‹ Mes mémoires (volume 3)Chapitre 2 sur 8 · II. I. . Il I · texte numérisé non relu

II. I. . Il I

au contraire, avec une nuance d'exaltation. — « Vois-tu? me dit-il, ces épreuves ne sont pas faites pour moi; ce n'est pas là ma véritable vocation. J'ai demandé et obtenu de faire partie d'une mission envoyée dans l'extrême Orient... J'aime mieux, mille fois mieux, être martyrisé par les Japonais, les Chinois ou les Indiens, que sifflé par les étudiants de Paris... Adieu, cher enfant, ne nous attendrissons pas... N'oublie pas ta promesse; je prierai pour toi... »

42 MES MàfOIRES

Deux ans après, j'étais tout à fait un lauréat du concours général, avec tous les agréments accessoires du genre : doigts tachés d'encre, cheveux en broussailles, cravate nouée en corde, tournure d'expéditionnaire, et surtout conviction naïve qu'il suffisait d'avoir des prix au concours pour devenir un personnage excessivement important. J'avais manqué le prix d'honneur de rhétorique ; mais, comme j'avais eu le second prix de discours latin, le premier prix de discours français et je ne sais combien d'accessits, le nouveau ministre de l'instruction publique, M. de Vatimesnil, qui venait de succéder à Mgr d'Hermopolis, me fit l'honneur de m'inviter au dîner annuel où n'étaient, à la rigueur, conviés que les deux prix d'honneur. Seulement, pour ne pas

faire de jaloux, il invita 'aussi le second prix de philosophie. Ce second prix a acquis, depuis lors, une certaine célébrité, plus poétique que philosophique. Il s'appelait Alfred de Musset.

Accourez, belles admiratrices du charmant poète! Silvia, Cidalise, Éliante, Araminte, Lauriane, sœurs de Ninette,de Marianne, de Camille, de Rosette, d'Emmeline, de Suzon, de Barberine, de Simone et de Bernerette I Écoutez bien 1 Du Musset inédit I Du Musset de dix-sept ansi Quel régal ! Quelle aubaine ! Vous m'arrêterez quand la jouissance sera trop vive : — Quibmlibet vitœ in temporibus, quibuscumque incumbat discipUnis homo, illud sêmper ante oculos^ atque remoto quasi in prospectu habet^ ut veritatem assequa^ tur, — Faut-il continuer? — Non? *— Eh bien I je m'arrête. C'est dommage; il y en avait, comme cela, six pages.

Le premier prix était Eugène Bore. Étrange rencontre I

M. de Vatimesnil avait alors trente-neuf ans. Ses antécédents l'avaient quelque peu compromis auprès de la jeunesse libérale. Il avait eu l'honneur d'être chansonné par Béranger ; je me sou*

viens que, lorsqu'il vint visiter notre classe, et que le professeur lui proposa, selon Tusage, de nous accorder un jour de congé, nous murmurions à demi-voix : « Vatimesnil dira non! »

quoiqull se hâtât de dire oui. Il ne semblait pas qu'un nom comme le sien pût rapprocher le nouveau ministère du centre gauche, et même du centre droit. On se trompait; il s'associa excellemment à la politique émoUiente et lénitive de M. de Martignac, et il fut de ceux qui auraient pu dire l'éternel Si Pergama^ élégie troyenne éternellement escamotée par les Grecs et les Myrmidons de la Révolution. Il alla même un peu plus loin que le chef délicieux de ce ministère trop transitoire. Irrité de sa chute, que Royer- CoUard appelait un effet sans cause, et qui ne fut malheureusement pas une cause sans effet, il se rapprocha de l'opposition, sous le ministère Polignac, tout en esquivant la fatale adresse des 221, et, pendant les premières années du règne de Louis-Philippe, dépassa de quelques millimètres la mesure indiquée à un ex-ministre de Charles X. Mais il ne tarda pas à réparer ces légers torts. Rentré, dès 1834, au barreau de Paris, juriscon-

suite de premier ordre, orateur éloquent, profondément religieux, sincèrement libéral avec un retour non moins sincère aux vrais principes monarchiques, il fut^tour à tour le conseil et le défenseur des Pères Jésuites, et un des promoteurs de cette grande idée de réconciliation, qui n'eut que le malheur d'être trop tardive. Les abominables persécutions antireligieuses dont nous sommes les témoins indignés et écœurés, donnent un regain d'actualité à son admirable Mémoire de 1844, qui lui a valu une place d'honneur à côté du P. de Ravignan.

M. de Vatimesnil avait la figure, la physionomie, la tournure et la tenue d'un parlementaire debonaloi.et du bon temps. Succédant à un évêque, — et quel évéque ! Un modèle de bonté, de vertu, de douceur, de savoir, d'éloquence simple et persuasive ! — Il n'avait rien voulu changer aux traditions du ministère, et il recevait, ce soir-là, un certain nombre d'ecclésiastiques. Quelle soirée et quel dîner ! Je crois me souvenir que je ne mangeai guère. J'éprouvai, dans toute son intensité, cette sensation bien

connue des jeunes gens doués d'une imagination

vive, OÙ s'entre-mêlaient un peu d'émulation, un peu d'envie, un peu de curiosité, une dose d'admiration, une nuance de découragement, et surtout la conscience, le pressentiment du rien que j'étais et de Tinanité des couronnes universitaires. Eugène Bore, qui est mort supérieur général des Lazaristes, était élève de Stanislas; moi, de Saint-Louis. Mais, ainsi que je Tai dit ailleurs, son professeur de philosophie, Texcellent M. Michelle, avait consenti à me donner des répétitions. Nous nous rencontrions souvent, et il m'avait inspiré tout d'abord une respectueuse amitié.

— Viens, me dit-il ; cachons dans le coin de ce salon notre obscurité, qui n'a pas besoin de se cacher, et passons en revue les célébrités présentes ou prochaines qui défilent sous nos yeux.

