‹ Mes mémoires (volume 3)Chapitre 1 sur 8 · PARIS E. DENTU, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRtS

PahiS'Rcyal, 15-17- 19, Galerie tPOrUaru

Droits de traduction et de reproduction téservéSj

Vt-a^/y*^' MES

A Edmond Birê.

Mon cher ami,

Bien des fois, dans ces derniers temps, vous m^avez engagé à écrire mes Mémoires. Le mot m'effrayait. Il est si grand, et je suis si petit ! J'avais toujours présente à l'esprit cette demipage de l'abbé de Féletz^ oublié aujourd'hui, comme nous le serons demain : « Parmi les petites manies qui distinguèrent les écrivains du dix-huitième siècle, il en est une bien digne de remarque : c'est cette puérile et ridicule prétention de parler continuellement d'eux-mêmes. Dans les âges précédents, c'étaient les hommes

MES MiMOIRES

d'État, les généraux, les négociateurs, qui publiaient des Mémoires ; et leur histoire, liée à rhistoire publique, leur en donnait le droit, et promettait un véritable intérêt aux lecteurs. Mais, lorsque les gens de lettres se furent persuadé et, qui plus est, eurent persuadé aux autres que ce qu'il y avait de plus important dans la société, c'était un philosophe et un académicien, ils durent croire que c'était à eux à entretenir le public de tout ce qu'ils avaient fait depuis le berceau, de leurs enfantillages, de leurs espiègleries, de leurs bonnes fortunes, de leur mérite, de leur vertu, de leurs succès, de leurs talents. »

Rien de plus Juste ; pourtant ces philosophes, ces académiciens, auraient pu répondre au spirituel abbé, que, au milieu du désarroi des pouvoirs publics, des institutions séculaires^ des lois, des mœurs, de la diplomatie, de Tarmée, ilis représentaient, eux aussi, à leur façon et à leur date, une puissance* d'autant plus redoutable qu'elle était plus invisible ; qu'ils suppléaient, par intérim, les hommes d'État, les négociateurs^ les ministres, les généraux, les

ambassadeurs, et que, par conséquent, leur histoire personnelle se liait à Thistoire générale. Que dirai-je, moi qui ne suis ni philosophe ni académicien; moi qui, plaidant presque tou« jours des causes vaincues, voyant sans cesse échouer ce que j'aime et réussir ce que je hais, ne puis me rattacher que par le contraste, et pour ainsi dire par le rebours^ à Tensemble de notre histoire politique et littéraire ? Singulière condition, pour se raconter, que d'avoir à répéter, de page en page : « J'avais risqué tel pronostic ; c'est le contraire qui est arrivé. Je désirais ceci ; mon désir n'est plus qu'un regret. Mes malédictions ont porté bonheur à ce que j'ai maudit. Je me suis attaqué à telle célébrité : j^en ai fait une gloire ; j'ai protesté contre ce succès : , j'en ai fait une vogue ; j'ai discuté ce grand homme : j'en ai fait un dieu. J'ai vitupéré ce livre : il n'aurait eu peut-être que vingt édi* tien» ; il en a eu cent. » — Condition d'isolétilent et d'abandon, bien peu favorable à ces Complaisances du moi, qui dictent généralement les Mémoires !

Eh bien, c'est justement là ce qui me rassuré

et me décide. Le hoi cesse d'être haïssable quand il devient impossible. Il y a deux manières d'é- . , crire ses Mémoires; la première, la grande, à titre d'acteur des événements que l'on retrace et d'égal ou dcsupérieur des personnages que l'on peint. Nos illustres nous en ont donné des modèles... à ne pas suivre ; car, malgré bien des pages éloquentes, cuHeuses, émues, séduisantes, touchantes ou amusantes, il est impossible de nier, — toutes proportions gardées, — que Chateaubriand, Lamartine, George Sand, Alexandre Dumas, ont été plutôt diminués que grandis, plutôt compromis qu'idéalisés par la publication de leurs Mémoires.

La seconde manière, — la petite, — à titre de simple et très simple témoin. Ici, l'obscurité même du narrateur est un avantage. Si robuste que soit sa vanité, il ne peut se faire illusion. 11 sait d'avance qu'il ennuierait profondément ses lecteurs et se couvrirait de ridicule, s'il essayait de se poser en héros de sa propre histoire, et s'il cherchait en lui-même les éléments d'intéflt et de succès. 11 n'a que deux moyens pour se faire agréer et lire : l'observation et le souvenir.

Il a VU, et peut-être, en sa qualité de spectateur perdu dans la foule, a-t-il mieux vu que les premiers rôles du cortège. Il se souvient, et peutêtre sa mémoire, dégagée dje toute préoccupation d'amour-propre, est-elle plus nette, plus franche, plus désintéressée et, par cela même, plus intéressante que celle des gros joueurs qui veulent expliquer comment ils ont gagné ou pourquoi ils ont perdu. L'homme qui marche ou s'arrête en pleine lumière, n'aperçoit rien au delà de ce foyer lumineux qui semble rendre plus épaisses les ténèbres environnantes. L'homme qui s'achemine dans l'ombre n'a qu'à lever les yeux pour compter les étoiles ou contempler les feux épars qui brillent à l'horizon.

Quoi qu'il en soit, et sans plus de préface, je commence, au risque, hélas ! de ne jamais finir.

Mes douze premières années, avant mon départ pour Paris, ne m'ont laissé, à travers les visions confuses de mon enfance, que deux souvenirs bien distincts : le voyage de Madame, duchesse d'Angoulême, dans le midi de la France, et la mission des Pères de la Foi, à Avignon.

