rang des jeunes avocats, ou bien marquer ta place dans le journaisme, dans la littérature. ••
— Mais les prêtres ?
— Voyons, Moïse (je l'appelais Moïse, quand nous nous disputions, et Léonard, quand nous étions d'accord), ne monte pas sur ton Sinaï révolutionnaire !
Non le clergé n'est pas ce que Retouret pense; Il ne veut entraver ni Tart ni la science.
Est-ce que les prêtres traînent au bûcher Armand Carrel, Jay, Mignet, Etienne, Dubois (du G/oôe), et ce petit M. Thiersqui commence à faire tant parler de lui ? Il y a bien assez d'autres bûches ! Est-ce que le parti-prêtre empêche maîtres Dupin, Mérilhou, Barthe, Mauguin, Crémieux et consorts, de plaider avec éclat les procès politiques et de gagner 100,000 francs par aiï? Tes amis les libéraux ne font-ils pas bonne figure partout, à l'Académie, à la Chambre, au Palais-Royal, chez Urbain Canel et chez Ladvocat? Crois-tu que Scribe, Béranger et Ca-^ simir Delavigne aillent tous les matins à la messe? — J'avais beau dire, je ne réussissais jamais ni à le persuader ni à le convertir.
Ce qui faillit nous brouiller tout à fait, ce fut la révolution de Juillet. Douloureux et ineffaçable souvenir! J'habitais, avec mes parents, rue de Vaugirard, ancien 3/, un appartement doni quatre fenêtres donnaient sur le jardin du Luxembourg, et trois sur la tue. Le 28, à quatre heures du matin, j'étais à une des fenêtres ouvrant sur le jardin. Qui aurait pu dormir pendant ces nuits d'angoisse ? Je vis arriver, dans la grande
allée qui aboutissait à la grille de la rue de rOuest, un régiment des chasseurs à cheval de la garde royale. Le plus Jeune des officiers leva la tête en passant sous ma fenêtre, et me salua d'un pâle sourire. C'était un autre de mes camarades de collège, le noble et chevaleresque Raymond de Monteynard. Après des études brillantes, il avait été nommé Page-Dauphiriy ce qui lui donnait droit au grade de sous-lieutenant dans la garde. Sa mère, née de Dreux-Brezé, fille de l'homme d'esprit à qui Alirabeau n'a jamais dit un mot de sa phrase historique, fut une de ces fleurs exquises de beauté, de grâce, de vertu, de piété, d'aristocratique élégance, qui naquirent, vécurent et disparurent avec la Restauration, et dont le souvenir nous autorisera toujours à traiter de fabuleuses les patriciennes de M. de Balzac ; portraits de fantaisie peints par un visionnaire I La carrière militaire de Raymond de Monteynard finit au moment où son vieux Roi, s'embarquant à Cherbourg, lui donna la croix de Saint- Louis, qu'il était si digne de porter. Mais ce cœur d'or, cette grande âme, à la hauteur de tous les devoirs, sut, dans son inaction
apparente, déployer toute Tactivîté du bien, et faire de sa vie un modèle d'abnégation et de dévouement, un pur chef-d'œuvre de Tesprit de sacrifice. Cet aîné d'une race antique et illustre pratiqua simplement tous les héroïsmes de la charité chrétienne, des affections de famille, du vrai patriotisme et de la fidélité royaliste. Je n'ajoute rien. Qu'est-ce que mon tardif hommage, comparé à celui que décernait naguère à son cercueil le meilleur, le plus auguste de tous les juges en fait d'honneur et de vertu ?
Quelques heures après, j'entendis un bruit énorme dans la rue ; ce n'était plus un régiment, c'était la Révolution qui passait; Tarmée de l'émeute ; quelle armée ! un amalgame shakspearien de tragique, de grotesque et de sinistre ; un étrange pêle-mêle où l'on voyait marcher côte à côte le polytechnicien et l'ouvrier, le garde national et le voyou, l'étudiant et le rôdeur de barrières, l'uniforme, l'habit râpé, la redingote élégante, la blouse et le haillon! Le tout équipé au hasard, à la diable : le garde national, avec son fusil qu'on avait eu la naïveté de lui laisser; VémQuticr /ashionab le ^ avec son fusil de chasse ;
le vieux grognard de Champaubert et de Waterloo, avec son sabre ; les autres, avec des carabines, des mousquets, des arquebuses, des lances, des hallebardes, des colichemardes, des dagues, des poignards, empruntés aux magasins des théâtres. Un détail comique me frappa au milieu de cette bigarrure. Il y avait dans notre voisinage, rue de Fleurus, un manège dirigé par M. Larive, fils du tragédien ; encore plus grand, plus carré d'épaules, plus bel homme que son père , le plus magnifique des tambours-majors bourgeois. Larive, qui était royaliste, ne se montra pas ; mais Thirion, que nous appelions son grand écuyer, escorté de ses palefreniers, avait exactement copié le chapeau légendaire, la redingote grise et les bottes à l'écuyère du Petit Caporal, Ainsi affublé, monté sur une des rosses de son manège, Thirion jouait au généralissime, comme firent, plus tard, M. Edmond, du Cirque-Olympique, et M. Gobert, de la Porte-Saint-Martin. Ce qu'il y avait de plus drôle, c'est qu'il paraissait se prendre au sérieux, — et d'encore plus drôle, c'est que les gamins, attroupés autour de cet équestre héros de Juillet,
criaient à tue-tête : — « Vive Napoléon ! Vive la Charte! » — La Charte et Napoléon! une pîegrièche et un aigle !
Hélas ! dans cet effrayant défilé, qui ne dura pas moins de trois quarts d'heure, j'aperçus, avec plus de chagrin que de surprise, Reiouret (Léonard-Moïse), donnant le bras à un de ces hommes . à face patibulaire, qui ne paraissent au grand jour que dans les émeutes, et dont on ne saurait dire s'ils sortent du bagne, de Tenfer ou de Tégout ; sinistres oiseaux de nuit à têtes de hiboux et à griffes d'orfraies ; personnages fantastiques qu'Hogarth et Callot disputent au père Duchesne, et que les couches, non pas nouvelles, non pas inférieures, mais clandestines et souterraines, prêtent, à gros intérêts, aux entrepreneurs de révolutions. Retouret se garda bien de lever les yeux vers la fenêtre, et moi, je la fermai violemment en murmurant: « Oh! pour le coup, c'est trop fort ! Je ne veux plus le revoir ! »
Le surlendemain, tout était consommé. La plus bienfaisante des monarchies tombait, contre le gré de la province tout entière, pour le bon plaisir d'une coalition d'ambitieux, de banquiers,
de journalistes, d'avocats, de vieux survivants de la République, acclimatés à la liberté par l'Empire. Le principe sacré de l'inviolabilité, de Tirresponsabilité royale, était foulé aux pieds ; la Charte déchirée en plus de lambeaux qu'il n'y avait de syllabes dans le fameux article 14 ; l'innocence de l'enfant entraînée dans la chute de l'aïeul ; la France, heureuse, riche, pacifiée, relevée, fière de la conquête d'Alger, prête à recouvrer les frontières du Rhin, la France, lancée vers de nouvelles aventures, sur le sol mouvant des fictions constitutionnelles, des taquineries parlementaires et des surprises démocratiques; les voies ouvertes aux exigences de la multitude, aux fatalités du crescendo révolutionnaire ; les sages, les beaux esprits, les raffinés, les lettrés, les dilettantes du libéralisme d'eau douce, condamnés d'avance à la peine du' talion, prédestinés à périr par où ils avaient péché, préférant Dupont (de l'Eure) à M. de Peyronnet, Odilon BarrotàM. de Chabrol, M. de la Fayette au duc de Fitz-James, sans se douter qu'ils préparaient à leurs petits-fils la douleur et la honte de perdre a Lorraine et l'Alsace, de voir Paris incendié,
le crime glorifié, l'Algérie en sang, Bourbaki et Canrobert sacrifiés à M. Farre, Mac-Mahon à Gambetta, le duc de Broglie à Cazot, Jules Simon à. Ferry, le bien au mal, le mal au pire, le religieux au pion, Thomme d'honneur au goujat, Péglise au cabaret, la langue à Targot, la fleur à Tordure, l'artiste au pornographe, Feuillet k Zola, Geneviève à Nana, le chrétien à Tathée, le citoyen au jacobin.
Te passai trois mois sans revoir Retouret, et sans entendre parler de lui. Puis je réfléchis plus froidement, et je plaidai en sa faveur les circonstances atténuantes. Etant données ses opinions, ses passions et ses haines, il n'avait rien fait que d'explicable et de pardonnable. En somme, il avait payé de sa personne et risqué sa peau ; donc il méritait plus d'estime que ceux qui, après s'être cachés dans leurs caves pendant les trois jours, reparaissaient en habit noir, en attendant rhabit brodé. Bref, j'allai le voir, et je letrouvai plus agité que satisfait.
— Eh bien ! lui dis-je, te voilà content!
— Oui, si c'est un premier acte; non, si c'est un dénouement.
— Parbleu, mon cher, tu es bien difficile I con-
viens, du moins, que tu n'as plus rien à craindre du parti^prêtre. On abat les croix, on insulte les curés. Un de mes cousins, prêtre de Saint-Sulpice, a dû, pour ne pas être écharpé, se vêtir d'une redingote verte et d'un gilet à ramages ; c'est complet!
— Non ! c'est très incomplet, au contraire ; je n'attends rien de bon d'une révolution faite par le peuple et escamotée par la bourgeoisie I...
— Ce qui m'étonne, c'est ton étonnement. Cette révolution n'était et ne pouvait être que bourgeoise ; tout ce qu'elle peut faire pour toi, c'est d'en préparer de plus populaires. Tu ignores donc sa devise : la maison Laffitte contre la maison de Bourbon I Cette fois, le peuple — ton peuple — a été un instrument ; petit malheur dont il s'obstine à ne pas perdre Thabitude ! Les mains calleuses ont fait la besogne pour les mains gantées... Franchement, je ne suis pas suspect; j'ai peu d'enthousiasme pour nos nouveaux maîtres ; mais j'aime encore mieux être gouverné par eux qu^'. par ton frère d'armes du 28 Juillet, du jour où tu as passé sous ma fenêtre...
— Ah ! tu l'as vu? c'est un héros...
— Que je serais peu flatté de rencontrer au coin d'un bois...
— Il sait à peine lire, et il a du génie ; il ignore la prosodie, et il fait des vers sublimes...
— Tu me permettras, jusqu'à nouvel ordre, de préférer ceux de Lamartine... O mon pauvre ami ! toujours dans les chimères !
— Non, reprit-il en s'animant; je ne suis pas chimérique quand je dis qu'une révolution politique ne signifie rien, si elle n'est pas du même coup une refonte sociale ; que peu m'importe que Louis- Philippe règne au lieu de Charles X, que M. Laffitte soit ministre au lieu de M. de Villèle et M. Z... préfet au lieu de M. X... si les affamés ont toujours faim, si la sueur du pauvre encourage l'oisiveté du riche, si une plus grande somme de bien-être n'est pas distribuée au plus grand nombre, si le producteur souffre pour que le consommateur jouisse, si l'ouvrier pâtit pour que le patron s'engraisse, si je ne réussis pas à briser la coupe amère où s'abreuve, depuis six mille ans, l'humanité !...
— Oh! là-dessus, nous sommes d'accord; tu me prouves qu'on peut être à la fois chimérique
et logique ; mais écoute-moi î La politique n'est pas gaie ; je suis vaincu et consterné ; tu es vainqueur et mécontent. Au lieu de discuter des questions insolubles, nous ferions mieux de reprendre nos leçons d'anglais. Je parierais que depuis trois mois tu n'as pas remis le pied chez notre professeur, le brave James Hadley.
— Tu as peut-être raison ; allons réparer le temps perdu.
Sir James Hadley, ou plutôt M. Jacques Hadley, — car il s'était fait naturaliser Français en 1824, — habitait, avec sa fille, miss Harriett ou Henriette, une grande maison, située rue de Vaugirard, en face de la caserne de la gendarmerie d'élite. Il nous initiait aux beautés de Shakspeare, de Milton, de lord Byron et de Thomas Moore; dieux insulaires qu'encensait la jeunesse de i83o,, en délaissant Corneille et Racine. C'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, propret, joufflu, ayant le mot pour rire, associant rhumour britannique aux libertés gauloises; d'une religion flottante entre le protestant qu'il n'était plus et le catholique qu'il n'était pas encore, veuf depuis des années, et adorant sa fille.
Miss Harrîett, plus charmante que belle, réalisait le type romantique, si recherché à cette époque, mais en y ajoutant une pointe de gaieté et de fantaisie qui n'y gâtait rien ; dix-neuf ans, svelte, teint de blonde avec des cheveux bruns où le soleil semait des reflets d'or, une blancheur d'Anglaise, un pied de Provençale, et déjà excellente musicienne.
Avant cette reprise, Harriett assistait rarement à nos leçons ; mais, à la fin d'octobre i83o, tout était disloqué au Conservatoire, dont elle suivait les cours. Les vacances se prolongeaient, et nous étions loin de nous en plaindre. Quand nous arrivions, elle fermait son piano, s'asseyait à côté de son père, et quelquefois, lui co.upant la parole, elle nous expliquait, avec un mélange très séduisant de pudeur virginale et de poétique enthousiasme, les plus beaux passages d'Hamlet, de Roméo et Juliette^ de Parisina, de Don Juan^ du Paradis perdu^ des Amours des anges. Je dois avouer que jamais Ophélie, Portia, Juliette, Cordelia, Miranda,Titania, Lalla-Roukh, Cressida, dona Julia, Haydée, Gulnare, et même notre mère Eve, ne me parurent plus aimables. D'au-
très fois, miss Harriett, après la leçon, se mettait au piano et chantait. Sa voix pure et expressive nous allait au cœur. La romance, dont on se moque aujourd'hui, florissait alors dans toute sa gloire. Harriett nous disait le Bouquet de bal, de Pauline Duchampge, la Normandie^ de Frédéric Bérat, le Jeune malade, de Masinî ; puis, quand elle nous voyait trop émus, elle entonnait gaiement la chansonnette à la mode : Cest des bêtis' d^ aimer comme çà /...
Au bout de quelques semaines, je m'aperçus d'un changement notable dans les allures, la physionomie et le langage de mon ami Retouret. C'était comme un apaisement, — j'allais dire un attendrissement. Il évitait de parler politique ; il ne déclamait plus contre les riches, s'abstenait de toutfe invective contre les prêtres, et j'eus le plaisir de le voir saluer Taumônier de Saint-Louis, qui s'était risqué, rue de la Harpe, ea soutane. Ces heureux symptômes m'amenèrent à observer miss Harriett, et il me sembla qu'elle accueillait mon ami avec une sympathie et une émotion de bon augure.
Un jour, elle venait de nous dire de sa voix
douce etcaressante les strophes délicieuses de Don Juan :
There is a dangerous silence in ihat hour,
A stillness which traves roomfor thefull souU etc., etc.
Nous sortîmes ; un rayon de soleil avait dissipé les brumes de décembr« ; je proposai à Retouret une promenade dans notre cher jardin du Luxembourg. Son agitation était visible. Nous n'échangions pas une parole. A la fin, je lui dis:
— Léonard, tu es amoureux?
Il tressaillit. Ses joues roses passèrent, en un moment, du rouge vif à une pâleur d'albâtre.
Après une courte hésitation, il murmura:
— Moi, grand Dieu I Et de qui donc ?
— Oh l pas de la reine des Osages, mais de la ravissante jeune fille que nous venons de quitter.
— Miss Harriett !... Et quand cela serait?
reprit-il en essayant de se mettre en colère pour déguiser ses vrais sentiments. Ne sommes-nous pas trop pauvres pour que je puisse songer à répouser?... Ohl la pauvreté I!I
— Oui, mais Pamour ! la jeunesse ! La jeunesse et Pamour sont les véritables trésors du ménage. D ailleurs^ il ne s'agit pas de vous marier de-
main... Elle a dix-neuf ans ; tu es à peine majeur. Tu passes tous tes examens avec des boules plus blanches que tes opinions. Tu as envoyé au nouveau Globe un article un peu fou, qui a été publié sans corrections. Dans deux ou trois ans, tu auras le pied à Pétrier, et miss Harriett sera une musicienne de premier ordre... Ah l croismoi I Je ne sais rien encore du monde et de la vie ; mais je suis sûr que les mariages riches sont rarement les mariages heureux !...
Cette fois, je fus plus persuasif, parce que mon auditeur ne demandait qu'à se laisser convaincre. A dater de ce moment, il y eut entre les deux tourtereaux un accord tacite. On ne s'expliquait pas; mais l'expression des regards, Tinflexion de la voix, un furtif serrement de mains, en disaient plus que toutes les paroles. Le bonhomme Hadley^ le moins gênant des papas et des futurs beaux-pères, hochait la tête d'un air de béatitude. Nous eûmes là une saison printanière en plein hiver, dont la douceur m'eût consolé de mes tristesses politiques, si le procès des ministres avec son cortège de fureurs, de menaces et d'émeutes populacières qui rugissait sous nos
fenêtres, si Pabominable épisode du sac de l'archevêché et de Saint-Germain-rAuxerrois, n'avaient mêlé leur tragédie à notre idylle. Protégé contre les séductions charmantes de miss Harriett par ma passion platonique et musicale pour Desdemona ^, je me réjouissais franchement de la convalescence morale et du prochain bonheur de mon camarade, que je croyais réservé à un brillant avenir. Bientôt je profitai de cette intimité croissante pour tricher la fierté puritaine de Retouret. Jamais il n'avait voulu accepter, malgré mes instances, même une invitation à déjeuner; mais je lui fis croire, — ce qui était presque vrai, — que, grâce à mes relations avec Paul Huet, ami d'Alexandre Dumas, et avec les Devéria, habitués du salon de Victor Hugo, j'avais de temps en temps des loges de quatre places. Retouret n'y regarda pas de trop près. M. Hadley ne fit aucune objection, et c'est ainsi que nous vîmes, pendant cet orageux hiver, Bocage et Frédérick-Lemaîlre, M"« Georges et l^me Dorval, Firmin et M'*" Mars.
Deux mois s'écoulèrent. Je regardais la partie I Voir Souvenirs d'un vieux mélomane. (C. Lévy.)
comme gagnée, lorsque, à mon grand chagrin, je remarquai, chez Retouret, tous les indices d'une rechute, avec un redoublement d'agitation et de trouble. Avec moi, il était taciturne et sombre; avec miss Harriett, il était inquiet, d'humeur inégale ; il Fétonnait par des alternatives de tendresse fiévreuse et de froideur énigmatique. Ses yeux se fixaient ardemment sur elle, comme pour reprendre possession d'un trésor perdu, puis se détournaient brusquement, comme pour se donner le courage de le perdre. Longtemps il refusa de répondre à mes questions. Enfin, poussé à bout, il me dit avec un frémissement qui dissimulait des tempêtes :
— Je ne puis pas... je ne dois pas me marier...
— Pourquoi?
— Parce que je ne m'appartiens plus.
— Malheureux! tu es marié secrètement ou affilié au carbonarisme?...
— Ohl je t'en supplie, pas de plaisanterie!
Ecoute : tu sais que je n'ai jamais rien accepté de toi ?
— Hélas! non! pas même un œuf à la coque et une tasse de thé... C'est ce dont je me plains.
— Eh bien ! demain matia, tu ne te plaindras pas. Déjeunons ensemble au Café de Paris...
— Boulevard des Italiens, au coin de la rue Taitbout?..,
— De la rue Taitbout, justement... et puis.c €t puis, tu te laisseras conduire...
Je fus exact, et mon convive ne se fit pas attendre. Le Café de Paris était alors (février i83i) au début de sa vogue. J'entrevis, — mais j'étais trop préoccupé pour leur prêter grande attention, — quelques-uns des personnages dont je reparlerai peut-être plus tard, et dont les noms se rattachent également aux souvenirs de ce café célèbre et à la physionomie caractéristique de cette phase transitoire : le docteur Véron, qui n'était pas encore directeur de l'Opéra, mais que la pâte de Regnault avait déjà fort enrichi, et qui bénéficiait du succès de sa Revue de Paris; Malitourne, homme d'esprit sans conséquence et sans consistance, son chambellan d'idées, de style et d'appélit; Philarète Chasles; Loève-Weimars; Jules Janin, dans tout l'éclat de ses premiers feuilletons, romancier fantaisiste de VAne mort, bientôt historien plus fantaisiste encore de Bar-
8o ENFANCE ET JEUNESSE
nave et d^Il y avait une fois un Roi et une Reine; M. de Balzac, que Ton aurait bien étonné si on lui avait dit que, trente et un ans après sa mort et cinquante et un ans après la Physiologie du mariage, M. Zola écrirait en son honneur cette phrase, la plus monstrueuse que l'on ait imprimée depuis Gutenberg : « Walter Scott a fait plus de filles coupables et de femmes adultères que Balzac; » — le spirituel docteur B. de Malherbe; Nestor Roqueplan, jeune alors, destiné à se faire une réputation avec trois mots, une célébrité avec trois faillites, une position avec des vices et une figure avec un tic; Charles Nodier, sans cesse occupé à se rajeunir pour être cajolé par les jeunes; Prosper Mérimée, à qui la Revue de Paris portait bonheur, et qui n'a jamais rien fait de mieux que Matteo Falcone et le Vase étrusque; Cuvillier-Fleury, dont la verte et souriante vieillesse fustigeait récemment, avec un surcroît de verve, de politesse et de bon sens, les impiétés posthumes du Courtisan malgré luiy du correspondant de Panizzi ; Sainte-Beuve, doux et timide encore, Éliacin du romantisme, onctueux, contenu, velouté, pudique avec des Curio-
MES MÉMOIRES 8l
sites sensuelles, nénuphar hanté par les cantharides, risquant des ballons dressai, saupoudrant de sucre râpé ses attaques sournoises contre Racine et Boileau.
Notre déjeuner ne fut ni bruyant ni gai. J'avais trop de hâte de savoir où mon anxieux convive voulait me conduire. Je ne tardai pas à l'apprendre. Nous tournâmes l'angle du boulevard, et nous descendîmes la rue Taitbout. Retouret m'arrêta devant une sorte de chapelle affectée, Je crois, au culte évangélique, mais provisoirement vacante : « Je suis forcé de te quitter, me dit-il ; mais tu entreras quand tu voudras ; l'entrée est libre ! »
J'attendis quelques minutes sur le trottoir. Puis j'entrai dans la salle, et je me trouvai, avec une centaine de curieux, spectateur bénévole d'une séance, des saint-sîmoniens.
Retouret était déjà monté sur l'estrade, où le fauteuil d'honneur était occupé par le Père, c'est-à-dire par M. Enfantin, ex- voyageur de commerce, et admirablement taillé pour le rôle d'illustre Gaudissart. Autour de lui se groupaient les gros bonnets^ les pontifes et les diacres de la ^religion nouvelle : Bazard, Barrault, Mi-
chel Chevalier, Baud, Duveyrîer, 01inde-Ro'< drigues, Arles -Dufour, et leurs acolytes. Je crus deviner que Retouret n'était encore que sousdiacre, mais avec espoir d'avancement. Au bas de l'estrade s'échelonnait un certain nombre de néophytes et d'ouvriers.
Le Père annonça que la séance était ouverte, et donna la parole sïm frère Baud, qui la garda une heure : physique de l'emploi, visage de sectaire, regards d'inspiré, pantomime d'énergumène, gestes épileptiques, éloquence cre.use et sonore, phrases à effet. — « Des mots I des mots I des mots! » aurait dit Hamlet. Après lui, nous entendîmes \q frère Barrault, qui dit à peu près les mêmes choses. Je comparai mentalement ces messieurs à deux virtuoses qui, dans un concours, joueraient le même morceau en l'enjolivant de variations brillantes et de fantaisies. Quant au fond de la doctrine, que je me garderai bien de discuter, on «peut le juger d'après les livres de Saint-Simon et de Fourier. — A chacun suivant sa capacité; à chaque capacité selon ses œuvres ; la société refaite et régénérée de fond en comble ; toutes les questions sociales agitées et
résolues dans le sens le plus chimérique ; égalité des deux sexes ; émancipation de la femme, appelée à partager tous les droits de Phomme ; réhabilitation de la chair ; réforme ou abolition du mariage ; organisation du travail ; guerre au capital, etc., etc., toutes les utopies qui font cortège à chaque révolution. Si j'avais, ce qu'à Dieu ne plaise! fréquenté les clubs où péroraient, dans ces dernières crises électorales, les citoyens Labusquière, Faillet, Piéron, Colle, Bazin, Le Tailleur, Heriveau, Sagner, Thierry, JeofTrin, — sans compter les citoyennes, — j'aurais reconnu, j'en suis sûr, toutes les idées de ces saintsimoniens de la première heure, surchauffées par l'atmosphère jacobine, traduites dans une langue plus grossière et plus violente, gonflées de haine, gorgées de fiel, affolées par l'espoir de la victoire prochaine, mais tout aussi inapplicables et sans une clarté de plus.
Ce qui me donnait envie de rire, c*est que les orateurs, après leur discours, allaient faire une génuflexion devant le Père Enfantin, qui, majestueusement, d'un air sacerdotal et hiératique, posait sa main sur leur tête.
• — Voilà, me disais-je, des esprits forts, très forts, qui croiraient déroger s'ils acceptaient une seule des vérités de l'Evangile, s'ils entraient dans une église, s'ils s'inclinaient devant un crucifix, et qui s'agenouillent, ou peu s'en faut, aux pieds d'un charlatan, ex-commis voyageur, et dépourvu même de talent I
Un épisode comique vint rompre l'uniformité de ces homélies. Le Pere, plus solennel que jamais, nous informa qu'un simple ouvrier, Grégoire Gififard, héros de Juillet, blessé sur la barricade et doué d'une éloquence naturelle, allait prendre la parole. En effet, GiÔard sortit du groupe des néophytes, se hissa sur l'estrade, et se tourna vers l'assistance. Mais, hélas! il avait trop présumé de ses moyens oratoires. Il resta court; vox faucibus hœsit; pas une syllabe ne put sortir de sa large bouche. Le Père, en voulant sauver la situation et couvrir la retraite, en fit une déroute. Il ne savait que bredouiller : — « En juillet... la barricade... ta blessure... tu étais plus hardi devant les Suisses... les Suisses... » — Alors Retouret se leva, et, cette fois, si l'inspiration fut factice, elle fut du moins bien jouée. Il foudroya
de son indignation pathétique ces lettrés, ces raffinés, ces sybarites de l'idée et du beau langage, qui sourient ou font la moue parce qu'un brave homme, qui s'est battu pour eux, est incapable de leur servir de belles phrases, parce que cet ouvrier, ce GifFard, cet énergique travailleur, penché du matin au soir sur son établi, n'a pas eu le temps d'étudier Vaugelas et Dumarsais!... Puis, reprenant les thèses plaidées par MM. Baud et Barrault, il fut passionné, ardent, éloquent, entraînant, et eut le succès de la journée. Mais ce succès m'attrista ; mon ami ne me semblait qu'engagé plus avant dans cette secte, peu conciliable avec ses honnêtes amours et son mariage. Mon impression fut si vive, que je sortis précipitamment, pendant que Retouret, à demi agenouillé devant le Père, recevait pieusement sa béné- ' diction.
A dater de cette séance, il y eut, dans nos relations, du malaise et de l'embarras. Je comprenais tout, et j'affectais de ne rien comprendre. Pourtant nos visites à M. Hadley continuèrent; mais ce n'était plus la même chose. Miss Harriett, très intelligente, un peu coquette, tour à
tour sentimentale et rieuse, ayant conscience de sa valeur, de sa beauté, de son charme, de ses talents, n'entendait plus rien aux allures mystérieuses et aux façons intermittentes de cet étrange Roméo, qui l'aimait toujours, qu'elle n'avait pas cessé d'aimer, mais qui la désolait par ses alternatives d'effusions brûlantes, d'exaltation, de froideur, d'humeur sombre et de tristesse. Cependant cet amour persistant me rassurait. « Il est impossible, me disais-je, qu'un jeune homme de vingt-deux ans préfère longtemps les billevesées du Père Enfantin aux balsamiques influences de ces beaux yeux et de cette douce voix I » — Aussi, quelles ne furent pas ma consternation et ma stupeur, lorsque, quinze jours après, traversant le jardin du Palais-Royal, je rencontrai Retouret, poursuivi par une bande de gamins, qui criaient... ce qu'ils crient le mardi gras sur le boulevard, aux trousses d'un Turc de la Courtille ou d'un Sauvage des îles d' Asnières ! ! ! Mon camarade avait revêtu, au grand complet, le costume officiel des saint-simoniens : fez égyptien à gland rouge, immense col rabattu sur îm gilet écarlate à larges revers, tunique bleu
de ciel, fustanelle de Palikare, et manteau de Méphistophélès. Je n'hésitai pas un moment ; je courus à lui, et il me dit tout bas en me serrant la main :
— Bien! très bien! voilà un trait décourage!... Tu ne rougis pas de ton ami. Thorel et Mayran, nos copains de chez de Reusse, n'ont pas fait comme toi... Tout à l'heure, du plus loin qu'ils m'ont aperçu, ils se sont enfuis, comme si le diable les emportait...
— Le diable ne m'emporte pas ; mais je dirais volontiers : « Que le diable t'emporte I » Si je fais un trait de courage, tu fais, toi, un trait de folie ; si je ne rougis pas de toi, je rougis pour toi. . . Quelle est cette mascarade ?
— C'est le costume adopté par le Père et par mes frères, pour mieux affirmer la religion nouvelle, que nous nous préparons à propager et à prêcher en province, en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, en Orient, partout...
— Partout, soit ! mais pas devant le piano de ta chère miss Harriett... Parions que tu n'oserais pas, dans cet accoutrement, te présenter chez ellel
— Tu m'en défies? reprît-il après un moment d'hésitation et de silence ; eh bien, viens! Si elle m'aime véritablement, notre amour sortira plus fort de cette épreuve.
Nous nous remîmes en marche, et je n'en fus pas fâché; car les gamins s'amassaient et criaient toujours. Dans le parcours du Palais-Royal à la rue de Vaugirard, je fus maintes fois tenté de fausser compagnie à mon bizarre compagnon ; il me semblait que j'avais ma part des regards effarés, des sourires moqueurs, des quolibets et des ahurissements qui se manifestaient sur notre passage. Enfin, nous arrivâmes. La surprise du bonhomme Hadley eut tous les caractères de l'hébétement. L'accueil de sa fille fut tel qu'on devait l'attendre de cette nature fine, délicate, exquise, essentiellement féminine, mais un peu compliquée par le contraste de ses qualités natives avec le Conservatoire et la romance.
Elle commença par éclater de rire; puis, voyant que son hilarité offensait et affligeait son jeune ami, elle redevint sérieuse, et lui demanda une explication. Il la donna fort brève, fort incomplète, un peu vague, et il eut soin, comme
on peut le croire, de ne pas insister sur la réhabilitation de la chair et l'abolition du mariage. Pour toute revanche, elle lui dit : « Voyons, monsieur Léonard ! Si une jeune fille était assez naïve pour mettre un jour sa main dans la vôtre, est-ce dans ce costume que vous la conduiriez à Téglise et à la mairie ?» — Sa réponse fut encore plus vague que son explication.
Nous étions aux premiers jours d'avril. Le lendemain, Retouret tomba chez moi comme une bombe. Il était excessivement troublé et avait peine à retenir ses larmes.
— Ton concierge ne voulait pas me laisser monter, me dit-il en essayant de sourire. Puis il ajouta : Je pars demain...
— Tu pars?... Et où vas-tu ?...
— En Algérie... Le Père m'envoie en mission... Ah! je ne savais pas, avant ce départ, non, je ne savais pas à quel point j'aimais Harriett!...
— Mais, si tu l'aimes tant, pourquoi partir?
— Il le faut... Je suis trop engagé... trop avancé pour reculer... Il y va de mon honneur...
go MES MÉMOIRES
— Ton honneur I Ah ! comme c'est bien là le mal du siècle ! Pratiquer le superflu aux dépens du nécessaire I Des bandits héroïques ! des galériens sublimes 1 Des courtisanes plus pures que des vierges ! La passion plus magnanime que le devoir! Tu parles d'honneur ! Y va-t-il aussi de ton honneur d'abandonner cette jeune fille charmante, qui t'aime, que tu aimes, que ton absence va désoler, et qui, s'il t'arrivait malheur, n'aurait peut-être pas la force de te survivre ?...
(On voit que j'étais bien dans le ton de notre beau romantisme de i83i.)
— Je t'en supplie, ne m'accable pas ! me dit-il avec un accent de détresse, en pleurant de vraies larmes ; tes reproches, je me les adresse à moimême... mais, encore une fois, il est trd^) tard... Je suis engagé... Il faut que je parte I...
Son émotion sincère me désarma, et je repris mon amicale remontrance :
— De tes dieux et du mien connais la différence 1 — Saluez, monsieur, c'est du Voltaire ! — Le mien t'aurait marié tout de suite, sans exiger de toi autre chose que la promesse bien facile d'être fidèle à ta femme ; les tiens t'expédient
au loin, au delà des mers, à la recherche de Finconnu, dans un pays brûlant, dangereux, redoutable, au risque d'être mangé par les lions, massacré par les Bédouins, dévoré par les fièvres. . .
— Non ! non I Je reviendrai ! Je la reyerrai, je l'épouserai... Tu me promets, n'est-ce pas ? de plaider pour moi auprès d'elle?... Moi, je n'ai pas le courage d'aller lui faire mes adieux... Je l'aime trop, je faiblirais, et je ne veux pas, je ne dois pas faiblir... Tu me promets de la voir, de lui parler?... Tu la supplieras, n'est-ce pas ? de ne pas se moquer de moi, de ne pas me haïr, de ne pas m'ouhlîer ?•.* Je l'aime tant !