Reconnais-tu ces deux hommes de trente-six à quarante ans, en habit noir, sans décoration ?

— Oui, le plus grand est Berryer; l'autre est Hennequin. Ils président à tour de rôle les séances* de notre Société des Bonnes Etudes, fondée par M. Bailly. Hennequin, plus cicéronien, a plus de succès,..

— Oui, maïs Berryer, si les circonstances s'y prêtent^ sera un grand orateur politique.

— Ils viennent de saluer d'un sourire ce gros jeune homme, à figure joviale.Cest un Provençal, de Saînt-Maximin, je crois. Il a eu un prix pour son panégyrique du duc d'Enghien, où se rencontre cette phrase qui a fait le tour de nos classes : « Bonaparte voulut teindre dans le sang d'un Bourbon sa toge consulaire pour en faire la pourpre impériale. » Ardent royaliste, doué d'un prodigieux appétit, il jeûne, le 21 janvier, jusqu'après le coucher du soleil. Il se nomme FlayoL

— • Ah ! voici nos deux éloquents professeurs de la Sorbonne. Le nouveau ministère les a rajeunis en leur rendant la parole. Quelle laideuf spirituelle^ ce Villemain ! Quel regard d'aigle, ce Cousin! Qui sait? Au moment où ils s'inclinent devant notre nouvelle Excellence, ils rêvent peutêtre qu'ils seront ministres à leur tour...

— Tant pis pour eux et pour nous, si leur rêve se réalise ! La philosophie et la littérature y perdront, et la politique n'y gagnera guère 1...

— J'aperçois là-bas le groupe des poètes. M. de Lamartine y manque. Il est sans doute à Saint-^

Point, OÙ il prépare ses Harmonies poétiques. Il est suppléé par les deux Alexandres, Alexandre Soumet et Alexandre Guiraud. Chacun d'eux a débuté par deux grands succès tragiques : Soumet, Clytemnestre, jouée par Talma; Guiraud, les Machabées j joués par M"® Georges. C'est beau, et pourtant le public préfère à leurs tragédies les simples et touchantes élégies de la Pauvre fille et des Petits Savoyards,.,

— En dépit de Melpomène, les voilà qui rient aux éclats. C'est qu'ils viennent d'être abordés par un troisième tragique, qui n'engendre pas la mélancolie. C'est Ancelot. Son Louis /Jï" promettait au parti monarchique un rival de Casimir Delavigne ; mais il cultive trop le calembour et la gaudriole. Tôt ou tard, il versera dans le vaudeville.

— M. de Vatimesnil a eu l'attention délicate d'inviter les prix d'honneur des années précédentes. Ces trois jeunes gens qui causent avec Berryer, ce sont Drouyn de Lhuys, Cardon de Montigny et Félix Arvers. On dit qu'il y a chez ce dernier l'étoffe d'un poète.

— A propos de poète, que dis-tu de ce jeune

et élégant blondin, qui a dîné avec nous, et qui a eu, après toi, le prix de dissertation latine?..:

— Alfred de Musset ? Je dis qu'il n'a pas trop Tair d'un philosophe, s'il est vrai que philosophie signifie amour de la sagesse.

— II a dix-huit ans à peine... Eh bien, des élèves de Henri IV, notamment Edouard et Alfred Thureau, m'ont assuré que ce blondin, pincé dans sa redingote, se disposait à lancer, l'hiver prochain, un volume de vers qui ferait beaucoup de bruit, et aurait le privilège d'ebouriffer niême les romantiques...

-^ Les romantiques ! voici leur jeune chef.

Singulier duo ! si tu as vu, au Salon, le portrait de Paulin Guérin...

— Il m'est facile de reconnaître l'interlocuteur de M. Victor Hugo : c'est l'abbé de Lamennais. Sombre figure ! teint de fanatique ou de sectaire ! expression violente et farouche dans ces yeux profondément enfoncés sous l'arcade sourcilière ! Ces deux hommes de génie m'inquiètent. Le vicomte de Bonald, — la sagesse faite homme, — disait hier à notre cherM.Michelle : « Chez ce poète royaliste, j'entrevois le révolu-

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tîonnaire. Chez ce prêtre ultramontain, je redoute l'hérétique !... »

— C'est aussi l'avis de ce vieillard grand, mince, un peu voûté, qui vient d'entrer avec M. Laurentie, son élève et son collaborateur à 1^ Quotidienne. Je n'ai pas besoin de te le nommer; c'est M. Michaud, un charmant esprit du dix-huitième siècle, cherchant à restaurer, entre deux sourires, tout ce que le dix-huitième siècle a démoli. On ferait un recueil de ses bons mots. En voici un que je ne croîs pas trop connu. Au retour de Témigration, M. de Fontanes s'efiForça de le rallier à TEmpire. Il lui offrit, de la part de Napoléon, une pension de 3,ooo francs.

M. Michaud résistait. — « Mais, lui dit Fontanes, Delille, qui est aussi royaliste que vous, a bien accepté. — Oh 1 Delille, c'est dififérent ; il a tellement peur, qu'il accepterait loo^ooo écus!... »

— Et les savants ! il me semble que la science est ici tout aussi bien représentée que la littérature. Oh I le beau sextuor ! Cuvier, Biot, Cauchy, Ampère, Thénard et Gay-Lussac ! Et les arts ! Bosio, Pradier, le baron Gérard,

ENFANCE ET JEUNESSE 5l

Gudin, Eugène Deveria, que sa Naissance de Henri IV place d'emblée aux premiers rangs de nos jeunes peintres ; Eugène Delacroix, qui vient se faire pardonner son Sardanapale, un chef-d'œuvre I Horace Vernet, avec Paul Delaroche, à qui il va, dit-on, donner sa fille ; deux grands succès au dernier Salon, Edith sur le champ de bataille d'Hastings et la Mort d'Ella sabethL,. Oh ! mon ami ! Tous ces talents, toutes ces gloires, tous ces beaux noms ne redoublent-ils pas, en toi comme en moi, le sentiment de notre petitesse !