En 1822, le sentiment royaliste, dans nos provinces méridionales, n'avait rien perdu de son ardeur. Moins violent qu'en i8i5, il était plus ferme et plus réfléchi. C'était, pour ainsi parler, un feu de joie succédant à un incendie. Il s'entremêlait d'une vive reconnaissance pour les bienfaits d'un gouvernement à qui sept ans avaient suffi pour cicatriser les blessures, raviver rindustrie et le commerce, ranimer la liberté, ouvrir un nouveau monde aux imaginations et

aux intelligences^ rassurer ou consoler les mères, rendre à l'agriculture les bras que des guerres insensées lui avaient pris, justifier à tous les points de vue le beau nom de Restauration, et inaugurer une ère de prospérité telle, que, si les révolutions n'y avaient mis bon ordre, nous serions aujourd'hui trop riches.

Aussi, lorsqu'on annonça la visite de Marie- Thérèse de France, de la fille de Louis XVI et de la Reine Marie-^Antoinette, de celle que notre vieux Roi appelait son Antigone, et de qui Chateaubriand avait dit que ses infortunes faisaient partie essentielle de nos grandeurs nationales, l'enthousiasme fut immense. Les grands-pères et les grands-oncles des électeurs actuels des citoyens Naquet, Gent, Bosc, Bousquet et Saint- Martin, renouvelèrent leurs cocardes blanches et s'apprêtèrent à pavoiser leurs fenêtres. L'iti* néraire de la duchesse était fixé d'avance ; on ne variait que pour les détails. Pour venir de Nîmes à Avignon, elle devait passer par la route royale qui côtoie notre village. S'arrêterait-elle un moment pour entendre une harangue, sourire aux acclamations populaires et réchauffer le zèle

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de nos bons paysans ? On l'assurait, et on éfait très ému.

Or, Tavant-veille du grand jour, — 27 avril 1822, — nous vîmes arriver le maire, Antoine Queyrol, fermier de son état, et moins lettré que M. Villemain. Le vieux bonhomme était fort perplexe. Je traduis en français son speech provençal. — « S'il s'agissait, dit-il, à mon père, de» tracer un sillon en ligne droite sans dévier d'un centimètre, je crois que je m'en tirerais. Mais un discours! un discours à la plus auguste des princesses, fille et nièce de reine et de roi ! Impossible! Il faut, mon bon monsieur, que vous composiez ce discours, — et que M, Armand le récite.... »

(Ici j'ouvre une parenthèse. J'ai eu dans ma vie trois phases. Dans la première, j'ai été mon-' sieur Armand; dans la seconde, moussu; dans la troisième, lou vieï. Je ferme la parenthèse.)

Après une résistance convenable, mon père consentit. Je n'étais pas trop intimidé. On est moins timide à dix ans qu'à dix-huit. Nous avions deux soirées devant nous, et nous voilà feuille* tant le Conservateur et les Débats (1822), lisar^t

tout ce que des plumes royalistes avaient écrit, depuis 1814, sur cette admirable princesse, si courageuse dans la souflrance, si simple dans l'héroïsme, si chrétienne dans le pardon. Que d'émotions pour ma vive imagination d'enfant ! Dès cette époque, Chateaubriand était mon idole. J'avais fait de Virgile mon camarade de lit, et de René mon compagnon de promenade. Je n'essayai pas de retenir mes larmes, tandis que ma mère lisait : <c Cette jeune princesse, que nous avons rendue orpheline, regrette tous les jours, dans les palais étrangers, les prisons de la France. Le monde entier admire ses vertus. Les peuples de l'Europe la suivent, en la comblant de bénédictions; et nous, nous pouvons l'oublier! Quand

elle quitta sa patrie oii elle avait été si malheu-

reuse, elle jeta les yeux en arrière, et pleura. Objets constants de ses prières et de son amour, nous savons à peine qu'elle existe. Ah ! qu'elle retrouve du moins quelques consolations en faisant le bonheur de sa coupable patrie! Cette terre porte naturellement les lis; ils renaîtront plus beaux, arrosés du sang du roi-martyr. »

{Buonaparte et les Bourbons,)

lO MES MÉMOIRES

De ces lectures résulta le discours suivant. Si Ton y reconnaît un peu de celte emphase sentimentale qui dominait alors la politique, la littérature et la poésie, je répondrai que cette emphase était sincère, et que, après tout, elle valait bien le plat réalisme d'aujourd'hui.

« Madame,

4i La fidèle population de notre village et son digne maire m'ont fait Tinsigne honneur de me choisir pour mettre aux pieds de Votre Altesse , Royale l'hommage de leur respectueux dévouement. Fils d'un officier des Gardes du corps de votre auguste père, c'est avec une émotion profonde que j'invoque ce nom sacré qui rappelle à Votre Altesse, avec tant de consolations célestes, tant de filiales douleurs. L'illustre princesse qui m'écoute a trouvé dans sa grande âme des trésors d'héroïsme pour supporter son martyre, et des miracles de charité pour le pardonner. Ce pardon, la France, corrigée par ses malheurs, le mérite et Tobtient à force de respect et d'amour pour l'antique race de nos Rois. Dans les plus

humbles hameaux, comme dans les villes les plus superbes, je crois entendre ce cri qui va couvrir ma voix et qu'ont peine à retenir les braves gens qui m'entourent : Vive le RoiI... Vivb Madame! »

Le 26 au soir, nous fîmes une répétition gêné-* raie dans le jardin du curé. Il fut convenu que lorsque j'arriverais à ces mots : « qu'ont peine à retenir les braves gens.., », ces braves gens ne le retiendraient plus, et compléteraient l'efifet de notre éloquence par la vigueur de leurs poumons. A ce point de vue ou plutôt d'acoustique, la séance préparatoire fut pleine de promesses. Ces poitrines de bronze eurent des éclats de tonnerre.