Je promis ; mais il me fut impossible de tenir ma promesse ; le soir même, je fus frappé d'un coup de foudre ; un deuil de famille, un deuil cruel, me rappela brusquement dans le Midi ; j'y restai jusqu'au mois d'octobre. Je lisais les journaux, et je pus constater qu'ils traitaient par le ridicule la secte saint-simonienne. A cette époque, le ridicule était meurtrier ; aujourd'hui, il est hygiénique. Le Figaro notamment, qui avait déjà beaucoup d'esprit, ne laissait pas un mo-
ment de trêve aux hiérophantes de la rue Taitbout, aux apôtres de Ménilmontant. Sans discuter les utopies, les doctrines de régénération sociale, il faisait vivement ressortir tout ce qu'il y avait de grotesque dans ce cérémonial^ dans ce costume, dans ces formules, dans ces allures pontificales, dans ces contrefaçons de culte, de rituel, de prières, de sanctuaires, de méditations sur la montagne, qui n'étaient que des parodies et des bouffonneries. M . Bazard, une des fortes têtes dé la nouvelle Église, était marié ; sa femme était fort jolie, et on le disait passablement embarrassé pour concilier ses prérogatives et ses susceptibilités conjugales avec les théories de la femme libre et de la réhabilitation de la chair. Là-dessus, le Figaro avait brodé une jolie fantaisie, que Ton attribua à Jules Janin. Cétait la messe saintsimonienne, L'Introït débutait ainsi : « Je m'approcherai de l'autel de M"® Bazard. — De M"® Bazard, qui réjouit ma jeunesse. »
Vers le commencement d'octobre, je revins k Paris. Ma première soirée fut pour un de mes oncles, député de Vaucluse, rallié à la monarchie de Juillet, et faisant partie du groupe que Casimir Périer appelait son petit paquet. Mon oncle habitait le premier étage du bel hôtel de M. Boulay (de la Meurthe), situé à Pangle des rues de Vaugirard et du Pot-de-Fer. Il donnait d'excellents dîners, et avait un salon politique. Ce soir-là, je me trouvai en présence de personnages intéressants, quoiqu'un peu . bien graves pour ma vingtième année : M. Delalot, un fin lettré, une belle âme, un ami fidèle, un ancien député de la droite, qui n'a pas une ligne dans le dictionnaire de Dezobry, mais qui avait eu son moment sous la Restauration, en rédigeant la
fameuse adresise qui appela M. de Villèle au pouvoir. Je l'entendais dire à un jeune député qui se plaignait qu'une timidité invincible Tempêchât de monter à la tribune :
— Que voulez-vous ? Nous autres lettrés, humanistes, nourris des traditions du dix-septième siècle, quand nous sommes à la tribune, et quand le mot juste ne nous vient pas, nous perdons la tête. Les avocats ont constamment à leur disposition vingt mots, tous plus impropres les uns que les autres ; aussi u^ avocat ne reste-t-il jamais court...
— Mauguin fait mieux, répondit le jeune et timide législateur. Lorsqu'il s'aperçoit qu'il s'embrouille, il lance une énormîté exaspérante pour la majorité ministérielle : cris, protestations, tumulte. Pendant ce temps, il retrouve le fil de ses idées.
A côté de M. Delalot, qui prenait parti pour son ami M. de Polignac contre le comte Armand de Saint-Priest, père du spirituel académicien, on saluait avec respect M. Laine, royaliste élégiaque, grand, mince, voûté, mélancolique, fait pour mener le deuil des majestés monarchiques
ENFANCE ET JEUNESSE qS
et des poésies du passé; homme rare, éloquent, qu aurait pu, lui aussi, s'appliquer le si Per^ gama; d'une sensibilité trop délicate et trop exquise pour les luttes politiques et parlementaire ; ne se souvenant plus, en i83i, de ses velléités libérales que pour en faire des regrets légitimistes. Il offrait, dans ce salon, un contraste complet avec Jean-Baptiste Teste, alors député d'Uzès, esprit d'un tissu un peu grossier, mais plein de verve et de saillie, improvisateur remarquable, que nous avions surnommé un Berryer à l'eau-de-vie. M. Teste, on le sait, a tristement fini, après avoir été ministre, président de chambre à la Cour de cassation et pair de France. Mais je n'ai jamais pu songera sa fin presque tragique, sans me rappeler cette phrase de Rica, dans les Lettres Persanes : « En France, il y a une petite maison où on renferme quelques fous, pour faire croire que ceux qui sont dehors ne le sont pas. »
Je ne saurais oublier le propriétaire de Fhôtel, M. Joseph Boulay (de la Meurthe) ; ne pas confondre avec son frère Henri, qui fut vice-présiden de la République en 1848, et qui n'allait
g 6 ENFANCE ET JEUNESSE
jamais dans le monde. M. Joseph Boulay avait une figure fine, un peu narquoise, légèrement voltairienne, et il possédait toutes les qualités de sa figure. Aimable, insinuant, discret, pourvu de tous les préjugés de son parti et de sa caste contre les Bourbons, la noblesse, TÉglise et le clergé, alternant entre les câlineries et les épîgrammes, on parlait de ses succès auprès des belles dames de la nouvelle cour. Il est resté, dans mes souvenirs, avec son sourire de sceptique, comme un des types les mieux réussis de cette génération libérale, teintée de bonapartisme, amalgamant Béranger, Paul -Louis Courier, le Voltaire-- Touquet, Victoires et Conquêtes^ effarouchée des tendances absolutistes de Charles X, et toute prête, comme ses devanciers de 1804, à subir le vif chagrin d'entrer au Sénat, au conseil d'État, à la chancellerie, au ministère, la poitrine constellée de croix, de plaques et de cordons, après un second coup d'Etat, sous un second Empire. Helléniste distingué, mon oncle, dans sa jeunesse, avait traduit Vlliade, en collaboration avec un ami intime, M. Renouvier, député de l'Hérault depuis 1827. Leur traduction, publiée
en 1809, n'avait pas réussi, parce qu'elle était trop littérale, trop homérique, et que les contemporains de Luce de Lancival, de Bitaubé et d'Esménard ne pouvaient pas décemment supporter que Ton appelât Minerve la déesse aux yeux de génisse. Plus tard, en i85o, Sainte- Beuve, M. Egger et quelques savants de bon âloi, ébauchèrent une réaction en faveur de cette traduction, assez oubliée pour paraître inédite. Mais les deux traducteurs, vieux, vivant loin de Paris, éprouvés par de cruelles douleurs, étaient revenus des vanités de ce monde. Tout se borna à un échange de lettres, et, je crois, à une mention dans une Causerie du lundi; et la réaction n'eut pas de suite.
La politique avait séparé les deux amis sans les brouiller. Légitimiste de cœur, j'étais si passionnément attiré par la physionomie originale de M. Renouvier, que l'on signalait, en riant, ma sympathie comme un symptôme de la monstrueuse alliance carlo-républicaine. De naissance bourgeoise, avec une figure et une tournure plus bourgeoises encore, des lunettes et un bras atrophié, M. Renouvier avait des manières de
l'ancienne cour, et, avec ces manières, avec cette politesse digne d'un Coislin en habit noir, des opinions si vives, si hardies, si progressives, que, après s'être placé, en 1827, à l'extrémité du centre gauche, après avoir voté contre le ministère Martignac, il siégeait, en i83i, à l'extrême gauche, et se déclarait républicain. Mais il y mettait tant de finesse, de courtoisie et de grâce, qu'une douairière de la rue de Varennes l'aurait amnistié. N'y avait-il pas d'ailleurs quelque chose d'émouvant, presque de dramatique, dans la patriotique inconséquence de ce riche propriétaire, * jouant avec les idées les plus subversives, et oubliant que ses magnifiques vignobles de Loupian et de Florensac pourraient un jour être convoités par ses nouveaux amis ?
Naturellement, ses deux fils avaient forcé la note paternelle. Le père avait commencé par Cormenin, pour arriver à Carrel ; les fils, partant de Carnot, s'acheminaient jusqu'à Babeuf. J'ai peu connu Charles, le plus jeune, qui est devenu une célébrité philosophique, scientifique, radicale et socialiste. Je crois me souvenir que la nature l'avait traité en marâtre. Son nez re§sem-
blait si exactement à une trompe, que, lorsqu'il éternuait rue Mazarine, on l'entendait dans la cour du Louvre. Inculte, hirsute, sauvage et même un peu farouche j il ne faisait rien pour corriger ces disgrâces. Un clerc d'huissier de Landemeau aurait refusé de porter ses redingotes. Mais, sous cette rude enveloppe, dans ce refus obstiné de sacrifier aux Grâces, il y avait un caractère, un vrai talent, un grand savoir, une fièvre de travail, et une originalité qui dépassait de bien loin celle de son père. Volontaire de la pauvreté, refusant tout subside de sa famille, il s'était, à l'âge des plaisirs, confiné dans une mansarde, et y vivait comme les jeunes gens qui ont besoin de travailler pour vivre. Sorti un des premiers de l'Ecole polytechnique, il refusa de profiter de son numéro, se remit à piocher la philosophie, et publia des Manuels que je n'ai pas lus, mais qui, j'imagine, sont aussi peu orthodoxes que peu amusants. En 1848, un de ses écrits, le Manuel républicain de V homme et du citoyen^ publié sous le patronage de M. Carnot, minisire de l'instruction publique, père de Sadi, fit scandale. Il en résulta une interpellation et un vote
de méfiance, suivi de la chute du ministre. En celte même année, le 17 mars, jour de la grande émeute, dite des bonnets a poils j M. Charles Renouvier m'offrit, ruedu Havre, le même spectacle que Léonard-Moïse Retouret m'avait donné le 28 juillet i83o, rue de Vaugirard. Il marchait, bras dessus bras dessous, avec un affreux blousard, qui, très probablement, se retrouva, trois mois plus tard, sur les barricades de Juin. Je dois ajouter qu'ils étaient aussi mal peignés l'un que l'autre. Depuis lors, je ne l'ai plus revu. On m'a dit qu'il s'était remisé dans une villa des environs d'Avignon, et qu'il y faisait, à petit bruit, de la propagande socialiste et radicale.
En revanche, je fus, pendant quelques années, très lié avec son frère Jules, mon aîné de quatre ou cinq ans, un de ces hommes qu'on ne peut s'empêcher d'aimer et d'estimer, malgré leurs erreurs. Maladif, spirituellement laid, très bien doué d'ailleurs, ennemi juré des idées, des sentiments et des plaisirs vulgaires, Jules Renouvier n'avait pas tardé à se sentir à l'étroit dans le libéralisme et le romantisme. Dédaignant le JSfational^ toisant M. Thiers, n'applaudissant Dumas et
Hugo que du bout des doigts, il avait versé dans la religion saint-simonienne. Seulement, un reste de bon sens, ou peut-être la crainte d'affliger sa mère, pieuse et naïve catholique. Pavait préservé des ridicules du cérémonial, du costume et du culte extérieur; il se contentait de la doctrine. Ce soir-là, Jules Renouvier était chez mon oncle. Il vint à moi, fort ému, et me dit :
— Depuis quand à Paris ?
— Depuis ce matin.
— Et... vous ne savez rien?
— Que pourrais-je savoir ? — » Une vague inquiétude me gagnait...
— Oh! une bien triste nouvelle... Vous connaissiez Retouret ?
— Si je le connais ! Mon camarade de Saint- Louis et de l'institution de Reusse ! Resté mon ami au sortir du collège !
— Nous venons d'apprendre sa mort...
— Mort! Retouret mortl où? comment?
— A Alger d'une fièvre typhoïde... à l'hôpital militaire...
J'eus peine à étouffer un cri d'indignation et
de colère. Ce mort, qui l'avait tué? Cette victime,
qui en était le bourreau? Mais à quoi auraient, servi des récriminations stériles? Je serrai la main de Jules Renouvier, et je sortis.
Ma nuit fut très agitée. Je compris, à mes regrets, combien j'aimais ce compagnon de mes années heureuses, de mes promenades dans la grande allée de l'Observatoire, de mes premières lectures des Orientales^ de Cromwell^ des Harmonies poétiques^ des Contes cT Espagne et d* Italie. Et quelle mort! Loin de son pays, sur un lit d'hôpital, sans un ami pour lui fermer les yeux, sans un prêtre pour prier à son chevet! Puis je me posai des questions. — Dois-je aller voir miss Harriett? — Oui. — Est-elle informée de son malheur? — Peut-être. — Si elle l'ignore, dois-je le lui annoncer? — Oui, mais avec des précautions infinies. Je lui dirai d'abord qu'iL est malade, et, après-demain, je lui dirai tout.
Le lendemain, à l'heure ordinaire de nos leçons, j'entrai dans la vaste cour, et je montai au troisième étage. Le cœur me battait bien fort. Arrivé sur le palier de l'escalier, j'entendis, de l'autre côté de la porte, le piano d'Harriett, accompagnant deux voix iraîches et juvéniles
ENFANCE ET JEUNESSE Io3
ijui chantaient le duo de la Dame blanche :
a II s'éloigne, il nous laisse ensemble!... » Malgré ma tristesse, je fus frappé de l'allusion que renfermaient ces paroles. Je reconnaissais la voix de miss Harriett. Une jolie voix de ténor lui donnait la réplique.
Je les laissai finir le morceau. Puis, je*sonnai discrètement. Ce fut la jeune fille qui vint m'ouvrir. En me voyant, elle ne put dissimuler une assez vive contrariété. Mais ce fut rapide comme l'éclair. Elle se remit avec une prestesse toute féminine, et m'introduisit dans le salon. Son père sommeillait dans son fauteuil. Un beau jeune homme, le ténor de tout à l'heure, se tenait debout près du piano. Quand je dis beau, je devrais dire bellâtre; un charmant Elleviou de grande ville de province.
Harriett courut à lui, le ramena par la main, et, d'une voix un peu tremblante :
— Permettez-moi, me dit-elle, de vous présenter mon fiancé, M. Georges...
— Brown ?
— Non, Georges Neyriols, premier prix du Conservatoire, engagé à d'excellentes conditions
r04 ENFANCE ET JEUNESSE
par M. Crosnier, directeur de rOpéra-Comique.
En même temps, elle me regardait d'un air qui signifiait : « Si vous dites un mot de Vautre, vous êtes un imbécile. »
Je ne fus pas un imbécile, mais j^en avais bien envie. M'adressant à TElleviou qui semblait un peu effaré, Je le félicitai de mon mieux, et j'ajoutai :
'-^ Monsieur, ce matin, en déjeunant au café Voltaire, j'ai lu un journal de théâtre qui rendait hommage à votre beau succès. Le journaliste annonçait votre prochain mariage avec miBs Harriett Hadley. Ancien élève de son père, je venais lui faire mon compliment, et lui demander une stalle pour le soir de vos débuts. Je vous promets d'applaudir comme le plus énergique des claqueurs...
Il s'inclina en bredouillant. J'avais déjà deviné qu'il était très bête. Je me penchai à l'oreille du bonhomme Hadley, toujours un peu somnolent, et je lui dis, de façon à être entendu de sa fille :
— Aujourd'hui, je suis pressé; mais, si vous le voulez bien, nous reprendrons bientôt nos
MES MÉMOIBES I05
leçons. Je me suis un peu rouillé pendant mon voyage. Je tiens à relire avec vous notre cher Hamlet... Vous savez! Le fameux monologue et le beau passage : Frailty, thy name is wotnun /...
Cinq minutes après, je me retrouvais dans le jardin du Luxembourg, et je disais aux palombes qui se poursuivaient ou se becquetaient à travers les tilleuls et les platanes :
— Pauvre Retouret 1
Plus tard, à mesure que j'apprenais que les apôtres et les pontifes du saint-simonisme, allégés de leur défroque sacerdotale, devenaient millionnaires par amour pour l'humanité, j'ai répété bien souvent :
— Pauvre Retouret !
On se fait généralement une idée inexacte de la situation littéraire de M. Victor Hugo pendant les deux dernières années de la Restauration. A distance, il est tout naturel de procéder par masses, et aujourd'hui, dans ce lointain de plus d'un demi-siècle, on peut aisément croire que le poète des Orientales^ qui allait être l'auteur iVHernani^ avait pour lui tous les ateliers, tous les partisans du progrès, tous les échappés des collèges et de l'Ecole de droit, en un mot, toute la jeunesse lettrée et libérale^ et, contre lui, les vieux, les retardataires, les hommes de tradition, les demeurants de la littérature de l'Empire, ceux que l'on appelait indifféremment classiques, perruques ou momies. Il n'en est rien. Le public de M. Hugo, à cette époque, était déjà fort enthou-
siaste, mais fort restreint ; un état-major tout au plus, et nullement une armée. Sur dix de mes camarades, il y en avait au moins huit qui s'obstinaient à lui préférer Casimir Delavigne; et, quant à le placer sur la même ligne que Lamartine, ridée n'en venait encore à personne.
Nous représentions la minorité ; ce qui prouve, soit dit en passant, que les minorités ne doivent jamais perdre tout espoir. Même, les nombreux récalcitrants, qui n'étaient pas tous très spirituels, avaient organisé une scie.
Quand nous nous rencontrions, à la Sorbonne, dans le jardin du Luxembourg ou sous les galeries de l'Odéon, ils affectaient de ne pas nous demander de nos nouvelles, et s'écriaient d'un air goguenard :
Tantôt d'une eau dormante il lève son corps bleu...
OU bien :
Un homme alors passait, couvert d*un caftan vert,».
OU bien :
Elle aimait trop bal, c'est ce qui Va tuée.
OU d'autres bizarre ies, qui furent corrigées dans les éditions suivantes, et que M. Hugo, dans sa dernière manière, a dépassées de cent lieues, ou
plutôt de toute la distance qui existe entre la gourme d'un novateur de vingt ans et le radotage d'un vieillard de génie. •
C'étaient alors des contorsions, des éclats de rire, des quolibets, dont le répertoire se renouvelait à chaque parodie des petits théâtres, et qui nous agaçaient les nerfs. Cette opposition formidable, recrutée parmi les jeunes gens, était soutenue par les académies, les savants, les professeurs de facultés, par tous ceux d'entre nous que leurs aptitudes spéciales poussaient aux mathématiques, par les salons aristocratiques, par les femmes, et enfin par les journaux du libéralisme. Oui, il y eut un moment où la Quotidiennej dupe comme nous, et prenant au sérieux le royalisme du poète de Louis XVII et de la Naissance du duc de Bordeaux^ glorifiait M. Hugo, <\M*éreint aient le Constitutionnel^ le National^ le Courrier français et la Pandore. Pendant cette période bien courte où M. Hugo n'avait pas encore inventé, pour les besoins de sa cauoe et de sa popularité, la formule qu'il devait bientôt trahir : « Le romantisme, c'est le libéralisme en littérature, » nous avions la
naïveté de penser le coniraire, et bien def détails se prêtaient à notre illusion bénévole. Le romantisme ne nous rendait-il pas les reliques du passé ? N'était-il pas la revanche du moyen âge, de Tart chrétien, des siècles de foi, de la cathédrale gofhique, de toutes les fleurs de la légende catholique et monarchique, contre le temple grec, le néo-paganisme du dernier siècle, sa philosophie et sa littérature glaciales, et toutes les variétés de l'athéisme révolutionnaire? Et, par-dessus tout, n'avions-nous pas, pour nous maintenir dans notre illusion, le grotesque courroux des Arnault, des Jouy, des Jay, des Etienne, des coryphées du libéralisme^ des anciens rédacteurs de la Minerve et de la Décade, beaux esprits essentiellement logiques, qui conspiraient contre la royauté, mais qui trouvaient bon qu'il y eût un roi, pour le prier d'user deson autorité souveraine contre les Orientales et Hernani?
Une des pièces qui surexcitèrent le plus l'hilarité des loustics qui se moquaient de notre romantisme et de M. Victor Hugo, fut sa Pluie (Tété. Lorsqu'ils arrivaient à ces vers, qui me paraissaient charmants :
IIO MES MÉMOIRES
Le petit ruisseau de la plaine, Pour une heure enflé, roule et traîne Brins d'herbe, lézards endormis, Court, et précipitant son onde, Du haut d'un caillou qu'il inonde.
Fait des Niagaras aux fourmis!
Ils redoublaient de verve railleuse, et les la^^is plouvaient comme grêle : « Oh ! non ! c^est trop drôle ! Ton M. Hugo le fait exprès I Oh ! des Niagaras aux fourmis ! quelle chute ! quelle cataracte 1 il faut en être atteint pour s'aveugler sur ces vers ridicules 1 »
Le hasard voulut que, dans la même quinzaine, un petit journal rose, intitulé tantôt le Sylphe^ tantôt Trilby^ publiât, sur le même sujet, de jolis vers, naturels et simples, d'un très jeune poète, à peu près inconnu, et aujourd'hui absolument oublié, nommé Jean Gariel. Aussitôt, tous les détracteurs de M. Hugo, à commencer par le Constitutionnel ^ déclarèrent qu'un nouveau poète nous était né, que celui-là serait fidèle à la vraie tradition française, et ne tarderait pas à enfoncer tous les petits démolisseurs de Corneille et de Racine. Jean Gariel I Ce nom, effacé sous une tache de sang, ouvre une nouvelle page de mes souvenirs.
On a souvent parlé, même dans ces derniers temps, du cabinet littéraire de M™e Cardinal, rue des Canettes. Il était incomparable pour les ouvrages nouveaux et les vieux fonds de romans; mais on n*y lisait pas de journaux, et d'ailleurs la rue était si laide, le quartier si boueux et si sordide, qu'on ne s'y aventurait pas sans une certaine répugnance. M"ï« Cardinal avait alors une jeune rivale en la personne de M»"© ou M"® Malvina Vermot, place de l'Odéon, à côté du café Voltaire. Ses habitués, sans que j'aie jamais su pourquoi, l'appelaient Rosalinde ; ils auraient pu tout aussi bien la nommer Célimène; une Célimène sentimentale, nourrie des romans qu'elle nous louait quinze centimes. Malvina
offrait le type le plus raffiné d'une espèce aujourd'huî perdue; la maîtresse de cabinet de lecture, vivant de plain-pîed avec sa clientèle et discutant les mérites de Claire d'Albe, de Delphine^ de Cinq-MarSj du Dernier jour cTun condamné Ou de Bug-JargaL Elle était ou se disait fille d'un préfet des Cent-Jours, destitué, compromis, ruiné et finalement mort de chagrin, à la suite du retour des Bourbons. Naturellement, elle avait sa légende. D'aucuns prétendaient qu'elle était mariée à un notaire de province et séparée par ennui. EUe personnifiait, dans toute la brillante acception du mot, la belle diseiÂse, et sa beauté originale, hardie, expressive, orageuse, tourmentée, accréditait ces histoires invraisemblables. Il était rare que, en lui rendant un volume de M™« Cottin, de Walter Scott, de Victor Hugo ou du vicomte d'Arlincourt, on n'eût pas avec elle un petit bout de causerie qui souvent devenait une longue conversation.
Dès onze heures du matin, Malvina trônait derrière son bureau à hauteur d'appui, sur lequel s'entassaient les journaux de la veille, la Revue britanniquej la Revue de Paris, les brochures à
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sensation et le roman en vogue. De sa place, par une porte vitrée toujours ouverte, ses grands yeux incendiaires se promenaient librement sur le salon de lecture où nous dévorions avec le bel appétit de la vingtième année les Débats et le Globe, le Figaro et le Corsaire, la Revue française et la Silhouette, la Quotidienne et la Ga- \ette de France, les premiers vers d'Alfred de Musset, les premiers articles de Sainte-Beuve, les premiers feuilletons de Jules Janin, les premiers récits de Mérimée. Parfois, elle prenait des poses de Corinne au cap Misène, et, au lieu de regarder, elle rêvait ; à quoi ? Evidemment, à une destinée éclatante, romanesque, poétique, mondaine, enjolivée de fêtes et de parures, toute différente de son obscure existence et plus digne de ses perfections intellectuelles et physiques. Ses regards flottaient dans le bleu. Ses lectures fermentaient dans son imagination ardente, mal équilibrée, dénuée de principes religieux et peut-être de sens moral. En ces moments de dangereuse songerie, je suis sûr que son idéal, son objectifs était de devenir, à tout prix, héroïne d'un de ces romans qu'elle lisait avide-
ment avant de nous les faire lire. Je la comparais mentalement à un pâtissier ou à un confiseur qui, à force de consommer sa marchandise, finirait par se ruiner et par se gâter Testomac.
J'avais déjà des prétentions au rôle sacrifié d'observateur. Je ne tardai pas à remarquer que, tous les jours, presque à la même heure, un jeune homme d'une trentaine d'années, qu'il était facile de reconnaître pour un militaire en bourgeois, arrivait avec deux volumes sous le bras, les rendait à Malvina^ qu'elle lui en donnait deux autres, non sans un peu de trouble et de rougeur, qu'ils échangeaient quelques mots à voix basse, et qu'il la quittait sans jamais mettre le pied dans le cabinet de lecture. Il était de haute taille, d'une figure martiale, hautaine et un peu dure. Un jour, je m'enhardis jusqu'à demander à la belle rêveuse quel était ce mystérieux inconnu qui évitait de se mêler à nos groupes. Elle me répondit, en rougissant plus fort, qu'il était lieutenant dans un régiment de la garde royale, et qu'il appartenait à une des plus grandes familles du faubourg Saint-Germain.
Je n'ai rien dit encore de la clientèle dont
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Malvîna-Rosalinde était justement fiére. Hélas ! c'est ici que mes souvenirs se changent en nécropole. On rencontrait autour de cette table verte tout le personnel du jeune romantisme, si remuant, si passionné, pendant ce terrible hiver de 1829 à t83o. Les journaux, les beaux yeux de la bourgeoise^ la proximité de TOdéon et du café Voltaire, qui était le Tortoni du pays latin, Tespoir vague d'apercevoir quelques-unes de ces célébrités théâtrales dont la première jeunesse est si friande, tout attirait dans ce cabinet de lecture les artistes des ateliers voisins, les apprentis-poètes ou romanciers de Técole nouvelle, les flamboyants, les chevelus, serrés et cambrés dans des vêtements de velours, qui affectaient des formes de justaucorps ou de pourpoint; des jeunes gens ou, comme nous disions alors, des jeunes France, qui n'ont pas même eu à être oubliés, mais dont on retrouverait les noms dans les dédicaces des Odes et ballades^ de Victor Hugo, des Consolations, de Sainte-Beuve, des Contes d'Espagne et d'Italie, d'Alfred de Musset ; Ernest Fouinet, Fontaney, qui, sous le pseudonyme de lord Feeling, eut le temps de
publier dans les Revues quelques agréables fantaisies ; Ulric Guttinguer, plus âgé, mais recruté dans le Cénacle au même titre que Charles Nodier ; Paul Foucher, le myope à outrance, dont VAmy Robsart venait d'être sifflé par le parterre de rOdéon avec tant de verve que Victor Hugo, son illustre beau-frère, réclama une demipaternité ; Emile Deschamps, la grâce et Furbanité en personne ; son frère, Antony, plus sombre, poète satirique aux allures dantesques, si préoccupé de son rêve intérieur, qu'il ne savait plus s'il rêvait pour vivre ou s'il vivait pour rêver, et qu'il allait quelquefois s'en informer chez le docteur Blanche ; Poterlet, peintre original, esprit charmant, mais d'une santé si frêle, qu'il ne put atteindre sa trentième année, et d'une claudication telle, qu'il mettait une heure à aller de la rue de Tournon à la rue Cassette ; Eugène Devéria, Antonin Moyne, et bien d'autres. De temps en temps, on voyait passer sur la place Bocage, Ligier, Beauvallet, Lockroy, qui venaient de leur répétition. On se les montrait, on se les nommait, en disant : « Le reconnaistu i Je l'ai vu dans Marino Faliero; j'ai applaudi
celui-ci dans Roméo et Juliette (de Frédéric Soulié) ; celui-là dans Polder ou le Bourreau d'Amsterdam ; cet autre dans Perkîns- Warbeck (de Fontan). » L'émotion était au comble, quand ces seigneurs suzerains de la rive gauche ne dédaignaient pas d'entrer un instant dans le cabinet littéraire et de saluer d'un sourire vainqueur Malvina-Rosalinde comme une jolie vassale. S'il leur arrivait de reconnaître un des jeunes lecteurs, pour l'avoir vu chez Victor Hugo ou lui avoir refusé une pièce, et d'esquisser un geste amical avant de sortir, le privilégié se rengorgeait superbement, comme si le roi venait de le nommer premier secrétaire d'ambassade à Londres.
Je place ici un détail caractéristique de ce*te bienheureuse époque. Nous avions tous alors la douce manie de nous croire poètes. J'avais envoyé des vers à la Revue de Paris ^ qui s'empressa de ne pas les publier. Le dimanche suivant, au moment où Malvina posa sur la table le numéro du jour, qui avait encore sa bande, je me précipitai, comme un fauve sur sa proie, en brandissant un couteau de buis que je venais
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d'acheter tout exprès pour la circonstance. Maïs, au même instant, ô surprise ! sept ou huit autres nourrissons des Muses, armés, eux aussi, d'un couteau, exécutèrent le même mouvement avec la même fougue. C'est que tous avaient, comme moi, envoyé des vers. Nous y fûmes pour notre élan et pour nos couteaux. Nous n'eûmes, hélas ! à couper qu'un proverbe de Scribe, — Le tête-à-tête ou trente lieues en poste ^ — des vers de Casimir Delavigne, et Séraphine, de Charles Nodier.
Dans cette succession continuelle de figures nouvelles ou connues, d'abonnés ou de liseurs^ ceux que Je revoyais avec le plus de plaisir c'étaient mes camarades de collège ou mes rivaux de concours général : Edouard Laboulaye, qui depuis lors n'a pas trop mal fait son chemin ; Auguste Nisard, Gastambide, Lefebvre, Alfred Thureau, le père du publiciste cher à mes lecteurs, de cet écrivain d'un esprit si sérieux, d'un tact si fin, d'une sagacité si délicate, qui, dès le début, a su Joindre toutes les vivacités de la jeunesse à toute la gravité de l'âge mûr; Camille Doucet, le charmant poète, l'auteur comique tant
de fois applaudi, le secrétaire perpétuel de l'Académie française, homme heureux, de qui Ton peut dire ce que M. de Talleyrand disait de M. de Barante : « que malgré tout son esprit, on le défie de réussir à se faire un ennemi ! »
Sur cette liste, je dois une mention particulière à deux de mes compagnons d'études, deux amis que je préférais même à Retouret, et que j-ai pleures comme s'ils étaient de ma famille : Emmanuel Richomme, et Armand de Crochard.
Je reparlerai de Richomme tout à l'heure.
Quant à Armand de Crochard, je n'ai pas connu de nature plus sympathique. Il était le sourire de la classe. Merveilleusement doué, il improvisait, dès la rhétorique, de très jolis vers qui lui vdaient de paternelles gronderies de notre professeur, M. Wendel» Tous les élèves l'adoraient. Quand le hasard des compositions nous plaçait à côté l'un de l'autre, nous avions besoin de toute l'indulgence de nos maîtres. Crochard était si drôle, si gai, si amusant, si spirituellement fantaisiste, qu'il n'y avait pas moyen de suivre avec l'attention désirable les périodes cicéroniennes et les phrases concises de Tacite.
Par malheur, en dépit d'une santé délicate et d'un talent poétique qui aurait certainement fait parler de Lui, il se sentit tout à coup pris d'une irrésistible vocation militaire. Poète-soldat, comme Alfred de Vigny, tel était son rêve. Ni mes prières ni les remontrances de M. Wendel ne purent prévaloir contre ce que j'aurais appelé une toquade, si le mot avait existé en 1829.
Hélas I il entra à Saint-Cyr au mois d'octobre, et il mourut trois ans après.
Pour le moment , les mathématiques ne le brouillaient pas avec les muses. Il venait presque tous le.s jours au cabinet de lecture, nous réjouissait de ses saillies, et impatientait Malvina par sa manie d'écrire des vers en marge de tous les volumes. Bientôt les affinités poétiques le lièrent d'amitié avec un jeune homme un peu plus âgé que nous, qui était un des habitués les plus silencieux, et dont j'avais remarqué, sans savoir son nom, la figure mélancolique et passionnée. Ils avaient de fréquents apartés , échangeaient des confidences et des manuscrits. Armand deCrochard,qui n'avait pas de secrets pour moi, me dit un jour : « Tu vois bien ce jeune homme?
Il s'appelle Jean Gariel ; j'ai supprimé la première lettre de son nom, et je Pappélle Ariel, en rhonneur de Shakspeare ; je me figure sous ses traits Taérien et charmant génie de la Tempête; il a vingt et un ans et l'avenir d'un grand poète ! » — Grand poète, c'était peut-être beaucoup dire; de la grâce, du charme, une aimable alternative de mélancolie et d'enjouement. Chose singulière ! Bien que Jean Gariel n'eût pas l'air poitrinaire, le nom de Millevoye me revenait à l'esprit, chaque fois que je le regardais, ou qu'Armand de Crochard me communiquait quelques vers de son nouvel ami. Il me semblait prédestiné à mourir jeune. En attendant, ce qui me paraissait beaucoup plus clair, c'est que Gariel était amoureux fou de Malvina, et qu'elle ne faisait rien pour le décourager. Aussitôt, voilà mon imagination en campagne , escortée de mes lubies d'observateur... Et l'officier de la garde? le superbe gentilhomme du faubourg Saint-Germain ? il n'avait pas ralenti ses visites, et la dame du logis n'oubliait pas de rougir en l'accueillant. Il arrivait vers deux heures , rapportait des volumes qu'il n'avait probablement pas lus,
chuchotait à l'oreille de Malvina quelques mots qui amenaient sur ses joues les teintes cramoisies de la pivoine, lançait un regard dédaigneux aux groupes du salon de lecture, et sortait le poing sur la hanche.
Ainsi qu'on pouvait le prévoir, Gariel, au bout de quelques Jours, devint horriblement jaloux de ce mystérieux guerrier. Sa jalousie s'exhalait en vers qu'il remettait à Malvina, et qu'elle recevait avec un sourire équivoque. Une semaine s'écoula ainsi; la situation se tendait de plus en plus. Armand de Crochard me disait tout bas : « J'ai peur I » Lorsque approchait l'heure habituelle de la visite du lieutenant, le pauvre poète ne tenait plus en place. Il tournait autour de la table comme une âme en peine, s'avançait vers le bureau, reculait d'un pas, foudroyaitdu regard son rival qui ne daignait pas s'en apercevoir, et revenait s'asseoir près de nous en murmurant une de ces phrases que le romantisme avait mises à la mode : « Oh ! du sang I il y aura du sang l Malédiction sur cet homme ! Je suis fatal et maudit !»
Enfin, le vendredi 5 février, Gariel, poussé à
bout, prit mieux ses mesures. L'œil fixé sur la pendule, il se tint près de la porte vitrée, guettant Tan ivée de l'officier. Au moment oti celuici fit son entrée, Gariel s'élança vers le bureau, et présenta à Malvina une enveloppe tout ouverte, d'où s'échappa une pièce de vers. Le lieutenant, sans laisser à Malvina le temps de la prendre, s'en empara, lut les premiers vers, haussa les épaules, toisa d'un regard hautain Gariel furieux, fit à Malvina un signe de tête, et sortit.
Le lendemain, à notre grande surprise, le fier gentilhomme parut avoir changé toutes ses habitudes. Il entra dans le salon de lecture, vint s'asseoir à la table, et eut l'air de lire attentivement les journaux. Malvina le suivait des yeux avec anxiété, et notre inquiétude n'était pas moindre. J'ai nommé la Silhouette ; c'était un journal à images, à prétentions mondaines, parsemé d'anecdotes apocryphes , débile précurseur de la Vie parisienne. Ses rédacteurs n'avaient rien des farouches allures révolutionnaires, et Tun d'entre eux, Félix Lebertre, devint, l'année suivante, secrétaire de M. de Montalivet. Moi-même, je ne suis pas bien sûr de ne pas y avoir écrit un article
dithyrambique sur JF/^rnam. A quelle inspiration folle et méchante obéirent ces jeunes gens, en publiant une abominable caricature qui, sous ce titre, un Jésuite, représentait Charles X en soutane et en surplis, les mains jointes, la lèvre pendante, le regard ahuri, le tout de la plus insolente ressemblance ? C'était , hélas ! un présage entre mille, une bouffée de ce souffle empesté qui frappait tout Paris de vertige.