— C'est au point que j'ai envie, en sortant d'ici, d'aller me jeter dans la Seine. . .

— Non ! non ! me répondit gravement Eugène Bore ; mais renoncer à ces vanités, et recourir à Celui qui égalise tout^ et qui, en échange de la gloriole d'un jour, assure la gloire éternelle !

M. de Martignac entrait; je Tai trop peu vu ; je n'essayerai pas d'esquisser cette physionomie de charmeur . M. de Chateaubriand, dans ses terribles Mémoires^ l'a complètement défiguré en une phrase hautaine, dédaigneuse, méchante, injuste et cruelle. La Sirène, comme le surnom-

maient ses adversaires irrités et séduits, différait de ses sœurs homériques en ce sens qu'elle ne rencontra pas Ulysse, et que, s'il avait existé, il aurait très bien fait de ne pas se boucher les oreilles. Le ministre de l'intérieur avait alors cinquante ans, et peut-être oubliait-il trop souvent qu'il n'était plus jeune. Son visage empreint de pâleur, ses yeux caressants, son attitude, ses • manières, respiraient une grâce mélancolique, un peu maladive, qu'on retrouvait dans son éloquence et jusque dans sa politique. Il semblait deviner la fin prochaine de son pouvoir et de sa vie. Mais Dieu réservait à son déclin deux pages assez belles pour le consoler de n'être plus ministre et de mourir jeune ; son magnifique plaidoyer pour M. de Polignac, et son dernier discours, son chant du cygne, contre la proposition Bricqueville, discours où se trouve cette phrase : « Pendant mon ministère, je sus que la reine Hortense était venue secrètement à Paris ; j'affectai de ne pas le savoir ; et cependant, messieurs, il ne s'agissait que de l'exil. S'il s'était agi de la mort, je ne vous en parlerais pas !... » — Ah I repris-je, voilà l'abbé Nicole, à qui le

collège Sainte-Barbe doit sa prospérité et ses succès. Nisard et Montalembert, admirables élèves ! Rinn et Michelet, maîtres incomparables!... Il tend la main à son ami, Tabbé Clausel de Coussergues, conseiller de l'Université, frère du fougueux député delà droite, que M. de Chateaubriand appela un jour « mon éminent ami »! — « Voilà, dit-il naïvement, vingt ans que je travaille pour arriver à ce mot ! » Mais le pauvre homme, quelques jours après, perdit le fruit de ses labeurs en attribuant à l'auteur des Martyrs, un article du Conservateur^ qui était de M. de Salvandy. — « Il faut que vous soyez bien bête » ! lui dit l'irascible vicomte. Doux privilège de l'amitié !

— Ah ! voici un trait d'esprit et de bon goût, qui ne m'étonne pas ! M. de Peyronnet, en personne, qui sourit à son successeur, et fraternise avec son ancien secrétaire général. Mais quel est donc ce jeune homme, que je crois reconnaître pour l'avoir vu souvent aux cours de la Sorbonne, à qui Berryer vient de donner une poignée de mains, et que M. de Vatimesnil présente à son collègue, le garde des sceaux ?

54 MBS IféMOTRES

— Oh! celui-là, je le réclame comme nôtre.

Cest mon compatriote Roger de Larcy ; vivacité méridionale, figure sympathique, parole bril* lante. J'ignore ce que l'avenir nous prépare* Mais tant qu'on n^aura pas mis hors la loi l'honneur, la religion, la fidélité et le talent, sois sûr que ce jeune homme occupera une belle place !

...En vérité, lorsque, dans ma solitude et le clair-obscur de mes souvenirs, je ferme les yeux, lorsque je recompose, — et j'en ai passé des meilleurs, — le groupe d'hommes illustres, célèbres, remarquables ou recommandables,'qui peuplaient ce soir-là, 17 août 1828, les salons du ministère de l'instruction publique, et que je me dis : « Si j'y retournais ce soir, je trouverais M. Jules Ferry, marié civilement, étalant ses favoris en nageoires d'esturgeon, faisant les honneurs de ses appartements somptueux aux sieurs Margue, Bosc, Naquet, Gent, Bousquet, Deschanel, Duhamel, Pellet, Bouchet, Granet, Saint- Martin, Arthur Picard et consorts », — je crois faire un mauvais rêve. Que sera le réveil ?

— Tu m*as dit connaître l'abbé Clausel de Coussergues? reprit Eugène Bore.

— Oui, il est l'ami de ma famille.

— Depuis un instant, )e remarque quMl te désigne à ce jeune prêtre, qui m'a l'air d'un mis-^ sionnaire, si j'en crois son teint bruni, ses rides précoces, sa barbe et la coupe de sa soutane...

Il ne se trompait pas« Ce prêtre s'approcha de moi, et me dit :

— Vous êtes bien, n'est-ce pas? le jeune homme que le P. Victorin appelait Armand?

—î Oui, répliquai-je profondément ému. Le P. Victorin I comment pourrais«je l'oublier ? OCi est-il ?

— Au ciel.

— Mort ! lui ! mon ami ! — les larmes me suffoquaient; — mort ! martyrisé sans doiitc?

— Oui.

— Ah ! il le disait bien : « J'aime mie.ux, mille fois mieux, être martyrisé par les Japonais, le^ Chinois ou les Indiens que sifflé par les étudiants de Paris ! »

— Et où est-il mort ?

— Dans le Bengale oriental, au district de kulladan.

— Comme un saint?

Il I II ■ - - ■ ■■ ■! I . ^ ■ ■■! ^

— (2omme un saint.

— Et vous, mon Père, vous l'aviez vu, làbas, avant sa mort?,..