Je dormis fort peu et fort mal, comme on peut le croire. Je me réveillais en sursaut, et je me récitais à moi-même les lambeaux du discours que je savais par cœur ; puis je me rendormais d'un sommeil fiévreux, et des rêves pénibles me promenaient à travers les scènes tragiques de la Révolution qu'avaient évoquées nos lectures. Je voyais Louis XVI écrivant son sublime testament, Marie-Antoinette à la Conciergerie, Louis XVII

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martyrisé par le cordonnier Simon, l'orpheline du Temple fixant sur moi ses yeux humides dé pleurs au moment de quitter la France. Ces vagues impressions d'anxiété et de malaise se dissipèrent, avec les douces brises du matin, lorsque nous gravîmes la montée fort raide qui conduit de notre maison au village et à la grande route. Mon cœur battait à se rompre; mais il me semblait que je ne faiblirais pas et que j'irais jusqu'au bout.

Toute la population était sur pied, dans ses habits du dimanche; il y a, de cela, cinquanteneuf ans, et je m'en souviens comme d'hier. Le ciel n'avait pas un nuage ; on eût dit qu'avril se réchauffait d'avance aux tièdes rayons de mai. Les plantes aromatiques de notre colline, le thym, le romarin, la lavande, le serpolet, étaient toutes en fleurs, et leur parfum s'exhalait comme une odeur d'encens rustique, digne de l'angélique princesse qu'appelaient nos hommages et nos vœux. En fleurs aussi, les amandiers, les abricotiers et les pruniers sauvages, qui s'entremêlaient, dans les haies, aux touffes d'aubépines. Les alouettes gazouillaient dans les seigles et les

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sainfoins où elles avaient caché leurs nids. Des gouttelettes de rosée étincelaient à la pointe des herbes. Rien ne saurait rendre Pimpression de calme et de fraîcheur de cette heure matinale. Seulement, un merle, blotti dans un massif de cyprès, sifflait avec une persistance insolente, et ce siffleur me troublait.

Le rendez-vous était pour dix heures. Nous étions tous à notre poste, au bord de la route. Je tenais mon discours dans ma main tremblante* Tout à coup, j'aperçus, au haut de la montée de Saze, un énorme nuage de poussière qui accourait vers nous d'un train effrayant. « C'est elle! c'est la duchesse! c'est Madame! », murmuraiton autour de moi. En 1822, les express et les rapides ne iious donnaient pas encore l'idée de ce que peut être la locomotion d'un point à un, autre. Ce nuage, ce tourbillon, me parut s'ap-* procher avec une vitesse magique. Bientôt le nuage s'éclaircit ; un rayon de soleil le perça de part en part ; je vis briller les casques et les sabres de l'escorte ; puis les harnais des attelages et les chapeaux enrubannés des postillons. Deux calèches, menées à quatre chevaux, arrivaient sur

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nous avec une rapidité foudroyante. « Lancés comme ils sont, comment feront-ils pour s'arrêter? » disait, le maire. Ils ne s'arrêtèrent pas. Calèches et cortège passèrent comme une vision fantastique. Inclinée à la portière, la duchesse nous salua d'un signe de tête : « Vive le Roi! » crièrent les paysans avec un ensemble digne d'un njeilleur sort. Au moment où ils allaient crier : « Vive Madame ! » ils s'aperçurent que les voitures avaient disparu.

On doute :.k

J'écoute...

Tout fuit;

L'espace

Efface

Le bruit. Ce fut ma première leçon de philosophie poli-» tique ; depuis lors, j'en ai subi de plus rudes.

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Madame, duchesse d'Angoulême, passa trois jours à Avignon. Le second jour était un dimanche. Elle voulut faire à pied le trajet, d'aîl^ leurs fort court, qui va de Thôtel de la préfecture à réglise Saint- Agricol. La foule était com^pacte, et Penthousiastne unanime. Des centaines de drapeaux blancs s'agitaient aux fenêtres. Qn voyait affluer de toutes parts les habitants de& communes voisines. Voulant prendre ma revanche de ma déconvenue du vendredi, je me faufilais un peu partout. J'étais déjà très mince, et encore très petit. Je me glissai à travers les groupes, et j'atteignis le grand escalier de Saint- Agricol, au moment où la duchesse, accompagnée du préfet, mettait le pied sur la première marche. En cet instant, il y eut un incident qui produisit

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une émotion extraordinaire. Au milieu des acclamations qui redoublaient de seconde en seconde, nous entendîmes, à l'angle de la place et de la rue Petite-Fusterie, un cri isolé, mais très distinct : « Vive l'Empereur ! »

Aussitôt la foule se précipita, avec un mélange d'indignation et de stupeur, du côté d'où était parti ce cri séditieux. Le coupable n'essaya ni de se dissimuler ni de s'enfuir. J'accourus, je le vis, et je fus désarmé; mais ce ne fut pas par l'enviç de rire .