Cet exécrable numéro, qui fut saisi le lendemain, venait d'être étalé sur le tapis de la table. Gariel le prit machinalement. Au même instant, Fofficier posa le poing sur le journal, en disant à demi-voix, mais de façon à être entendu de nous tous : < Quelle infamie ! il faut être aussi lâche pour la regarder que pour la faire ! » — A cette insulte, Gariel se redressa tout debout, et, de son gant quUl tenait dans sa main droite, il effleura la joue du lieutenant. Les deux adversaires n'échangèrent pas un mot. Ce fut une scène muette, et d'autant plus effrayante. Quelques secondes après, Pofficier sortit, et je vis Jean Gariel en conciliabule avec Armand deCrochard et Fontaney, qui avant le licenciement de la
garde nationale, avait été caporal dans sa compagnie.
Le soir, Armand de Crochard, que mes parents avaient pris en grande amitié, dînait chez nous en famille. Nous étions tous, deux sombres et tristes. Sa figure bouleversée ne me laissait pas de doute sur la mission dont il s'était chargé. Il allégua une violente migraine pour manger le moins possible et se retirer de bonne heure. En sortant, il me dit tout bas : « C'est pour demain malin, près delà mare d'Auteuil. Je suis un des témoins, et ne puis me défendre de pressentiments sinistres. Gariel sait à peine tenir un pistolet et une épée, et son adversaire est sans doute un pilier de salles d'armes... Trouve-toi, à midi, dans le jardin du Luxembourg, devant le grand Ijassin... Je t'apporterai des nouvelles. »
Je fus exact et, avant que Crochard m'eût dit un mot, j'avais deviné le dénouement tragique. Gariel était mort. « A vingt et un ans ! Un vrai poète ! » disait mon ami, sans essayer de retenir ses larmes,
Malvina observa les strictes bienséances. Le cabinet de lecture fut fermé pendant deux jours.
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Puis, la semaine suivante, elle se fit remplacer à son bureau, par sa bonne, grosse Normande de cinquante ans, qui avait le nez rouge et des moustaches. Lorsque Malvina reparut, son visage avait repris toute sa sérénité. J'ai toujours pensé que, au fond, elle n'était pas très fâchée de l'aventure. Belle^ déclassée, coquette, ambitieuse, bourrée de fictions romanesques et de malsaines rêveries, elle rencontrait là l'accomplissement de son rêve, l'épisode d'un de ces romans qu'elle se racontait à elle-même et dont elle devenait l'héroïne. Il ne lui déplaisait pas qu'on se fût battu pour elle, et qu'un Jeune poète se fût fait tuer pour ses beaux yeux. Qui sait? Toujours portée à s'indemniser d^s mesquines réalités de sa vie par l'audace de ses chimères, elle s'était peut-être figuré que son nom serait dans les journaux, que le drame de la mare d'Auteuil, la tirant de son obscurité, lui donnerait un peu de ce bruit et de cet éclat dont elle était avide, et qu'un Anglais excentrique, spleenétique et millionnaire, s'empresserait de demander sa main. Cette consolation lui fut refusée. Le lendemain, les journaux publièrent la note suivante :
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< Un jeune poète de vingt et un ans, Jean Gariel, dont les premiers vers avaient de la grâce et de la fraîcheur et qui semblait réservé à un brillant avenir, s'est battu hier avec un officier delà garde royale, M. le vicomte R... de V..., à la suite d'une querelle politique. Le duel a eu un dénouement funeste. Mortellement blessé, Jean Gariel expirait au bout de quelques minutes. »
Si j'écrivais un roman, j'essayerais maintenant d'imaginer un dernier chapitre à sensation; mais le vrai est ce qu'il peut. J'appris, par Armand de Crochard, le nom du lieutenant qui avait eu la main si malheureuse. Il s'appelait Raoul de Valleran. Il était, en effet, vicomte, et fort bien apparenté dans le faubourg Saint-Germain, mais pauvre comme Job. Il ne reparut plus au cabinet de lecture, et la suite des événements effaça les rancunes que nous gardions contre lui. Nous sûmes qu'il s'était distingué à la prise d'Alger. Après la révolution de Juillet, il donna sa démission, et fut blessé en Vendée. En i836, il reprit du service, et se fit vaillamment tuer à l'assaut de Constantine, à côté du général de Danrémont.
Quant à Malvina Rosalinde, je ne tardai pas à la perdre de vue. Au mois d'avril de la même année i83o, nous trouvâmes un jour le cabinet de lecture fermé, avec cette inscription brièvement explicative : Ferme /70Mrc^M5e de départ. Seize années s'écoulèrent. En novembre 1846, revenu à Paris, après une longue absence, j'allai, le premier soir, à mon cher théâtre Italien, où le vicomte Edouard Walsh, directeur de la Mode, m'avait fait obtenir mes entrées. En remettant mon paletot à l'ouvreuse, — côté droit de l'orchestre, — je la regardai avec attention, et le doute ne me fut pas possible. C'était Malvina. En doublant le cap de la quarantaine, son orageuse beauté avait subi de fortes avaries ; mais il lui en restait encore quelques traces. Ses compagnes l'appelaient M"»® Berlèze. Ge n'était pas sans une certaine dignité patricienne qu'elle disait à l'abonné re'tardataire : « Monsieur, je n'ai plus qu'un strapontin I »
Revenons au mois de février i83o. Le 22, mon bon caniarade, Emmanuel Richomme, vint me trouver au cabinet de lecture, et me dit : « Mon oncle veut te parler ; il t'attend à son atelier. »
Cet oncle, c'était Paul Huet; son nom s'est déjà rencontré dans une de mes Causeries, à propos du livre charmant de M. Ernest Chesneau. On a pu lui appliquer le mot du cardinal de Retz sur le grand Coftdé : « Il n'a pas rempli tout son mérite. » Paul Huet fut le précurseur de notre grande école paysagiste, qui réagit si puissamment contre le paysage académique de Berlin, de Bidault et de Michallon. Ses détracteurs lui reprochaient de ne pas savoir faille les arbres. Il est certain qu'il ne détaillait pas les feuilles de platane de façon à les distinguer des
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feuilles de hêtre. D'autre part , j'avoue que Théodore Rousseau, Jules Dupré, Daubigny, ont moussé plus loin la science de Peffet, la lutte à outrance avec la nature. Mais nul n'a mieux rendu que Paul Huet l'impression poétique d'un paysage. Nul n'en a saisi, d'un ton plus juste et plus vrai, les secrètes mélancolies, les mystérieuses confidences, ce je ne sais quoi d'indéfinissable qui est au delà de la forêt et de la montagne , du nuage et de l'horizon. Le musée d'Avignon a de lui trois tableaux, qui sont des chefs-d'œuvre. Si les grands artistes que je viens de nommer furent les Victor Hugo du paysage, Paul Huet en fut presque le Lamartine. Par malheur, cet homme excellent compromettait quelquefois son talent par sa manie de causer politique et par sa passion républicaine. Il était, sur ce point, d'autant plus inexplicable, que le duc d'Orléans l'avait choisi pour donner des leçons de dessin à la duchesse. Quand je le revoyais, au sortir de ces séances, la vérité et l'évidence triomphaient de ses velléités démocratiques. Il ne tarissait pas sur le charme de cet intérieur, de ce jeune ménage si tendrement uni, sur les qualités
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exquises de cette jeune princesse, si digne d'entrer dans cette royale famille dont on a dit justement que jamais famille plus incomparable ne s'était assise sur les marches d'un trône. Il me racontait, à moi, légitimiste, les dons brillants, l'enjouement spirituel, l'aménité souriante, les aptitudes universelles; la bravoure chevaleresque, le libéralisme sincère, Pâme passionnément française, de ce jeune prince, beau, svelte, élégant, tel que l'a peint M. Ingres, tel que la mort le guettait à trente-deux ans, pour le ravir à ses éclatantes destinées.
Mais bientôt Paul Huet remontait sur son dada, et bonsoir I Après tout, un paysagiste peut être républicain sans trop d'inconvénient, puisqu'il ne fait pas d'histoire. Seulement, le père Huet, comme l'appela, vingt ans plus tard, la jeune génération des sculpteurs et des peintres, exagérait la physionomie de l'emploi. J'en fis, à ses dépens, une pénible expérience. Mon ami Léopold Double (voyez les Souvenirs (Tun vieux critique) me dit un jour qu'il voulait faire peindre quatre grands panneaux pour la salle à manger de son beau château de Saint- Prix. Je
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lui recommandai si chaudement Paul Huet, qu'il était à peu près décidé. « Cependant, me dit-il, Je ne puis me dispenser d'aller préalablement chez Aligny, avec qui je me suis presque engagé, et que Je tâcherai de dédommager d'une autre façon. » Aligny n'était assurément pas un paysagiste méprisable ; mais sa peinture aurait eu besoin de vivre, pendant une saison, d'émollients et de laxatifs. L'écorce de ses troncs d'arbres était à découper au couteau, et ses feuillages ressemblaient à des feuilles de zinc.
Nous allons chez Aligny. Atelier propret, coquet, bien tenu ; artiste poli, gracieux, vêtu en homme du monde, avec des manières de gentleman; les dames qui nous accompagnaient furent immédiatement gagnées à sa cause. De là, nous nous dirigeons vers la rue du Cherche-Midi, à l'atelier de Paul Huet, que J'avais averti. Nous le trouvons plus hirsute que Jamais, la barbe mal peignée, les cheveux en désarroi, avec un béret rouge et une vareuse écarlate. Tout cet ensemble avait l'air d'un défi lancé aux riches, aux heureux, aux propriétaires et aux collectionneurs de ce monde.. . Naturellement, Aligny eut la commande.
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Mais, ce jour-là, 22 février i83o, nous pen- •sions à toute autre chose. Paul Huet me dit ex abrupto :
— Veux- tu aller à la première représentation d'Hernani ?
— Si je le veux! m*écrîai-je avec transport ; demande au jeune homme altéré d'amour s'il veut que sa Juliette lui jette l'échelle de soie du haut de son balcon; demande à l'Arabe perdu dans le désert s'il veut rencontrer sur son chemin la fraîche et verte oasis; demande au poète famélique s'il veut que Chevet lui offre gratis un dîner à trois services ; demande au figurant de l'Ambigu s'il veut débuter à la Comédie- Française; demande...
— J'aurai un billet pour toi ; mais je te préviens que ce sera dur...
— Dur ! les vers seront durs ? Du Chapelain, alors ?
— Non, non ! du Victor Hugo, et du meilleur I. ., Les vers seront admirables ; mais il faudra entrer au théâtre à deux heures de l'après-midi, et il est probable que le rideau ne se lèvera pas avant huit heures...
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— Total, six heures ; six pastilles de chocolat et une orange; je n'en demande pas davantage!...-
Oh ! la belle chose que la jeunesse !
Les billets devaient être distribués le 24 février, — quelle date ! ô Zacharias Warner I ô Ledru- Rollin! — chez Victor Hugo, qui demeurait alors rue Notre^Dame-des-Champs, et qui signait Hierro les cartes d'entrée. J'y allai, conduit par Paul Huet, avec Emmanuel Richomme, Henri de Cambis, Jules Renouvier, Poterlet, Charles de Montalivet, et deux ou trois autres de nos camarades. Le poète, bien entendu, ne s'aperçut pas de ma présence. Nous étions bien trois ou quatre cents, divisés par groupes, dont chacun avait son chef. Il y avait le groupe de Louis Boulanger, le groupe d'Emile Deschamps, celui de Charles Nodier, celui d'Achille Devéria, ainsi de suite. Je note ici un détail que personne ne voudra croire, et qui pourtant est très vrai. Ce mémora' le 25 février était le lendemain du mer* credi des Cendres. Or le bruit courait parmi les naïfs, — dont j'étais, — que Sainte-Beuve, le pieux et r.iystique rêveur, avait dû demander à son confesseur {sic) la permission de venir
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au théâtre, malgré les austérités du carême ! Il faut être juste pour tout le monde, même pour l'insulteur d*un nommé Ségur, Tout, dans ce moment unique, concourait à exalter notre enthousiasme juvénile. A vingt-sept ans, Victor Hugo était déjà le poète des Odes^ des Ballades^ des OrientaleSy de Cromwell et âî'Hernanî. On racontait des merveilles de Marion DelormCy interdite par la censure. Des récits fantastiques ajoutaient encore à son prestige. — « Comment voulez-vous, nous disait un de ses intimes, qu'il ne soit pas l'homme du siècle ? Tout en lui tient du prodige. Ses facultés physiques sont aussi extraordinaires que son génie. Le vent, la pluie, la foudre, l'orage, lui sont indifférents. Il peut, à volonté, manger la moitié d'un bœuf homérique , ou jeûner pendant trois jours ; dormir trente-six heures de suite, ou passer dix nuits blanches. En se promenant dans la campagne, il entend distinctement les bruits souterrains de la taupe et de la fourmi. Du haut des tours de Notre-Dame, il me reconnaît, passant sur la place, et il me dit, le soir, si j'avais un habit noir ou une redingote bleue. » M"»« Hugo, dans tout
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l'éclat de sa brune beauté, dans tout le charme d'un mariage d'amour, nous apparaissait comme une Béatrix descendue des sphères dantesques, heureuse, fière, souriante, entourée de trois beaux enfants ; la délicieuse Léopoldine , qui devait mourir si jeune et dans des circonstances si tragiques ; Charles , que les familiers de la maison surnommaient , je ne sais pourquoi, Cascarinet, et François-Victor. — « Madame, lui disait Emile Deschamps avec sa grâce exquise, il suffira de vous voir, pour que le classique le plus enragé applaudisse comme nous. »
Le lendemain, l'entrée au théâtre fut exactement conforme au programme. Les passants, les badauds, les commères du quartier, regardaient avec surprise cette queue gigantesque, qui ne ressemblait pas aux claqueurs ordinaires. Nous entrâmes en bon ordre, à deux heures précises, par une porte que je n'ai vu s'ouvrir que cette fois, et qui donne sur la rue Montpensier. De tout ce public bariolé, remuant, bruyant, parsemé de célébrités inédites, prochaines ou futures, je n'ai gardé qu'un souvenir dont je ne réclame pas le monopole ; la chevelure de guerrier franc
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et le gilet cramoisi de Théophile Gautier. Il n'y eut, quoi qu'on en ait dit, ni tapage préventif, ni malpropretés naturalistes. — « Ce glorieux génie fait de. nous des corps glorieux, » disait Achille Devéria. On consomma beaucoup d'oranges et de bâtons de chocolat. Pour moi, ces six heures d'attente ne furent pas tout à fait perdues. J'avais alors l'oreille fine, et le langage de mes voisins ne me renseignait que trop sur certaines arrière-pensées.
— Tu peux bien croire, disait un de ces messieurs, qui fut plus tard compromis dans les émeutes du cloître Saint-Merry, que le succès du drame nouveau n'est pour nous que secondaire. Ce que nous voulons, ce qui n'est pas bien difficile, c'est conquérir Victor Hugo à notre cause. La besogne est faite aux trois quarts. Il y penche, il faut qu'il y tombe. Déjà l'interdiction de Marion Delorme l'a exaspéré. Il a foudroyé en beaux vers l'étrange prétention du comte d'Appony, refusant à nos maréchaux leurs titres cueillis sur le champ de bataille. Son royalisme est factice ; une lubie de Jeunesse, rien de plus ! N'est-ce pas un contre-sens, ce promoteur de la
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révolution littéraire, ce chef de l'école nouvelle, emmailloté dans le drapeau blanc, et patronné par les vieux radoteurs de la Quotidienne et de la Ga!{ette de France? Le ministère Polignac est d'ailleurs arrivé à point pour nous le livrer tout entier. Hier, il était royaliste*; aujourd'hui, il est neutre. Demain, il sera révolutionnaire 1
J'écoutais encore, lorsque le rideau se leva.
Tout est bien qui finit bien. Hernani n'est plus contesté. Sa reprise a fait le maximum pendant toute une saison, et, au moment même où j'écris ces lignes, Marseille, Lyon et Nîmes acclament la plus originale, la plus excentrique des interprètes de dona Sol. Mais, le 26 février i83o, lendemain de la première représentation, lorsque je pus enfin respirer et réfléchir après cette soirée d'éblouissement, de fièvre, d'enthousiasme voulu et convenu^ je me demandai comment Victor Hugo n'avait pas compris et redouté le péril de cette ovation de famille y qui ne prouvait rien pour le succès réel et les représentations suivantes. Car enfin, il était clair que le poète ne pourrait indéfiniment avoir à lui toute la salle, qu'il faudrait bien finir par affronter le vrai public, et
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que ce public arriverait avec des intentions d'autant plus hostiles qu'on l'aurait préalablement exclu, tenu pour suspect et privé du droit de juger en premier ressort. L'événement ne me donna que trop raison. Mais, le 25, à huit heures, je ne songeai pas aux lendemains. J'appartenais tout entier à l'émotion, à la curiosité, à Texaltation nerveuse du moment. Les loges se remplissaient lentement, et déjà les énergumènes murmuraient en menaçant du poing les loges vides • « C'est un complot ! Ah I les gredins ! ks lâches ! Vous verrez que ces misérables (les classiques) auront loué des places pour ne pas venir, et jeter un froid sur le succès ! » Cette anxiété fut courte. A Tinstant où la toile se leva au milieu d'un silence imposant, — presque effrayant, — je dirais que la salle était bondée, si le mot n'était pas d'invention trop récente. On se montrait^ au balcon et dans les avant-scènes, les illustres^ les beautés à la mode, les grandes dames, les académiciens, la fine fleur de l'aristocratie parisienne et étrangère. Seulement, nous n'étions pas très au courant du high-life, et, pendant toute la soirée, d'après Taffirmation d'un de mes voisins.
je pris pour rambassadrîce d'Angleterre une actrice du boulevard.
Je me suis promis, dans ces Souvenirs, de m'abstenir de critique proprement dite ; Je raconterai mes impressions, qui furent celles de presque toute l'assistance. A la première scène, moins d'admiration que de stupeur. Le rôle de la duègne, dona Josefa Duarte, n'était pas, comme on l'a prétendu récemment,, joué par M"® Thénard, mais par M°*® Régnier-Tousez, mère de l'artiste que nous avons si souvent applaudi dans Gabrielle^ dans une Chaîne, dans la Joie fait peur y dans le Supplice cTune femme.
Tout ce début : « Cest bien à Vescalier dérobe, » — « Quoi, seigneur Hernani, ce n*esl pas vous ? 7> — fît l'effet d'une gageure. Quand Michelot, qui jouait don Carlos, dit d'une voix de fausset ces vers déplorables :
...Un bon seigneur caduc, Vénérable et jalouse ! dites ; la belle adore Un cavalier sans barbe et sans moustache encore, Et reçoit tous les soirs, malgré les envieux , Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux...
Les plus enthousiastes perdirent contenance, et un jeune professeur de Louis-le-Grand, au
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risque de se faire assommer, dit à demi-voix : « Franchement, j'aime mieux Racine! »
Je dois rappeler ici ce qui s'était passé au Théâtre-Français avant et pendantles répétitions. Sauf Firmin, chargé du rôle d'Hernani, jeune amant imberbe qui frisait la cinquantaine, M. Hugo avait contre lui tout le comité. Monrose le père, le plus merveilleux des Figaros, jetait feu et flammes. Michelot avait promis à ses camarades de faire tomber la pièce. Il avait, à cette époque, un double, grand premier rôle^ qui venait de l'Odéon et qui s'appelait Perricr. Trois mois auparavant, Perrier avait eu un vif succès sous les traits du perfide lago, dans le More de Venise, traduit par Alfred de Vigny.
Il dit à M. Hugo : « Essayez-moi ! A un génie comme le vôtre, prompt à toutes les audaces, il faut des acteurs jeunes, qui n'aient pas leur position faite, et qui, pour la faire, risquent le tout pour le tout. Nos chefs d'emploi, nos anciens, qui ont de brillants états de service et une clientèle à TAcadémie, ne se hasardent qu'avec répugnance dans un ouvrage où tout est neuf, et où ils craignent d'être entraînés dans la chute
du poète; Mîchelot vous trahira, et ne sera peut- [ être pas le seul. » — M. Hugo crut devoir respecter les hiérarchies théâtrales, et ne s'en trouva pas bien.
Samson riait sous cape. Joanny, vieux Comé-^ lieriy n'était pas content. Quant à M^e Mars, elle était trop fine, trop Jemme, pour prendre ouvertement parti contre un poète et une œuvre qui passionnaient toute la jeunesse de Paris ; mais elle penchait du côté des dissidents, et nous savions que, à chaque répétition, elle n'avait cessé de taquiner M. Victor Hugo, notamment pour le vers :
Vous êtes mon lion superbe et généreux...
Vers qui ne me semble pas, en somme, bien préférable à celui qu'elle proposait :
Vous êtes mon seigneur superbe et généreux..*
Née en 1778, — le même jour que Marie- Thérèse de France, — Mlle Mars avait alors cinquante-deux ans. Ses flatteurs la complimentaient de son imperturbable jeunesse. La vérité vraie^ c'est que sa voix, d'un timbre délicieux, conservait toute la fraîcheur, tout le velouté de ses
vingt ans, mais que son visage, malgré les plus savants artifices, accusait son âge. Elle disait à un de ses vieux amis, le comte 0'M...y, son lecteur de prédilection : — Vous pensez bien que je ne suis pas assez sotte pour ne pas apprécier la supériorité de M. Hugo sur mes poètes ordinaires — et très ordinaires ; Etienne, Andrieux, Alexandre Duval, Mazères, Casimir Bonjour et consorts; mais, avec ceux-là, je suis tranquille. Je les porte sans jamais craindre qu'ils ne m'écrasent. D'ailleurs, Molière et Marivaux sont toujours là pour me dédommager.- . Si j'étais plus jeune, je tiendrais à honneur de m'associer, pour ma faible part, au succès de ce grand mouvement qui entraîne toute une génération, et qui va peut-être renouveler le théâtre ; mais... vous savez mon âge ?
— Trente-deux ans.
— Oui, reprenait-elle avec un sourire mélancolique, pour les présidents de cour d'assises, trop polis pour me contredire... Mais savez-vous ce qui m'est arrivé l'autre jour? Le colonel (?) soulTrait d'une rage de dents. Il ne consentait à aller chez le dentiste que si je l'accompagnais.
Nous voilà chez Duchesne. — Nouvelle hésitation du patient. — Courage, jeune homme, lui a dit ce diable d'opérateur; quand ce ne serait que pour faire plaisir à la maman !...
Une fois sur le chapitre de M^le Mars, le spirituel comte O'M.i.y était inépuisable. Les anecdotes surabondaient. En voici une qui me parut touchante, et que je crois inédite. Quelques années auparavant, M^e Mars jouait, dans une pièce d'ailleurs assez médiocre, le rôle d'une jeune femme, mère de trois enfants. A la fin du second acte, on venait lui dire qu'un de ses enfants était tombé dans le bassin du parc. Elle s'élançait hors de la scène avec un cri si déchirant et si vrai, que tout le parterre se levait pour l'applaudir. Dans Tentr'acte, comme ses amis la félicitaient, elle leur répondit : « Non ! je ne suis pas contente ; dans la pièce, j'ai tfois enfants,, et j'ai crié comme si je n'en avais qu'un! » — Le propos fut répété à une femme admirable, la marquise de M... qui venait d'être frappée dans ses plus chères affections. Heureuse mère de quatre fils qui faisaient son orgueil et sa joie, elle avait vu un de ces chers enfants mourir dans
ses bras, après une longue agonie. Le surlendemain, Mlle Mars reçut le sonnet suivant, dont elle a toujours ignoré Fauteur; sonnet inspiré par un verset de l'Evangile selon saint Jean :
— Ils t'accompagneront, vêtus de. robes blanches; Ils tiendront dans leurs mains le lis immaculé. Le cèdre et le cyprès agiteront leurs branches Sur ton cercueil qui passe, ô mon ange envolé !
Je ne te verrai plus, front pâli qui te penches Comme pour écouter mon cœur inconsolé ; Je ne t'entendrai plus, douce voix qui t'épanches Comme le son lointain d'un luth d'ombre voilé.
Je reste et tu t'en vas !... on me dit : « Pauvre mère ! Pourquoi te désoler ? Tu n'es pas solitaire ; Regarde tes trois fils, que t'envîrait un roi! »
— Non, cher enfant ! ces mots d'une langue vulgaire De mon deuil maternel offensent le mystère ;
Je pleure... Comme si je n'avais eu que toi!...
Mais nous voilà bien loin d^Hernani. Des applaudissements de bon aloi saluèrent la belle tirade : ^ Oh! r insensé vieillard,., » et se ralentirent après l'entrée de don Ruy Gomez de Silva, qui nous sembla parler par énigmes. Joanny manquait de mémoire, et accrochait plusieurs hémistiches. Lorsque survint le fameux vers :
Oui, de ta suite, ô roi ! De ta suite ! — j'en suis ! Un léger susurrement courut dans le parterre,
— <? Comme tout cela sera sifflé à la quatrième représentation ! » — me disait Emmanuel Richomme, qui était resté classique.
Le second acte m'a toujours paru d'autant plus fou, qu'il rend le dénouement plus invraisemblable. Quoi ! voilà un grand d'Espagne, duc de Segorbe, duc de Cardona et autres lieux, qui s'est métamorphosé en outlaw, en bandit, chef d'autres bandits. Ses compagnons, pillent, assassinent, tuent, violent, incendient, sans que sa conscience éprouve le plus léger scrupule ; — £t, le soir de ses noces, au moment d'entraîner sa chère dona Sol dans la chambre nuptiale, ce même homme avalera du poison, sûr que sa jeune épousée va s'empoisonner avec lui, — pour le bon plaisir d'un vieux maniaque qui souffle dans un corde chasse! Le loup-cervierse change en hermine! Hernani se croirait déshonoré, s'il envoyait à tous les diables ce stupide vieillard, et il n'a pas cru forfaire à l'honneur en égorgeant son prochain, en détroussant les passants et en brûlant la moitié d'une ville? Encore et toujours, la théorie du superflu aux dépens du nécessaire ! L'affiche portait en sous-titre :
« OU l'honneur castillan. » — Non, ce n'est pas rhonneur de Saragosse ; c'est l'honneur de Charenton.
Tout le drame oscilla ainsi, à travers des alternatives d'enthousiasme, d'étonnement, de malaise, de protestations timides, jusqu'au célèbre monologue de Charles-Quint, qui n'avait pas moins de cent huit vers, et que Michelot déclama d*un ton goguenard , comme s'il en jouait la parodie. Elle circula aussitôt, sous la forme de ce distique :
C'est là le romantisme? Alors qu'on me ramène A ton monstre marin, récit de Théramène !
Mais le cinquième acte enleva le succès. Froide et terne dans les quatre premiers actes, par la bonne raison que le rôle de dona Sol y est glacial et passif , Mile Mars fut ravissante d'amour chaste et de grâce virginale, dans la scène délicieuse, comparable à tout ce que Shakspeare a rêvé de plus poétique et de plus exquis. Je crois encore entendre, après plus d'un demi-siècle, cette voix enchanteresse s'exhalant, au milieu des fleurs de cette terrasse, sous la pâle clarté
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des étoiles, dans ce duo de poésie, de passion et
de jeunesse:
Dis^ ne le crois-tu pas ? Sur nous, tout en dormant,
La nature^ à demi, veille amoureusement.
La lune est seule aux deux, qui, comme nous, repose
Et respire avec nous Tair embaumé de rose...
... Dis, ne voudrais-tu pas voir une étoile au fond ?
Ou qu^une voix des nuits, tendre et délicieuse,
S'élevant tout à coup, chantât...
Capricieuse!
Puis elle fut littéralement sublime, lorsque le sinistre vieillard (rien de M. Thiers) vint réclamer sa proie, lorsqu'elle s'écria, avec une sorte d'amoureuse furie :
Il vaudrait mieux pour vous aller aux tigres même Arracher leurs petits, qu'à moi celui que j'aime l
Ce fut une explosion d'autant plus foudroyante qu'elle avait été plus tardive. Dona Sol rajeunissait de trente ans son incomparable interprète. La perfection de l'art, secondée par une inspiration subite et une émotion longtemps contenue, ne pouvait aller plus loin. Les bizarreries, les longueurs, les vers étranges, les situations forcées,l'invraisemblance même et l'horreur de ce dénouement, tout fut oublié. L'admiration factice, l'enthousiasme de parti pris, se changèrent en délire. Nos atnés^ qui connaissaient
lerîche répertoire de M^e Mars, se demandaient par quel prodige cette grande artiste, si habile à rendre les nuances les plus délicates des rôles de Sylvia ou de Célimène, d'Elmire ou d'Araminte, se révélait, tout à coup, non pas égale, mais infiniment supérieure à toutes les actrices de tragédie et de drame. La partie était gagnée, sauf les revanches probables. Le rideau tomba au milieu d'applaudissements unanimes, qui ne pouvaient guère rencontrer de contradicteurs ; car, à Touverture des vrais bureaux, toute la salle étant louée, on n'avait pu laisser entrer que trois de ces gueux de payants, et, s'ils avaient sifflé, les hugolâtres leur auraient fait un mauvais parti. Quand Firmin, qui avait joué Hernani avec la conviction et l'énergie d'un néophyte, vint nommer l'auteur, une double ovation accueillit ce nom, si illustre déjà et encore si pur. L'orchestre et le parterre, se levant en masse, •saluèrent de leurs acclamations l'heureuse compagne du poète, qui, radieuse, triomphante, nous remercia d'un sourire, comme une belle souveraine, contente de son peuple
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Ce qu'îl y avait à redouter, c'étaient les lendemains. La presse fut généralement peu favorable. Les journaux du libéralisme, obéissant aux influences des Arnault, des Etienne, des Jay ■et des Jouy, traitèrent d'orgie cette représentation et de rapsodie ce drame. Les purs classiques crièrent à la décadence, à la barbarie, à l'abomination de la désolation. La Quotidienne, plus modérée, fut froide, devinant sans doute que le poète lui échappait. Les petits journaux, d'abord bienveillants, ne purent résister à la tentation <i'amuser leurs lecteurs, et de tourner en charge les vers durs, emphatiques ou bizarres. Etienne inventa le mot novateur rétrogfade^ qui fit fortune. Ce fut alors que circulèrent les légendes de vieil as de pique^ de ce polisson de Racine, de
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« Monsieur j vous ave:[ ri ! f> où il n'y avait rien de vrai, mais qui amusèrent les salons. Le plus fâcheux, c'est que de jeunes écrivains, des critiques sérieux et spirituels, évidemment dégagés de la tradition et sympathiques à la nouvelle école, parlèrent de déception, et déclarèrent que ce n'était pas la peine de démolir à grand fracas
la tragédie, sous prétexte de nous ramener au vrai, pour faire encore plus faux que Baja^^et et que Zaïre. M. Auguste Trognon publia, à ce sujet, dans la Revue Française, un article fort remarqué, qui lui valut, huit ans plus tard, le vers de Rujr-Blas :
,.. L'affreuse compagnonne Dont le menton fleurit et dont le nez trognonns.
Car nul n'est plus vindicatif que M. Hugo, malgré ses airs doucereux d'apôtre du pardon, de bienfaiteur de l'humanité et de grand pontife de la paix universelle ; témoin, dans son livre des Quatre Vents de l'Esprit \ le vers où ses fureurs vengeresses amalgament Nonotte, Gustave Planche, Louis Veuillot, Nisard et Mérimée !
Lorsqu'on joua la joyeuse parodie : Harnali
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OU la Contrainte par cor^le mot d'ordre fut d'applaudir, en ajoutant : « C'est très amusant, mais les plus spirituels parodistes auront beau faire ; ils n'imagineront jamais rien de plus grotesque, de plus bouffon, que la pièce elle-même ! » .
Et le public payant ? A dater de la troisième représentation, il fallut bien l'admettre. Alors éclatèrent les orages, les bordées de sifflets, les quolibets, les querelles, les injures, les menaces de duel. Le Théâtre-Français n'était plus qu'un champ de bataille. Les admirateurs, les amis de M. Hugo et de son drame craignaient par-dessus tout que W^^ Mars, habituée à n'entendre que des bravos et à ne recevoir que des compliments ne se décourageât et ne rendît son rôle. Pour conjurer le péril, une élite, choisie parmi les plus fervents, allait, tous les soirs, après le rideau baissé, saluer dona Sol dans sa loge, en lui apportant des bouquets, des couronnes, des hommages enthousiastes, et en exagérant le chiffre de la recette. Un soir, ayant dîné avec Paul Huet, Eugène Devéria et Poterlet, la tête un peu montée par ces sifflets qui m'exaspéraient, je suivis ce groupe de consolateurs, et j'arrivai au seuil
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du sanctuaire. Mlle Mars était furieuse. L'attaque de nerfs semblait imminente, et, franchement, après avoir joué, comme elle le jouait, le dernier acte d*Hernani, la grande artiste avait le droit d'être nerveuse. A ceux qui lui disaient : « Mais, madame, les sifflets ne s'adressent pas à vous 1 » elle répliquait brusquement, en déchirant son mouchoir brodé : < Tout cela est bel et bon ! Ils ne s'adressent pas à moi ; mais c'est moi qui les reçois en plein visage, tandis que M. Hugo est libre d'aller se promener sur le boulevard... Non ! c'est impossible ! Je suis à bout de forces : encore deux soirées comme celle-ci, et je renonce à la lutte I »
Elle persista pourtant, en vaillante artiste qu'elle était. Les récalcitrants se lassèrent de siffler ; mais les recettes baissèrent. En somme, la victoire n'était pas décisive, et laissait tout en guspens. — Aussi loin d'Austerlitz que de Waterloo ! — Je finis ce trop long récit par un détail que les circonstances présentes rendent assez curieux. En avril, après le départ des Italiens une troupe allemande vint chanter, salle Favart, Freyschu% Oberon et Fidelio. J'allai entendre
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Haitzînger etM"° Schrœder-Devrient. Le hasard me plaça à côté de Firmin. Ses voisins le taquinaient à propos d^Hernani, lui reprochaient amicalement de dépenser son talent au profit d'une pareille pièce, et d'unauteur qui n'avaiti pas le sens commun. Il répondit : « Messieurs, dans cinquante ans on lui dressera des statues ! » i83o-i88o. Le compte y est.
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A la première représentation d'Hernani^ j'avais été, pendant un entr'acte, présenté à un excellent homme de beaucoup de talent et d'esprit, Hippolyte Romand, ami de la famille Janvier, de Joseph d'Ortigue et de Berlioz. Il a eu, lui aussi, son moment, dont il n'a pas profité. Vers 1840, il fit jouer à TOdéon, avec un éclatant succès, un drame intitulé : le Bourgeois de Gand, Il fut moins heureux, au Théâtre-Français, avec le Dernier Marquis, dont la donnée était pourtant bien ingénieuse ; mais il eut, avec Latour de Saint-Ybars, Emile Augier, M«»® de Girardin, Scribe et Ernest Legouvé, l'honneur d'être un des rares auteurs que Melpomène-Rachel consentit à admettre dans son classique répertoire.