— Oui... et il m'a remis quelque chose pour... son ami... Armand...

Le missionnaire tira de dessous sa soutane un livre. C'était une Imitation de Jésus- Christ, A la première page, le martyr avait écrit en anglais et en français : — Remember. — Souviens-toi. — Entre les feuilles du premier chapitre, il avait glissé un échantillon de la flore asiatique : YErica campanulata.

— C'est, me dit le missionnaire, quelque chose comme le Wergissen-^nigth du Bengale oriental.

J'ai précieusement conservé le livre. La plante n'est plus qu'une pincée de poussière ; mais je pense au P. Victorin bien souvent, c'est-à-dire toutes les fois que nos seigneurs -et maîtres d*aujourd'hui me donnent trop d*envie de mépriser l'espèce humaine.

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J'ai déjà trop parlé de mes succès au concours général... Dieu sait que ce n'est pas par vanité, au contraire ! Il faut pourtant que jy revienne un moment, pour rappeler un détail que personne n'ignore : c'est que le hasard a une part énorme dans ces compositions et ces prix de fin d'année. Je n'avais pas à chercher bien loin pour en trouver la preuve. Un de mes camarades du collège Saint-Louis et de l'institution de Reusse, vétéran de la classe de rhétorique où je n'étais que nouveau^ n'obtint que quelques maigres accessits ; et cependant il était bien plus fort que moi dans toutes les facultés I

Il était de Limoges, et se nommait Léonard- Moïse Retouret ; Léonard, comme tous les Limousins; Moïse, comme beaucoup de Juifs,

quoiqu'il fût catholique ; mais hélas I si peu, si peu î Sa haine contre la religion servait entre nous de texte à des discussions interminables. Intelligence excellemment douée, esprit très fin, très original, — trop original, ainsi que la suite le prouva, — il redescendait au niveau des plus fougueux commis-voyageurs ou des plus vulgaires lecteurs du Constitutionnel y dès qu'il ^'agissait de déblatérer contre Pinquisition, la torture, les autodafés^ les dragonnades, la Saint* Barthélémy et le forti^prêtreé II était sincère^ ment convaincu que Charles X disait la messe^ que le cardinal de Latil disposait de toutes les places, que les Jésuites possédaient dans leurs caves un arsenal comparable à celai de Toulon^ et que ces terribles enfants de Loyola avaient mis deux de lear& agents à ses trousses pour sur'^ veiller ses plus innocentes démarches. Peu s'en fallait qu'il ne les accusât d'avoir usé de sortie lège et de cabalistique pour glisser des contresens dans sa version grecque et des soléeismes dans son discours Latin.

Nous n'tn restions pastnoins de bons amis^et rinégalité de nos fortunes universitaires^ loin de

nous brouiller, resserra notre amitié. Il me sut gré d'avoir déclaré bien haut^ devant les professeurs et les élèves, que le hasard avait tout fait ; que, en dépit de mes couronnes, je demeurais très inférieur à mon vétéran^ et d'avoir même murmuré le mot de raccroc. De mon côté, je fus frappé de sa résignation stoïque ; résignation d'autant plus méritoire, que ce jeune voltairien avait, sur bien des points^ une susceptibilité de sensitive. Le fond de son caractère était une aorte de tristesse fière, qye sa pauvreté assaison« nait d'amertume, qui se dissimulait parfois en des élans d^exaltation passionnée^ et qui s'accordait bien avec sa physionoioie étrange de fanatique et d'inspiré» bes cheveux, d'un blond ardentf se collaient sur ses tempes^ laissant à découven un front osseux^ bombé^ saillant audessus des sourcils presque toujours froncés par une pensée mélancolique ou inquiète. Ses yeui bleus et ses joues roses auraient pu affadir l'en^ semble de sa figure ; mais ce bleu variait sans eesse^ comme Tazur des lacs aux approches de l'orage ; et ce rosc^ presque maladif, sur des pommettes amaigries, passait du rouge vif à la

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pâleur mate, suivant que l'émotion était plus violente ou la causerie plus animée. Les lèvres minces, contractées par une moue de misanthrope, rendaient plus expressive la forme singulière du menton proéminent, coupé à angle aigu. Son cou un peu trop court, planté un peu trop bas sur ses épaules étroites, eût donné l'idée d'un bossu, s*il n'avait corrigé ce défaut en se redressant continuellement dans sa petite taille ; ce qui nous amenait à répéter les vers du poète latin :

Os homini subîinte dediU cœîumque iuert Jussit, et erectos ad sidéra tollere vultus »

En somme, ce n'était pas là un type banal ; il m'attirait et m'alarmait tout ensemble. Il exerçait une certaine influence, non paà sur mes opinions, mais sur mon imagination et mes nerfs. Il ajoutait parfois à cette impression bizarre par des allures mystiques et prophétiques ; ' seulement ses prophéties ne s'accordaient pas. Ainsi il m'avait prédit, tantôt que je mourrais au bout de cinq ans, tantôt qne je serais de l'Académie française. Aucune de ces deux prédictions ne s'est réalisée.

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J'ai dit qu'il était pauvre. Dès sa sortie de rhétorique, M. de Reusse, qui n'avait rien de la mesquine avarice des marchands de soupe^ lui avait assuré une position convenable de répétiteur, de pensionnaire et d'ami. 'J'allais le voir souvent, et, quand je le trouvais dans ses crises de découragement ou d'irritation antisociale, je lui disais :

— Un peu de patience ! Avec tes aptitudes, ton goût pour le travail, tes connaissances acquises, ta facilité pour les langues, ton éloquence naturelle, tu peux arriver à tout...

— A quoi, par exemple ? répliquait-il avec une tristesse ironique.

— Par exemple, dans trois ou quatre ans, tu peux te poser au premier rang des jeunes avocats, ou bien marquer ta place dans le journalisme, dans la littérature...