C'était un sergent de la garde impériale, un invalide de notre succursale. — On sait qu'Avis gnon a possédé jusqu'en i85r la succursale de l'hôtel des Invalides de Paris. — Il se nommait Jean Boucard. Dans la lutte qu'il soutenait contre trois ou quatre royalistes furieux qui le menaçaient de mort et avaient déjà déchiré son uniforme, son chapeau était tombé. Son crâne dénudé, poli comme l'ivoire, contrastait par sa blancheur avec le hâle de son visage tanné, ridé, parcheminé, passé au crible, et avçc les tons rouges et sanguinolents d'une effrayante cicatrice qui traversait le front, coupait en deux le sourcil

et se perdait dans le creux de la Joue. Il manquait deux doigts à sa main droite; en revanche, il en manquait trois à son pied gauche, qui avait été gelé en Russie. Cette ruine vivante, inconnue, sans nom, sans gloire, racontait mieux que les plus belles phrases, la campagne d'Egypte, la guerre d'Espagne, les sanglantes batailles d'Iéna, de Wagram et d'Eylau, et la retraite de Moscou.

Il y avait, dans sa physionomie et dans son aspect, quelque chose de si imposant et de si farouche, que les menaces et les voies de fait s'arrêtèrent. Mais déjà la duchesse, retrouvant son incomparable énergie des grandes crises, avait parlé plus haut que tout le monde, et, d'une voix qui dominait le tumulte :

— Qu'on arrête cet homme! dit-elle, qu'on ne lui dise pas un mot d'injure! Qu'on ne lui fasse aucun mal ! Qu'on ne touche pas à un cheveu de sa tête ! — (il n'en avait pas un, mais elle n'était pas forcée de le savoir) — et qu'on me l'amène après la messe!

Elle fut obéie. Une heure après, Marie-Thérèse de France et le vieux soldat de Napoléon étaient en présence. Le préfet la supplia de l'ad-

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mettre en tiers; elle y consentit. Le soir, il écrivit toute la scène. Ami intime de mon père, il lui permît d'en prendre une copie.

-— Eh bien, mon brave ! dit-elle avec une ineffable douceur ; c'est vous qui avez crié : « Vive l'Empereur l »

Il ne répondit pas. Sa figure ravagée trahissait une lutte intérieure, un mélange de sensations diverses ou contraires, dont lui-même ne se rendait pas bien compte. Une heure auparavant, exalté par sa colère, il avait trouvé une sorte de plaisir sauvage à braver toute cette foule, à lancer, lui tout seul, un défi à cet enthousiasme royaliste. Maintenant, devant cette princesse calme et simple qui lui souriait et lui disait de bonnes paroles, il était plus ému, plus intimidé que devant le canon de Blticher ou de Wellington.

Elle reprit :

— Ce cri de Vive P Empereur! n'a plus -de sens. Vous ne pouvez ignorer qu'il y a près d'un an que votre Empereur est mort. . •

Même silence. Madame ne se découragea pas.

— Avez-vous une famille ? dit- elle.

— J'ai une sœur... veuve.

— A-t-elle des enfants?

— Elle avait deux fils ; Paîné a été tué à Leipsick^ le cadet à Waterloo.

— Ah I vous voyez bien I Nous, nous ne faisons tuer personne !

Alors, cet homme, qui, d'instant en instant, se courbait, pour ainsi dire, et se sentait vaincu par cette pure merveille de grandeur nriorale, se redressa de toute sa hauteur, et répliqua :

— » Pardon, madame! Vous avez fait tuer quelqu'un l

— Qui donc ? fit-elle en tressaillant ; Napoléon Bonaparte?... — Non! non! dit-elle au préfet qui voulait intervenir. LaissezJe parler I Je veux qu'il me dise tout !

Puis se tournant vers Jean Boucard, elle répéta :

— Napoléon Bonaparte ?

— Non, non, madame!... Mon général, mon maréchal... Michel Ney !..•

Ace nom, la duchesse pâlit, et arrêtant d'un geste le préfet, qui essayait encore de faire taire Boucard, elle s'écria :

— Le maréchal Ney ! Mais il avait trahi ! Il avait promis au Roi, mon oncle, de ramener Bonaparte dans...

— C'est possible, madame! mais il m'a sauvé... moi, et bien d'autres...

— Où? quand? Comment? reprit-elle. Ses yeux étincelaient.

• — En Russie, à la fin de cette retraite qui m'a mis dans Tétat où vous me voyez... à Kovno, sur le Niémen, sur les glaces, dans la neige, partout. Sans lui, pas un des soldats de la vieille garde n'aurait revu la France. Nous avions été quatre cent mille, et nous n'étions plus que mille... en haillons, affamés, décharnés... pas des hommes; des cadavres, des spectres qui marchaient encore !... Les pieds gelés, la glace brisée sous nos pas, nous n'avions plus figure humaine... Murât, les rois, les maréchaux, les gé-. néraux avaient perdu la tête... L'Empereur était • parti... La mort partout, la faim, le froid, les yeux brûlés, d'horribles bruits dans le cerveau, les Cosaques à l'horizon... des nuées de corbeaux attendant leur proie et faisant sur la neige de grosses taches noires... Dans cette déroute,

ENFANCE ET JEUNÏISSE 21 '-

dans cet enfer, un seul homme debout, veillant

sur nous, nous rendant un peu de courage... J

Michel Ney ! |

Emporté par ses souvenirs, ne sachant plus où il était, revivant tout entier dans ces scènes épouvantables auxquelles il eût pu servir de vignette, ce vieux sergent, qui savait à peine lire et écrire, racontait d'avance, à sa manière, avec une incroyable sincérité de pantomime et d'accent, ces pages pathétiques et navrantes, qui devaient, trois ans plus tard, passionner Paris et la France sous la plume du général Philippe de Ségur. Le général devait être plus éloquent; le sergent était plus naturel et plus simple. La duchesse d'Angoulême, subjuguée par ce récit, l'écoutait avec une attention ardente qui couvrait ses joues d'une rougeur de fièvre. On devinait que Jean Boucard, par sa narration à la fois naïve et violente, empreinte d'un cachet d'indéniable vérité, lui ouvrait un univers nouveau oti ses regards avaient peut-être craint de s'arrêter, d'oii l'avaient peut-être détournée des voix amies, des serviteurs plus fidèles qu'intelligents. Tous les héroïsmes sont frères; non seulement, celui de

Madame était à la hauteur de celui qu^évoquait le récit de Tobscur soldat ; mais, dans sa pureté sublime, il le dominait de toute la distance qui sépare un héros d^un saint.