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En 1844, pendant une Exposition quasi-universelle, elle joua sa Catherirte 11^ qui réussit à souhait et réalisa de magnifiques recettes. Depuis lors, Romand, médecin-poète, causeur spirituel, anecdotier charmant, doué d'une bonne dose de philosophie pratique, préféra le dilettantisme aux chances et aux fatigues de la carrière dramatique, fe ne retrouve plus à son actif, dans mes souvenirs, que la Fiancée du Diable^ opéracomique en trois actes, musique de Victor Massé, — écrit en collaboration avec Scribe. Sous l'Empire, cet aimable homme fut nommé inspecteur des hôpitaux dans le midi de la France, et, plus tard, directeur de l'hospice des Quinze- Vingts.
« — Hernaniy me dit Romand, ce premier soir, ajoute encore à la gloire poétique et lyrique de M. Hugo, mais ne conclut rien, absolument rien, en faveur de ses aptitudes dramatiques. » — C'est et ce sera toujours la note juste.
Le surlendemain, je le rencontrai, dans le jardin du Luxembourg, se promenant avec 'deux amis d'une tournure et d'une figure remarquables, deux de ces hommes qui ne peuvent passer
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inaperçus, et de qui Ton se dit : « Où donc les ai-je vus ?... Je crois les reconnaître. »
Le plus âgé des deux avait évidemment dépassé la quarantaine. Sa belle prestance, son profil d'une régularité parfaite, sa tenue correcte, sa redingote noire, scrupuleusement brossée, auraient pu le faire prendre pour un diplomate plutôt que pour un artiste ou un poète. Ses yeux vifs, sa bouche fine, aristocratique, railleuse avec une nuance de bonhomie, étincelaient de verve narquoise et d'esprit; et cependant l'attention se fixait de préférence sur l'autre promeneur, plus jeune d'une quinzaine d'années, et qui me fit l'effet d'un géant. Celui-là n'avait rien de commun avec le type idéal de beauté grecque ou romaine. Ses cheveux crépus, son front large, mais légèrement déprimé, la saillie de sa lèvre inférieure, son teint basané, la forme particulière de sa tête énergique et puissante, dénonçaient ses origines et les ardeurs d'un sang mêlé. Mais ce que ses lèvres avaient de trop sensuel, ce que ses traits offraient d'irrégulier, était am» plement corrigé par une incroyable expression de force et de bonne humeur, par le rayonne-
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ment d'une nature exubérante. Il avait Pair heureux d'être au monde, et prêt à répandre son contentement sur Tunivers entier. Il personnifiait, comme on Ta dit plus tard, le génie de la vie, et c'est pourquoi il est mort le jour où la France se mourait. On ne pouvait le regarder sans songer à ces riches terrains des tropiques, qui produisent trois récoltes par saison.
Hippolyte Romand me fit un signe, quitta pour un moment ses deux compagnons de promenade, et vint à moi...
— Vous connaissez, me dit-il, ces deux messieurs ?
— Oui... c'est-à-dire non... il me semble...
— Le plus âgé est Merle, un des vôtres, que nous appelons un merle blanc... le plus aimable et le plus amusant des paniers percés... auteur de je ne sais combien de vaudevilles en collaboration avec Désaugiers, Brazier, Rochefort ou Dumersan... Il passe sa vie à gaspiller son esprit, et il dépense son esprit à galvauder sa vie... Il a eu bien des occasions de faire fortune, et il est criblé de dettes... Je suis sûr que dans les
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poches de cette redingote si correcte on trouverait du papier timbré...
— Et l'autre ?
— L'autre... Je vous disais avant-hier que M. Hugo, dont la part est assez belle, ne me paraît pas posséder legénie dramatique... Depuis deux ans, la révolution littéraire est complète dans la philosophie comme dans Phistoire, dans l'ode comme dans le roman. Que restait-il encore à renouveler ? Le drame (i). L'un avait dit: A moi la prière et ses ailes de séraphin ! — Un autre : A moi le monde et ses trésors de poésie! — Un troisième: A moi Pâme et ses mystères ! — il fallait qu'un quatrième vînt, qui dit: A moi l'homme et ses passions!...
— Eh bien ?
— Eh bien, ce quatrième, le véritable poète dramatique de l'école nouvelle, c'est l'homme
que vous voyez là-b^is C'est Alexandre
Dumas!...
— Alexandre Dumas I l'auteur A^ Henri III ?
(i) Ce passage est extrait d'un article d'HippoIyte Romand, publié dans la Revue des Deux-Mondes du i5 janvier 1884
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— Lui-même... et à ce propos^ un de ces matins, je vous conduirai chez lui. Paul Huet lui a parlé de vous... il sait que vous êtes d'Avignon, et il veut vous demander des renseignements...
— Sur quoi ?
— Sur l'assassinat du maréchal Brune...
— Jamais!... Jamais!... plutôt me précipiter dans un abîme sans fond, plutôt écrire une tragédie en cinq actes et en vers, plutôt lire les poèmes épiques de M. Parseval-Grandmaison, que d'aider qui que ce soit à feuilleter cette page sanglante que je voudrais pouvoir déchirer...
— Oh ! rassurez-vous ! Très probablement, vous n'aurez rien à dire... Il ne saura plus pourquoi vous êtes venu ; il parlera tout le temps, et nous n'y perdrons rien !
— A bientôt, alors ?
— A bientôt.
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Dans son livre sur V Église et V Empire romain au quatrième siècle^ le duc Albert de Broglie retrace Tessai de renaissance païenne qui signala Tavènement de l'empereur Julien. Tout semblait favoriser cette tentative. Les pures merveilles de TEglise primitive s'absorbaient dans les subtilités de Tarianisme, dans les arguties puériles de la théologie orientale, dans le servilisme des évêques, dans la faiblesse du pape Libère^ le premier pape qui n'ait pas été rangé parmi les saints. On eût dit que les ombres du Bas-Empire et du sophisme byzantin avaient pour jamais obscurci les divines clartés du christianisme. Le règne désastreux de Constance avait encore aggravé ces semblants de décadence, en y ajoutant ce je ne sais quoi de faux, de louche, d'équivoque, de
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bassement despotique, quî caractérisait Todieuse physionomie du maître et offrait un détestable contraste avec Tesprît vivifiant de la religion nouvelle. Julien monte sur le trône. lia du génie, il est populaire, il a gagné des batailles, et a fait trembler les Barbares. Il est sobre, vigilant, habile, intrépide ; ses soldats Tadorent ; ses ennemis le redoutent. Son jeune front rayonne de la double auréole de la persécution et de la gloire. Tout se réunit pour expliquer sa haine contre cet Evangile que Ton a défiguré à ses dépens, et qu'il ne connaît que par ses souffrances. Le voilà inaugurant un néo-paganisme. Il fait rouvrir les temples, redresser les statues, restaurer les idoles, fumer l'encens des sacrifices. Il retrouve et rhabille des pontifes, des héritiers de Démpdocus, pour invoquer Jupiter et Cybèle, Vénus et Neptune. Aussitôt, cette réaction officielle se brise contre le ridicule et l'impossible. Il suffit que ces dieux aient essayé de revivre pour que le monde entier reconnaisse qu'ils sont morts. Julien a perdu sa peine à ressusciter des cadavres. Ses efforts n'ont réussi qu'à prouver que, si les vérités du christianisme peuvent par-
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fois être altérées par les diverses infirmités de la nature humaine, les mensonges du paganisme ne peuvent plus trouver de refuge que dans les souvenirs des rhéteurs et des poètes. Julien a plus fait pour affermir ce qu^il voulait détruire, que Constantin pour compromettre ce qu'il couronnait.
Eh hien^ si parva licet.,. c^est une sensation analogue que nous éprouvâmes , mes amis et moi, lorsque le Théâtre-Français, pour expier ses premières peccadilles romantiques et se réconcilier avec l'Académie, nous convoqua à la première représentation de Pertinax, par M. Arnault père. Evidemment, le romantisme avait déjà commis des fautes, en attendant pire. Bien des gens, même parmi les nôtres, se déclaraient désappointés par Hernanù Le drame de M. Hugo s'accordait mal avec la préface de CromjpelL On cessait de prendre tout à fait au sérieux les programmes de la Pléiade et du Cénacle^ les allures mystiques des hiérophantes et des initiés ; on devinait que les chefs ne tarderaient pas à se disperser et commençaient à ne plus s'entendre. Les fidèles, les croyants, craignaient d'être débordés
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par les dissidents et les plaisantins. D'autre part, les classiques faisaient grand bruit de ce Perti^ nax, œuvre cornélienne du doyen des tragiques, qui leur promettait, disaient-ils, une éclatante revanche, et où M^e Duchesnois devait reparaître dans toute sa gloire. Ârnault, encore un type de libéral greffé sur bonapartiste, venait d'être réintégré à TÂcadémie française, et sa rentrée nous avait valu un charmant discoursdeM. Villemain, répondant au récipiendaire. On disait quelque bien de ses Fables, de son Marins à Minturnes; mais nous ne le connaissions que par ses petits vers :
De ta tige détachée, Pauvre feuille desséchée...
qui ne manquaient pas d'une certaine grâce mélancolique. Proscrit de 181 5, cité pour quelques jolies épigrammes contre Louis XVIII, ami de la plupart des sociétaires de la Comédie-Française, père de l'auteur d'un Régulus joué par Talma, Arnault paraissait réunir toutes les conditions nécessaires pour rallier à lui l'immense majorité des retardataires, champions des trois unités, et adversaires de la nouvelle école. Aussi,
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avaît-on parlé d'avance de ce PertînaXj comme d'un événement, comme de Tenvers (THernanî, Le jour même de la représentation, le Constitutionnel publiait un article qui pouvait se résumer ainsi : « Dans quelques heures, le bon sens et le goût seront vengés. Les beaux vers de M. Arnault nous indemniseront des extravagances de M. Hugo et de ses séides. La barbarie sera repoussée, et la belle langue de Racine et de Voltaire aura repris ses droits. » — Nous savions que tous les classiques en renom seraient à leur poste, prêts à combattre pour leur drapeau. On assurait qu'il y aurait du tapage, peut-être des coups de poing et des collets déchirés. « Vous allez siffler Pertinax ? nous disaient les tièdes et les neutres. Prenez garde ! vous ne savez pas de quoi est capable un classique exaspéré. Vous auriez dû commander, pour la circonstance, une centaine de ces bâtons courts qui se cachent sous la redingote, et qui jouèrent un tel rôle lors de Germanicus, du même M. Arnault, qu'ils finirent par usurper le nom de son héros. »
Non, ce n^est pas, Messieurs, un bâton quUl faut prendre; On ne doit pas juger un procès sans Tentendre.
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Nous arrivâmes au théâtre une heure avant l'ouverture des bureaux. La queue du parterre était des plus modestes. Vingt-cinq ou trente patients en cheveux gris, qui nous firent l'effet d'octogénaires. « C'est clair, dis-je à mes camarades ; le Théâtre-Français fait à Pertinax la même faveur qu'à Hernani, Les fossiles sont sans doute entrés par la petite porte, et remplissent la salle. Il y a ici une trentaine d'individus de bonne volonté, arrivés avant nous.
Nous trouverons les bureaux hermétiquement fermés. »
Ils étaient largement ouverts ; le contrôle prit nos billets avec des airs de somnolence, explicables par les vertus dormitives de la tragédie en cinq actes et en vers. L'orchestre et le parterre, absolument déserts à sept heures, se garnirent lentement, avec des vides qui eussent suffi à frapper de glace un chef-d'œuvre. Une atmosphère de résignation et d'ennui prenait possession de l'auditoire. Les loges et les avantscènes s'ouvraient à petit bruit, comme si elles avaient craint de réveiller en sursaut les mânes des héros, des rois et des confidents endormis
aux bords du Styx ou du Léthé, et les milliers de manuscrits tragiques, reçus à corrections et enfouis dans les archives du Théâtre-Français. « Je t'assure qu'ils viennent jouer au boston ! » me dit Armand de Crochard, en voyant entrer dans une de ces loges deux hommes vénérables^, escortés de deux femmes d'un âge assorti, lesquels n*étaient autres que MM. Baour-Lormian, Pauteur d'Omasis {6 Ma:{ette ! dans la parodie), et Raynouard, l'auteur des Templiers, accompagnés de leurs re spectables soeurs ou épouses. Puis on me montra M. Charles Brifaut, auteur d'un Ninus 11^ tellement riche de couleur locale et historique que, pour se plier aux exigences de la censure impériale, il avait été tour à tour Espagnol, Portugais, Allemand et Anglais avant d'être Assyrien, et n'avait eu à changer que huit rimes et cinq hémistiches. De ce Ninus il ne reste qu'un joli mot de l'auteur , qui ne se doutait pas que son mot survivrait à sa tragédie. Le succès, qui ne se soutint pas, avait été assez vif. « Quoi î lui dit M. de Cubières, vous avez donc de l'esprit ? je ne m'en doutais pas, et il y a deux ans que je vous vois tous les jours. —
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— Ingrat ! lui répondit M. Brifaut ; il y a deux ans que je vous écoute. »
Cinq minutes après, arrivèrent M, Pongervillè, vrai bonhomme et faux athée, que sa médiocre traduction de Lucrèce avait mené à l'Académie, et qui s'était identifié avec son poète, au point de regarder comme une injure personnelle le nom de Dieu prononcé devant lui ; M. Pongervillè, qui, trente ans plus tard, me disait avec sangfroid : « On a calculé la mortalité annuelle des académiciens ; il en meurt un et demi par an. » Puis, M. deJouy, un ex- viveur à peu près tombé en enfance, dont le Sylla avait réussi, grâce à Talma, qui copia le masque et la mèche consulaires; M. de Jouy, auteur, comme on sait, du ■poème de Guillaume Tell^ et persuadé qu'il était pour les trois quarts dans la gloire du chefd'œuvre ; M. Andrieux , coupable d'un Junius BrutuSj dont l'exhibition fut, six mois plus tard, un des bienfaits de la révolution de Juillet ; Etienne, bien plus coupable encore, puisqu'il venait de rédiger la fatale adresse des 221 ; Vien net, de qui Sainte-Beuve disait si justement : < Il a la sottise spirituelle ; » furieux quand on
le félicitait de ses Fables^ parce qu'il avait commis onze tragédies dont il était beaucoup plus fier ; notamment Arbogaste^ qui fut célèbre avant d'être joué, et où se trouvait le fameux vers :
Sous son casque Ârbogaste avait un esprit vaste.
Dans les derniers temps de sa vie, qui fut fort longue, M. Viennet, désespérant de vaincre le mauvais vouloir et le mauvais goût du comité de la Comédie-FranÇaise, lisait dans les salons ses tragédies, où l'Espagnol s'appelait /Wre et les Pyrénées monts de Pyren,
J'en passe, et des plus chauves.
Léon Halévy et Gustave Drouineau^ qui, de concert avec Casimir Delavigne, avaient rêvé une sorte d'éclectisme, de transaction entre les timidités de l'ancienne école et les audaces de la nouvelle, s'étaient blottis dans une baignoire. Delavigne, Ancelot, Soumet et Guiraud, brillaient par leur absence.
Sur cette salle ainsi composée et peu remplie,
planait une brume que M. Zola n'aurait pas
manqué d'appeler une buée, et que nous appelions
indifféremment tcedium classicum ou tragici^m* Andrieux avait un bonnet de soie noire ; Baour- Lormian, un abat-jour. Ces têtes chenues dodelinaient comme pour battre la mesure d'un alexandrin ou préluder à un sommeil consolateur. Je vis, ce soir-là, les derniers turbans sur des figures féminines qui avaient peut-être passionné un Oswald ou plusieurs Oscar. Hélas I en contemplant toutes ces variétés de la vieillesse littéraire, nul d'entre nous ne songeait à se dire: Voilà pourtant comme je serai dimanche! — Oui , dimanche ; car , lorsque c'est fini, une semaine ou un demi-siècle, n'est-ce pas la même chose ?
Le rideau se leva sur un de ces décors qui auraient fait le désespoir de M. Emile Perrin, et qui représentaient avec une égale complaisance un portique , un atrium^ une colonnade, une crypte ou un palais. M. Desmousseaux, qui jouait Pertinax, fit son entrée en donnant la main à Mii« Duchesnois. Contemporaine de M^le Mars, Mlle Duchesnois avait eu, elle aussi, des années de succès et d'éclat. On l'applaudissait surtout dans le rôle de Phèdre. Sa semibilité obtenait
grâce pour sa laideur. C'est à elle que Geoffroy, le Sarcey de 1807, adressait ce singulier compliment dans un de ses feuilletons, infiniment plus lus que les nôtres : « Heureuse laideur ! elle lui permettra de s'adonner tout entière à son art au lieu de se laisser distraire par les amorces de la volupté (sic), » — Mais, en i83o, la laideur seule était restée. Comme son camarade Desmousseaux, le plus ennuyeux des pères nobles, elle semblait faite exprès pour personnifier la décrépitude et figurer l'enterrement de la tragédie. Sa voix, qui avait été, disait-on, tendre et passionnée, rappelait le mot de Pabbé Galiani sur Sophie Arnould : « Sa voix est le plus bel asthme que j'aie jamais rencontré. » C'était une série de hoquets, coupés par de petits sifflements. A peine ces deux interprètes des pompes funèbres plutôt que tragiques eurent-ils déclamé vingt vers,qu' Armand de Crochard me dit : « La cause est entendue ; supprimons nos sifflets, et tâchons de nous amuser un peu I » — le brave garçon ne s'y entendait que trop bien I Le rôle de Commode était joué par un acteur, nommé David, qui avait le nez retroussé, une perruque blonde et un tic
qui cons'stait à remuer la jambe droite pour les rimes masculines et la jambe gauche pour les rîmes féminines. Crochard improvisa ces deux vers, qui firent la joie de nos voisins :
Pourquoi cet empereur s'appelle-t-il Commode? Sa perruque, son nez, son tic^ tout mUncommode !
Poterlet, malin comme un singe, ne voulut pas être en reste. Il s'était placé au fond du parterre. Tout à coup, au milieu d'une tirade presque aussi longue que le monologue à'Hemani^ un bâillement retentit, qui servit de signal à plusieurs autres ; bâillement tellement sonore et tellement prolongé, que les acteurs décontenancés s'arrêtèrent. Un loustic s'écria: « C'est dans la pièce! > Des regards courroucés tombèrent sur nous du haut des loges académiques. Mais les quarante immortels, métamorphosés par Melpomène en chiens de terre-neuve, n'auraient pu conjurer le naufrage. Il fut complet, absolu, irrévocable, lorsque la pauvre Mlle Duchesnois, mettant la main sur son cœur, exclama ou expectora :
Je suis Romaine !
— LP es-tu ? en es-tu bien sûre ? rugit Auguste
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Préault, rajeunissant une vieille facétie. Dès lors, ce fut pire qu'une chute; on eût dit un évanouissement assaisonné de quolibets. De%mousseaux ne put faire entendre le nom de Fauteur à travers une grêle de sifflets, de calembours, de miaulements, de glapissements et d'éclats de rire. — « Voilàla yrsiie première y le vrai triomphe diHernani! » disions nous en sortant.
P^rf/wajc eut trois représentations, et la moyenne des trois recettes fut de i85 francs.
Je n'hais pas attendu cette soirée tragi-comique pour aller chez Hippolyte Romand et lui rap*peler sa promesse. L'excellent homme m'accueillit avec un sourire de bon augure :
— Il ne s'agit plus, me dit-il, de l'assassinat du maréchal Brune, mais de celui de Monaldeschi. J'ai obtenu pour vous une véritable primeur, encore plus primeur qu'une première représentation. Après-demain, de deux heures à cinq, Alexandre Dumas doit nous lire, en très petit comité) les principales scènes de son drame de Christine à Fontainebleau , avec prologue et épilogue, que l'Odéon doit jouer dans cinq ou six semaines. Sur ma recommandation, appuyée du témoignage de Paul Huet, il m'a autorisé à vous amener avec moi.
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On juge de ma joie et de mes remerciements.
Le surlendemain, samedi, 6 mars, nous entrions chez le futur auteur d^Antonyy à deux heures précises. La réunion était, en effet, fort peu nombreuse ; côté des peintres : Godefroid Jadin, Paul Huet, Tony Johannot et Decamps; côté des poètes : Emile et Antony Deschamps, Alfred de Vigny et Fontaney; côté des artistes: Bocage; puis Merle et Hippolyte Romand. Je ne comptais pas, et je ne me comptais pas.
Alexandre Dumas n'avait pas encore vingthuit ans. J'ai essayé dans le chapitre précédent d'esquisser cette physionomie puissante, qui inspirait une irrésistible sympathie. On ne pouvait pas deviner que^ à trente et un ans, il aurait déjà fait jouer dix grands drames, dont la plupart feraient courir tout Paris ; que ses premiers récits, la Dame de Gyac, \^ Rose rouge, les Impressions de vq^agey les Eaux d'Aix^ seraient, pour parler comme M™* de Staël, au nombre des événements de notre jeunesse, et que, cinq ou six années après, il commencerait, en se jouant, ce travail de géant dont il ne s^est reposé qu'à sa mort, cette production incessante, inouïe, pro-
digieuse , prestigieuse , inépuisable, q ai ferait croire qu'il avait trois cerveaux, comme l'halberg semblait avoir trois mains. Son fils, dans son discours de réception à l'Académie, a eu le droit de le qualifier d'enchanteur. Lui-même, dans une lettre assez peu connue, adressée à l'Empereur Napoléon III, le 10 août 1864, alors que directeurs et public battaient froid au pauvre vieux lion pour le punir d'avoir trop duré, luimême il a pu dire, avec un peu d'exagération,, mais sans trop de paradoxe : « J'ai écrit et publié douze cents volumes. De ces douze cents volumes, il n'en est pas un qu'on ne puisse laisser lire à un ouvrier du faubourg Saint-Antoine, le plus républicain, ou à une jeune fille du faubourg Saint-Germain , le plus pudique de tous nos faubourgs. » — Ce qui est vrai, ce qui le rend préférable à tous les conteurs célèbres de son temps, c'est que cet homme étrange, taillé en Hercule, ce mulâtre^ comme l'appelaient ses ennemis, aux cheveux crépus, au sang de feu, aux lèvres sensuelles, aux ardeurs tropicales, élevé à la diable avec les gardes forestiers de Villers- Cotterêts, emporté par la fièvre d'une improvî-
satîon diurne et nocturne, forcé de fouiller bien avant au fond de son être, sous une couche de passion sans frein, pour y trouver une' parcelle de sens moral et de sentiment religieux, n'a jamais offensé sciemment et avec préméditation ni la religion, ni la morale, ni l'Eglise, ni la pudeur, ni l'honneur, ni la conscience, ni la vertu, ni les cordes généreuses de la charité, du respect et de la pitié pour les faibles, les malheureux et les vaincus. Que, sur le chemin de ses bottes de sept lieues, il passe devant Marie- Stuartou la duchesse de Berry, devant Charles I" ou Marie-Antoinette, devant Gathelineau ou la duchesse d'Orléans, il salue, non pas avec l'obséquiosité d'un courtisan, mais avec l'urbanité d'un grand seigneur. Car remarquez que cet homme, dont on a raillé les prétentions héraldiques, savait être, quand il le voulait, marquis des pieds à la tête, sauf à se laisser, une heure après, ressaisir, gruger, piller et absorber par la grande bohème et les mœurs de coulisses. Il y avait du grand enfant chez ce merveilleux inventeur, qui eut le tort de ne pas assez se méfier du titre d'une de ses pièces : Désordre et génie. Il
était si admirablement taillé pour le théâtre, il était si bien le théâtre fait homme, que toute une partie de son existence fut plus théâtrale que réelle, et qu^on ne savait plus, en l'approchant, où finissait la vérité humaine, où commençait la fiction dramatique. Il aimait, comme eussent aimé ses héros ; il blaguait, comme s'il eût été lui-même le gracioso ou le comique de tel ou tel de ses ouvrages; il jetait l'argent par les fenêtres, comme l'eût jeté, dans un de ses drames, un millionnaire jouant avec des simulacres de billets de banque. Il y a eu bien des puérilités dans sa vie, pas une vilenie. Ses œuvres ont une âme, et cette âme ne veut pas que le ciel lui soit fermé. Ses fautes, ses prodigalités, ses folies, n'ont fait de tort qu'à lui seul. Dans son immense répertoire, vous chercheriez en vain une arrière-pensée mauvaise, un sous-entendu corrupteur, un de ces pièges tendus aux curiosités féminines, aux imaginations d'adolescents, qui surabondent dans Balzac» ses disciples et ses héritiers. Et puis, quelle verve ! quel entrain ! quels trésors de bonne humeur ! Quelle gaieté communicative et vraiment française ! Quel théâtre que celui où
Antony, Angèle, Richard Darlington et Buridan donnent la main à Mlle de Belle-Isle et aux Demoiselles de Saînt-Cyr, oîi de simples bluettes comme le Cachemire vert, V Invitation à la valse ou V Honneur est satisfait, se placent tout naturellement à égale distance de Scribe et d'Alfred de Musset ! Quelle féerie , ces récits qui nous tenaient en suspens durant des années entières, ces étonnantes prouesses d'Artagnan et de Porthos, ces prodigieuses aventures du comte de Monte-Cristo, qui ne nous laissaient dormir d'un bon somme et manger de bon appétit que lorsque nous savions comment Edmond Dantès était sorti de son. sac! Balzac donne la migraine; Dumas la guérît. Dumas intéresse , amuse, étonne, émeut, entraîne; Balzac trouble, inquiète, fatigue, pervertit. L'un est le joyeux et cordial l compagnon de voyage, qui nous distrait des ennuis de la route et nous fait mieux goûter les agréments du paysage. L'autre est le conseiller dangereux, le confident clandestin, qui s'insinue en tapinois, pour nous montrer une de ces figures à double fond dont l'envers est une obscénité. Tout, chez Dumas, est naturel et franc, comme
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le bon vin qui réjouit. Td'ut, chez Balzac, est frelaté et sophistiqué, comme la liqueur qui grise. Celui-là fait vibrer les cordes parfois vulgaires, toujours humaines, jamais vénéneuses. Celui-ci va chercher, au fond le plus bas de notre nature, les fibres secrètes qui répondent aux suggestions les plus raffinées etles plus subtiles du libertinage et du vice. Dumas est un magicien qui opère au grand soleil et au grand air. Balzac est un alchimiste qui s'enferme avec un masque sur le visage pour cuisiner ses poisons. Aujourd'hui, dénigrer Balzac, c'est peut-être de l'injustice; oublier Dumas, c'est de l'ingratitude. Préférer Balzac à Dumas, c'est se faire complice de toutes les décadences d'une société qui s'abaisse, d'une littérature qui se déprave et d'un esprit français qui s'en va.
Les portraits, même au fusain, des invités de Dumas à cette séance de lecture, me prendraient trop de place, et n'entrent pas dans mon cadre. Un mot seulement sur l'acteur Bocage. Il fut, comme on sait, avec Frédérick-Lemaître, le plus célèbre interprète du drame romantique. Il n'avait pas le génie primesautier, l'inspiration sou-
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daine, la puissance d'électricité, qui rendaient son rival plus populaire. Il fallait souvent lui faire crédit d'un acte entier qu'il détaillait avec un luxe impatientant de minuties, et où il se préparait lentement à être beau. Mais, lorsqu'il arrivait à ses effets et entrait en plein dans le drame, il était superbe. Nul, même Frederick, n'a joué Buridan comme lui. Il avait alors une trentaine d'années ; il portait une redingote à brandebourgs, et me parut assez mal bâti. Pourtant la pâleur de son teint et l'expression de ses yeux magnifiques rachetaient les imperfections de sa taille, et m'expliquaient son prestige théâtral. Sa manie était de se croire un personnage politique, et de se poser obstinément en républicain à outrance, — nuance Félix Pyat. Un soir, à Rouen, il manqua son entrée. Les Rouennais sont peu endurants , et aiment à taquiner les idoles parisiennes. Il y eut quelques sifflets. Alors Bocage-Buridan, s'avançant vers le trou du souffleur: — «Messieurs, dit-il, est-ce Tartiste que vous sifflez? Est-ce l'homme politique? * — et il reprit son rôle : « Ce sont de grrandes dames,
de très grrandes dames!...» M. Harel, son
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directeur , disait de lui : « Bocage n'est pas Tiisonnable. J'ai augmenté ses appointements; f ai racheté son congé ; je lui paye ses costumes ; il veut que je lui donne la République. En conscience, je ne puis pas la lui donner. »
Hélas! le 24 février 1848, il trouva des gens plus sérieux que M. Harel, qui la lui donnèrent. Bocage, avec M. Etienne Arago, entra le premier, à la tête d'une bande démeutiers, qui envahirent la Chambre des députés... O Lamartine! Lamartine 1 qu'il faut vous aimer pour vous pardonner! D'un côté, un vaudevilliste et un comédien — notre cher et illustre comte de Montalembert a dit un histrion ; de l'autre, une mère en deuil, avec ses deux enfants sur ses genoux, et, derrière elle, cette autre mère que vous réserviez à d'autres deuils, la France !
Le pauvre Bocage fut puni par où il avait péché. La République lui fit perdre les économies qu'il avait amassées en dirigeant l'Odéon. Comme Rachel, après la Marseillaise y il ne retrouva plus ses succès d'autrefois. Quinqua- ' génaire, malade, ruiné, poussif, il erra de théâtre en théâtre, sans ramener le public, alla jouer
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Buridan à Belleville, et, finalemeut, ne dut qu'à Tamitié de M°® Sand de ne pas mourir dans la misère et Tabandon. Elle réclama pour lui le principal rôle dans les Beaux Messieurs de Bois-Doréy drame emprunté à un de ses romans. Bocage y fut admirable et navrant. Chaque soir, on croyait que son apparition serait la dernière. Il arrivait au théâtre, pâle comme un spectre, et sa respiration haletante ressemblait au râle de Tagonie. Son rôle exigeait qu'il représentât les premières scènes en berger de VAstrée^ avec des cheveux bouclés, un teint de lis et de rose»
un bouquet à la main* La force de sa volonté triomphait de son mal. Il agonisa et se galvanisa cent fois de suite. La cent-unième représentation fut la veille de sa mort.
Néanmoins, dans le premier moment de cette mémorable séance, ce ne fut ni sur Bocage, ni sur Alfred de Vigny, ni sur aucun des assistants, que se fixa d'abord mon attention. Avec ce groupe d'élite, il y avait une femme, — non, une jeune fille, — non, une ombre. Dans les entr'actes de la lecture, tandis que l'on faisait circuler les tasses de thé et les verres de punch,
Hippolyte Romand eut lé temps de me raconter brièvement Fhistoîre de cette enfant, qui lui revenait de droit, en sa qualité de médecinpoète. Elle avait dix-neuf ans, et n'en paraissait pas plus de quinze. Son visage de Madone émacié par la phthisie conservait encore, dans sa maigreur, une exquise pureté de lignes. Sa taille flexible, dont on devinait Félégance native, gardait les contours grêles de l'adolescence, et semblait plier comme un jonc sous un vent d'orage. Son teint, d'une pâleur que rendait plus poignante le rose maladif de ses pommettes saillantes, avait des tons de cierge funéraire qui serraient le cœur. Ses grands yeux, d'un vert irisé et changeant comme la vague aux approches de la tourmente, étaient de ceux que Ton ne peut plus oublier, lorsqu'on les a vus une fois. Ces yeux, qui semblaient déjà regarder au delà de notre horizon, elle les ramenait sans cesse sur Alexandre Dumas avec cette expression extatique que les peintres primitifs prêtent à leurs saintes en présence d'une vision céleste. Mais le sceptique le plus malin ou le matérialiste le plus endurci n'aurait pu se méprendre
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sur cette extase virginale. C'était peut-être de l'idolâtrie ; ce n'était pas de Tamour, pas même dans l'acception la plus chaste. La pauvre enfant n'était plus qu'une âme qui s'égarait en chemin, et se donnait tout entière à son poète, à son maître, à son Dieu.
Son histoire était courte, simple et triste. — Elle se nomme Marie Elmon, me dit tout bas Hippolyte Romand ; elle est orpheline. Son père, brave troupier que Ton appelait indifféremment VÉgyptien ou le Commandant^ avait servi sous les ordres du général Dumas, qu'il adorait. Quand le général, malade et criblé de blessures, vint prendre sa retraite à Villers-Cotterets, le commandant Elmon, tout aussi avarié que lui, le suivit, se logea à sa porte, et fit souvent jouer Alexandre sur ses genoux. En 1810, quatre ans après la mort de son général, il épousa une fille du pays, jolie, aimable et honnête, mais déjà attaquée de la poitrine. Il mourut Tannée suivante , laissant sa femme grosse de six mois. Elle accoucha d'une fille, essaya de la nourrir, succomba à la peine, languit pendant quelque temps, et mourut de con-
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somption, en recommandant sa petite Marie à la veuve du général, qui avait été ta marraine.
Alexandre, vigoureux garçon de huit à neuf ans^ avait tant prié, tant pleuré, qu'on lui permit d'être le parrain. Dès lors, avec toute l'expansion de sa bonne et chaleureuse nature, il s'attacha à sa filleule, qui lui rendit son affection au centuple. Bientôt, ce fut un culte ; mais ce culte eut un caractère extraordinaire, comme si cette voyante de cinq ou six ans avait pressenti la vocation dramatique de son parrain. A Page où les petites filles jouent avec leur poupée, son imagination et son intelligence annonçaient cette précocité effrayante, si souvent remarquée chez les enfants destinés à mourir jeunes. Elle avait dix ans, lorsque Dumas, au retour d'un de ses premiers voyages à Paris, lui raconta ses soirées au Théâtre-Français : Talma, dans Hamlet et dans Manlius; M"* Mars, dans Tartuffe elle Mariage de Figaro. Plus tard, la voyant grave et déjà souffrante, il l'amusait en lui parlant de ses projets de drame, en lui lisant des vers de Fiesque et des Gracques, essais de jeunesse qu'il jeta au feu. Elle l'écoutait avec une attention
passionnée, le priait de lui réciter des morceaux de Roméo et Juliette et d'Otheiio^ comme un autre enfant lui eût demandé Thistoire de Peau d'Ane et du Petit Poucet; elle apprenait pai cœur ces scènes, avec une rapidité incroyable, et les répétait avec lui. Un jour, au courant de la causerie, il lui dit que la Champmeslé avait été l'actrice de Racine, et Adrienne Lecouvreur, l'actrice de Voltaire. Dès lors, une idée fixe s'em para de Marie Elmon. Elle en fut comme possédée ; être l'actrice de son parrain ; jouer dans ses drames futurs, dont elle était plus sûre que lui-même! On conçoit les ravages que cette idée dut exercer dans une imagination ardente, qui devançait les années, et dévorait la vie. Dumas s'en aperçut trop tard ; le mal était sans remède. D'ailleurs, les premiers symptômes de la phthisie apparurent au moment où Marie entrait dans sa seizième année. Les médecins consultés ne laissèrent aucun espoir. La maladie était héréditaire, et ne ferait pas grâce. Ils recommandèrent de ne pas la contrarier, de se prêter à toutes ses fantaisies, comme on recommande aux parents, en pareil cas, de donner à leur enfant des fraises en
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novembre et du raisin en avril. Le parrain suivit ce conseil, et mit ses amis dans la confidence. Pour le moment, le rêve de Marie éveillée était Je débuter dans le rôle si pathétique de Paula, le page mystérieux de Monaldeschi. Tous les assistants avaient le mot d'ordre et se gardaient bien de la contredire. Les larmes nous venaient aux yeux, en voyant le contraste de ces signes d'assentiment et de ces paroles encourageantes avec les alternatives de pâleur et de rougeur fébrile qui ne confirmaient que trop l'arrêt des médecins.