— Mais les prêtres ?

— Voyons, Moïse (je l'appelais Moïse, quand nous nous disputions, et Léonard, quand nous étions d'accord), ne monte pas sur ton Sinaï révolutionnaire I

Non le clergé n^est pas ce que Retouret pense; Il ne veut entraver ni Part ni la science.

Est-ce que les prêtres traînent au bûcher Armand Carrel, Jay, Mignet, Etienne, Dubois (du G/a6e),etcepetitM. Thiersquî commence à faire tant parler de lui ? Il y a bien assez d^autres bûches! Est"H:e que le parti-prêtre empêche maîtres Dupin, Mérilhou, Bartbe^ Mauguin, Crémieux et consorts, de plaider avec éclat les procès politiques et de gagner 100,000 francs par an? Tes amis les libéraux ne font-«ih pas bonne figure partout^ à T Académie, à la Chambre^ au Palais*Royal, che2& Urbain Canel et che2 LadvoCat? Crois-tu que Scribe, Béranger et Casimir Delavigne aillent tous les Matins à la messe ? — J'avais beau dire, je ne réussissais ;a-« ^ Mais ni à le persuader ni à lô convertii'.

Ce qui faillit nous brouiller toUl.à fait, ce fut iâ révolution de Juillet. Douloureux et irierfaçable souvenir i J'habitais, avec mesi parents, ruô de Vaiigirard, ancien 3^, un apftartenlent dont quatre fenêtres donnaient sur le jardin du Lulem* bdurg, et tifois sûr la rue. Le 28, à quatre heures au niatin, j^étais à une des fenêtres oiivratit sur le jardin. Qui aurait pu dorniir pendant ces nuits d'angoisse ? Je vjs arriver^ dails la grande

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allée qui aboutissait à la grille de la rue de rOuest, un régiment des chasseurs à cheval de la garde royale. Le plus jeune des officiers leva la tête en passant sous ma fenêtre, et me salua d'un pâle sourire. C'était un autre de mes camarades de collège, le noble et chevaleresque Raymond de Monteynard. Après des études brillantes, il avait été nommé Page-Dauphin^ ce qui lui donnait droit au grade de sous-lieutenant dans la garde. Sa mère, née de Dreux- Brezé, fille de l'homme d*esprit à qui Mirabeau n'a jamais dit un mot de sa phrase historique, fut une de ces fleurs exquises de beauté, de grâce, de vertu, de piété, d'aristocratique élégance, qui naquirent, vécurent et disparurent avec la Restauration, et dont le souvenir nous autorisera toujours à traiter de fabuleuses les patriciennes de M. de Balzac ; portraits de fantaisie peints par un visionnaire! La carrière militaire dé Raymond de Monteynard finit au moment où son vieux Roi, s'embarquant à Cherbourg, lui donna la croix de Saint-Louis, qu'il était si digne de porter. Mais ce cœur d'or, cette grande âme, à la hauteur de tous les devoirs, sut, dans son inaction

apparente, déployer toute l'activité du bien, et faire de sa vie un modèle d'abnégation et de dévouement, un pur chef-d'œuvre de Tesprit de sacrifice. Cet aîné d'une race antique et illustre pratiqua simplement tous les héroïsmes de la charité chrétienne, des affections de famille, du vrai patriotisme et de la fidélité royaliste. Je n'ajoute rien. Qu'est-ce que mon tardif hommage, comparé à celui que décernait naguère à son cercueil le meilleur, le plus auguste de tous les juges en fait d'honneur et de vertu ?

Quelques heures après, j'entendis un bruit énorme dans la rue ; ce n'était plus un régiment, c'était la Révolution qui passait; l'armée de ^émeute ; quelle armée ! un amalgame shakspearien de tragique, de grotesque et de sinistre ; un étrange pêle-mêle où Ton voyait marcher côte à côte le polytechnicien et l'ouvrier, le garde national et le voyou^ l'étudiant et le rôdeur de barrières, l'uniforme, l'habit râpé, la redingote élégante, la blouse et le haillon ! Le tout équipé au hasard, à la diable : le garde national, avec son fusil qu'on avait eu la naïveté de lui laisser ; VémQutier fashionablej avec son fusil de chasse ;

le vieux grognard de Champaubert et de Waterloo, avec son sabre ; les autres, avec des carabines, des mousquets, des arquebuses, des lances, des hiallebardes, des colichemardes, des dagues, des poignards, empruntés aux magasins des théâtres. Un détail comique me frappa au milieu de cette bigarrure. Il y avait dans notre voisinage, me de Fleurus, un manège dirigé par M. Larive, fils du tragédien ; encore plus grand, plus carré d*épaules, plus bel homme que son père , le plus magnifique des tambours-majors bourgeois. Larive, qui était royaliste, ne se montra pas; mais Thirion, que nous appelions son grand écuyer, escorté de ses palefreniers, avait exactement copié le chapeau légendaire, la redingote grise et les bottes à Pécuyère du Petit Caporal. Ainsi affublé, monté sur une des rosses de son manège, Thirion jouait au généralissime, comme firent, plus tard, M. Edmond, du Cirque-Olympique, et M. Gobert, de la Porte-Saint-Martin. Ce qu'il y avait de plus drôle, c'est qu'il paraissait se prendre au sérieux, — et d'encore plus drôle, c'est que les gamins, attroupés autour de cet équestre héros de Juillet,

a^^a^adc.

Criaient à tue-tête : — « Vive Napoléon ! Vive la Charte !» — La Charte et Napoléon ! une pie* grièche et un aigle !