— AhJ disait plus tard le préfet à mon père, comme j'aurais voulu qu^un grand écrivain ou un grand poète, Joseph de Maistre ou Château** briand; lord Byron ou Walter Scott, assistât à cette scène imprévue où se rencontraient face à face, venues des deux points extrêmes de la politique et de rhistoire, les deux plus grandes douleurs qui aient jamais éprouvé la nature humaine ; la prison du Temple et la retraite de 1812, les échafauds du 21 janvier et du 16 octobre, et le 2g^ bulletin de la Grande Armée ! En ce moment unique, elles se comprenaient, se rapprochaient, se confondaient presque. A la fin, lorsque Jean Boucard balbutia une dernière phrase, entrecoupée par son émotion toujours croissante : « J^étais tombé, comme un bloc, sur un tas de neige; je m^endormais déjà du som«* meil dont on ne se réveille pas. • . c^est lui, c'est . mon maréchal qui m'a relevé et sauvé 1... » Une larme, digne d^étre recueillie par les anges^ brilla

dans les beaux yeux de Madame, tandis qu'une autre larme coulait sur les joues ridées du vieux soldat.

— Ah ! murmura-t-elle, si j'avais su I si nous avions su I mais nous ne savions rien !

Parole fatidique, aussi vraie sur les marches du trône que sur la terre d'exil!

Puis, s'adressantà Jean Boucard :

— Jean ! lui dit-elle avec une bonté souveraine, je n'ai pas besoin de vous dire que votre incartade n'aura pas de suites... Ne criez plus : «Vive l'Empereur! » Je vous dispense de crier : «Vive le Roi ! » — Comment s'appelle votre sœur?

— - Madeleine Riou.

— Elle est pauvre ?

— Très pauvre, répondit-îl tout bas, après un moment d'hésitation.

— Eh bien ! remettez-lui ceci de ma part, — elle lui donna sa bourse, — et dites-lui que je ne l'oublierai pas I — Purs elle ajouta avec ce sourire mélancolique qui l'embellissait encore : — « A présent, monsieur le préfet, allons reprendre notre rôle officiel 1 »

Jean Boucard eut une fin étrange. Depuis son

entrevue avec la duchesse d'Angouléme, on devinait aisément qu'un grand trouble s'était fait dans cette pauvre tête, incapable de combiner deux idées, et fort ébranlée déjà par ses campagnes, ses souffrances et ses blessures. Subjugué, foudroyé par l'irrésistible bonté de la du- ^ chesse, il y avait quelque chose de touchant et de

comique dans ses efforts pour concilier ce nouveau culte avec ses idolâtries bonapartistes. Il n'avait jamais été bien sobre ; il s'adonna à la boisson, malgré les paternelles remontrances de son général, l'excellent comte de Villelume.

Puisque ce nom se rencontre sous ma plume, je l'arrête au passage. Le comte de Villelume avait épousé cette sublime fille du marquis de Sombreuil, qu'a chantée le Victor Hugo des neiges d'antan. Ils habitaient Thôtel de Bernis, où nous avions un appartement. Je la voyais tous les jours. Elle était si modeste et si simple qu'il fallait être renseigné pour reconnaître en elle l'admirable héroïne d*amour filial. Jamais elle . ne parlait du terrible épisode dont le détail le plus effrayant a été contesté. Ce que je crois vrai, c'est que le verre de sang lui fut présenté par les

massacreurs de Septembre, qu'elle le prit, qu'elle allait le boire, et que, saisis d'un mouvemeni de pitié ou d'horreur, ces monstres le répandirent à ses pieds. Ce que j'affirme c'est que toutes les fois qu'elle nous faisait l'honneur de s'asseoir à notre table, mon père avait soin qu'on ne servît que du vin blanc.

Le 25 août approchait. C'était la fête du Roi. — 4c Vous me verrez I vous m'entendrez ! » disait Jean Boucard à ses cariiarades, qui haussaient les épaules, et au général, qui lui répondait : -^ « Voyons ! Boucard, on ne vous en demande pas tant ! Ne passez pas d'un extrême à l'autre! Vous êtes pardonné, mieux que pardonné... »

Le vieil entêté répétait : « On me verra ! on m'entendra I » — et il buvait immodérément.

Le 25 août, les invalides banquetaient dans le magnifique jardin qu'ont fait disparaître les constructions du chemin de fer et-l'avenue de la République, ci-devant Pétrarque, ci-devant Bonaparte. De petites tables, de huit couverts chacune, avaient été installées sous les ormeaux trois fois séculaires dont se souviennent tous les Avignonais de quarante à quatre-vingt-dix ans,

et que nous regardions comme des monuments.

Jean Boucard présidait une de ces tables. Ils étaient huit, et il^ ne possédaient, à eux tous, que dix bras et onze jambes. Pendant le repas, on remarqua Textréme exaltation de Jean. Il avalait, coup sur coup, de pleines rasades de nos vins capiteux de la côte du Rhône; tantôt rouge comme une pivoine, tantôt pâle comme un spectre. Au dessert, il se leva, vida son grand verre, plein d'un vieux cru de Château-neuf.