— Pauvre enfant ! dis-je à Hippolyte Romand.
Combien de temps a-t-elle encore à vivre ?
Qui sait? Ces maladies-là sont si étranges!
tantôt des haltes assez longues pour faire illusion; tantôt la rapidité de la foudre... Peut-être deux ans, peut-être trois mois, peut-être trois semaines.
La lecture commença. Quand Dumas était fatigué. Bocage le remplaçait, et je dois ajouter que Fauteur lisait encore mieux que le comédien.
On sait que Christine, dans sa première forme,
avait cinq actes, avec un prologue et un épilogue. Devant ces huit ou dix juges triés sur le volet, le prologue et surtout le premier acte eurent un grand succès, — * A la bonne heure 1 murmurait-on autour de moi ; ceci n'est plus ni de l'ode, ni delà ballade; c'est du drame, c'est de l'action, c'est du théâtre ! » Ce premier acte, où se dessinent en relief les caractères de la Reine, de Monaldeschi et de Sentinelli, finit par une très belle scène, où Paula, déguisée en page, ayant réussi jusque-là à cacher son sexe aux yeux jaloux de Christine, conjure Monaldeschi de la garder auprès de lui. Un incident imprévu vint ajouter à notre émotion. Marie, qui s'était assise sur un tabouret aux pieds de son parrain, comme pour indiquer que, elle aussi, voulait être son page, lui adressa un regard suppliant, une muette prière, qu'il comprit. Il lui passa son manuscrit; elle y jeta à peine les yeux, et nous récita de mémoire les vers où s'exhale la passion désespérée de Paula :
Ohl n'est-ce que cela? Partout où tu voudras, Ne puis-jeme cacher, moi? Veux-tu? Tu diras Tout ce que ton esprit inventera. Qu'importe î Dis que je suis partie, ou dis que je suis morte,
igO MES MEMOIRES
Si c^est mieux. —N'as-tu pas, dis-moi, dans ta maison
Quelque coin,- quelque tour, quelque étroite prison
Où jamais un rayon de soleil ne pénètre ?
Sans issue au dehors, obscure, sans fenêtre?
J*y resterai toujours ; on ne pourra savoir
Où je suis, si je vis ; nul ne pourra m'y voir
Que toi. Tu me diras dans ma sombre demeure,
Quand tu seras sorti, si tu veux que je pleure
Ou non. — Toi seul viendras me donner Teau^lepain,
Et quand tu m'oublîras, j'aurai soif, j'aurai faiml...*
Est-ce parce que le récit d'Hippolyte Romand m'avait vivement ému ? Dans mes souvenirs de théâtre, alors même qu'ils s'appellent Mars^ Dorval ou Rachel, je ne trouve rien de comparable à l'effet que produisirent sur moi ce jet de flamme, cet éclair de passion, cette voix chaude et virginale, vibrant à mon oreille comme l'écho d'un monde surnaturel. Evidemment, en disant ces beaux vers qui semblaient à la fois soulage*' et déchirer sa frêle poitrine, elle se les assimilait. Elle devenait à sa façon, une Paula prête, s'il le fallait, à consacrer par le martyre son enthousiasme pour son bienfaiteur et son maître. Nous pleurions tous, et Dumas n'était pas le moins attendri. « Oui, mon enfant, oui, tu seras ma Paula ! » lui dit-il en pressant ses mains brûlantes. Mais déjà là réaction s'opérait chez cette
^— ^ Il ' ' —
pauvre créature condamnée à mort. Elle retomba sur son siège, agitée d'une toux convulsive, et nous la vîmes porter précipitamment son mouchoir à sa bouche. — « De pareilles crises, me dit Romand, la font vivre une année en cinq minutes, et suffiraient à la tuer! >
La lecture continua. Le second et le troisième acte déplurent quelque peu à ces vrais amis, qui avaient promis à Tauteur une franchise absolue, et qui tinrent parole. Au lieu de suivre, sans arrière-pensée, sa veine si franchement dramatique, Dumas avait eu le tort d'y redevenir homme de parti, et, qui pis est, d'emboîter le pas derrière M. Victor Hugo. La reine Christine avait son monologue, moins long, mais moins original que celui de Charles-Quint :
Oh! que c'est un spectacle à faire envie au cœur.. ,
Un des personnages, arrivant de Paris, parlait du Cîd et d'Horace, comme s'il s'agissait <l'//^rnani et de Marion Delonne. Un autre disait :
« Paris siffle l'Académie ! » allusion évidente à la démarche. de quatre académiciens auprès de Charles X, pour le décider à sévir contre les romantiques. Mais les deux derniers actes exci-
tèrent un véritable enthousiasme, qui se ralentît pendant l'épilogue. La lecture finie : « A vous mes amis ! » dit Dumas.
— Eh bien, répliqua Merle, je vais vous parler en vieux routier de théâtre et de feuilleton. Votre prologue, qui est d'ailleurs excellent, réussira d'emblée, parce qu'il sera joué à huit heures 4u soir, devant un public dont les im-pressions seront encore toutes fraîches. Mais l'épilogue, qui n'est qu'un tableau funèbre, n'arrivera guère avant une heure du matin. Les spectateurs seront fatigués, et plus le dénouement est saisissant, tragique, terrible, plus on vous en voudra d'en avoir amoindri l'effet et de ne pas tout finir sur ce vers :
Eh ! bien , j'en ai pitié, mon père ! qu-on Pachève !...
Il y aura de l'opposition ; car le parterre de rOdéon ne ressemble pas à celui du Théâtre-' Français ; les gueux de payants seront en nombre ; pourquoi leur fournir ce prétexte, et cela à rheure décisive, au moment où le rideau tombera, et où on nommera l'auteur ? Quant au drame en lui-même, il est superbe ; il a de quoi obtenir un succès encore plus éclatant que celui de
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Henri III . Mais nous n'approuvons pas ce placage, ces hors -d'œuvre du second acte, qui ralentissent l'action et vous dénoncent comme le disciple, le séide, l'imitateur, et, par conséquent, l'inférieur de M.Victor Hugo, vous qui pouvez prétendre à mieux. Savez-vous ce que je prévois? Christine réussira, malgré tout, parce que la pièce renferme ufte foule de beautés indépendantes des querelles d'école. Les journaux hostiles à Hernani ne sont pas assez sots pour recommencer deux fois la même campagne, à cinq ou six semaines de distance. Ils diront, — ce que nous vous disons déjà, mais avec des intentions plus loyale?, — que vous êtes bien dupe de vous ranger ainsi sous le drapeau de M. Hugo, d'assumer la responsabilité de ses folies ; que ce qu'il y a de beau, et de très beau, dans Christine^ peut être applaudi par les classiques les plus entêtés comme par les plus fougueux romantiques, et que vous n'avez qu'à vouloir, à vous débarrasser de vos allures de sectaire, pour être le vrai poète dramatique de la génération nouvelle. Or M. Hugo, qui est un pince- sans-rire^ ne vous le pardonnera jamais. J'ai dit.
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La première représentation — (3o mars i83o) justifia de tous points ces éloges, ces objections et ces pronostics. Le public était houleux ; du parterre aux troisièmes galeries, s'échangeaient des cris, des sifflets, des propos d'étudiants, des paroles de défi, qui promettaient une soirée orageuse. La pièce, très bien accueillie d'abord, fut ballottée jusqu'au quatrième acte. Là, le succès s'accentua, triompha de toutes les résistances, et devint une ovation. Trois salves d'applaudis^ sements saluèrent le monologue de Sentinellî ; l'admirable dialogue qui finit par l'arrestation de Monaldeschî, l'effrayante scène où Christine découvre le secret de Paula,'et le dénouement si vrai, si poignant, où la femme est d'autant plus impitoyable que la reine avait tout pardonné. Si la pièce s'était terminée là, Dumas, dans toute sa brillante carrière, n'aurait pas eu de plus magnifique succès. Mais l'épilogue, — qui disparut d'ailleurs dès le lendemain, — faillit tout gâter. Les récalcitrants profitèrent de l'heure avancée, de notre fatigue, pour prendre une sorte de revanche. On siffla, et Ligier-Sentinellî eut quelque peine à nommer l'auteur. En somme, le succès.
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plus disputé que celui d'Hernani, fut plus franc, parce que Tauditoire était plus libre, parce que le parterre de l'Odéon aurait cassé les banquettes, plutôt que de se laisser imposer une opinion toute faite. Le surlendemain, je trouvai, dans le Constitutionnel et dans les autres journaux de même nuance, tout ce que Merle et Romand avaient prédit. On ne chicanait, chez Dumas, que le parti pris romantique. On rendait hommage aux beautés de son drame; on écrivait ou on sous-entendait : « Soyez vous-même ; rompez avec M. Hugo et son école ; donnez-nous beaucoup de scènes comme celles de vos deux derniers actes ; et nous serons les premiers à vous applaudir ! »
.11 y eut, dans cette soirée, un petit incident caractéristique que l'on aurait pu intituler la Comédie dans la Tragédie, et dont se souvient peut-être, comme moi, le père d'un de nos députés radicaux. Au moment où Monaldeschi se jeta aux pieds de la reine, en demandant grâce :
Je t'aime l.,« Frappe-moi... je t'aime!...
Lockroy, qui avait joué ce rôle avec un charme
de poésie et une ardeur de passion préférables à la politique de son fils, s^exalta^ se laissa emporter par la situation, et serra de trop près les genoux de M"° Oeorges. Alors on entendit partir d'une loge ce petit cri de pudeur effarouchée : « Eh bien?... Eh bien?» Tout le parterre se retourna, et l'ombrageuse gardienne de la morale théâtrale n'eut pas Pair d'être embarrassée le moins du monde de tous ces regards qu'elle n'était pas fâchée d'attirer. Je vis une jeune femme d'environ vingt^cinq ans, qu'il était difficile de prendre pour une jeune fille; cheveux blonds, écharpe bleue, robe blanche, traits accentués, profil romain, beauté plus imposante qu'attrayante et plus positive que poétique ; avec tout cela, ces allures d'émancipée, aimant \q paraître^ toute en dehors, que l'on attribue généralement aux bas-bleus ou aux femmes artistes. On me la nomma. C'était la Muse de lapatrie, M"* Delphine Gay, qui allait être M"'* Emile de Girardin.
Je me liai de plus en plus avec Hippolyte Romand, qui devint en outre lami intime de mon cher et regretté d'Ortigue. J'allai le voir deux
OU trois jours après la première représentation de Christine.
— Ah ! me dit-il, mes prévisions les plus sinistres sont dépassées. Marie, la pauvre Marie se meurt... Cette crise était trop forte pour elle... Depuis la lecture de Christine^ son mal avait fait d'effrayants progrès... elle ne quittait plus son fauteuil, que l'on roulait près de la fenêtre. On lui laissait tout ignorer ; on lui avait caché le jour de la première représentation... mais elle se doutait de quelque chose. Avant-hier, le temps était si beau, Tair si doux, le ciel si pur, qu'elle sortit un moment avec la fidèle Pélagie pour essayer une petite promenade. Elle lut l'atfiche de l'Odéon; seconde représentation de Stockholm et Fontainebleau, avec Alexandrine Noblet dans le rôle de Paula. C'a été pour elle un coup de poignard. Son idée fixe s'est changée en fièvre ardente ; elle est rentrée, s*est mise au lit, et ne se relèvera plus. Ce qui me console, — car, bien que médecin, je ne suis pas un mécréant, — c'est que Dumas a vraiment un fond excellent. On aurait pu presque lui pardonner de se laisser absorber par les émotions de mardi
soir, par les retouches et les coupures nécessaires... — « Non ! Je ne veux pas, nous a-t-il dit, que Marie, qui est un ange, meure avec les vers de Paula sur les lèvres.» — Il a envoyé chercher une religieuse de Saint- Vincent de Paul, presque aussi jeune que Marie, et que Marie bénit en rappelant sa sœur. Puis il est allé quérir un prêtre, qui est déjà venu deux fois, et qui n'a pas eu de peine à ramener cette conscience transparente au lendemain de sa première communion. V Ave Maria! a remplacé les vers du poète; cette âme virginale s'exhalera comme un grain d'encens !...
Marie mourut le samedi suivant, qui était le Samedi saint. Nous allâmes tous accompagner son cercueil couvert de roses blanches. Ce fut le convoi du pauvre; mais peu de riches ont eu, à leurs obsèques, un pareil concours d'artistes et de poètes, d'hommes d'intelligence et de cœur.
Trois ou quatre ans s'écoulèrent ; j'habitais presque constamment la campagne, mais sans perdre de vue mes amitiés parisiennes. Un jour^ Romand m'écrivit :
— « Eh bien, que vous disaîs-je ? Merle avait
deviné juste. Le Journal des Débats vient de publier deux articles signés G, où notre cher Dumas est traité comme le dernier des dramaturges du Petit-Lâzary. On ne lui laisse rien. D'après ce M. G... il n'est plus lui-même qu'un g...
(pardon ! c'est pour vous faire plaisir), paré des plumes de Gœthe, de Walter Scott, de Shakspeare et de Schiller. L'auteur de ces terribles et perfides articles est, dit-on, un jeune homme de talent, fraîchement arrivé du fond de la Gascogne, et qui a trouvé là une occasion de débuter avec éclat. Ce coup de Jarnac est généralement attribué à M. Victor Hugo, qui fait la pluie et le beau temps dans la maison Bertin. A sa place, j'aurais mieux aimé ne pas faire Marie Tudor,., »
Les huit mois qui suivirent la révolution de Juillet ont été racontés par d'éminents historiens et figurent dans d'illustres Mémoires , auxquels je n'entends pas faire concurrence. Mes Souvenirs doivent rester personnels, tout en effaçant le plus possible ma chétive personnalité. Au surplus, ces huit tristes mois peuvent se résumer en quelques lignes : agitation incessante à Paris ; mécontentement et malaise en province ; manifestations continuelles qui forçaient le roi Louis- Philippe d'abaisser la dignité royale en fraternisant avec rémeute, et d'aggraver le vice de son origine en se faisant, chaque matin, légitimer par les héros des barricades ; procès des ministres, où le courage de quelques bons citoyens pargna seul un nouveau crime à la révolution
et à la France ; puis, le sac de l'Archevêché et de Saint-Germain TAuxerrois, épisode sauvage, qui prouva une fois de plus qu'on n'apprivoise pas les fauves en les démuselant; partout, inquiétude et soufifrance de ragrîculturc, de l'industrie et du commerce ; énorme baisse des fonds publics ; anxiété et ébranlement des fortunes privées ; bruits de guerre étrangère ; menaces de guerre civile ; à l'extérieur, insurrections dont l'Europe nous rendait responsables, et qui offraient le double péril de nous lancer dans l'inconnu si nous les avions secondées, et de nous faire accuser de couardise si nous restions neutres ; notre diplomatie perdant son prestige séculaire, diésormais suspecte aux grandes puissances, et descendant le premier degré de cette échelle que la troisième République devait enfoncer dans la boue, sous les pieds des Challemel-Lacour et des Barthélémy Saint-Hilaire ; les sociétés secrètes ; les sectes socialistes, communistes, saint-simoniennes, phalanstériennes, icariennes, essayant de se faufiler à travers le désarroi politique et /d'inscrire leurs formules en marge de la nouvelle Charte ; les hôtels du faubourg Saint-Germain
fermant leurs salons et ses châteaux fermant leurs fenêtres ; pour conjurer tous ces dangers et atténuer tous ces désastres, un grand ministre, Casimir Périer, mais d'une santé si chancelante, que le duc Decazes disait de lui : « Que voulezvous attendre d'un homme qui regarde, tous les matins sa langue dans sa glace ?» — et un habile ministre des finances, le baron Louis, mais si empêtré dans les langes de la meilleure des républiques^ qu'il ne cessait de dire à Casimir Périer : «Comment voulez-vous que je vous fasse de bonnes finances, si vous ne me faites pas de bonne politique ? »
Après ce sombre bulletin, vous ne serez pas étonné si j'ajoute que, lorsqu'on annonça, pour le mois de mars, une Exposition de peinture et de sculpture, tout le monde se récria: « Mais c'est une folie ! c'est vouloir égayer l'Europe artistique à nos dépens. Quel est celui de nos peintres, de nos statuaires, qui, pendant cette année si troublée, aurait pu conserver assez de sang-^oid pour préparer un tableau ou une statue ? Ils n'ont eu pour atelier que les corps de garde de la garde nationale. Et, dans le public.
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qui de nous pourrait se distraire un moment de ses perplexités pour s'intéresser à une œuvre d'art, pour regarder avec attention une sculpture ou une toile ? L'Exposition de i83i comptera parmi les sinistres de cette période fatale, et nos artistes figureront parmi les victimes de la Révolution de Juillet. »
Ce fut tout le contraire. Jamais exposition ne fut plus brillante que celle-là. Ingres, Eugène Delacroix, Paul Delaroche, Horace Vernet, Paul Huet, Schnetz, Ary Scheffer, Barye, Alfred et TonyJohannot, Eugène Isabey, Pradier, Préault, Antonin Moyne, etc., etc., y rivalisèrent de talent et de succès. Le merveilleux portrait de Bertin Faînéy faisait face auxEnfants (T Edouard, au Ma:{arin, au Richelieu ; Eugène Delacroix avait exposé Médée, la Liberté guidant le peuple sur la barricade, VAssassinat de Vévêque de Liège; Scheffer son Larmoyeur et sa Marguerite 4iu rouet; Schnetz, son Vœu à la Madone; Decamps, son Corps de garde turc, sa Sortie de V école, SQS Enfants jouant avec une tortue; Paul Huet, V Inondation du parc de Saint- Cloud ; Poterlet, Péveril du Pic, Des noms nouveaux,
destinés à une prochaine célébrité, Corot, Jules Dupré, Marîlhat, Cabat, Rousseau, Troyon, Camille Roqueplan, etc., s'y révélèrent pour la première fois ; et, comme si ce n'était pas assez de ces belles surprises, l'Exposition finit par deux coups d'éclat : le Cromjpell^ de Paul Delaroche, et les Moissonneurs, de Léopold Robert.
Ceci posé, si je me permets de raconter comment je fus, une fois dans ma vie, « mon coquin de neveu, » — et comment, une fois dans ma vie, j'ai failli faire une bonne affaire, c'est parce que ce petit épisode de famille se rattache à l'histoire de notre école moderne de peinture.
J'ai parlé d'un de mes oncles, traducteur d'Homère. J'en avais un autre, oncle paternel celui-là, — et dans tous les sens du mot, — qui possédait un très joli talent de paysagiste-amateur. Par malheur, ce talent datait de 1810; cet amateur était élève et admirateur de Bertin, de Bidault er de Michallon. Impossible de le faire aller au delà de Jules Coignet pour le paysage à l'huile, et d'Hubert pour l'aquarelle. Cette extrême limite une fois dépassée, l'excellent homme, modèle d'aménité et de douceur, cité parmi ses
amis pour le charme de son esprit et Pégalité de son caractère, se dressait sur ses ergots et se livrait à de comiques accès de fureur. Pour lui, le romantisme était le retour à la barbarie ; les nouveaux paysagistes ne savaient pas faire les feuilles, pas plus que les nouveaux poètes ne savaient faire les vers. Il avait eu beaucoup de peine à me pardonner mes liaisons avec Poterlet, Paul Huet et Devéria, quïl appelait des iconoclastes. Mes admirations romantiques Texaspéraient. M'aimant comme un fils, ne s'étant jamais marié pour mieux se dévouer à mon éducation et à mon avenir, devenu mon tuteur après la mort de mon père, il s'attristait doublement de mon penchant pour la nouvelle école de poésie, de drame et de peinture, d'abord parce qu'il y perdait l'espoir de me léguer sa ècience dix feuille, ses bonnes traditions et son talent de paysagiste ; ensuite, parce qu'il se disait et me redisait sans cesse que ce n'était pas la peine d'àvoir pâli, blêmi et maigri sur les classiques grecs, latins et français, pour sacrifier Cicéron à Hugo, Horace à Dumas, Geoffroy à Janin, Bidault à Paul Huet et Girodet à Delacroix. Toujours bon,
mais plus irritable depuis la révolution de Juillet, l'oncle Joseph, comme nous l'appelions en famille, enveloppait dans un égal courroux Jacques Laffitte, Decamps, Odilon Barrot, M . de la Fayette, Victor Hugo, M. Thiers, Hernani, Louis-Philippe, Pabbé Châtel, les Orientales^ Dupont de l'Eure et le Massacre de Scio, Ses chagrins, son deuil fraternel, le triste état de sa santé, le désir de surveiller mes intérêts, l'avaient décidé à renoncer à Paris et à ne plus quitter la campagne. Je lui écrivais régulièrement tous les huit jours.
Donc, le i6 mars i83i, après deux longues séances au Salon, après m'être suffisamment renseigné chez Susse, Giroux, Schroth, dans les ateliers et auprès des artistes de ma connaissance, j'adressai à Voncle Joseph l'épître suivante :
« — Mon cher oncle, si je vous écrivais : Hier soir, après avoir dîné au café de Paris avec quelques camarades, je me suis laissé entraîner à F^ascati^ et j^ai perdu 20,000 francs, — vous
(i) Frascati, à Tangle du boulevard et de la rue Richelieu, était, en i83i^ la maison de jeu la plus accréditée. Benjamin Constant y passait presque toutes ses nuits.
sauteriez au plafond ; vous crieriez : Mon coquin de neveu ! — mais je vous connais ; vous êtes la bonté même ; vous me pardonneriez, et vous payeriez ma folie. Eh bien, Je n'ai pas joué, je n'ai pas perdu, et je viens vous proposer une affaire magnifique.
« Contrairement à toutes les prévisions, le Salon de cette année est splendide ; — épanouissement de l'école nouvelle, et brillantes récidives des talents déjà éprouvés. Le revers de cette médaille, c'est que l'on n'a pas d'argent, ou que l'on ne veut pas paraître en avoir. Les étrangers riches, à qui l'on dit que Paris est méconnaissable, que la monarchie de Juillet n'en a pas pour six mois, et que les héros des trois glorieuses journées sont prêts à recommencer, — se tiennent prudemment à distance. Le czar Nicolas a déclaré très haut à son entourage que le plus sûr moyen de lui déplaire était de quitter Saint-Pétersbourg pour venir en France. Les marquis et les duchesses boudent, laissent pousser l'herbe dans la cour de leurs hôtels, et sont
C'était sa façon de veiller au maintien des libertés publiques.
allés passer Thiver à Nice, à Florence ou à Rome. Les banquiers et les gens de finance serrent les cordons de leur bourse. Il en résulte, mon cher oncle, que Ton aurait presque pour rien des tableaux dont quelques-uns sont de vrais chefs-d'œuvre, et qui, dans dix ans, vaudront leur pesant d'or. Pour une somme de 20,000 francs, je me charge de vous avoir trente toiles de premier ordre, de Decamps, de Delacroix, de Poterlet, d'Huet, de Scheffer, d'Eugène Isabey, des Johanriot, et de quelques débutants, Corot, Jules Dupré, Marilhat, Rousseau, Roqueplan, presque inconnus aujourd'hui, célèbres demain. Envoyez-moi un bon de 20,000 francs, payable chez M. Berthoud, rue Richer, 3 bis^ et vous aurez, outre le plaisir de posséder une galerie charmante, un capital, — dormeur éveillé, — qui ira grossissant d'année en année, jusqu'à ce qu'il soit décuplé : 20,000 francs en i83i, 200,000 en 1841; sans compter que, en ce temps de révolutions inépuisables, nous offrirons au monde l'édifiant spectacle d'une révolution aussi originale qu'innocente : un oncle enrichi par son [neveu; — par un
neveu qui vous embrasse et qui vous aime... »
Réponse :
« — Mon cher Armand, si, dans un moment d*entraînement et de vertige, tu avais perdu 2o,ooG francs à la roulette ou au trente-et-qua. rante, je ne serais certes pas content, et je te chapitrerais d'importance; mais enfin, à tout pécheur miséricorde ! Je ne sais si cette heure d'égarement ne me semblerait pas préférable à ton çbstination en l'honneur de croûtes qui, avant dix ans, iront moisir dans les greniers de Paris et de la province. Comment ne comprends-tu pas qu'il est tout aussi impossible de faire du paysage sans savoir dessiner un arbre, que de la peinture d'histoire sans connaître l'anatomie du corps humain, ou de la poésie et de la littérature en dédaignant les règles de la versification et de la grammaire ? Tout ceci est une crise, qui passera comme un accès de fièvre chaude, — à moins qu'elle n'emporte le malade. Qui m'eût dit pourtant que mon neveu serait, à sa façon, un révolutionnaire? Sois sûr que ton M. Hugo,
pour ne parler que de celui-là, te prépare des
surprises désagréables. Quant à moi, cher
enfant, je dois désormais me recueillir dans des pensées plus sérieuses. Mon acte de naissance a cinquante ans; ma santé en a quatre-vingts, La mort de ton père et la révolution de Juillef m'ont brisé... Je m'affaiblis de jour en jour... »
Je n'allai pas plus loin ; la lettre me tomba des mains; je partis le soir même. Les pressentiments de Voncle Joseph et les mieils ne nous avaient pas trompés; il mourut quinze jours après, comme une lampe qui s'éteint. Son agonie fut, comme sa belle âme, saintement chrétienne, et d'une . sérénité admirable, La veille de sa mort, le curé lui demanda, pour l'acquit de sa* conscience : « Pardonnez-vous à vos ennemis ? — Des ennemis ! répondit-il ; mais je n'en ai pas... Je n'en ai jamais eu... Ahl si! reprit-il en me regardant avec un pâle sourire : les peintres romantiques... Je leur pardonne... »
Pendant bien longtemps, je fus incapable de ressaisir le fil des idées qui m'avaient dicté ma lettre. Plus tard, beaucoup plus tard, je voulus en avoir le cœur net; j'iaterrogeai les marchands de tableaux et les commissaires-priseurs. Je fré-
ENFANCE ET JEUNESSE 2 1 l
quentai PHôtel des ventes. Je suivis, dans leur itinéraire, quelques-uns des tableaux que je m'étais proposé d'acheter. Je fus merveilleusemenl renseigné par mon ami Léopold Double, et je reconnus humblement que je m'étais trompé.
Ce n'est pas à 200,000 francs que monta la plusvalue des trente tableaux, mais à 900,000.
Ainsî nue je Faî dit à propos de Moïse Retouret, je ne revins à Paris que vers la fin d'octobre ; dès la fin de novembre, on commença à parler du choléra. Il fut le lion de la saison. L'effroyable tragédie eut un prologue essentiellement parisien. On avait tellement peur, qu'on ne négligeait rien pour paraître rassuré. On plaisantait, on faisait des mots. Comme les médecins conseillaient d'avance l'usage du camphre, Odry disait, dans M, Cagnard : « Si le choléra vient, camphrons^nous {qu'en ferons-nous ?). » En janvier, nous sûmes que le choléra était à Londres. « Ah ! disait-on, c'est, de toute l'Europe, la ville où il doit faire le plus de ravages. Jugez donc, cet entassement de plus de deux
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millions d'habitants ! Cette immense population ouvrière, qui n'a pas sa part d'air respirable ! Ces quartiers où Ton ne voit jamais le soleil, où l'on vit dans une atmosphère méphitique,- où la misère atteint des proportions inconnues à Paris, où cette misère en habit noir et en robe de soie se gorge, pour s'étourdir, de gin, d'alcool et de liqueurs frelatées ! Quelle proie pour le monstre asiatique I Les victimes se compteront par centaines de mille ! »
Aussi, lorsque nous apprîmes que le choléra de Londres était presque débonnaire, on affecta» non seulement de se tranquilliser, mais de n'avoir jamais eu peur. Les Parisiens traitèrent ce nouvel ennemi comme les conservateurs, depuis dix ans, ont traité le radicalisme, en lui permettant de gagner sans cesse du terrain, mais non pas de les empêcher de s'amuser. Chacun retourna à ses plaisirs. L'hiver s'annonçait bien. L'Opéra, grâce aux deux grands succès de i^oierf le Diable et du délicieux ballet de la Sylphide, retrouvait ses belles soirées, et servait de point de ralliement aux vaincus et aux vainqueurs.
Mme Malibran, que Paris ne devait plus revoir.
chantait Otello avec Lablache et Rubîni. Nous allions entendre, dans la salle du Conservatoire^ la Symphonie fantastique d'Hector Berlioz, et on se montrait, dans cet auditoire d'élite, le jeune comte de Falloux, un dilettante exquis avant d'être un illustre homme d'Etat, Berryer, Listz, Alfred de Musset, Théophile de Perrière, Alfred Tastet, Hippolyte Monpou, et, presque un enfant encore, Henri Blaze, qui, sous le pseudonyme de Hans Werner, allait débuter avec éclat dans la Revue des Deux^Mondes»
Nous fredonnions, dans les couloirs, -4vejfvous vu dans Barcelone ?... ou la Fiancée du timbalier. On annonçait, pour le mois suivant, la réapparition de Paganinî, et le mot était d'autant plus juste que le prodigieux virtuose pouvait être pris pour un revenant. Cet homme étrange, énigme vivante, avec sa pâleur et sa maigreur de spectre, semblait fait exprès pour être le violoneux sublime et funèbre d'une gigantesque danse macabre. Nous savions que Fétis préparait des concerts historiques, d'autant plus intéressants que la musique de toutes les époques devait être jouée et chantée par les artistes les
plus illustres. Alexandre Dumas, dont le Charles VII n'avait eu qu'un succès d'estime, prenait d'éclatantes revanches avec Teresa, et surtout avec Richard Darlington. Pour les viveurs, les carnavalesques, les jeunes gens à la mode^ ceux que l'on appelait alors les dandys, et qui, depuis lors, ont changé de nom cinq ou six fois, il y avait les bals des Variétés, où Ghicard et Balochard échevelaient leurs quadrilles légendaires. C'était charmant, étourdissant, et on se demandait comment la mort pourrait s'y prendre pour faire sa trouée au milieu de tant d'harmonies, de mélodies, d'entrain et de gaieté.
Et cependant, si Ton n'avait pas tant abusé de la fameuse sérénade de Don Juan, je dirais qu'un accompagnement sinistre démentait ce parti pris de divertissements et de plaisirs. Ces mélodies ne chantaient pas juste, ces gaietés riaient faux. On devinait qu'un immense et invisible oiseau de proie planait sur la ville endormie ou trop éveillée. Vous est-il arrivé de vous promener, le soir, dans la campagne, après une belle journée d'avril ou d'octobre ? Le soleil couchant ajoute la poésie à celle du paysage. La tendre verdure^
2î6 MES MIÊMOIRES
du printemps ou la riche palette de Pautomne fait passer votre rêverie par toutes les nuances de mélancolie et de douceur ; un souffle tiède murmure à travers les pins et vient caresser votre front. Les scènes de la vie rustique se déroulent paisiblement devant vous. L'horizon est pur, le ciel est bleu ; au penchant de la colline, un troupeau fait tinter ses clochettes, tandis'que le berger jette aux échos sa chanson. Tout vît dans ce tableau, depuis la faneuse, hissée sur sa charrette, jusqu'au grillon caché sous l'herbe. Il semble que la nature s'est embellie et parée pour défier la mort. Tout à coup, vous entendez la cloche de l'église du village,cachée derrière un massif d'aulnes et de peupliers. Est-ce V Angélus? Non, c'est le glas. Ce son monotone qui s'exhale, c'est une âme qui s'en va. Vous êtes averti. La mort se fait sa part là où vous songiez qu'on ne pouvait pas mourir. Tel était notre vague malaise, quand nous apprîmes qu'un cas de choléra s'était déclaré, et que, en trois heures, le malade était mort. Un frisson subit glaça toutes les veines... Mais,bahl un cas isolé peut-être, sporadique probablement. D'ailleurs, les nouvellistes ajoutaient que Je dé-
funt était un cuisinier, et Ton sait que la cuisine expie souvent les péchés de la salle à manger- Dès le lendemain, rillusion ne fut plus possible. Le choléra prenait possession de sa bonne ville de Paris. Pendant la première semaine, il ne recruta ses victimes que parmi les pauvres, et le nombre de ces victimes s'accroissait dans des proportions effrayantes. Alors, nous assistâmes à un spectacle plus terrible que l'épidémie ellemême; car le choléra passe, et le peuple reste. L'incrédulité optimiste et de bon ton, qu'avaient affichée, à l'approche du fléau, les beaux-esprits des classes dirigeantes, avait pénétré dans les couches populaires, mais avec un caractère tout différent. L'ignorance, la haine, l'atmosphère révolutionnaire, maintenue, depuis vingt mois, chaude et menaçante, changèrent en fureur l'angoisse et répouvante de la population parisienne. Elle accusa les riches, nobles et bourgeois, non seulement de ne pas mourir, mais de s'entendre avec les médecins et les prêtres, pour empoisonner les pauvres. « Le choléra I Mensonge ! disait-on chez les marchands de vins. C'est un complot pour se débarrasser de nous, parce que l'on n'i-
gnore pas que, si nous savions nous compter, nous en aurions bientôt fini avec ces capitalistes et ces propriétaires, ces richards et ces oisifs qui nous exploitent. » — «J*y crois si peu, criait un de ces malheureux, plus affolé que les autres,que je vais boire à sa santé. — A ta santé, choléra ! » dit-il en vidant son verre; il en vida cinq; au sixième, il fut pris d'une crise horrible; on l'emporta à Thôpital, et il mourut le soir même. Ceci se passait rue de Vaugirard, au rez-dechaussée du no 39. J'ai dit que j'habitais le no 37.