Hélas ! dans cet effrayant défilé, qui ne dura pas moins de trois quarts d'heure, j'aperçus, avec plus de chagrin que de surprise, Retouret (Léonard-Moïse), donnant le bras à un de ces hommes à face patibulaire, qui ne paraissent au grand jour que dans les émeutes, et dont on ne saurait dire s'ils sortent du bagne, de Tenfer ou de Tégout ; sinistres oiseaux de nuit à têtes de hiboux et à griffes d'orfraies ; personnages fantastiques qu'Hogarth et Callot disputent au père Duchesne, et que les couches, non pas nouvelles, non pas inférieures, mais clandestines et souterraines, prêtent, à gros intérêts, aux entrepreneurs de révolutions. Retouret se garda bien de lever les yeux vers la fenêtre, et moi, je la fermai violemment en murmurant : « Oh ! pour le coup, c'est trop fort ! Je ne veux plus le revoir ! »

Le surlendemain, tout était consommé. La plus bienfaisante des monarchies tombait, contre le gré de la province tout entière, pour le bon plaisir d une coalition d'ambitieux, de banquiers,

ENFANCE ET JEUNESSE , (i-J

de journalistes, d^avocats, de vieux survivants de la République, acclimatés à la liberté par l'Empire. Le principe sacré de l'inviolabilité, de Pirresponsabilité royale, était foulé aux pieds ; la Charte déchirée en plus de lambeaux qu'il n'y avait de syllabes dans le fameux article 14 ; Tihnocence de Penfant entraînée dans la chute de l'aïeul ; la France, heureuse, riche, pacifiée, relevée, fière de la conquête d'Alger, prête à recouvrer les frontières du Rhin, la France, lancée vers de nouvelles aventures, sur le sol mouvant des fictions constitutionnelles, des taquineries parlementaires et des surprises démocratiques; les voies ouvertes aux exigences de la multitude, aux fatalités du crescendo révolutionnaire ; les sages, les beaux esprits, les raffinés, les lettrés, les dilettantes du libéralisme d'eau douce, condamnés d'avance à la peine du talion, prédestinés à périr par où ils avaient péché, préférant Dupont (de TEure) à M. de Peyronnet, Odilon BarrotàM. de Chabrol, M. de la Fayette au duc de Fitz-James, sans se douter qu'ils préparaient à leurs petits-fils la douleur et la honte de perdre la Lorraine et l'Alsace, de voir Paris incendié?

le crime glorifié, l'Algérie en sang, Bourbaki et Canrobert sacrifiés à M. Farre, Mac-Mahon à Gambetta, le duc de Broglie à Cazot, Jules Simon à Ferry, le bien au mal, le mal au pire, le religieux au pion, Thomme d'honneur au goujat, l'église au cabaret, la langue à Targot, la fleur à l'ordure, l'artiste au pornographe, Feuillet à Zola, Geneviève à Nana, le chrétien à Tathée, le citoyen au jacobin.

Je passai trois mois sans revoir Retouret, et sans entendre parler de lui. Puis je réfléchis plus froidement, et je plaidai en sa faveur les circonstances atténuantes. Etant données ses opinions, ses passions et ses haines, il n'avait rien fait que d'explicable et de pardonnable. En somme, il avait payé de sa personne et risqué sa peau ; donc il méritait plus d'estime que ceux qui, après s'être cachés dans leurs caves pendant les trois jours, reparaissaient en habit noir, en attendant l'habit brodé. Bref, j'allai le voir, et je letrouvaî plus agité que satisfait.

— Eh bien ! lui dis-je, te voilà content!

— Oui, si c'est un premier acte ; non, si c'est un dénouement.

— Parbleu, mon cher, tu es bien difficile ! con-

viens, du moins, que tu n'as plus rien à craindre du parti-prêtre. On abat les croix, on insulte les curés. Un de mes cousins, prêtre de Saint-Sulpîce, a dû, pour ne pas être écharpé, se vêtir d'une redingote verte et d'un gilet à ramages ; c'est complet!

— Non î c'est très incomplet, au contraire ; je n'attends rien de bon d'une révolution faite par le peuple et escamotée par la bourgeoisie !...

— Ce qui m'étonne, c'est ton étonnement. Cette révolution n'était et ne pouvait être que bourgeoise ; tout ce qu'elle peut faire pour toi, c'est d'en préparer de plus populaires. Tu ignores donc sa devise : la maison Laffitte contre la maison de Bourbon ! Cette fois, le peuple — ton peuple — a été un instrument ; petit malheur dont il s'obstine à ne pas perdre l'habitude 1 Les mains calleuses ont fait la 'besogne pour les mains gantées... Franchement, je ne suis pas suspect; j'ai peu d'enthousiasme pour nos nouveaux maîtres ; mais j'aime encore mieux être gouverné par eux que par ton frère d'armes du 28 juillet, du jour où tu as passé sous ma fenêtre...

— Ah ! tu l'as vu? c'est un héros...

— Que je serais peu flatté de rencontrer au coin d'un bois...

^ Il sait à peine lire, et il a du génie ; il ignore la prosodie, et il fait des vers sublimes...

— Tu me permettras, jusqu'à nouvel ordre, de préférer ceux de Lamartine... O mon pauvre ami 1 toujours dans les chimères I

— Non, reprit-il en s'animant; je ne suis pas chimérique quand je dis qu'une révolution politique ne signifie rien, si elle n'est pas du même Coup' une refonte sociale ; que peu m'importe que Louis-Philippe règne au lieu de Charles X, que M« Laffitte soit ministre au lieu de M. de Villèle et M* Z.*. préfet au lieu de M. X... si les affamés ont toujours faim, si la sueur du pauvre ôncourage l'oisiveté du riche, si une plus grande somme de bien-être n'est pas distribuée au plus grand nombre, si le producteur souffre pour que le consommateur jouisse, si l'ouvrier pâtit pour que le patron s*engraisse, ^i je ne réussis pas à briser la coupe amère où s'abreuve, depuis six mille ans, l'humanité !...