Puis, d'un geste plus prompt que Téclair, il tira de dessous son habit d'uniforme un flacon d'eaude-vie, le but d'un trait, et s'écria : « Vive l'Emp... Non, Non! Vive le Roi! Vive Madame! >

Et il tomba raide mort.

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ENFANCE ET JEUNESSE If

Rassemblez dans vos souvenirs, toutes les fêtes nationales, toutes les expositions universelles, tous les anniversaires de rois, de princes, d'empereurs, de tribuns et de prises de la Bastille ; vous n'aurez pas une idée de ce que fut la bonne ville d'Avignon pendant la grande mission de 1819, qui est restée légendaire. L'enthousiasme populaire s'exalta jusqu'au délire. On venait de quarante lieues à la ronde pour entendre, pour voir, pour acclamer le P. Guyon et ses dignes acolytes. Tous les rangs, comme toutes les opinions, se confondaient dans un même élan d'ardeur mystique et de foi. Il n'y avait plus de partis. La Carretterie, quartier des vieux révolutionnaires, était aussi fervente que les quartiers royalistes.

Le P. Guyon, le chef de cette bienheureuse mission, aurait pu dire, comme l'archevêque de Grenade, à qui il ne ressemblait guère : « Le Seigneur bénit mes homélies. Elles touchent les pécheurs, les font rentrer en eux-mêmes et recourir à la pénitence. J'ai la satisfaction de voir un avare, effrayé des images que je présente à sa cupidité, ouvrir ses trésors et les répandre d'une procfigue main; de remplir d'ambitieux les ermitages ; d'arracher un voluptueux aux plaisirs et d'affermir dans son devoir une épouse ébranlée par un amant séducteur. » — Les conversions étaient aussi nombreuses qu'éclatantes. Des usuriers rendaient à leurs débiteurs capital et intérêts. Les restitutions affluaient. Les cuisinières inondaient de leurs larmes le panier dont elles avaient fait danser l'anse. Des Voltairiens endurcis se livraient à de vigoureux autodafés aux dépens de Voltaire, de Diderot et de Jean- Jacques. Un riche et célèbre imprimeur brûla pour 40,000 francs de livres philosophiques et dangereux. D'élégantes Célimènes renonçaient au monde, à ses fêtes, à leurs coquetteries charmantes, à leurs succès, pour devenir des dévotes

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à tous crins. Les officiers de la garnison sacrifiaient le café au confessionnal. De gros négociants, habitués à necaus'er entre eux que du prix de la soie et de la garance, s'abordaient mystérieusement pour se dire : « Vous savez ? ce soir, la prescience; demain, les sauvages; aprèsdemain, Luther et Calvin. »

Un type inoubliable, ce P. Guyon, dont le portrait lithographie orna pendant longues années la chambre de nos pauvres ménages, entre l'Enfant Jésus et la branche de buis bénit! Une figure d'apôtre, une carrure d'athlète. Il était alors dans toute la force de l'âge, dans tout le feu du combat, — je dirais presque dans tout l'enivrement de la victoire. Son vaste front était encore agrandi par une calvitie précoce. Ses yeux gris étincelàient de cette flamme communicative qui va réveiller et réchauffer la foi sous les cendres attiédies. Sa bouche accentuait l'énergie de sa volonté. Il était gros sans être gras. Ses larges et robustes épaules semblaient faites pour porter sans faiblir le poids de toutes les consciences chargées. Il y avait de l'électricité dans sa parole, qui rappelait,

disait-on, l'éloquence du P. Bridaine. Ses pou-

mons étaient infatigables, et sa voix si prodigieusement sonore, qu'on Fentendaît distinctement à des distances invraisemblables. Il ne pouvait faire un pas dans la rue, sans devenir le centre d'un rassemblement. Les femmes du peuple s'agenouillaient devant lui en lui présentant leurs enfants, et en le suppliant de les bénir.

Le plus jeune des Pères de la mission avait vingt-trois ans à peine. Il n'était pas encore prêtre. Il s'appelait le P. Victorin ; un de nos amis qui habitait Bordeaux^ la ville natale du jeune missionnaire, l'avait recommandé à mes parents. Il venait quelquefois nous voir, autant que le lui permettait sa rude besogne. Je me pris pour lui d'une de ces amitiés d'enfant, toutes de sentiment, d'exaltation vague et d'instinct. Il fut touché de mes naïfs témoignages, et me montra, à son tour, une affection dont j'étais fier. Il me faisait songer aux jeunes saints dont je lisais l'histoire, surtout à saint Louis de Gonzague. Quarante ans plus tard, je retrouvai sur les traits angéliques de l'abbé Perreyve une ressemblance qui me fit battre le cœur. C'était la même physionomie, la même douceur dans le regard, la

ENFANCE ET JEtJNESSE 3l

même expression de nostalgie céleste ; cette sérénité que rien ne trouble, parce que, à travers les tristesses et les laideurs humaines, elle voit sans cesse le bon Dieu.

Les missionnaires pratiquaient et professaient le contraire de la glaciale maxime de M. de Tàl« leyrand : € N'ayez pas de zèle !» — Ils en avaient beaucoup, et cet excès de zèle leur réussissait d'autant mieuxqu'il avait pour complice la population tout entière. Non contents de trois prédications par jour, ils organisèrent des cérémonies en plein. air: fête expiatoire, amende honorable, renouvellement des vœux du baptême ; et chacune de ces cérémonies, saluées par une foule immense, provoquait un redoublement d'enthousiasme. A la fin, ils résolurent de couronner cette mission si féconde en prodiges de conversions et de grâces divines, en plantant une croix sur le rocher des Doms, abrité par la métropole et le palais des Papes, et dominant le merveilleux panorama, étemelle admiration destouristes et des peintres.