Si Je n'écrivais ep vile prose, je me permettrais ici une de ces apostrophes dont Sainte-Beuve reprochait l'abus à Alfred de Musset. Je dirais, non pas : « Nègres de Saint-Domingue ! »ou « Dorstu content, Voltaire? » Mais : « O Lamartine ! Prançois Arago I Marie ! Bethmont ! Crémieux ! iarnier-Pagès!... Vous aviez, certes, âge d'homme, le 4 avril i832, quand se déroula, entre chie;* et loup, à la pâle clarté des réverbères tremblotants sous la pluie, cette manifestation colossale, que, depuis lors, d'autres insurrections plus meurtrières, mais non pas plus insensées et plus
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sauvages, nous ont faît oublier. Il y avait là deux cent mille hommes, qui seraient aujourd'hui deux cent mille électeurs. Ce fléau dont les coups redoublés se multipliaient d'heure en heure, ils Tattribuaient aux médecins qui essayaient de les guérir, aux prêtres qui cherchaient à les consoler. Au Heu de s'incliner sous l'invisible main, ils parcouraient les rues aristocratiques en poussant des cris de mort, et, sans la garde nationale qui n'était plus ou n'était pas encore complice de rémeute, vous auriez vu ces précurseurs de ceux dont vous avez fait nos maîtres entamer la besogne de 1848 et de 1871. Comment, à cette nouvelle preuve de l'aveuglement et de la démence populaire, ne vous êtes-vous pas dit, une fois pour toutes, que c'était un crime de livrer à ce peuple l'autorité souveraine, et que tôt ou tard le suffrage universel produirait ce monstrueux régime où il suffit d'être quelqu'un pour n'être rien, et de n'être rien pour être tout ?
Nous en étions arrivés, ô misère! à souhaiter la mort d'un riche. Nous ne fûmes que trop exaucés. Mme Pajol, femme du général commandant la placé de Paris, fut la première victime de
cette égalité devant le fléau. Le lendemain, on ne les compta plus. Riches, pauvres, banquiers, gentilshommes, prêtres, médecins, bourgeois, artistes, jeunes gens, vieillards, mères de famille et femmes de plaisir, furent enveloppés dans rimmense suaire qui s'abattit sur la ville. Les hôtels du faubourg Saint-Germain furent marqués comme les mansardes du quartier Saint- Jacques par cet ange de la mort qu'un peintre éminent nous a montré, dans la peste de Rome, promenant de porte en porte le signe fatal. La colère, le soupçon, Pincrédulité railleuse, la méfiance corrosive, firent alors place à une indicible terreur. Cette frayeur insurmontable rendait malades les gens bien portants, et achevait les malades. Les hôpitaux regorgeaient. Les médecins, les internes, les infirmiers, les sœurs de Charité, les sœurs Grises, les sœurs de la Corde, ne pouvaient plus suffire à leur tâche, et se déciniaient en se prodiguant. Les corbillards, pliant sous le faix, se laissaient suppléer par de gigantesques tapissières, tendues de noir, qui dissimulaient aux regards le chiffre des déménagements. On eût dit qiie Paris n'était plus qu'une nécropole.
une cité de cadavres, administrée par des moribonds. Chaque soir, quand on se séparait, on n'osait pas. se dire : « A demain ! » Dans les mairies, les employés, à. bout de forces, seraient tombés de lassitude sur leurs registres trop pleins, si des étudiants de bonne volonté, des hommes du monde, n'étaient accourus à leur aide. Ceux-là arrivaient parfois en tenue de bal ou de soirée, essayant de sourire, parlant de la pièce nouvelle, recommandant les ceintures de flanelle et le punch Magendie. Les amusements allaient leur train, mais ne battaient plus que d'une aile. Alice chantait et la Sylphide dansait dans le désert. Le concert historique de Fétis ne fut pas contremandé, et eut son auditoire. J'y relève un détail, qui caractérise le moment. Après le joli duo de la Fausse magie, de Grétry, merveilleusement )Oué et chanté par Adolphe Nourrit et Levasseur, le programme annonçait le joyeux trio de Papataci, de Vltaliana in Algieri, avec Rubini, Graziani (Fancien), et Santini. Santini, doué d'une magnifique voix de basse, était un chanteur bouffe... à porter, comme on dit, le diable en terre. Très timide, presque aussi maigre que Pa-
ganini, plus jaune que les disciples de Diogène de Laërce,sa large bouche perdue dans ses joues creuses, il était en outre afifectéd'un tremblement nerveux qui ne lui allait pas mal dans le rôle de Leporello, mais qui paralysait sa verve dans le Barbier de Séville, Ce jour-là, il nous parut plus jaune, plus émacié et plus tremblant que jamais. Quand vint son tour de chanter la charmante phrase, dite par le ténor, ses lèvres remuèrent sans émettre un son ; il nous lança un regard désespéré, bredouilla d'une voix étouffée : Ho gran paura /... La gran paura mi suffoca /... et s'enfuit à toutes jambes. Vingt-quatre heures après, il avait passé la frontière.
Ces essais de distraction ne réussissaient pas à me distraire. Dans ces Souvenirs de jeunesse^ j'ai promis de parler de moi le moins possible ; il faut pourtant que je m'accorde ici ou que je m'inflige quelques lignes. Pourquoi ne l'avouerais-je pas ? Je traversais alors une crise effrayante. Vinfluen:{a cholérique était venue m'étreindre au moment où le désordre moral aggravait en moi le malaise physique. Trois deuils cruels venaient de me frapper presque coup sur coup, et les
images de mort qui se renouvelaient sans cesse sous mes yeux, en me rappelant les chers défunts que je pleurais, me faisaient constamment songer à un proverbe provençal, qui dit que, lorsque la m^rt est installée dans une maison, elle n'en sort plus. A ces préoccupations funèbres s'ajoutait une pensée superstitieuse et puérile. Dans mon chapitre sur Moïse Retouret, j'ai raconté que cet être bizarre, aux allures mystiques et prophétiques, m'avait prédit que je mourrais au bout de cinq ans ; j'avais écrit, à la première page de mon Virgile, la date de cette prédiction : 19 avril 1827; et nous étions au 10 avril 1832! et le chiffre des mofls croissait de jour en jour ! De tous ceux que j'avais aimés, il ne me restait plus que ma mère, qui n'avait pas voulu me quitter, et dont la santé délicate m'effrayait plus que mon propre péril. Chose singulière ! j'étais découragé de la vie, — à vingt et un ans ! — et je craignais horriblement cette mort mystérieuse, soudaine, énigmatique, qui brusquait son oeuvre sans donner ses raisons, et glaçait l'âme avant de tuer le corps. Est-ce tout? Pas encore; depuis quelque temps, j'étais
224 ÎÎES MÉMOIRES
' rongé par un chagrin personnel, — exceptionnel, — r qui s'est étendu sur toute mon existence, qui m'a fermé toutes les carrières actives, que mes ennemis ont souvent tourné en ridicule, qui ne m'a jamais permis de penser sérieusement à l'Académie française, et que mes amis devineront sans qu*il soit nécessaire de m'expliquer plus clairement. Bref, ma situation morale était déplorable, — un mélange de trouble, d'épouvante, de révolte et de désespoir, — lorsqu'un excellent homme, un vaillant chrétien, M. Blondeau, marguillier de Saint-Sulpice et ami intime de ma famille, me dit un jour, en me prenant la main :
— Vous avez la fièvre ; des idées dangereuses vous travaillent. A votre mal je ne connais qu'un remède ; allez voir de ma part Frédéric Ozanam I
Ce nom fut comme un baume pour mes blessures. Frédéric Ozanam avait à peine vingt ans ; il était simple étudiant en droit, et déjà la jeunesse chrétienne des écoles se groupait autour de lui. Il possédait à la fois la persuasive éloquence de la parole et l'active éloquence des œuvres. Sa piété était si douce, son savoir si profona', sa physionomie si sympathique, sa vie
si pure, que les voltairiens eux-mêmes s'inclinaient devant ce jeune catholique, et que, pendant les années trop courtes oU il occupa la chaire des littératures étrangères, il combattit tous les préjugés hostiles à Fesprit chrétien, et ne recueillit jamais, dans ce public si turbulent et si réfractaire, que des marques d'affection, de déférence, d'admiration et de respect.
J'allai le voir ; je le trouvai entouré de cinq ou six jeunes gens, un peu plus âgés que lui, et qui pourtant le reconnaissaient déjà pour leur maître et leur guide. Je n'en vis qu'un, et je
m'écriai :
— Paul Savenay! le saint de Guérande!
— Oui, le saint de Guérande! le bien nommé !
me dit Ozanam, avec son bon sourire.
Ici encore, mes Souvenirs doivent faire un pas en arrière.
Dans mes causeries avec le P. Victorin, on a vu que je ne lui cachai pas l'esprit d'irréligion qui régnait, à cette époque, dans les collèges de Paris. Il y avait pourtant des exceptions, et je n'en voudrais pour preuve que le banc d'honneur où je m'étais souvent assis à côté de deux
camarades, dont l'un a été le P. d'Alzon (voyez les Souvenirs d'un vieux critique)^ et dont Tautre est aujourd'hui Mgr Tévêque de Moulins. Parmi ces exceptions, la plus originale et la plus touchante m'était apparue sous les traits de Paul Savenay, natif de Guérande, Breton à faire pâmer Auguste Brizeux, doué ou plutôt afmé d'une piété angélique et robuste tout ensemble, qui bravait le respect humain, défiait la raillerie, et où il aurait mis, au besoin, tout Fentétement de sa race pour affronter la persécution et le martyre. Cette piété se révélait, jusque dans les moindres détails, sur son visage énergique, au front bombé, aux cheveux épais, aux yeux bleus et profonds, enchâssés sous l'arcade sourcilière, adoucis et comme attendris par une expression céleste, dès que la prière rayonnait dans leur regard. Ainsi, lorsque, sur un signe de notre professeur indolent, je récitais, au début et à la fin de la classe, le Veni Sancte Spiritus et le Sub tuum prœsidiuntj c'était, pour presque tous les élèves, le signal d'un concert charivarique d'éternuments, de quintes de toux, de pupitres disloqués et de dictionnaires tombant à grand bruit.
Paul Savenay s'isolait de ce tapage, et Ton pouvait suivre sur sa figure le sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection et le contact de TEsprit-Saint qui Peffiieurait de ses ailes. Cette piété fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impiété et de libertinage, liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant Breton comme Paul; mais entendonsnous! Ce Breton-là, nommé Jacques Faël, était un Breton de contrebande. On disait que son père. Nantais d'origine, avait figuré parmi les patauds, avait pris part à quelques-unes des plus sanglantes scènes de la Révolution, s'était arrondi en achetant des terres de Vendéens, puis ruiné dans des spéculations équivoques. Tout exacerbait Jacques contre Paul Savenay; un héritage de haine, le retour des Bourbons, Fanimosité instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le bien, de l'athéisme contre la foi, dû Diable contre le bon Dieu ; mais ce qui l'exaspérait le plus, c'était la douceur de Paul, sa patience inaltérable, que, naturellement, Jacques taxait de lâcheté et d'hypocrisie. — « Tu es donc
un lâche? lui disait-il en lui montrant le poing. — Je ne crois pas, » répondait Paul avec un accent de résignation qui aurait désarmé un tigre. Son persécuteur ne lui laissait pas un moment de trêve, et le harcelait de la façon qui devait le plus cruellement blesser cette âme tendre, chaste, exquise et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartuffe et de cafard, Jacques joignait le blasphème à Tinsulte, le sacrilège à l'outrage. Il glissait dans le pupitre de Paul des caricatures obscènes et de mauvais livres. Il lui criait : <« Imbécile ! eh bien, et ton bon Dieu ? Pourquoi ne te protége-t-il pas contre un mécréant de mon espèce ?» et autres propos immondes ou odieux que j'épargne à mes lectrices. Nous sûmes plus tard que ses brutalités s'étaient parfois envenimées jusqu'aux voies de fait : bourrades, brimades, coups de poing, coups de règle ; un jour même, un coup de canif dans les côtes, qui fit couler le sang. La plupart des élèves feignaient de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns avaient rinfamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques n'avait pas, en somme, l'air bien
féroce ; mais il était grand, bien découplé, taillé en athlète. On le redoutait, et il avait sa petite cour de complaisants et de flatteurs. Lorsque, indigné de sa méchanceté et attiré vers Paul Savenay par d'irrésistibles sympathies, je risquais, moi chétif, quelques reproches : « Taistoi ou je t'assomme ! me disait cet enragé ; tais-toi, mauvaise graine d'émigré! » J'aurais certainement eu ma part de ses injures et de ses taloches , si je n'avais trouvé un admirable défenseur en la personne de Gaston de Raincy. (Voir les Souvenirs d'un vieux critique.)
Le martyre de Paul Savenay dura deux ans, et, pendant ces deux ans, pas une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait pas sur ses souffrances, mais sur les égarements de cette pauvre âme, révoltée contre son Dieu. Un matin, me rencontrant à la porte de Saint- Sulpice, et me croyant meilleur que je n'étais, — que je ne suis, — il me dit : < Armand, allons prier pour lui ! » — Je lui répondis : « Paul, tu es un saint... le safnt de Guérande, et c'est sous ce nom que je veux désormais te connaître, t'admîrer et t'aimer ! »
Bientôt, je perdis de vue le persécuteur et sa victime. Jacques Faël, convaincu de colportage de la Guerre des Dieux, du Compère Mathieu et des Chansons de Béranger, fut prié par le proviseur de ne pas revenir après les vacances. Paul Savenay, qui se destinait à la profession de médecin, quitta le collège un an avant moi* Quatre années s'étaient écoulées, et c'est lui, le saint de Guérande, que je retrouvais chez Frédéric Ozanam I
— Oui, le saint de Guérande! reprit celui-ci; je vois que vous vous connaissez, et je vous en félicite tous les deux. Sans lui, poursuivit-il, tandis que Paul s'efforçait en vain de le faire taire, sans lui, nous n'aurions jamais pu ébaucher notre pauvre petite Société de Saint- Vincent de Paul, qui peut-être deviendra grande. Elle reçoit, pour ses débuts, le baptême de feu. Étudiant de troisième année, interne à Thospice de la Charité, élève chéri du docteur Récamier, Savenay a été notre providence. Songez donc ! Fonder, en plein choléra, une oeuvre comme la nôtre, une société de secours pour les malades, pour les indigents, pour les déshérités de ce
monde, n'est-ce pas arriver au bivac quelques heures avant la bataille I
En me parlant, Ozanàm s'animait, et, à chacune de ses paroles, il me semblait que la résignation, le courage et le calme rentraient peu à peu dans mon âme. Sa noble et douce figure s'illuminait d'une expression surnaturelle de . charité et de foi, à mesure qu'il m'expliquait le programme de cette société naissante ; réconcilier le pauvre avec le riche, en donnant, pour ainsi dire, un cœur à Taumône, en rapprochant, par de fréquentes visites, le bienfaiteur et l'obligé ; si bien que le bienfaiteur devient un consolateur et le consolateur un ami; surmonter les méfiances, les rancunes, les sourdes colères, par cette cordialité et ces effusions de tendresse que la religion peut seule inspirer; ramener insensiblement à Dieu ces consciences aigries, ulcérées, enfiellées, obscurcies, en leur prouvant que la divine espérance est Tunique baume de la pauvreté, et que le pauvre qui pardonne, qui se résigne, qui prie et qui ne hait plus, a déjà un pied dans le ciel ; en même temps, offrir un terrain neutre, un point de ralliement, un sujet de collaboration
amîcale, à ceux que divisaient les rancunes politiques et les querelles de parti; accomplir enfin un travail d'apaisement dans une société troublée dont chaque révolution rend les rouages plus durs, plus criards et plus implacables; — voilà ce que je dis fort mal, et ce que Frédéric Ozanam me disait de sa voix douce et pénétrante, d'autant plus éloquent qu'il était plus simple, avec ce don de.persuation communicatîve, qui devait plus tard charmer et conquérir ses auditoires.
Tout à coup il s'interrompit, regarda sa montre, et dit aux jeunes gens qui l'entouraient : « Mes amis, je suis un bavard. Agir vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi est toujours là , le choléra vient à peine d'entrer dans sa phase décroissante... Nous n'avons pas une minute à perdre I »
Il distribua à ces ouvriers de la première heure la liste des malades qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant à Paul Savenay : « Et vous, Paul, lui dit-il, votre première visite est toujours, n'est-ce pas, pour Thôtel Racine?
— Oui, mon ami, répondit Savenay ; oui.
encore aujourd'hui, ajouta-t-il avec une émotion singulière. »
En ce moment, Ozanam le prit à part et lui dit tout bas quelques mots en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine résistance. Ozanam insistait en répétant à demi-voix : «Pourquoi pas? Pourquoi pas?...»
Paul parut enfin se décider, et se tournant vers moi : « Veux-tu, me dit-il, que nous sortions ensemble ? »
Nous sortîmes; Ozanam habitait alors la rue de Sèvres, et nous nous dirigions du côté de la rue Jacob. En descendant la rue des Saints- Pères, nous croisâmes une modeste voiture de louage, qui gravissait assez lentement cette montée fort raide. Paul salua, et me dit : « Sais-tu qui est dans cette voiture ? Mgr de Quélen, archevêque de Paris, Comme hier, comme demain il vient de THôtel-Dieu, et il va à l'hospice de la Charité. C'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines les émeutiers de février i83i, les pillards de Tarchevêché et de Saint-Germain TAuxerrois, ceux qui l'auraient
égorgé, s'il était tombé entre leurs mains I »
Nous arrivâmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrêta devant Fhôtel Racine, moins poétique et moins élégant que son nom. Là, il parut hésiter encore ; puis prenantson parti : « Entrons,» me dit-il.
On sait ce que sont ces hôtels d^étudiants. En i832, ils étaient encore bien moins confortables qu'en i88r. Nous montâmes quatre étages. Parvenus au quatrième, nous vîmes une clef sur la porte, n** 78. Paul entra sans frapper, et mefitsigne de le suivre. Un émouvant spectacle m'attendait.
Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile perse, je reconnus à l'instant Jacques Faè"l, le persécuteur, le bourreau de Paul Savenay. II était évidemment en convalescence; mais sa pâleur, ses yeux cernés, son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise. Une jeune fille vêtue de noir était debout à son chevet; un rayon de soleil d'avril égayait la chambre.
En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement, presque violemment, imposant silence d'un geste à Paul, qui voulait parler :
— Non, vois-tu ? lui dît-il ; non, Paul, tu ne veux pas que j'étouffe, n'est-ce pas ? Quand je devrais retomber malade , il faut, entends-tu bien ? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a déjà deviné! Il a été le témoin de mes infamies, de tes souffrances ; il faut quUl apprenne ce qu'a été la revanche du chrétien contre le mécréant^ du saint contre le misérable. Tais-toi ! tais-toi !... Noémî, dis-lui de se taire, et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'étais encore tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'étais pire ; impie, athée, méchant, libertin, mangeur de prêtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le 29 mars, jeudi de la mi-carême, j'avais fait la noce avec quelques compagnons de débauche... je rentre à minuit... une heure après, je me tordais sur ce lit, en proie à des convulsions effroyables... La tête en feu, le corps glacé, tous les symptômes du choléra... et j'étais seul, seul au monde... ma sœur Noémi, au fond de la Bretagne, chez une vieille tante... mes parents morts... point d'amis.,, le vice et l'impiété n'en donnent pas... Oui, seul dans ce misérable hôtel, sûr que, si j'avais la force d'appeler, l'hôtesse épouvantée me ferait
jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la rue... Oh ! quelle nuit! L'enfer anticipé, moi qui ne croyais pas à l'enfer I Tais-toi, Paul, laisse-moi parler ! A sept heures, au paroxysme de mes tortures et de mon désespoir, ma porte s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon martyr!... Ah! je crus d'abord à une apparition vengeresse... mais non, il avait sur les lèvres un sourire céleste, dans le regard l'expression aogélique du pardon... il vint à moi, me prit la main, me dit quelques bonnes paroles... c'était un miracle, n'est-ce pas?...
— Non, c'était tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne à l'hospice de la Charité, à deux pas d'ici... Le docteur Récamier, mon maître, m'avait chargé de visiter tous les hôtels de la rue Jacob... L'hôtel Racine était sur ma liste, et le hasard...
— Le hasard !!! C'est donc toi maintenant qui * nies la Providence ?... Pourquoi ne pas dire la
vérité tout entière ?... Tu étais délégué de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, — ou plutôt du bon Dieu, pour me sauver, pour me guérir, pour me consoler, pour faire de moi un honnête
homme et un chrétien !... Une heure après, poursuivit Jacques, en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remèdes nécessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de Saint-Germain-des-Prés... Tu vois bien que c'était le bon Dieu I Pendant cinq jours, Paul ne ma presque pas quitté... Pendant cinq nuits, il m'a veillé... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger était passé, il a écrit à ma sœur Noémi, qui n'a pas perdu une minute... et, à présent, je suis le mieux soigné des convalescents, moi qui m'étais cru le plus abandonné des agonisants et des damnés... Oh! comment reconnaître tant dç bienfaits de la miséricorde divine? Comment expier mes fautes, mes impiétés, mes crimes?...
— Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai déjà dit que, quand même tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait été bien employé. Dieu t'aurait pardonnél... Et tu as une vie tout entière !
— Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour tant de mal, comment réparer, comment payer ma dette?... Comment mériter ton pardon, ton amitié?...
Ici — était-ce Te/fet de mes manies romanes-
•ues ? — à un regard qu'échangèrent Noémi et
Paul Savenay, je crus deviner que le frère de
Noémi aurait bientôt un moyen de s'acquitter.
En sortant de Thôtel Racine, je dis à Paul :
Tu te figures peut-être n'avoir guéri qu'un
malade.... Eh! bien, tu te trompes; tu en as
guéri un autre» et cet autre te serre la main. »
Ma visite à Frédéric Ozanam et ma rencontre avec le saintdeGuérandeme portèrent bonheur, ainsi qu'à la bonne ville de Paris. Je fus à peu près délivré de mes diables noirs, et la décroissance du choléra prit des allures plus rapides. Les optimistes, les hommes jeunes, de belle santé et de bonne humeur, persuadaient aux autres qu'il n'y avait plus rien à craindre, et que, du moment que le fléau diminuait, personne ne mourrait plus. Jules Janin, s'emparant de l'originale figure du Docteur noir, qu'Alfred de Vigny venait de nous montrer dans StellOj publiait, dans le Journal des Débats, un feuilleton fantastique et fantaisiste, où reparaissait ce spirituel docteur, et d'où il lésultait que ces lugubres tapissières dont j*ai parlé, gigantesques auxiliaires
des corbillards et Inépuisables pourvoyeuses de cimetières, n'étaient que des carrioles de maraîchers. C'était extravagant, mais Ton croit toujours ce qu'on a bien envie de croire.
Pourtant, sous cette apparence de calme, il était facile de deviner un fond d'inquiétude et d'irritation populaire. Paris avait mal aux nerfs. On eût dit que l'insurrection républicaine, provoquée par les stupides calomnies contre les riches, les médecins et les prêtres, était seulement ajournée, et n'attendait qu'une nouvelle occasion. Casimir Périer, atteint du choléra à la suite d'une visite à THôtel-Dieu, succombait après une longue agonie, et sa mort créait de nouveaux embarras au gouvernement. C'est au milieu de ces frémissements d'orage que se joua la Tour de Nesle (29 mai i832). Alexandre Dumas a raconté les préliminaires, les incidents et les épilogues de ce drame, mille fois mieux que je ne saurais le faire. Je me borne à quelques menus détails qui peuvent servir â mesurer la distance parcourue depuis la première représentation à'^Hernani.
Ce n'était plus le même public. Nous n'assis-
tions, mes amis, mes camarades et moi, à cette chaude soirée qu'à titre de simples spectateurs, parfaitement désintéressés, presque neutres, préférant sans doute Buridan à Pertinax et la scène de la prison aux vieilleries des pseudo-classiques, mais, au fond, consternés que le merveilleux mouvement que nous appelions romantisme ne fût plus, après trois ans, qu'un épisode du triomphe révolutionnaire, gonflé de phrases de mélodrame et pimenté de tirades démocratiques. Les claqueurs de la Tour de Nesle^ ce n'étaient plus les fils de famille, les lauréats de l'Université, les rédacteurs du Globe^ les artistes arrivés^ les poètes du Cénacle^ les aristocrates du libéralisme politique et littéraire. M. Gambetta eût salué là, — tout est relatif, — les nouvelles couches, -^ qui seraient aujourd'hui les anciennes : beaucoup de rapins d'atelier ; des étudiants de dixième année, habitués des estaminets du quartier latin ; des acteurs et des actrices des petits théâtres; les journalistes républicains; les héros des barricades; bon nombre de ces figures qui s'étaient signalées au sac de l'Archevêché et de Saint-Germain-rAuxerrois, et qui allaient se ma-
nifester aux obsèques du général Lamarque.
Évidemment, nous avions passé, en littérature, des girondins aux montagnards. Les costumes se ressentaient de cette transition fâcheuse ; ce qui n'avait paru, en 1829 et i83o, qu'une mode inoffensive, bonne à faire sourire îes grands parents, un caprice de toilette, un hommage aux poésies du passé, un paradoxe d'élégance atté- 1
nué par des habitudes de scrupuleuse propreté, prenait le caractère farouche d'une déclaration de guerre, d'une rupture avec la société, d'un défi lancé aux réguliers de ce monde. Les chevelures étaient plus longues et plus mal peignées, les barbes plus hirsutes, les moustaches relevées en crocs plus menaçants, les regards plus sombres, les visages plus violents, les justaucorps et les pourpoints yiifow mojren âge^ plus excentriques et plus râpés. A un pareil auditoire l'émotion dramatique n'eût pas suffi, si elle ne s'était assaisonnée de condiments démagogiques. La fameuse tirade des Grandes dames provoquait des applaudissements frénétiques, et ces bravos redoublaient quand le pauvre roi Louis le Hu- ■ tin, après avoir dit aux seigneurs de sa cour :
« Je vais donner Tordre qu'une taxe soit levée sur la ville de Paris à l'occasion de ma rentrée, » — s'avançait vers le balcon, et disait au peuple : « Oui, mes enfants, je m'occupe de diminuer les impôis;je veux que vous soyez tous heureux, car je vous aime !» — En somme, une partie de ce nouveau public semblait murmurer entre ses dents aiguës :« Ce soir, fiction théâtrale ; demain, réalité dans la rue !» —» « Ah ! ce n'est plus ça, mais plus du tout ! Adieu nos beaux rêves ! » disions-nous tristement pendant les entr'actes.
Et moi ! je n'étais pas encore majeur, et déjà il me semblait que j'avais parcouru toute l'échelle des désillusions et des déceptions humaines. Si enthousiaste, trois ans auparavant, chaque fois que j'apercevais un personnage célèbre ou en passe de le devenir, je restais, ce soir-là, presque indifférent, tandis que Romand et Paul Huet me montraient et me nommaient, à l'orchestre ou dans les loges, les nouveaux venus en littérature : Alphonse Karr, dont la mâle et énergique figure offrait quelques traits de ressemblance avec celle d*Eugène Dcvéria.
Son début, — Sous les tilleuls, — avait un grand
succès ; depuis lors, on a pu dire de lui qu'il donnait à la vérité le charme du paradoxe, et qu'il aurait fondé en politique Pécole du bon sens, si noire malheureux pays n'était destiné à épuiser toutes les écoles, excepté celle-là ; — Léon Gozlan, talent méridional, qui mettait trop d'esprit dans ses titres et pas assez dans ses pièces; fantaisiste étincelant, qui a passé trente ans à chercher sa voie entre Méry et Balzac, et qui ne Ta pas trouvée ; il venait de publier les intimes, roman brutal et grossier, mais d'une couleur chaude et passionnée, en collaboration avec Raymond Brucker, dont le trait caractéristique fut d'être tour à tour toqué dans le profane et dans le sacré ; — Régnier - Destourbet, qui mourut bien jeune, auteur de Louisa et d'Z7n bal chei Louis-Philippe; à qui Ton attribuait (pas à Louis-Philippe) le terrible chapitre des Filles de Séjarij dans le Barnave, de Jules Janin; Eugène Sue, qui en était encore à Plick et Plocky et qui préludait par du dandysme et d'étourdissants gilets à ses prodigieux succès de Mathilde et des Mystères de Paris ; Roger de Beauvoir, à qui le drame de la Tour de Nesle offrait un intérêt
ENFANCE ET JEUNESSE 2^b
loui particulier, parce qu^il avait récemment traité le même sujet dans VEcolier de Cluny; Jules Janin, que je voyais pour la première fois et qui étalait un commencement d'embonpoint dans Pavant-scène du directeur; Jules Janin, que M. Harel avait essayé pour remanier et refondre Tœuvre de M. Gaillardet; singulière refonte, où Buridan s'appelait Anatole, et dont Alexandre Dumas n'avait conservé que la trop fameuse tirade des Grandes dames!
Néanmoins, n'exagérons rien ! si ces noms et ces visages me laissaient à peu près indifférent, c'est que, depuis quelque temps, j'étais possédé par une idée fixe; j'allais repartir pour le Midi avec ma mère, et, quoique moins préoccupé de mes pressentiments funèbres, je me croyais sûr, au milieu de ce chaos d'épidémies, de ruines, de ministres mourants, de monarchie chancelante, d'émeutes à perpétuité et de révolutions en expectative, — de ne jamais revenir à Paris. Je savais ou je devinais ce que me réservait la province, à moi que le hasard, des relations de famille, mes goûts littéraires et mes succès de
concours général, avaient mis, depuis trois eu
24^ IIES MÉMOIRES
quatre ans, en contact avec une élite d'écrivains, d'orateurs, d'artistes, de poètes, de dilettantes et de causeurs parisiens. Or, de mes entliousiasmes juvéniles il m'en restait au moins un absolument intaa : M. de Chateaubriand ! Mes contemporains et surtout mes très rares aînés peuvent seuls savoir ce que fut Chateaubriand pour la génération qui s'ouvrit à la vie intellectuelle entre les débuts du ministère Villèle et la chute des Bourbons. Il personnifiait, avec un éclat et un prestige incomparables, notre politique, notre poésie, nos aspirations libérales, nos songeries d'adolescents, tout jusqu'aux visions romanesques qui se mêlaient à nos lectures et troublaient notre sommeil. Nos imaginations presque enfantines se nourrissaient, s^abi^euvaient et s'enivraient de son génie. Cymodocée, Amélie, Atala^ Bianca, Velléda, furent nos premières amours* 11 y a, dans René et dans le Génie du christia-nisme, des pages que je relis aujourd'hui assez froidement, et qui me rendaient fou. Je me sou«> viens que, un soir, en octobre, à la fin dé mes vacances de rhétorique, je venais de lire le chapitre sur Tinstinct et les migrations des
oiseaux : « Quand nous voyons à l'entrée de la nuit, pendant l'hiver, des corbeaux perchés sur la cime dépouillée de quelque chêne, nous supposons que toujours veillants, attentifs, ils ne se maintiennent qu'avec des fatigues inôuies, au milieu des tourbillons et des nuages ; et cependant, insouciants du péril et appelant la tempête, tous les vents leur apportent le sommeil ; Taquilon les attache lui-même à la branche d'où nous croyons qu'il va les précipiter ; plus ils sont bercés par les orages, plus ils dorment profondément... »
Et plus loin : « Par un temps grisâtre d'automne, lorsque la bise souffle sur les champs^ que les bois perdent leurs dernières feuilles, une troupe de canards sauvages, tous rangés à la file, traverse en silence un ciel mélancolique; s'ils aperçoivent du haut des airs quelque manoir gothique environné d'étangs et de forêts, c'est là qu'ils se préparent à descendre. Ils attendent la nuit et font des évolutions au-dessus des bois. Aussitôt que la vapeur du soir enveloppe la vallée, le cou tendu et l'aile sifflante, ils s'abattent tout à coup sur les eaux qui retentissent...»
Je fus pris d'une sorte de délire. Justement, nous avions, ce soir-là, ce que j'appelais d'instinct un ciel romantique. Le soleil venait de se coucher sous de gros nuages ; un vent aigre souillait; les feuilles jaunies et desséchées des marronniers et des peupliers encombraient les allées ; on aurait pu se croire dans Toctave des Morts. Je me rappelai un grand chêne trois fois centenaire, dont la cime dénudée dominait une prairie du voisinage, nommée le pré de Saint- Julien. J'y courus, espérant trouver à chaque branche morte un vieux corbeau endormi et bercé par V aquilon. Déçu de ce premier espoir^ je me dirigeai vers un vaste marécage, formé par une récente crue du Rhône dans un basfond appelé Saint-Côme, où croissent naturellement les saules, les trembles, les iris, toutes les variétés de plantes aquatiques, et qui me semblait réunir toutes les conditions désirables ; car il suffit, en le côtoyant, de lever la tête pour voir à mi-côte les créneaux et les tourelles du château seigneurial des Issarts. Hélas I pas le moindre canard; depuis lors, en ma qualité de journaliste, j'en ai rencontré un grand nombre/*
et même lancé quelques-uns; mais ils n'étaient pas sauvages.
Si je ressaisis dans la nuit des temps cette anecdote puérile, c'est pour montrer ce que la littérature de M. de Chateaubriand a été pour la génération venue au monde à la fin de TErtipire et entrée dans le monde à la fin de la Restauration. Nous n'avions pas tous pensé avec le génie, mais tous nous avions rêvé avec Timagination enchanteresse de Tauteur des Martyrs.
Certes, nos bisaïeules nous avaient raconté, non sans un peu de honte et de remords, les folies qu'elles surnommaient Tivresse de Jean- Jacques. Depuis lors, bien des femmes et des jeunes gens ont pleuré ou tressailli en lisant le Lac^ de La- . martine. Leurs filles savent par cœur les Niiits^ d'Alfred de Musset ; mais rien de tout cela n'est comparable à la magie de Chateaubriand. Et sa politique? Elle répondait admirablement aux idées libérales que nous respirions avec Tair, pendant ces années radieuses et chimériques où le libéralisme nous semblait être une des conditions vitales de la monarchie constitutionnelle. A nos yeux, sa popularité, qu'il eut le tort de pré-
25o MES MÉMOIRES
férer un moment à sa gloire, n'*étaît que Tindemnité légitime de la plus inexplicable et de la plus imméritée des disgrâces. Sans doute, il est facile, à un demi-siècle de distance, de le juger et même de le condamner, si on attribue à la colère de cet Achille, retiré sous la tente du Journal des Débats^ une part dans la révolution de Juillet, et si Ton songe à tous les maux que cette révolution a produits. Mais, franchement, Agamemnon n'était-îl pas quelque peu coupable ? Chateaubriand a fait payer trop cher à la Royauté et à la France les blessures de son orgueil. Mais nous, pauvres pygmées littéraires, ne nous est-il jamais arrivé, au risque de passer pour vindicatifs et • méchants, de délayer notre encre avec les gouttes de sang de notre misérable vanité?
Mettons-nous un instant à la place de cet irascible Breton, destiné, comme il Ta dit lui-même^ à teindre de ses couleurs la poésie de son siècle, et pour qui la religion, la fidélité, le génie, la vertu, se résumaient dant un mot : l'Honneur l La Restauration aurait dû être pour lui, toutes proportions gardées, ce que notre troisième République a été pour M. Victor Hugo. Son île de
Guernesey, ce fut sa campagne dans Farmée des princes, sa saison de misère noire à Londres, sa démission après le meurtre du duc d'Enghien, son discours de réception à l'Académie française étouffé par le veto du maître, Texécution de son neveu Armand de Chateaubriand, fusillé dans la plaine de Grenelle, et enfin sa formidable brochure de Btionaparte et les Bourbons ^(\m pouvait lui coûter la vie. Puisque nos désastres et leurs suites nous forçaiesnt de mettre momentanément sous le séquestre la gloire militaire, Chateaubriand, après le retour définitif de la raonarchie restaurée, aurait dû être Phomme unique, le nriinus inter pares^ quelque chose comme un Monk pacifique et éloquent, plus fidèle et plus loyal que le général anglais, placé immédiatement au-dessous des membres de la famille royale. 11 en fut tout autrement. Pourquoi? L'explication
est délicate.