— Oh ! là-dessus, nous sommes d'accord ; tu me prouves qu'on peut être à la fois chimérique

et logique ; mais écoute-moi l La politique n'est pas gaie ; je suis vaincu et consterné ; tu es vainqueur et mécontent. Au lieu de discuter des questions insolubles, nous ferions mieux de reprendre nos leçons d'anglais. Je parierais que depuis trois mois tu il'as pas remis le pied chez notre professeur, le brave James Hadley.

— Tu as peut-être raison ; allons réparer le temps perdu.

Sir James Hadley, ou plutôt M. Jacques Hadley, — car il s'était fait naturaliser Français en 1824, — habitait, avec sa fille, miss Harriett ou Henriette, une grande maison, située rue de Vaugirard, en face de la caserne de la gendarmerie d'élite. Il nous initiait aux beautés de Shakspeare, de Milton, de lord Byron et de Thomas Moore; dieux insulaires qu'encensait la jeunesse de i83o, en délaissant Corneille et Racine. C'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, propret, joufflu, ayant le mot pour rire, associant Vhumour britannique aux libertés gauloises; d'une religion flottante entre le protestant qu'il n'était plus et le catholique qu'il n'était pas encore, veuf depuis des années, et adorant sa fille.

Miss Harriett, plus charmante que belle, réalisait le type romantique, si recherché à cette époque, mais en y ajoutant une pointe de gaieté et de fantaisie qui n'y gâtait rien ; dix-neuf ans, svelte, teint de blonde avec des cheveux bruns où le soleil semait des reflets d'or, une blancheur d'Anglaise, un pied de Provençale, et déjà excellente musicienne.

Avant cette reprise, Harriett assistait rarement à nos leçons ; mais, à la fin d'octobre i83o, tout était disloqué au Conservatoire, dont elle suivait les cours. Les vacances se prolongeaient, et nous étions loin de nous en plaindfe. Quand nous arrivions, elle fermait son piano, s'asseyait à côté de. son père, et quelquefois, lui coupant la parole/ elle nous expliquait, avec un mélange très séduisant de pudeur virginale et de poétique enthousiasme, les plus beaux passages :d'i/(Cïm/e^ de Roméo et Juliette^ de Parisina, de Don Juani du Paradis perdu ^ des Amours des anges. Je dois avouer que jamais Ophélie, Portia, Juliette, Cordelia; Miranda,Titania, Lalla-Roukh, Cressida, dona Julia, Haydée, Gulnare, et même notre mère Eve, ne me parurent plus aimables. D'au-

74 HES MÉMOIRES

très fois, miss Harriett, après la leçon, se mettait au piano et chantait. Sa voix pure et expressive nous allait au cœur. La romance, dont on se moque aujourd'hui^ florissait alors dans toute sa gloire. Harriett nous disait le Bouquet de bal, de Pauline Duchampge, la Normandie^ de Frédéric Bérat, le Jeune malade, de Masini ; puis, quand elle nous voyait trop émus, elle entonnait gaie* ment la chansonnette à la mode : Cest des bêtis' d^ aimer comme çà /...

Au bout de quelques semaines, je m'aperçus d^un changement notable dans les allures, la physionomie et le langage démon ami Retouret. C'était comme un apaisement, — j'allais dire un attendrissement. Il évitait de parler politique ; il ne déclamait plus contre les riches, s'abstenait dû toute invective contre les prêtres, et j'eus le plaisir de le voir saluer l'aumônier de Saint-Louis, qui $'était risqué, rue de la Harpe^ en soutane. Ces heureux symptômes m'amenèrent à observer miss Harriett, et il me sembla qu'elle accueillait mon ami avec une sympathie et une émotion de bon augure.

Un jour, elle venait de nous dire de sa voix

douce et caressante les strophes délicieuses de Don Juan :

TTtere is a dangerous silence in that hour,

A stillness which traves roomfor thefull souî, etc., etc.

Nous sortîmes ; un rayon de soleil avait dissipé les brumes de décembre; je proposai à Retouret une promenade dans notre cher jardin du Luxembourg. Son agitation était visible. Nous n'échangions pas une parole. A la fin, je lui dis:

— Léonard, tu es amoureux?

Il tressaillit. Ses joues roses passèrent, en un moment, du rouge vif à une pâleur d'albâtre.* Après une courte hésitation, il murmura î

— Moi, grand Dieu I Et de qui donc ?

— Oh ! pas de la reine dés Osages, mais de là ravissante jeune fille que rtoUs venons de quitter*

^Mîss Harriett !... Et quand cela serait?

reprit-il en essayant de se nlettre en colère pouf déguiser ses vrais sentiments. Ne sommes-nous pas trop pauvres pour que je puisse songer à l'épouser?... Ohl la pauvreté 1!I

-7- Oui, mais Pamour ! la jeunesse ! Là jeutiessë et Pamour sont les véritables trésors du ménagé. D'ailleurs, il ne s'agit pas de vous mariei* dé-

main... Elle a dix-neuf ans ; tu es à peine majeur. Tu passes tous tes examens avec des boules plus blanches que tes opinions. Tu as envoyé au nouveau Glohe un article un peu fou, qui a été publié sans corrections. Dans deux ou trois ans, tu auras le pied à Pétrier, et miss Harriett sera une musicienne de premier ordre... Ah ! croismoi î Je ne sais rien encore du monde et de la vie; mais je suis sûr que les mariages riches sont rarement les mariages heureux !...