Cette cérémonie fut la plus belle de toutes.

Elle offrit ce caractère bien rare où le sentiment,

la passion populaire, dans toute son expansion et toute sa franchise, s'accorde intimement avec une grande idée de rédemption, de consolation et d'espérance. La procession, une procession gigantesque , réunit toute la ville, magistrats, fonctionnaires, militaires de tous grades, gentilshommes, bourgeois, artisans, bateliers du Rhône, grandes dames, clergé, ordres religieux, marchandes, grisettes et paysannes. Naturellement, les enfants ne furent pas oubliés. J'étais du cortège, avec un grand cierge. Lorsque j'arrivai, avec mes petits compagnons, formant une double haie, au bas de la place du Palais, la procession se déroulait, dans toute sa splendeur, et montait en spirales infinies jusqu'à la cime du Rocher. Le P. Guyon, debout sur le plateau, dans une attitude d'inspiré et de prophète, préludait à la plantation de la croix par une improvisation où son éloquence entraînante rivalisait avec la vigueur de ses poumons. L'étonnante sonorité de sa voix était si bien servie par la pureté de l'atmosphère, que ses auditeurs les plus lointains ne perdaient pas une syllabe. J'avais neuf ans, et ce spectacle sublime écrasait ma débile enfance. Le pavé

était jonché de branches de lilas, de brassées de genêts et de jacinthes, dont le parfum me portait au cerveau. Les séminaristes et les enfants de chœur des quatre paroisses passaient et repassaient devant moi, leurs encensoirs à la main, et il me semblait que cet encens me grisait.

Peu à peu, je sentais tout mon être se fondre dans une sorte de défaillance qui n^était pas sans charme, mais qui me rendait incapable de faire un pas de plus. Mes regards alanguis erraient sur le bleu du ciel, sur les tours papales, sur la silhouette lointaine du prédicateur, sur les longues rangées de pénitents blancs, gris et noirs, sur les ors des bannières et des chapes. Je croyais que c'était de Textase ; c'était de l'évanouissement. Je perdis connaissance, et je m'affaissai dans les bras de mon camarade, en lâchant mon cierge qui couvrit de taches de cire son habit neuf.

Quand je revins à moi, il était huit heures du

soir. J'étais couché sur un bon lit, dans une

maison qui faisait face au palais des Papes, et

qu'habitait un- de nos parents. En rouvrant les

eux, j'aperçus à mon chevet, avec toute ma

famille, le jeune P. Vîctorin, qui me regardait avec une délicieuse expression de sympathie et de tendresse. — « Eh bien ! me dit-il de sa douce voix en me prenant la main ; eh bien ! mon pauvre Armand, tu avais donc trop présumé de tes forces ? Tu n'en as que plus de mérite, et le bon Dieu t'en tiendra compte... ce ne sera rien, grâce au Ciel... A présent, je te quitte... je n'ai pas voulu m'éloigner tant que tu n'avais pas repris connaissance ; mais le temps me presse ; nous partons demain matin, avant l'aube, pour éviter une manifestation populaire. Adieu, cher enfant, adieu 1 J'ai idée que nous nous reverrons ! »

Nous nous revîmes en effet.

Sept ans après, en 1826, j'étais à Paris, en troisième, au collège Saint-Louis. Mon nom avait déjà retenti dans la grande salle de la Sorbonne. En l'honneur du carême et du jubilé, les Pères de la Foi — (alias Pères Jésuites) — vinrent donner une mission à Saint-Sulpice, notre paroisse. C'était à peu près le même personnel. Le P. Guyon n'avait rien perdu de son ardeur apostolique, de sa voix puissante*, de son énergique éloquence. Mon cher P. Victorin le secon-

dait de tout son dévouement et de tout son zèle. Mais, hélas! ce n'était plus le même public. Le souffle du libéralisme — (le mauvais ; y en a-t-il un bon?) — avait passé sur la jeunesse des écoles. Le ministère Villèle était entré dans sa période de complète impopularité. On exploitait perfidement la piété de Charles X, Finâuence occulte de la Congrégation et dix parti" prêtre; la religion souffrait de son contact avec la politique. Un gouvernement trop favorable aux vérités du catéchisme et de TÉvangile I Ne

vous semble-t-il pas aujourd'hui que je vous parle des contemporains de Sésostris ou au moins de Pharamond ?

Les missionnaires rencontrèrent de Topposi-*tion, non seulement parmi les crédules lecteurs du Constitutionnel et les lecteurs raffinés du Globe f mais dans l'église même, dans la sacristie^ auprès des marguilliers, et d'une partie du clergé de la paroisse^ encore un peu gallican. Ce luxe de cérémonies, cette religion démonstrative, qui Convenait admirablement à nos populations méfidionales, cette façon primitive et cavalière de jeter un peuple tout entier aux pieds de la Madone