La physionomie très complexe de Louis XVI II mériterait d'être étudiée à la loupe dans ses contradictions singulières qui servirent à sa personne «t nuisirent à sa race. Son imperturbable persévérance à s'immobiliser dans son droit avant de
252 MES AiÉMOIRES
s'asseoir sur le trône lui fut d'un grand secours dans quelques circonstances décisives, mais lui fit tort en ce sens qu'il se crut dispensé de reconnaissance, et libre de préférer les courtisans aux serviteurs, les inutiles compagnons d'exil aux énergiques collaborateurs de la revanche. Assez intelligent pour comprendre et pour ménager toutes les exigences de la société nouvelle, tous les moyens d'apaisement après la tempête, tous les appareils de sauvetage après le naufrage, il était tellement imprégné d'ancien régime qu'il gardait le cérémonialen répudiantes institutions, et qu'il maintenait le trompe-VœU du droit divin en inaugurant la monarchie constitutionnelle. Il renonçait à l'absoluti&me, mais le favoritisme ne lui répugnait pas. Or Chateaubriand réunissait toutes les qualités spéciales pour être le contraire d'un courtisan ou d'un favori. Il y a deux sortes de privilégiés auprès des rois : les esprits soupies, fins, obséquieux, prompts à l'à-propos,ayant l'air de deviner la pensée qu'ils suggèrent, et sûrs qu'ils paraîtront assez dévoués s'ils réussissent à plaire; et les paysans du Danube, qui font agréer, par le contraste, l'originalité ou la
rudesse de leurs boutades et rompent brusquement Tuniformîté des manières et du langage de cour. M. Beugnot, alors préfet de PAin, répondant à Napoléon qui lui demandait combien il avait signalé, cette année-là, d^oiseaux de passage dans son département : « Un aigle, sire ! » — et M, Ag... député ultra-méridional, disant à Charles X : « Ah! Sire, si vous vous fiez à votre
cousêin d'Orléans, c'est un b qui vous f.....ra
dedans ! » Voilà, aux deux extrémités contraires, les supériorités de Tagréable et de l'amusant sur rutile. Est-ce tout? Pas encore. Fort lettré, mais probablement fort retardataire en littérature, et tenant par mille attaches aux traditions littéraires du dix-huitième siècle, Louis XVIII devait être importuné par \c génie de Chateaubriand qui le dépaysait et lui portait ombrage. Je n'oserais pas A\VQ jalousie de métier^ mais une vague sensation d'inquiétude et de malaise, une prévention de bel esprit latiniste, qui eût préféré la traduction des Géorgiques à l'épisode de Velléda. De là, entre le monarque spirituel et l'écrivain immortel, une sourde antipathie, qui devait finir par une rupture. De là une disproportion énorme entre les
états de services et la récompense. Qu^étaîi-ce qu^une ambassade, un manteau de pair ou même un portefeuille de ministre, honneurs ordinaires^ partagés avec tant de médiocrités? Il fallait créer pour l'auteur du Génie du christianisme, de Buonaparte et les Bourbons et de la Monarchie selon la Charte^ une dignité à part, sans rivale, sans précédent, une place de grand connétable politique, analogue, dans un cadre différent, à ce que Napoléon III aurait certainement fait pour le maréchal de Mac-Mahon, s'il avait gagné la bataille de Reischoffen. Chose étrange que deux esprits supérieurs, Louis XVIII et Louis-Philippe, aient commis tous deux la même faute, Tun envers Chateaubriand, Tautre à l'égard de Lamartine I
On devine, en lisant certaines pages des Mémoires d'' Outre- tombe, ce que dut souffrir Chateaubriand, réduit à n'être qu'un acteur, — j'allais presque dire un comparse, — dans la mesquine comédie parlementaire, et se débattant, lui, aigle, dans les mailles de ce filet tressé pour les pies, les perroquets et les sansonnets. « D'obscurs et ennuyeux remuements, qu'on croit d'un
intérêt îrnmense, et qui n'intéressent personne ; des tripotages passés, qui n'ont déterminé aucun événement majeur, doivent être laissés à ces béats heureux, lesquels se figurent être ou avoir été l'objet de l'attention de la terre... Nous arrivions, rue Thérèse, chez M. Piet, extrêmement laids, et nous nous asseyions en rond autour d'un salon éclairé d'une lampe qui filait. Dans ce brouillard législatif, nous parlions de la loi présentée, de la motion à faire, du camarade à porter au secrétariat, à la questure, aux diverses commissions...» Pauvre grand homme! serré entre M. Piet et M. x\gier, au lieu d'être salué entre Gœthe et lord Byron !
Une lampe qui file au lieu d'une auréole,
Au lieu de son beau rêve un jeu àe Pigeon volet
Avoir l'air de se passionner pour la question de savoir si M. Duplessis de Grénedan l'emportera sur M. de Lézardière, ou si M. Bacot de Romans sera battu par M. de Salaberry, au lieu de poursuivre le fantôme d'Amélie dans les solitudes de Gombourg, ou d'évoquer le souvenir « du seul tombeau qui n'aura rien à rendre à la fin des siècles ! » N'en doutez pas, c'est le fer-
ment de mauvaise humeur amassée et exaspérée pendant ces fastidieuses séances de génie rentré, d'orgueil aigri et d'intrigues lilliputiennes, qui fit explosion, le 7 juin 1824, lendemain du jour fatal où le plus illustre des défenseurs de la royauté, le promoteur de la guerre d*Espagne, rhomme qui avait su prêter aux guêtres de velours et à rhabit bleu-barbeau de Louis XVIII presque autant de prestige qu'à la redingote grise et au petit chapeau de TEmpereur, fut « congédié comme un valet coupable qu'on jetterait sur le pavé ». « Nous en ferons un libéral! » avait dit M. de Villèle, avec son nasillement toulousain. Il n'y réussit que trop bien I
Ici, je ne puis résister à Tenvie de transcrire une lettre de M. de Chateaubriand, que je tiens d'une main bien chère. Elle est moins intéressante que René; mais elle est tout entière de sa main, et elle se rattache à ces années de transition dans sa glorieuse vie :
c Paris, 23 août 1821.
« Mille pardons, monsieur; j'ai été plongé dans les embarras d'une retraite, et vous savez
combien, dans ce cas, il est difficile de sauver les bagages. A présent que je suis rentré dans mon camp, je vous dirai que je n'en sais pas plus que vous sur la campagne prochaine. Nous avions prévu les fautes, et le résultat de ces fautes. Fera-t-on mieux une autre fois ? J'en doute. Mais ce que je sais, c'est qu'il nous faut deux choses : 1° des élections très royalistes; 2» des hommes résolus à vouloir et à défendre la Charte.
« En vain rêverait-on d'autres plans. Hors de la Cl^arte et des honnêtes gens, point de salut. Il faut se borner pour le moment à faire de bonnes élections et à prêcher de bonnes doctrines, c'està-dire des doctrines possibles. Si, à l'ouverture de la session prochaine, nous nous replaçons bien sur le terrain du Conservateur^ et que nous y restions inébranlables, nous pouvons retrouver la victoire. Quant à moi, monsieur, je n'ai aucun parti pris. J'écrirai, si cela peut paraître nécessaire à mes amis ; je n'écrirai pas, si cela leur semble inutile. Je ne ferai jamais comme Villèle; je ne m'isolerai pas de mon parti. Je ne conçois le gouvernement représentatif que comme cela ; et c'est pour être fidèle à la pratique comme à la
théorie de ce gouvernement, que j'ai donné ma démission ; car, personnellement j je n^avais pas à me plaindre du ministère; mais il ne s'agissait pas de moi ; il s'agissait des hommes avec lesquels nous marchions plus ou moins d'accord, et des opinions générales des royalistes. Ne perdons point courage; avec de la fermeté sans violence et de la mesure sans faiblesse, nous arriverons. « Ma femme vous remercie, monsieur, et moi, je vous prie d'agréer mille amitiés sincères.
« CHATEAUBRrAND. »
Décidément, puisque ma prose ne peut que gagner à se faire suppléer par celle de Chateaubriand, même sur des sujets d'un intérêt secondaire, je détache encore une lettre de cette collection que je possède depxiis quelques mois, et où se trouve, entre autres, une lettre vraiment très belle de M. de Peyronnet. Chateaubriand est ambassadeur à Berlin, et il écrit :
« Berlin^ ce 23 janvier 1821.
« J'espère, monsieur, que vous avez pris soin de ma veuve. J'attendais quelques bonnes lettres de vous, avec force détails sur tout ce que vous
dites et faites. Dans le silence de Berlin, vos cris retentissent jusqu'à nous, et bien que je connaisse à fond et les hommes et les choses, il y a, à cette distance, des nuances qui m'échappent. La première affaire a été chaude, mais la victoire a été décisive. Il m'a même semblé que des soldats que j'attendais dans les rangs opposés î5' étaient rangés au gros bataillon, ou du moins que leur marche était incertaine. Quant à nous, monsieur, nous sommes ici plongés dans les plaisirsdu carnaval; nous narguons la politique, €t nous faisons la moue aux opposants. Nous voulons la paix et la joie. J'ai été reçu par le roi et la famille royale de la manière la plus honorable et la plus flatteuse. (Je le croîs bien ! Gambetta ne leur envoie pas un Chateaubriand 1) Je serais très content si, à mon âge, et après mes longs voyages, il y avait rien debon pour moi que mon pays et mes amis. Je souflre d'ailleurs horriblement du climat,et mes rhumatismes me mettent au supplice. Il faut cacher ceci à ma femme.
Donnez-moi donc, monsieur, de vos nouvelles, ex croyez à mon sincère et durable attachement.
« Chateaubriand. »
26o MES MÉMOIRES
La digression est bien longue, et peut-être bien oiseuse. J'aurais mieux fait de dire tout simplement que, à la veille de quitter Paris, où je croyais ne plus revenir, mon idée fixe était de ne pas partir sans avoir une audience de M. de Chateaubriand.
Je le connaissais de vue ; j^étais à la séance de l'Académie française, où il avait lu le beau fragment historique qui se termine par ces mots : «Jésus-Christsurlacroix,Tibèreà Caprée!» J'assistais, dans la grande salle de la Sorbonne, à la leçon de M. Villemain, où circulèrent tout à coup, d'un banc à l'autre, ces syllabes électriques : « BriandI BriandI Briand! » et où nous fîmes une ovation enthousiaste au glorieux vaincu de M. de Villèle. Bien souvent, dans la belle
saison, traversant le jardin du Luxembourg pour aller à mon collège, j'avais rencontré le visiteur quotidien de M"»» Récamier, s^^cheminant, d'un pas leste, de la rue d'Enfer à TAbbaye-au-Bois, tel que Ta décrit Sainte-Beuve (moins l'œillet rouge à la boutonnière), un peu moins jeune et beaucoup moins noir que ne l'avait peint Girodet ; j'avais remarqué son costume invariable : chapeau gris, gilet blanc, redingote bleu de roi, pantalon de na ikin, guêtres blanches et une badine à la main. Mais tout cela, c'était collectif. Tous les habitués des séances de l'Académie et des cours de la Sorbonne, tous les promeneurs du Luxembourg, avaient eu la même fortune. Ce que je voulais, c'était voir de près mon idole, lui être personnellement présenté, entendre des paroles qui me fussent adressées, avoir mon Chateaubriand à moi pendant une demi-heure, puis emporter ce souyenir en guise de correctif aux ennuis de la province. Tel était mon rêve, mais comment faire? A quelle entremise recourir?
Quel titre invoquer? M'offrir comme confrère? Je n'avais à * mon actif qu'un article anonyme envoyé au Correspondant de i83o, pour dire leur
fait à MM. Arnault, Etienne et Jouy, deux notices sur Corneille et La Fontaine, publiées, avec gravures sur bois, dans le Petit Plutarque fran-- ^aiSy dirigé par mon ami Félix Lebertre, et un hymne d^enthousiasme, inséré dans la Silhouette, après la première représentation d'Hernani, En conscience, il n'y avait pas là de quoi balancer les Martyrs, le Génie du christianisme, Yltiné-raire^ René et les Etudes historiques. Je ne savais pas, je ne songeais pas, dans la naïveté de ma vingtième année, que, sauf quelques rares exceptions, les grands hommes n'aiment à s'entourer que des petits.
Tout à coup, je me frappai k front, geste familier aux gens qui viennent, par extraordinaire, d'avoir une idée ; je parlai grec, et je
dis : Eupr)y a !
L'année précédente, à la fin de septembre, en grand deuil de Voncle Joseph, deuil que je portais dans mon cœur encore plus que sur mes habits, j'étais allé chercher quelques consolations dans une famille bénie, où j'étais toujours sûr de goûter les plus exquises douceurs de l'hospitalité et de l'amitié. Le marquis d'Archimbaud
avait été député de la Chambre introuvable^ mais aussi modéré, aussi sage que ses collègues le furent peu. Philosophe chrétien, dans la plus belle acception du mot, préférant son intérieur à toutes les vanités de ce monde, il avait spirituellement profité de la première occasion favorable pour se dérober à ces honneurs qui le poursuivaient jusque dans sa solitude. Il habitait presque constamment la campagne, son château de V..., près de Nyons, département de la Drôme, dans une pittoresque vallée où Victor Cherbuliez a placé un de ses meilleurs romans. Tous les partis s'inclinaient devant sa venu, qui n'avait d'égale que la grâce de son esprit. Ses voisins Tadoraient ; sa charmante et pieuse famille était digne de lui. Ancien officier de marine, émigré en Italie, à Vienne et à Constantinople, dans les conditions les plus originales, il en avait rapporté des trésors d'anecdotes qu'il racontait à merveille. Tous les ans, aux vacances, j'allais passer, dans cette maison du bon Dieu, huit jours délicieux qui s'envolaient trop vite, et que j'aurais voulu marquer d'une pierre encore plus blanche que le blanc. Une
264 ^^ M^MOIIŒS
fois dans ce groupe, sous le regard de ce juste ^ il me semblait que je respirais un air plus pur, que mes poumons se dégageaient des chaudes vapeurs de Tatmosphère parisienne. Il était sî bon, et d'une bonté si communicative, que l'on se croyait meilleur en rapprochant. Toutes mes glaces universitaires se fondaient, et je ne pouvais me défendre d'un profond attendrissement quand je le voyais, le soir, appeler autour de lui ses enfants, ses fermiers et ses domestiques, et s'agenouiller pour la prière. Telle était sa charité, qu'il inventait, aux bords de sa rivière, des travaux plus onéreux qu'utiles au propriétaire, pour faire vivre, chaque hiver, tous les pauvres de son village. Je ne citerai que trois détails, trois témoignages de TinfUience balsamique que le marquis d'Archimbaud exerçait sans effort, par la douce magie de ses vertus. Il avait un parent, Maurice de T..., qui venait tous les ans, en automne, faire, comme moi, une visite à son vieux cousin. Maurice se disait esprit fort, et je crois bien que la force de son esprit n'était que la faiblesse de son cœur, et jouait les Dugazon sur le grand théâtre d'Avignon, Un matin, en
entrant dans sa chambre, je le trouvai bouclant sa valise, quoiqu'il ne fût arrivé que Tavantveille. — Comment ! vous partez ? lui dis-je ; on espérait vous garder jusqu'à lundi prochain. 4c Oui, je pars ; car si je restais plus longtemps,
je sens que et diable d*homme me converiÏTah
et je ne veux pas me convertir ! »
Quelques années après, au plus beau moment de la monarchie de Juillet, il y avait une élection... à... Carpentras. Les trois candidats, l'excellent M. de Bernardi, le baron de Gérente et M. Charles Giraud, mort récemment membre de r Institut, se combattaient sans se haïr ; si bien qu'un amphitryon éclectique les invita à dîner tous les trois, sou$ la présidence du marquis d'Archimbaud, doyen d*âge. Au dessert, on causa politique, et, chose étrange I on en causa sans s'arracher les cheveux et sans se dire des injures. Le marquis prit à son tour la parole, et, avec un irrésistible mélange de finesse, de grâce, de courtoisie et de bon sens, il démontra aux trois honorables compétiteurs les côtés vulnérables de leurs opinions; au légitimiste, le danger de prendre des regrets pour des es-
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pérances; à Torléamste, la fatalité d'une monar-^ chie d'à-peu-près, qui ne s'appuyait ni sur un droit héréditaire ni sur un témoignage de Jaj volonté nationale ; au thiériste^ le tort de jouer avec l'opposition dynastique, sauf à se trouver, ^ un matin, débordé et dévoré par la révolution républicaine. Son langage était si doux, sa parole si persuasive, le miel de la sagesse découlait si naturellement de ses lèvres, ses cheveux blancs inspiraient un tel respect, que les trois candidats se regardèrent ; puis on les vit se rapprocher, se consulter, et tous trois vinrent offrir au marquis de se désister en sa faveur. Ai-je besoin d'ajouter qu'il refusa avec une profonde émotion de reconnaissance ? Il avait trop d*esprit pour échanger son bonheur domestique et la certitude de faire le bien, contre le rôle ingrat de député à la suite, forcé de subir un programme et de croire sans espérer.
Maintenant, la petite pièce après la grande. Survint la révolution de Février, suivie de la première expérience du suffrage universel. Il y a toujours eu, en Dauphiné, des républicains rouges; il y en avait un, — un seul, — dans la
commune de Vinsobres, d'où dépendait le château de V... Ce féroce disciple de Robespierre et de Babeuf avait six députés à nommer. Il composa ainsi sa liste :
Proudhon ;
Pierre Leroux ;
Georges Sand {sic) ;
Greppo ;
Ledru-Rollin ;
Et... M. le marquis d'Archimbaud !
Pour revenir du château de V... à Avignon, il fallait passer par Orange, et Dieu sait à quel régime de pataches, sous le pseudonyme de diligences, on était soumis, en i83i, dans le bourg pourri de l'austère citoyen Gent! Je montai dans le coupé d'un de ces véhicules primitifs, persuadé que si j'avais un compagnon de route, ce serait infailliblement quelque marchand de cuirs ou quelque courtier de garance. Quelle ne fut pas ma surprise en voyant monter après moi un jeune homme de vingt-neuf à trente ans, d'une belle et expressive figure, dont la physionomie et l'attitude signifiaient évidemment travail, intelligence, savoir, talent... et Paris! Son langage ne démen-
tait pas son plumage ; il me dit quelques mots, et je me sentis immédiatement conquis par cette politesse sérieuse et bienveillante, à laquelle s'ajoutait, malgré la jeunesse de mon interlocuteur, une sorte d'autorité morale. La causerie s'anima, et je ne tardai pas à comprendre que le hasard, pour me consoler de mon exil et me réconcilier avec les pataches, me donnait pour compagnon un homme supérieur. Sans le moindre péd autisme, il me fit l'effet d'une encyclopédie vivante, capable de parler hiéroglyphes comme Champollion, esthétique comme Winkelmann, littérature comme Villemain, histoire comme Guizot, archéologie, architecture, théâtre, peinture, statuaire, poésie, comme les juges les plus compétents. Le théâtre de la Porte-Saint- Martin venait de jouer Marion Delorme, que je ne connaissais pas encore. Mon inconnu m'en improvisa le feuilleton en quelques phrases d'une exquise justesse, qui me révélaient le fort et le faible. De Marion nous remontâmes à Hernani^ et je pus me convaincre qu'il était, comme moi, un romantique à demi désabusé. Notre-Dame de Paris avdt paru en avril, et, à quelques paroles
attristées sur le Ceci tuera cela, sur le prodigieux paradoxe de cette cathédrale gothique, servant de sanctuaire à la fatalité païenne, je devinai, chez cet admirable causeur, un mérite de plus, le plus grand de tous; il était évidemment catholique, et trop bien doué de Tesprit d'analyse pour partager, au sujet du roman de M. Victor Hugo, certaines illusions du premier moment. Il passa en revue les ouvrages nouveaux, les découvertes récentes, les noms promis à la célébrité, Alfred de Musset, Mérimée, Sainte- Beuve, Vitet, Augustin Thierry, Alfred de Vigny, etc., etc., et toujours la note juste! il •me parla de Reboul, avec une sympathie qui me charma ; il savait par cœur l'adorable élégie de VAnge et PEn/ant, et me la récita avec une expression qui aurait transporté de joie le boulanger poète. Je crus le dépayser en lui avouant ma passion pour le théâtre italien. Il saisit la balle au bond, et on aurait dit qu'il venait d'entendre, la veille, Rubini dans il Pirata^ Lablache dans Mosé in Egitto, et M"« Malibran dans la Ga:{:{a ladra. Non content de les admirer bêtement comme moi, il me disait le pourquoi
de son admiration, et je ne savais ce qui m'étonnait le plus, de la chaleur de son dilettantisme, de la sagacité de ses jugements ou de Télégance de sa parole. Bref, j^étais stupéfait, ému, ravi, enchanté; quand nous arrivâmes à Avignon, il me sembla que les deux maigres haridelles qui nous avaient cahotés avaient eu des ailes d'hippogriffes, et que le pays plat, pelé, pierreux, monotone, ennuyeux, que nous venions de traverser, n'avait rien à envier aux sites les plus poétiques de Tltalie ou de la Grèce,
Quand nous nous séparâmes, j'étais ahuri ; et ma surprise, aggravée de timidité, m'empêcha de demander son nom à cet enchanteur que je croyais ne jamais revoir. Mais ma curiosité était trop vivement excitée pour en demeurer là.
J'avais confusément deviné que mon Parisien inconnu n'était pas à Orange pour son plaisir. J'en conclus qu'il devait être inspecteur des beaux-ans, desmuséesou des monuments publics dans le Midi de la France, avoir une mission du gouvernement, ou s'être donné à lui-même une mission d'artiste, de curieux, d'archéologue et d'érudit. Je parcourus tous les bureaux de dili-
gence. J'interrogeai M. Ariaud, directeurdu musée d'Orange, M. Requien, directeur du musée d'Avignon, botaniste éminent, savant hospitalier, chez qui s'arrêtaient tour à tour Horace Vernet et le duc de Luynes, Paul Delaroche et M. de Mirbel, Mérimée et Fauriel, M. de CandoUe et notre excellent ami X. Marmier; — et je finis par apprendre que mon délicieux compagnon de voyage se nommait... Charles LenormantI
Charles LenormantI ce nom que je m'étais redit bien souvent depuis le mois de septembre i83i, ce nom si cher aux lecteurs du Correspondant^ fut pour moi un trait de lumière en mai i832. Je savais qu'il avait épousé une nièce de M"" Récamier, qu'il n'y avait pas, dans tout Paris, de meilleur et de plus charmant ménage, et, grâce à cette association d'idées que mon digne professeur de philosophie, M. Valette, m'avait si consciencieusement enseignée, je promenai ma pensée de la route d'Orange à l'Abbaye au-Bois, me disant que, si Charles Lenormari consentait à me servir d'introducteur, M. de Chateaubriand n'aurait rien à reluser au neveu, par alliance, de la virginale enchanteresse.
Tout se passa au gré de mes souhaits. Je surmontai ma timidité; M. Charles Lenormant me reçut à merveille, eiit la bonté de me reconnaître, me dit quelques mots aimables sur mes succès de collège, et insista, de la façon la plus gracieuse, sur ces faveurs du hasard, ces heureuses rencontres qui nous indemnisent trop rarement des lenteurs et des ennuis du voyage. Je lui exposai ma requête ; il n'y vit pas de difficulté ; pourtant, après avoir hésité un moment, il me dit:
— Avez-vous déjà écrit dans les journaux ?
— Oh ! quelques pages à peine !
— Connaissez - vous quelqu'un à la Quoti-dienne ?
— M. Merle» mais si peu, si peu I
— Et à la Ga:{ette de France ?
— Personne!!! (Je n'y avais pas encore écrit sept cent vingt-cinq feuilletons.)
— Eh bien, nous avons un honnête journal^ qui s'appelle VEcho Franqcds^ et où je compte plusieurs amis... Ecrivez ce soir un article sur M. de Chateaubriand... tenez!... sur les Quatre Stuarts, un de ses ouvrages les plus remarqua-
bles et les moins populaires... Je me charge de le faire insérer dans les vingt-quatre heures, et de le porter moi-même à l'illustre vicomte... Après quoi, l'audience sera acquise de plein droit... Mais, vous savez? ajouta-t-il en souriant, ce n'est pas un morceau de sucre qu'il y faut mettre ; c'est le pain de sucre tout entier...
Je remerciai avec effusion mon nouvel ami ; puis je m'exécutai avec une rapidité de bon augure ; je relus les Quatre Stuarts^ ce fragment historique d'une mélancolique beauté, comparable au château d'Holy-Rpod sous un ciel d'orage. Je me souviens que le passage célèbre : « Les Stuarts ont passé, les Bourbons resteront », — m'inspira cette phrase naïve que nous appellerions aujourd'hui /e mot de la fin : < Grand homme I les Bourbons ont passé comme les Stuarts, parce qu'ils s'étaient lassés de tes services ; ils reviendront, s'ils se pénètrent de ton génie ! »
Trois jours après, j'étais présenté à M. de Chateaubriand ; je ne retiendrai de cette entrevue que ce qui se rattache par un fil à l'histoire de cette sinistre année. Je remarquai l'accent de colère qui vibrait dans la voix et dans le langage
de rillustre vicomte, chaque fois qu'il parlait du roi des Français. Il ne le nommait que Philippe; ses rancunes ne lui faisaient pas Taumône d'un Louis. Après les banalités d'usage où mon émotion profonde me tint lieu d'éloquence, il prit le journal qui contenait mon article, et qu'il avait gracieusement étalé sur sa table ; — et il me dit avec un sourire qui ne manquait pas d'une certaine amertume :
— Ainsi donc, il ne vous semble pas que le vieux Sachent soit tout à fait démodé ?
— Oh ! monsieur le vicomte !
— Je m'entends... je serais bien ingrat, si je me plaignais de mon pays et de mon époque ; mais savez-vous quel est, en ce moment, Fauteur à la mode ? Walter Scott.
J'avais envie de lui répondre : « L'un n'empêche pas l'autre I » Je me tus.
— Et savez-vous pourquoi ? reprit-il en s'animant; parce qu'il y a, à l'heure où nous sommes, à Paris et surtout en province, des milliers de jeunes femmes et de jeunes filles qui rêvent de jouer le rôle de Diana Vernon, d'Alice Lee ou de Flora Mac-Yvor !...
Je rinterrogeaî du regard ; il parut craindre d'en avoir trop dit, et changeant brusquement de fujet :
— Vous partez pour le Midi ? fit-il.
— Oui, monsieur le vicomte... après-demain.
— Les têtes y sont chaudes... Philippe y est très impopulaire... Dieu veuille qu'on ne se lance pas dans quelque aventure ! — Puis revenant à son idée : — Il est évident qu'Atala, Cymodocée, Amélie, Bianca, Velléda, Céluta, ne sont pas jacobites... elles n^ont pas le mérite de Và-'propos.
Il paraissait en proie à quelque secrète inquiétude; ce qui ne l'empêcha pas de m'adresser des questions très cordiales sur ma famille, mes projets d'avenir, mon plus ou moins de vocation littéraire. « Si vous persistez, me dit-il en souriant, et si vous êtes fidèle à la littérature royaliste, tâchez d'avoir préalablement vingt-cinq mille livres de rente!... »
Au bout de cinq minutes, nous prîmes congé»
Le surlendemain, je partais pour la Provence.
Le printemps fut, cette année-là, d'une idéale beauté. Ce petit coin de terre où j'étais né, où j'avais grandi, où j'avais promené mes premiers songes, m'accueillit en enfant prodigue, non pas avec le veau gras, que je n'ai jamais pu souffrir, mais avec un luxe incroyable d'aubépines, de cytises des Alpes, de lilas, de pervenches, de roses et de rossignols. Ce n'était pas la province, c'était la campagne ; c'était la nature, et je compris dès lors qu'il y aurait là, pour mes jours d'épreuve ou de tristesse, des consolations infinies. Peu d'années auparavant, pendant mes vacances de seconde et de rhétorique, bourré de grec et de latin, fier d'avoir conversé avec Cicéron et Salluste, persuadé qu'un lauréat universitaire était un très important personnage, j'aurais cru
déroger en m'extasiant devant un vieux saule, en me baissant pour cueillir le bleuet dans les seigles, la marguerite dans les prés, l'iris au courant du ruisseau, en recherchant sur le tronc du platane le chiffre que j'avais gravé avant de partir pour Paris. Cette fois, je me livrai tout entier ; je redevins enfant pour reprendre une à une les impressions de mon enfance. Je m^émerveillais de voir s'élever au-dessus de ma tête les arbres et les arbustes que j'avais laissés à hauteur d'appui. Je saluais, j'avais envie d'embrasser comme d'anciens amis les marronniers sous lesquels j'avais joué aux barres avec les enfants du village, l'ormeau où j'avais dérobé un nid de fauvettes, le chêne- vert qui me prêtait son ombre quand j'étudiais VEpitome ou le De Viris, La note jetée dans l'espace par l'invisible coucou, le roucoulement du ramier dans un massif de pins sylvestres, le chant joyeux de l'alouette montant comme une fusée dans l'azur, suffisaient à la joie d'une matinée. Bientôt mes ambitions grandirent, mon horizon s'élargit. Je renouai connaissance avec le Rhône, ce voisin caressant ou terrible, destructeur ou bienfaisant, qui tient une si grande
place dans ma vie rustique, comme dans mon paysage natal. Je retrouvai sur ses bords une population de pêcheurs et de patrons^ qui m'avaient porté dans leurs bras lors de la grande crue de 1816, et qui m'appelaient par mon nom de baptême. Ces braves gens, au teint basané, aux yeux noirs, aux cheveux grisonnants, aux j
pantalons de toile constamment retroussés audessus du genou, sans le sou et sans autre maille que celles de leurs filets, formaient, au milieu des métayers, des paysans et des carriers, une famille à part, aujourd'hui perdue. Ardemment royalistes, ils avaient bien sur la conscience quelques-unes des peccadilles de 181 5, et je m'étais laissé dire que, si mon père ne les avait pas arrêtés au passage, ils seraient allés à la Vernède, à l'extrémité du territoire de notre commune^ piller le château du général Gilly. Mais ils conservaient pour mes parents un profond respect ; ils m'aimaient, et je le leur rendais bien. Volontiers, ils m'auraient dit, comme le chœur à Perdican, dans On ne badine pas avec Vamour :
« — Vous ressemblez à un enfant que nous avons beaucoup aimé... Que Dieu te bénisse, enfant
de nos entrailles I chacun de nous voudrait te prendre dans ses bras ; mais nous sommes vieux et vous êtes un homme. ..Votre retour est un jour plus heureux que votre naissance. Il est plus doux de retrouver ce qu'on aime que d'embrasser un nouveau-né I »
Je m'entendis avec Bertrand Raffier, le doyen de cette tribu riveraine, et je frétai un petit bateau de pèche, qui me rendit, pendant quelques semaines, le plus heureux des hommes. J'arrivais de grand matin à la cabane, bizarre amalgame de roseaux, de joncs, de pisé, de bois et de chaume, tapie sous un pittoresque fouillis de vergues et de peupliers blancs. J'apportais, avec mon fusil et mon attirail de pécheur, un volume de poésies ou un roman. Bertrand prenait les rames ; aidé de son fils Simonet, il ramait et m'apprenait à ramer. Nous remontions lentement le cours du fleuve, côtoyant les digues, effleurant les broutières, les oseraies, les îlots de sable et de gravier, où les racines des peupliers et des saules trempaient dans Teau limoneuse, comme des chevelures de noyés. Peu à peu se dégageaient de la brume matinale la masse gigantesque du
palais des papes, les clochers des églises d'Avignon la ville sonnante^ les cimes dentelées des Alpines, les tours de Château-Renard et de Barbentane, le fort Saint-André, le pont légendaire, et, à rhorizon, baigné dans une vapeur lumineuse, le mont Ventoux, que Ton a comparé au squelette gigantesque d'une baleine échouée. Le soleil levant variait sans cesse les aspects de ce magique panorama. Ses rayons obliques nuançaient de nacre et d'opale la surface du Rhône, s'accrochaient à la cime des arbres, découpaient sur le fond sombre des montagnes et des collines la silhouette des châteaux, des tours et des clochers, et en ravivaient les tons chaudement dorés, comme s'ils y reconnaissaient leur ouvrage. Je ne pouvais me lasser de ce spectacle ; je me plongeais avec délices dans cette lumière, dans cette fraîcheur, dans ces printanières verdures, qui renouvelaient tout mon être. Mon fleuve, si impétueux ailleurs et si violent, se ralentissait en cet endroit et s'encaissait dans une sorte d'anse, cil son remous somnolent faisait à peine dévier le bateau et ma ligne. Simonet jetait ses filets en chantant le refrain d'une chanson royaliste. Mon
chien Médor poursuivait sur la grève les bergeronnettes et les courlis. Lie vieux Bertrand m'initiait aux détails de cette vie partagée entre le ciel et Peau ; il me renseignait sur les mœurs des oiseaux aquatiques, me montrait le martin-pêcheur filant comme un saphir ailé le long des oseraies, me disait en quelle saison on doit chasser la sarcelle, la bécassine et la pesquiroie, et m'apprenait que le cri du courlis, montant le soir du midi au nord, promet le beau temps pour le len^ demain. A neuf heures, ma fidèle servante Mariannet apportait le déjeuner : les olives, le saucisson d^ Arles, la saucisse de ménage, le fro* mage de brebis, le pain bis, le vin blanc, les figues sèches, la grappe conservée de la vendange d^utomne, le panier de cerises ; festin qui me semblait préférable à toute la devanture de Chevet, et que je partageais avec ces braves gens. Quand le soleil devenait trop vif, je me réfugiais sous une vaste toile que Bertrand et Simonet dressaient en guise de tente. Cest là que j^ai lu pour la première fois Indiana^ la Peau de Chagrin^ Bamave^ Stello, le Rouge et le Noir; c'est là que j^ai relu Lamartine, les Feuilles d*cu-
tomne^ Alfred de Vigny, Marie^ les Contes d^Espagne et d'Italie, Don Juan, Child^Harold^ Parisina^ Faust, HamletjRoméo et Juliette. Passant d'une ivresse à une autre, des enchantements de la nature aux prestigieuses visions du roman et de la poésie, je tressaillais parfois, comme s'il y avait en moi autre chose que le reflet de ces merveilles de la création divine et de l'imagination humaine, autre chose que Técho de œs voix mystérieuses et féeriques. Je murmurais le :
AnckHo ! je bégayais de la prose et des vers. Hélas I je ne tardais pas à m'abattre dans le sentiment de mon insuffisance. Ce que je ressentais si profondément, j'étais incapable de l'exprimer, ou ce que j'exprimais n'était que le pastiche de mes lectures et de mes extases.
Cette vie étrange dura quelques semaines ; maïs déjà nous avions appris les événements de Marseille, l'héroïque tentative de Madame, duchesse de Berry, ses mécomptes, les péripéties romanesques de son voyage à travers la France et de son arrivée en Vendée, l'épisode du Carlos-Alberto^ l'arrestation des hommes dévoués et vaillants qui s'étaient associés à cette imprudente, mais ma*
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gnanime entreprise. Au premier rang de ceux-là figurait le général comte de Saint-Priest, qui vient de mourir ; un admirable type de fidélité et d'honneur, avec une justesse, une élévation, une largeur de vues politiques qui eussent fait de lui, en des temps meilleurs, un éminent homme d'Etat, et qui ne se rencontrent pas toujours chez les plus fidèles et les plus dociles. Que de fois, sous l'Empire, M. Cousin m'a dit avec son beau luxe de gestes et de pantomime : < Le comte de Saint-Priest et le comte de Falloux! Ne sortez pas de là, si vous voulez arriver... ou revenir 1 »
M. de Saint-Priest avait une sœur, amie intime de ma mère, la marquise de C... Elle nous écrivit qu'elle était venue à Marseille pour voir son frère en prison, qu'elle était horriblement inquiète, et que, si l'amitié n'était pas un vain mot, nous irions, ma mère et moi, l'aider à supporter ses inquiétudes. Nous n'eûmes pas un moment l'idée de résister à cet appel de l'amitié, et, deux jours après nous descendions À l'hôtel Beauveau.
Marseille, qui nomme aujourd'hui, avec un
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merveilleux entrain, des radicaux et des communards, était alors passionnément légitimiste. La haute bourgeoisie n'était pas moins zélée que la noblesse ; les boutiquiers rivalisaient avec le peuple ; les femmes de la halle, les poissardes, les ouvrières du port, avaient imaginé un moyen essentiellement méridional de manifester leurs opinions sans se brouiller avec les agents de police. Au nom de baptême de Mgr le comte de Chambord, — Henri, — elles ajoutaient : Laurent. Or, en provençal, le nom de Laurent, -^ Lourèn^ — se prononce exactement comme Lourèn, nous Paurons. « Henri j nous Paurons ! » criaient- elles aux oreilles des sergents de ville qui faisaient semblant de ne pas entendre. Hélas! elles ne Font pas eu, et leurs petits-fils, en haine de la race de Clovis et d'Hugues Capet, votent pour Clovis Hugues.
Bientôt, je pus me convaincre que, en me parlant du regain de succès et de la prépondérance de Walter Scott, Chateaubriand avait obéi à un pressentiment, ou savait déjà quelque chose. L'auteur de Wawerley régnait sur toute la ligne. On pouvait aisément deviner que toute
cette aventure du Carlo-Alberto avait été menée comme un chapitre de roman, et que le plaisir de renouveler en plein dix-neuvième siècle, au ne\ du juste-milieu, les romantiques prouesses des Cavaliers et des Jacobiies, avait prévalu contre les objections et les conseils des bonnes têtes. J'en eus, dès le lendemain de notre arrivée, une preuve assez curieuse. Un des chefs du parti royaliste, dans le département de Vaucluse, m'avait donné une lettre pour M. Marins Dromain, fabricant de chocolat et marchand de denrées coloniales rue ou place de la Cannebière, lequel, par la ferveur de ses opinions, avait mérité d'être traité d'égal à égal par les légitimistes de haut parage. Cette lettre était chiffrée; car ce fut là encore un des traits caractéristiques de cette période d'illusions généreuses. On jouait à la conspiration sur une grande échelle ; on s'écrivait, avec de Tencre sympathique, sur du papier qu'il fallait approcher de la bougie pour que les caractères fussent lisibles; ou bien, on convenait d'un chiffre dont les affiliés avaient seuls la clef. Ces conspirateurs innocents et leurs correspondants s'étaient affu-
blés de noms de guerre, quî devaient les dérober aux yeux d'Argus de la police. Le marquis de R... s'appelait Wildrake; le comte de B... se nommait Everard; ainsi de suite. Je me souviens que la lettre dangereuse et chiffrée que j'étais chargé de remettre à Texcellent Marins Dromain contenait à peu près ceci : < Cette lettre vous sera remise par un jeune homme qui est des nôtres. Vous seriez bien aimable de m'envoyer 25 livres de chocolat, comme celui de Tannée dernière, purcaraque. »
Lorsque j'entrai, après avoir trébuché sur un tas de ballots de sucre et de café, M. Dromain était absent. Je n'avais nullement envie de rire. Cette alliance du cacao et du droit divin me ravissait d'autant plus que j'adore le chocolat, et que cette ardente atmosphère avait réchauÔé ma foi monarchique. On m'introduisit dans l'arrière-boutique, qui était un fort joli salon. J'y fus reçu par la fille unique de M. Dromain, qui avait perdu sa femme deux ou trois ans auparavant. M"® Dromain, âgée de dix-huit ou dix-neuf ans, réalisait avec éclat le type méridional ; une chaude et saine pâleur de brune,
des cheveux noirs en bandeaux, des yeux noirs à reflets verts, un profil grec ou phocéen, des dents blanches qu'elle montrait volontiers, une taille un peu forte, mais appétissante, un petit pied et des mains d'un rouge virginal. Au moment où j'.entrai, elle lisait, et je crus apercevoir dans ses beaux yeux une larme qui contrastait avec sa physionomie, plus piquante que mélancolique.
Elle n'avait pas beaucoup d'accent; son seul défaut était de s'appeler Elodie.
Pou^ rompre un silence embarrassant, je lui demandai quel livre elle lisait. Son regard étincela, et elle me répondit: Rob-Rqy! Puis elle ajouta avec une exaltation qui m'alla au cœur :
— Ohl être Diana Vernon pendant quinze jours... puis mourir (1)!
Diana Vernon ! Une Diana Vernon en chocolat ! Je l'aurais croquée !
En ce moment, son père rentra. Son air de
(r) Le capitaine est un beau jeune homme, brave comme un marin, original comme un Breton; il disait : « Si Maa dame ne s^en va pas, il s^agit de mourir, et voilà tout... » Et puis, messieurs du Conseil, c faites pendre Walter Scott, carc^EST lui qui est le vrai coupable. » (Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombey tome X, page 143.)
bonhomie et de franchise m'inspira tout d'abord une vive sympathie. Nous échangeâmes une cordiale poignée de mains, et, pour pouvoir causer plus à notre aise, nous sortîmes ensemble; je le félicitai bien sincèrement de la beauté et des nobles sentiments de Mademoiselle Élodie.
— Oui, me dit-il avec un léger froncement de sourcils, c'est une brave fille... tout le portrait de ma chère défunte... Mais le mieux est l'ennemi du bien ; ces derniers événements, le débarquement de notre bonne duchesse, les détails romanesques de sa fuite, le soulèvement de la Vendée, Tarrestation, l'emprisonnement et le futur procès de nos vaillants amis du Carlo 'Alberto y tout cela lui a monté la tête, ainsi qu'à la plupart de ses compagnes. Ces demoiselles ne rêvent plus que rendez-vous nocturnes dans les vieux châteaux des High-Lands ou de l'Armorique, chevauchées à travers les halliers du Bocage, embuscades derrière les haies, prises d'armes, costumes d'amazones, escarmouches et coups de fusil échangés avec les gendarmes du jtiste-milieu, et, finalement,
mariage d'amour, dans la chapelle souterraine de quelque antique manoir, avec un héros blessé au service de la bonne cause, et digne d'inscrire son nom à la suite des noms glorieux de Charette, de Çathelineau, de la Rochejaquelein et de lord Evandale... Un beau rêve, mais... un rêve ! Tenez, le mariage de ma fille était presque arrangé avec Lazare Bringuet, le fils du pharmacien de la rue Paradis, un honnête garçon qui semblait ne pas lui déplaire... A présent, elle ne veut plus en entendre parler... Encore une fois, il faut à M^^® Elodie un héros de roman
~ C'est peut-être l'influence de ce nom d'Elodie, l'effet magnétique du chef-d'œuvre de M. le vicomte d'Arlincourt... Malheureusement les héros sont rares...
— Rares, dites-vous ? Mais non, ils pullulent depuis quelque temps ; seulement, ils ne sont pas tous bon teint... Plus de chicorée que de moka, plus de cannelle que de caraque, plus de cassonade que de sacre... Elodie s'est coiffée d'un de nos voisins, qui m'inspire peu de confiance. Son père, André Cambrol, est portefaix...
— Portefaix ! il doit être bien mal élevé.
2g O MES MI^MOIRES
— Oh ! pas comme vous l'entendez. Tel de nos portefaix, Cambrol par exemple, gagne 40,000 francs par an. Il a mis sa fille en pension chez les dames du Sacré-Cœur. Son fils Maximin n'est pas précisément un mauvais sujet ; mais léger comme une plume, mobile comme une girouette... des élans d'imagination qui tom^ bent comme des feux de paille!... Il a vingttrois ans à peine, et déjà il a essayé un peu de tout. A dix-huit ans, il ^s'engagea pour faire partie de l'expédition de Morée. S'est-il bien battu ? je le crois ; mais il est revenu avec 3o,ooo francs de dettes...
— Dame ! écoutez, s'il a eu affaire à des Grecs !
— Très joli ! Il s'est bientôt dégoûté du service militaire ; son père lui a payé un remplaçant, et Maximin est parti pour Paris, n'ayant plus en tête que littérature, poésie et théâtre. Il envoyait des odes et des élégies au bon Cambrol qui n'y comprenait pas grand*chose. Il lui écrivait que Lamartine et Victor Hugo l'avaient accueilli à bras ouverts, en l'appelant mon cher confrère; qu'il avait une comédie reçue au
Théâtre-Français et un drame à la Porte-Saint- Martin. Cambrol gobait toutes ces histoires, et expédiait de Targent. Hélas! malheureusement pour la France et heureusement pour Maximin, ses blagues furent sauvées par un moyen violent, la révolution de Juillet. Il revînt à Marseille le bras en écharpe, et raconta qu'il avait été blessé par un émeutier furieux en essayant de défendre deux Suisses qu'on voulait massacrer. Ici, il fut pris d'un beau feu pour la marin marchande, et demanda à partir pour un voyage au long cours. Il allait s'embarquer, ou, du moins, les paris étaient ouverts parmi ses amis et connaissances, lorsqu'il s'amouracha de notre première danseuse, qui venait de débuter dans la Muette de Portici, Il eut, en son honneur, un duel qui fit du bruit. Après quoi il consentit à se tenir tranquille, et se contenta de grouper autour de lui quelques jeunes tapageurs qui se promenaient en mer en chantant des barcaroUes, sifflaient au théâtre et cassaient les assiettes au restaurant de la Réserve... Vous voyez d'ici le personnage ?
— Oui ; mauvaise tête er bon cœur...
— D'accord ; mais médiocre garantie de bonheur pour une femme, quand la tête gouverne pendant six mois et Je cœur pendant six minutes. Pourtant, il faut rendre cette justice à Maximin. Depuis quelque temps, il se plaignait de son désœuvrement qui le livrait aux séductions du carambolage et des coulisses. Dès qu'il a su que Madame, après avoir couru mille dangers, s'était jetée dans la Vendée, il est parti pour Nantes, et. cette fois, je le crois très sincère ; mais pour combien de temps?... Par malheur, sa sœur Mclanie est l'amie intime de ma fille; ce qui lui a donné wses entrées dans la maison. La veille de son départ, il est venu nous voir. Il nous a mis au courant de ses projets, de ses espérances. Le gaillard a du feu, de l'entrain, de la verve ; on aurait dit qu'il allait prendre Nantes à lui tout seul. Bref, depuis lors, Élodie m'a déclaré qu'elle ne voulait plus entendre parler de Lazare Bringuet, et qu'elle se ferait religieuse si elle n'cpousait pas Maximin Cambrol. Or, mon cher monsieur, je vous souhaite de ne jamais savoir par expérience à quel paternel esclavage peut descendre un veuf, père d'une fille unique !
Ceci ne nous éloignait pas trop de Phéroïne du moment. Il me sembla, en effet, que j'avais en* tendu cette phrase, dite ou chantée par Ferville, dans un vaudeville du théâtre de Madame.
J'admirai, chez cet excellent homme, le mélange, à doses à peu près égales, de dévouement chevaleresque, de tendresse paternelle et d'idées pratiques. Je le consolai de mon mieux, et je pris congé en lui demandant ses commissions pour Avignon ; car je partais le lendemain matin, et j'avais pour ma soirée un de ces engagements qui deviennent plus lard une date ineffaçable, un souvenir inJclébilc. Quelle soirée I Rien qu'en y songeant quelques heures d'avance, j'étais profondément ému.
Le directeur de la prison tempérait par quelques bons sentiments les rigueurs de l'obéissance passive. Il avait fait pour le général de Saint- Priest ce que fit, quinze jours plus tard, pour M. de Chateaubriand, M. Gisquet, préfet de police. Il lui avait donné son appartement, qui était fort convenable, et le noble captif devait y réunir, ce soir-là, sa sœur, ses coaccusés, leurs parents, leurs amis et leurs avocats. Pour moi.
quelle magnifique occasion d'entrer dans le sérieux de la vie, de me mettre en contact avec ces grandes vérités politiques et sociales que rien ne saurait prescrire, et dont le triomphe, s'il est tardif, n'en est pas moins certain I Quelle joie de revoir M. Hennequin, dont j'avais si souvent savouré, aux séances de la Société des bonnes Etudes, l'éloquence cicéronienne ! de connaître M. Sauzet, qui, depuis son merveilleux plaidoyer pour M. de Chantelauze, nous apparaissait, le front ceint d'une mystérieuse auréole, comme un Démosthène ou un Mirabeau au service de la religion et de la légitimité I
C'est ici que je dois faire une confession autrement humiliante que celles de saint Augustin et de Jean-Jacques. C'est ici que je dois m'anéaniir dans la poussière, me montrer dans toute la frivolité de ma misérable nature, légère, futile, puérile, n'ayant jamais su s'attacher au solide, prendre ses sûretés pour l'avenir, négligeant sans cesse la proie pour l'ombre, la réalité pour la chimère, le réveil pour le songe, la raison pour la folle du logis ; tout ce qu'il faut pour que les hommes graves puissent dire, cinquante ans
après : « Il n'est pas étonnant que le pauvre diable ne soit arrivé à rien I »
Je sortis de Thôtel Beauvau à sept heures, après un assez médiocre dîner. Le rendez-vous était pour neuf. Que faire pour tromper ces deux heures de fiévreuse attente ? Aller prendre ma demi-tasse au café Bodoul. Le café Bodoul, à Marseille, c'est Tortoni à Paris, Casati à Lyon, Florian à Venise, Pedrocchi à Padoue. C'est plus qu'un café, c'est une institution ; dernièrement, quand nous avons su qu'un préfet de la République aimable avait fait fermer le café Bodoul, je m'attendais, le lendemain,à lire dans les journaux que Marseille s'était jetée de désespoir dans le port de la Joliette.
Il n'y avait, dans la salle qui donne sur la rue Saint-Féréol, que deux consommateurs. L'un d'eux se récria en me voyant, et me tendit les mains. C'était le très spirituel Scipion du R..., brillant élève du collège Henri IV, exilé, comme moi, en Provence par le malheur des temps.
Il me présenta à son compagnon, le duc d'Abrantès.
Ces deux jeunes gens étaient charmants, mais
ils avaient un défaut énorme : ils n'aimaient pas la politique. Ils causèrent littérature, musique, poésie, théâtre, peinture. Hélas! je n'étais que trop enclin à les suivre sur ce terrain semé de fleurs et de quelques orties. Ce fut comme un écho du boulevard des Italiens, comme un souffle qui m'apportait les rumeurs lointaines de la ville souvent maudite et toujours regrettée. Le duc, qui avait été camarade de classe d'Alfred de Musset, nous récita, de mémoire, des vers encore inédits du poète « de l'amour et de la jeunesse », notamment cette pièce aujourd'hui célèbre, aussi délicieuse que faiblement rimée :
P^le étoile du soir, messagère lointaine, Dont le front sort brillant des voiles du couchant» De ton palais d'azur, au sein du jfirmament.
Que regardes- tu dans la plaine?...
Cette causerie, ces vers, le nom d'Alfred de Musset, de Victor Hugo, de Lamartine, de Balzac, de George Sand, qui venait de publier Ifidiana et que j'entendais nommer pour la première fois, tout cela me transportait dans un monde idéal, poétique, imaginaire, décevant, fantastique, à mille lieues de ce qui devait être mon unique pensée. Pourtant, je fis un effort, ^-t
j'allais m'arracher à cette conversation trop séduisante, quand la porte du café s'ouvrit. Mes deux causeurs accueillirent le nouvel arrivant par une exclamation joyeuse : « Méry I »
Méry ! je ne l'avais jamais vu ; j'avais lu en souriant, comme tout Paris, sa Villéliade^ et je ne me doutais pas que je retrouverais, en 1847, Tauteur de ce poème satirique, collaborateur de la Modcj et animant de sa verve intarissable les jolis déjeuners du vicomte Edouard Walsh. En conscience, je ne pouvais pas ne pas donner dix minutes à cette nouvelle et curieuse connaissance. Méry me foudroya tout d'abord par son éblouissante laideur. Théophile Gautier l'avait surnommé le Christ des singes. Ce sobriquet irrévérencieux et d'assez mauvais goût est parfaitement inexact. Il se serait mieux appliqué à la laideur simicsque de M. Littréou de M. Crémieux. Méry, au premier aspect, faisait l'effet d'un Kalmouk qui se serait écrasé le nez contre une porte. Ce nez prodigieusement camard,son front osseux, sa large bouche, son menton saillant, ses longs cheveux tombant sur le collet de sa redingote, composaient un ensemble étrange,que relevaient
de grands yeux glauques, étincelants de verve, et un sourire paradoxal comme son esprit. Peutêtre essayerai-je de le raconter et de le peindre plus en détail, lorsque je le rencontrerai au chapitre de mes Souvenirs d*âge mûr. Pour cette fois, il me suffira de remarquer que Méry nous' donne ou nous lègue deux leçons,Tune littéraire, l'autre morale. La leçon littéraire, c'est que le génie de l'improvisation et le goût de la mystification portent malheur aux talents les mieux doués, et mangent leur fonds avec leur revenu. La leçon morale, c'est l'absolu néant de nos vanités. Voilà un des plus brillants esprits du dixneuvième siècle. Il fut peut-être un peu moins qu'un poète, mais beaucoup mieux qu'un versificateur. Heureux rival de Ruggieri,il n'eut qu'à ouvrir la bouche pour en tirer de merveilleux feux d'artifice. Ses trois étonnants récits, — Eva, la Floride, la Guerre du Ni^^am, — balancèrent, dans la Presse, la vogue des Mystères de Paris ^ dans le Journal des Débats ; sa ravissante fantaisie de la Chasse au Châstre est bien préférable à Tartarin de Tarascon, parce qu'elle n'a que vingt pages, et que Tartarin en a trpis cents.
Dans tous ses ouvrages, même les moins réussis, on ferait une récolte de perles et de diamants. Vous diriez une fée nonchalante, qui, au lieu d'en former des colliers et des parures, les laisse négligemment tomber sur son chemin. Méry tenait le dé dans le salon de M"® Emile de Girardin, où l'on était si continuellement spirituel, que Ton donnait envie d'être bête. Il y a à peine quinze ans qu'il est mort ; et, de tout cela, que reste-t-il ? Un nom.
Ce soir-là, Méry était en verve musicale; c'était me prendre par mon faible. Je regardai la pendule; huit heures moins un quart. J'avais encore de la marge. En mon honneur, et au risque d'amener Méry à se répéter, Scipion et son camarade mirent la conversation sur Rossini et Semiramis. Nous eûmes alors la centième de ces variations prestigieuses où le poète se vantait de découvrir, dans cet opéra aujourd'hui un peu démodé, tout ce que le compositeur avait probablement oublié d'y mettre. Je n'en citerai que quelques phrases pour indiquer le diapason. Il s'agit du délicieux duo entre Arsace et Semiramis: « Eh ! ben, a teferîsci ! »
€ — L élégie chantée par Arsace, In si barbara sciagura^ est notée avec des larmes et accompagnée par les sanglots du désespoir. Le musicien a pleuré lui-même sur cette page émouvante, mais il ne Tavouera jamais. Il fallait un prodige de sensibilité mélodique pour réconcilier Arsace avec sa mère, après Tépouvantable révélation qtri dénonce au fils le crime de sa mère. La transition est ménagée avec un art merveilleux; Torchestre plaide le premier en faveur de Sémiramis et module des notes suaves, fondues dans le creuset des miséricordes célestes, au jour du premier repentir de Thomme. Ces ineffables accents de la commisération, exhalés des instruments et de la voix, arrivent au cœur après avoir ravi l'oreille, font oublier la reine coupable et attendrissent sur la femme malheureuse. On oublie le passé en écoutant ces deux voix divines, ces miraculeux accords, oîi la joie du fils s'unit à la tendresse de la mère, et, dès que le pardon est donné, on se demande avec stupéfaction dans quel trésor de Tinfini le maître a trouvé cette mélodie angélique, cet hymne de repentir et de réconciliation. Quand un pareil duo est dans les
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limbes du néant, Dieu seul peut conduire la main qui Ta découvert. »
Je ne perdais pas un mot de cette improvisation étourdissante qui me transportait sur les fleuves de Babylone, sous le ciel de TOrient, entre la pyramide de Nemrod et les jardins de Sémiramis, dans un monde inconnu, peuplé de monuments gigantesques, devant la statue de Bélus, au milieu des satrapes, des mages, des pontifes, des prêtres, des rois du Gange, à travers une mélodieuse tempête de cavatines, de vocalises, de trilles, de points d'orgue, de cantilènes, de finales et d'harmonies surhumaines, bien loin, je dois Tavouer, de la prison de Marseille. Aujourd'hui, n'est-il pas curieux de rapprocher de ce poétique enthousiasme, — que partageaient, nous dit Méry, le docteur Cabarrus, Armand Marrast, Chenavard, Azevedo, Lablache, le général Mellinet, Antony Deschamps, M"*« Malibran, — les essais de démolition tentés contre Rossini par les fanatiques de cette musique de Tavenir, qui, au bout de trente ans, n'a pas encore réussi à être la musique du présent? N'est-il pas fâcheux que, au moment où s'opère une réaction très légitime
en faveur des œuvres symphoniques de Berlioz, / on compromette la mémoire de ce génie incomplet et malade, en publiant une correspondance où, non content d'avoir primitivement traité Rossini de pantkiy il a écrit ces insanités : « Guillaume Tell! c'est un ouvrage qui n'est pas absurdement écrit, où il n'y a pas de crescendo et un peu moins de grosse caisse, voilà tout. Du reste, point de véritable sentiment, toujours de l'habitude, du savoir-faire, du maniement du public. » (21 août 1829,) Le compositeur malheureux de Benvenuto Cellini^ de Bénédict et Béatrice et des Trqyens, se vengeait ainsi du Barbier de Sévi lie, du comte Ory, de la Gai:{^a ladra, de MosCj de Semiramide, de Tancredi, de la Cenerentola, et de vingt autres chefs-d'œuvre.
Tout à coup Méry s'interrompit, regarda comme moi la pendule, et se leva en nous disant : « Mes amis, Je vous quitte ; voici huit heures ; je vais au théâtre ; on donne Guillaume Tell jet je ne voudrais pas manquer l'ouverture..,»
Ici, je commis une déplorable étourderie :
Guillaume Tell! dis-je; quel regret de n'être pas libre I Je ne l'ai jamais entendu !...
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Méry me saisit les deux mains, les secoua violemment, et me dit: «Vous ne connaissez pas Guillaume Tell!!!» exactement comme il m'aurait dit : Vous ne saviez pas qu* Athalie est de Racine I
— Non ! c'a été un vrai guignon. Toutes les fois que je suis allé à TOpéra pour entendre Guillaume Tell, affiché le matin, l'affiche était changée le soir, et on donnait le Comte Ory!...
— Eh bien, venez, je vous emmène !
— Mais... c'est que j'ai... un rendez-vous...
— D'amour?
— Oh I non, répliquai-je avec une pudique rougeur.
— Pour huit heures?
— Non, pour neuf.
— Eh bien, venez toujours... Vous entendrez au moins l'ouverture et le merveilleux premier acte, qui serait sans rival, si le second n'était sublime!... Rossini, le divin maestro, ne pouvait être surpassé que par lui-même...
Je capitulai, moyennant la promesse formelle qu'on me laisserait sortir après le premier acte ;
concession fatale I ce sont les concessions qui ont perdu les empires.
Nous entrâmes au théâtre. L'ouverture commença. L'orchestre était excellent ; dès les premières mesures, je fus empoigné^ comme disent les claqueurs. L'élégant dialogue des violoncelles me fit songer au mélodieux prélude d'un poème de qui on ne sait pas encore s'il sera épopée ou idylle. Bercé par cette phrase qui circule, va, vient, à travers les instruments à cordes, pour monter comme une brise alpestre et s'exhaler sur les cimes, mon ravissement redoubla lorsque le hautbois, le cor anglais et la petite flûte entamèrent ce délicieux ran:( des vaches, lutte cordiale du génie avec les mélodies originales de la montagne et de la vallée. Mais il faut que la pastorale soit troublée par les rumeurs de la guerre, par le tumulte des armes, par le frémissement de l'orage, par les farouches cavalcades des sbires et des archers de Gessler. Voici le formidable galop qui emporte Téglogue comme une trombe passant sur des corbeilles de fleurs. Le rideau se lève. Quelle fraîcheur matinale I quelle atmosphère de sérénité et de paix! Écoutez la
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ballade du pêcheur, frappant contraste avec la plainte héroïque de Guillaume ! Comme le musicien réussit à transfigurer le. ridicule poème et les vers grotesques de M. de Jouy ! A chaque nouvelle scène, mon .enthousiasme, mon émotion, mon extase, me dérobaient à tout ce qui n'était pas cette incomparable musique. Telle était mon illusion, qu'il me semblait que j'étais venu d'Avignon pour être Suisse. Et le splendide récitatif d'Arnold I et son duo avec Guillaume I et la phrase immortelle : « O Mathilde^ idole de mon âme /» — Et le finale tragique où les prières et les larmes de ces fiancés, de ces femmes, de ces enfants, de ces opprimés, alterne avec les sinistres menaces de Rudolph : « Obéis- ^^h ilyva de vos jours !^ — Je ne poursuivrai pas plus loin cet essai d'analyse musicale, qui me ferait comparer à un aveugle raisonnant sur les couleurs. J'en ai dit assez pour que l'on devine que, à neuf heures, j'étais vissé sur ma stalle, et que Méry n'eut pas à faire le moindre effort pour me retenir; assez pour que l'on comprenne dans quelle ivresse me plongèrent la romance de Mathilde : « Sombre forât!,,. Son duo
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avec Arnold, le prodigieux trio^ et le sublime finale : « Si parmi nous il est un traître /... »
Je sortis du théâtre entre onze heures et minuit Je ne pouvais plus songer à voir les prisonniers ; mais j'avais grande envie de me constituer prisonnier moi-même, comme plus coupable, à moi tout seul, que tous les prévenus, tous les passagers du Carlo- Alberto^ coupables de fidélité, de courage et de dévouement.
C'est ainsi que je manquai, ce soir-là, à tous mes devoirs. C'est ainsi que je perdis, par ma faute, l'inappréciable occasion de connaître et d'admirer, de visUj des hommes autrement intéressants qu'ArnolcV, Gessler et Guillaume Tell, qui très probablement n'a jamais existé. C'est ainsi, encore une fois, que je me classai, dès mon début, parmi les frivoles, les chimériques et les propres à rien : trait caractéristique qui m'a paru fait exprès pour clore cette première partie de mes Souvenirs.
Cependant, je dois tout dire. A ces Souvenirs^ qui ont cinquante ans, il m'est permis d'en ajouter un, qui a trois semaines. J'ai un ami intime, à peu près de mon âge, qui se nomme
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Calixte Ermel, et qui m'a suivi pas à pas pendant toute ma carrière. L'autre jour, il est venu me voir. Je lui ai lu ce chapitre, et il m'a tenu ce langage :
— Biea! Thumilité est une des plus belles vertus chrétiennes. Tu es frivole, futile, léger, chimérique, soit! Tu es de ceux qui lâchent la proie pour Tombre, d'accord ! Ici pourtant, je vois bien l'ombre ne fût-ce que celle de Ninus; mais la proie? Tu as manqué, ce soir-là, l'occasion de voir des hommes éminents, dignes de tous nos respects, remarquables, les uns par leur talent, les autres par leur bravoure, tous par leur attachement à la plus noble des causes ; le comte de Saint- Priest, Adolphe Sala, Adolphe de Bourmont, M"« Le Beschu, le comte et le vicomte de Kergorlay, le comte de Mesnard, MM. de Ber- 'mond, de Lachaud, de CandoUe ; leurs avocats, MM. Dufaure, Hennequin, Albert du Boys, Journel, Sauzet, d'Isoard-Vauvenargues, Guillemin, de Laboulie, Genton, Tocqueville, etc. Mais, enfin, un demi-siècle s'est écoulé. Parmi ces prévenus et leurs éloquents défenseurs, les croyants, les fidèles, les purs^ tous ou presque
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tous sont morts, et, avant de mourir, ils ont eu le chagrin de voir leurs certitudes se changer en espérances, leurs espérances en illusions, leurs illusions en mécomptes. Ceux qui, comme l'admirable général de Saint-Priest, ont prolongé leur vieillesse au delà des limites ordinaires, n'ont pas été seulement déçus dans leurs voeux les plus chers. Leur âme si française a été tour à tour déchirée par nos désastres et soulevée de honte et de dégoût par cette abominable crgie qui n'a même plus droit à s'appeler un gouvernement. J'ai connu Adolphe Sala, à Paris, en 1849 et 5o. Beau, vaillant, chevaleresque, merveilleusement doué, taille en héros de roman, rien ne lui a réussi ; il est mort jeune, et je crois que sa veuve s'est remariée. Mêmes déceptions pour le fidèle et intrépide comte de Bermond ! M. de Laboulie, si spirituel, si aimable et si éloquent, était tellement désenchante dans les derniers temps de sa vie, que, après le coup d'Etat du 2 décembre, apprenant les horribles excès commis par les insurgés des Bouches-du- Rhône, de l'Hérault et du Var, il m'avouait qu'il ne savait pas ce qu'il devait désirer ou craindre,
sûr, si le coup d'Etat échouait, que le Midi et la France entière allaient être livrés à ces pillards et à ces bandits, (que Ton indemnise aujourd'hui). Et les avocats? Voyons ! la carrière politique de M. Dufaure te semble-t-elle bien enviable ?
Ce vieux parlementaire, coryphée du centre gauche et de l'opposition dynastique, débordé par la République de Février, avalé par le 2 décembre,ressuscité parla troisième République, complice de la guerre déclarée au maréchal de Mac-Mahon, démissionnaire quand il n'avait plus de mal à faire, mort quand tout le mal était fait, n'a-t-il pas dû, lui aussi, s*il gardait encore un peu de conscience et de cœur, demander pardon à Dieu et aux hommes? Hennequin est absolument oublié, et l'on m'a dit que ses fils avaient refusé de suivre les traditions paternelles. La gloire de M. Sauzet eût été plus intacte, s'il était mort le i6 mars i833, le lendemain de l'acquittement de son noble client. Président de la Chambre des députés, la fatale séance du 24 février 1848 a fatié, tu lésais, ses lauriers oratoires et mis un nuage sur le souvenir de ses beaux plaidoyers. Que dire, hélas ! de l'héroïne
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de ce mémorable épisode? Elle n*a pas tardé kf comprendre qu'il avait été plus nuisible qu'utile à sa cause, et ceux qui ont eu Thonneur de rapprocher pendant les vingt dernières années de sa vie avaient peine à reconnaître cette princesse dont rintrépidité Henri-quatrième avait fait battre tant de cœurs.
« A présent, pour passer du grave au doux, du sévère au plaisant, tu n'ignores pas que la belle Elodie Dromain renonça, dès i833, à jouer les Diana Vernon. A la grande joie de son père, elle épousa prosaïquement le prosaïque Lazare Bringuet. Elle vit encore, et, l'autre jour, ce couple patriarcal réunissait à sa table ses fils, ses filles, ses gendres, ses belles-filles et vingt-neuf petitsenfants. Le plus jeune de ces bambins a six ans ; il sera peut-être le Josué dont nous sommes les Moïses. Quant à l'héroïque Maximin Cambrol, il perdit son père en i835, alla manger son héritage à Paris, eut deux pièces retusées à TOdéon, une sifflée aux Délassements-Comiques, s'adonna à l'absinthe, et mourut sans avoir pu réaliser ses rêves grandioses, romanesques, poétiques, littéraires et dramatiques. Tous ces personnages ne
sont plus que des fantômes, ces souvenirs ne sont plus que des oublis, ces dates ne sont plus que des chiffres gravés sur des tombeaux et étouffés par la flore des cimetières. Tu t'accuses avec raison de n'avoir jamais su Rattacher au solide. C'est un grand tort ; mais ceux qui avaient su ou cru s'y attacher Tout constamment senti manquer sous leurs pas ; la terre ferme a été moins sûre que le sable mouvant. L'imprévu, l'invraisemblable, l'impossible, ont eu encore plus de place dans la politique que dans les plus futiles objets de nos fantaisies et de nos rêves; les esprits sérieux ont été encore plus mystifiés que les esprits légers ; les événements se sont joués de la sagesse humaine et ont donné raison à la folie...
— Quelle tirade !
— Je n'ai pas fini. Il y a un mois, j'étais allé passer une semaine à Nice: le jour de mon départ, l'affiche annonçait Guillaume TelL Je me suis arrêté vingt-quatre heures à Marseille : le grand théâtre donnait Guillaume Tell; à Lyon, le surlendemain, Guillaume TelL J'arrive à Paris un jeudi; le vendredi, Guillaume TelL
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Le chef-d'œuvre de Rossînî a été représenté pour la première fois le 5 août 1829. Depuis lors se sont succédé deux Royautés, un Empire, deux Républiques, et j'espère bien que nous n'en resterons pas là. Est-ce tout? Pas encore. A Paris, ma première visite a été pour la marquise de R...; sa fille prend des leçons de déclamation et de lecture. — « Louise, lui dit sa mère, récite quelques vers à notre ami. » Louise ne se fait pas prier, se lève, se met en attitude, et, d'un air inspiré, elle me récite les vers suivants qu'elle saxt par cœur :
Pâle étoile du soir, mcssagcre lointaine, Dont le front sort brillant des voiles du couchant. De ton palais d'azur, au sein du firmament.
Que regardes-tu dans la plaine?
— Firmament j couchant^ mauvaises rimes!
dis-jc pour l'acquit de ma conscience.
— Oui, mais vers immortels I
BouRLOTON. -^ Imprimeries réunies B.