et de la Croix, tout cela était bien peu parisien, et éveillait les appréhensions ou les méfiances de ceux qui, ayant charge d'âmes, craignaient de ne rien obtenir ou de tout perdre en demandant trop. Moins sûr de son terrain, fidèle à son caractère tout d'une pièce, le P. Guyon commit quelques imprudences, et, un jour qu'il avait célébré avec un excès de pompe extérieure la cérémonie expiatoire qui avait eu tant de succès dans le Midi, un vieux vicaire, nommé l'abbé Gode, lui dit avec une nuance d'ironie : « Mon Père, vous venez de faire une cérémonie pour l'expiation de nos péchés» Demain, vous aurez à en faire une autre pour l'expiation de celle d'aujourd'hui. » * Au dehors, l'opposition s'envenima. Dek groupes d'étudiants se rassemblaient tous les soirs sur la place Saint-Sulpice, et imitaient spirituellement le croassement du corbeau, au passage des missionnaires, des prêtres et des séminaristes. Bientôt ils s'enhardirent, et lancèrent des pois fulminants sur les dalles de l'église. Quelquefois ils se glissaient, deux par deux, dans les rangs pressés des fidèles, risquaient trois ou quatre coups de sifflet, et s'esquivaient par une des petites

portes. Pendant ce temps, les journaux libéraux dénonçaient le P. Guyon, et l'accusaient d'avoir prêché contre la Charte. Il en était peut-être bien capable; mais, pour le moment, on le calomniait.

Je voyais presque tous les jours le P. Vîctorin. Nature douce et tendre, il souffrait, plus que son athlétique chef, de ces démonstrations haineuses, insolentes et stupides. — « Oh ! les malheureux! les malheureux! me disait-il en retenant à peine ses larmes ; que leur avons-nous fait ? Pourquoi nous haïr? Moi qui croyais, après tant de leçons, à une renaissance chrétienne ! Les Parisiens sont donc incorrigibles ? Où cette impiété les mènerat-elle? Et toi, Armand... dans ton collège... que disent et que font tes camarades ? >

Alors je lui racontais tristement tout ce qui, dès cette époque, faisait des lycées de Paris des foyers d'irréligion et d'immoralité précoce : les professeurs déguisant assez mal, sous des airs d'indifférence polie, leurs arrière-pensées hostiles ou sceptiques ; les répétiteurs nous lisant, au lieu de Cicéron ou de Tacite, Parny, Voltaire et Déranger ; les pions abusant de leur état dQSOuffre^

douleurs pour étaler les maximes les plus révol-

tantes et les plus révoltées ; les mauvais livres circulant clandestinement de main en main^ et de pupitre exk pupitre ; les aumôniers raillés ou trompés; les grands y les rhétoriciens esiternes, racontant avec un cynisme de forfanterie et de mensonge, le lundi et le vendredi matins» la façon dont ils avaient employé leur soirée de la veille ; le théâtre^ FOpéra, Tactrice à la mode» la dan-* seuse, avec des détails techniques ou plastiques qui auraient fait rire aux éclats les vrais connais* s^urs^ mais qui troublaient nos imaginations dV dolescents ; les esprits forts se moquant des élèves que Ton savait appartenir à des familles chrétiennes, leur prodiguant les épithètes de cafards, de cagots, de tartufes et de calotins^ et . mettant le respect humain de moitié dans ces premières séductions du vice ; d^autres élèves, plus coupables encore, jouant avec les sacrements -^ « comme la main du crime avec les v^es de Tautel,., >

Le pauvre Père m'écoutait avec angoisse, avec horreur. — « Ah! c'est affreux I me disait- il, rimpiété et le vice imberbes! On ne veut pas de 4K)us pQut rédacation de ces enfants... Etcepen?

dant, il me semble que nous en ferions des chrétiens, des hommes^ des Français^ d^honnêtes gens! Quel avenir nous réserve cette jeunesse? Que seront, à quarante ans, ces libertins de seize ans? » — Puis, comme saisi par une inspiration subite, ^t malheureusement prophétique :

— Armand, s^écria-t-il, ton père te disait hier, devant moi, que tu ferais gémir la presse..,

(Grand Dieu I ce gémissement dure depuis un demi-siècle^ et jamais mot ne s'appliqua plus exactement*]

««. E)b bien, promets^moi de ne jamais rien écrire contre notjre sainte religion ; promets<-moi de nous défendre... car nous sommes déjà, nous serons encore le point de mire des attaques les plus violentes... d^est si commode d'insulter l^Église et le bon Dieu,, et d^avoir lair de n^inju«^ lier qd^un Jésuite!

--.Je vous le promets! je vdùs le promets!

répliquai-^je avec une énlotion sincère, qui ne pouvait ni me trompeif ni le tromper. Ai-je tenu jjafole? Je le crois.

La mission touchait à sa âii. Un des deriiiers Soirs, c'était le P. Victoriil qui prêchait. Sa

parole douce et un peu timide avait du charme, mais n'était pas de celles qui s'imposent aux multitudes. Comparée à la rude et robuste éloquence du P. Guyon, c'était la flûte à c0té du saxophone. Ce soir-là, les hostilités redoublèrent. Les plus

mauvais drôles de TEcole de droit et de l'Ecole de médecine s'étaient recrutés pour faire du tapage. Les pois fulminants pleuvaient comme grêle. ^ A chaque instant, le prédicateur était interrompu par des grognements, des murmures, des cris d'animaux, des sifflets. Bientôt le tumulte fut tel que la police dut intervenir. Nous vîmes arriver les vétérans qui avaient leur corps de garde à la grille du Luxembourg, donnant sur la rue de Vaugirard. Il y eut quelques arrestations, et, naturellement, les journaux du lendemain parlèrent d'arrestations arbitraires, d'abus de pouvoir, d'influences du parti-prêtre^ et se déchaînèrent contre les missionnaires qui, par leurs momeries renouvelées du . moyen âge, étaient les vrais auteurs de tout ce scandale.

Ce lendemain, j'allai voir le P. Victorin, rue du Bac, aux Missions étrangères. Je le trouvai bouclant sa malle, triste sans abattement ; mais.

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