Cette fois, je fus plus persuasif, parce que mon auditeur ne demandait qu'à se laisser convaincre. A dater de ce moment, il y eut entre les deux tourtereaux un accord tacite. On ne s'expliquait pas; mais l'expression des regards, l'inflexion de la voix, un furtif serrement de mains, en disaient plus que toutes les paroles. Le bonhomme Hadley, le moins gênant des papas et des futurs beaux-pères, hochait la tête d'un air de béatitude. Nous eûmes là une saison printanière en plein hiver, dont la douceur m'eût consolé de mes tristesses politiques, si le procès des ministres avec son cortège de fureurs, de menaces et d'émeutes populacières qui rugissait sous nos

fenêtres, si rabominabje épisode du sac de Tarchevêché et de Saint-Germain-PAuxerrois, n'avaient mêlé leur tragédie à notre idylle. Protégé contre les séductions charmantes de miss Harriett par ma passion platonique et musicale pour Desdemona ^ je me réjouissais franche- V ment de la convalescence morale et du prochain bonheur de mon camarade, que je croyais réservé à un brillant avenir. Bientôt je profitai de cette intimité croissante pour tricher la fierté puritaine de Retouret. Jamais il n'avait voulu accepter, malgré mes instances, même une invitation à déjeuner; mais je lui fis croire, — ce qui était presque vrai, — que, grâce à mes relations avec Paul Huet, ami d'Alexandre Dumas, et avec les Devéria, habitués du salon de Victor Hugo, j'avais de temps en temps des loges de quatre places. Retouret n'y regarda pas de trop près. M. Hadley ne fit aucune objection, et c'est ainsi que nous vîmes, pendant cet orageux hiver, Bocage et Frédérick-Lemaîlre, M"« Georges et M™® Dorval, Firmin et W^^ Mars.

Deux mois s'écoulèrent. Je regardais la partie

^Voix Souvenirs d'un vieux mélomane. (C. Lévy.)

comme gagnée, lorsque, à mon grand chagrin, je remarquai, chez Retouret, tous les indices d'une rechute, avec un redoublement d'agitation et de trouble. Avec moi, il était taciturne et sombre; avec miss Harriett, il était inquiet, d'humeur inégale; il l'étonnait par des alternatives de tendresse fiévreuse et de froideur énigmatique. Ses yeux se fixaient ardemment sur elle, comme pour reprendre possession d'un trésor perdu, puis se détournaient brusquement, comme pour se donner le courage de le perdre. Longtemps il refusa de répondre à mes questions. Enfin, poussé à bout, il me dit avec un frémissement qui dissimulait des tempêtes :

— Je ne puis pas... je ne dois pas me marier..*

— Pourquoi ?

— Parce que je ne m'appartiens plus.

— Malheureux! tu es marié secrètement ou affilié au carbonarisme?...

— Ohl je t'en supplie, pas de plaisanterie!

Ecoute : tu sais que je n'ai jamais rien accepté de toi ?

— Hélas ! non I pas même un œuf à la coque et une tasse de thé... C'est ce dont je me plains.

— Eh bien I demain matin, tu ne te plaindras pas. Déjeunons ensemble au Café de Paris...

— Boulevard des Italiens, au coin de la ruô Taitbout?...

— De la rue l'aitbout, justement.,» et puis.., et puis, tu te laisseras conduire...

Je fus exact, et mon convive ne se fit pas attendre. Le Café de Paris était alors'(février i83ï) au début de sa vogue. J'entrevis, •— mais j'étais trop préoccupé pour leur prêter grande attention» — quelques-uns des personnages dont je reparlerai peut-être plus tard, et dont les noms se rattachent également aux souvenirs de ce café célèbre et à la physionomie caractéristique de cette phase transitoire : le docteur Véron, qui n'était pas encore directeur de TOpéra, mais que la pâte de Regnault avait déjà fort enrichi, et qui bénéficiait du succès de sa Revue de Paris; Malitourne, homme d'esprit sans conséquence et sans consistance, son chambellan d'idées, de style et d'appétit; Philarète Chasles; Loève-Weimars ; Jules Janin, dans tout l'éclat de ses premiers feuilletons, romancier fantaisiste de VAne morty bientôt historien plus fantaisiste encore de Bar^

nave et cTIl y avait une fois un Roi et une Reine; M. de Balzac, que Ton aurait bien étonné si on lui avait dit que, trente et un ans après sa mort et cinquante et un ans après la Physiologie du mariage f M. Zola écrirait en son honneur cette phrase, la plus monstrueuse que l'on ait imprimée depuis Gutenberg : « Walter Scott a fait plus de filles coupables et de femmes adultères que Balzac; » — le spirituel docteur B. de Malherbe; Nestor Roqueplan, jeune alors, destiné à se faire une réputation avec trois mots, une célébrité avec trois faillites, une position avec des vices et une figure avec un tic; Charles Nodier, sans cesse occupé à se rajeunir pour être cajolé par les jeunes; Prosper 'Mérimée, à qui la Revue de Paris portait bonheur, et qui n'a jamais rien fait de mieux que Matteo Falcone et le Vase étrusque; Cuvillier-Fleury, dont la verte et souriante vieillesse fustigeait récemment, avec un surcroît dé verve, de politesse et de bon sens, les impiétés posthumes du Courtisan malgré lui^ du correspondant de Panizzi ; Sainte-Beuve, doux et timide encore, Eliacin du romantisme, onctueux, contenu, velouté, pudique avec des curio-

MES MÉMOIRES 8l

sites sensuelles, nénuphar hanté par les cantharides, risquant des ballons d'essai, saupoudrant de sucre râpé ses attaques sournoises contre Racine et Boileau.

Notre déjeuner ne fut ni bruyant ni gai. J'avais trop de hâte de savoir où mon anxieux convive voulait me conduire. Je ne tardai pas à l'apprendre. Nous tournâmes l'angle du boulevard, et nous descendîmes la ruç Taitbout. Retouret m'arrêta devant une sorte de chapelle affectée, je crois, au culte évangélique, mais provisoirement vacante : f Je suis forcé de te quitter, me dit-il ; mais tu entreras quand tu voudras; l'entrée est libre! »

J'attendis quelques minutes sur le trottoir. Puis j'entrai dans la salle, et je me trouvai, avec une centaine de curieux, spectateur bénévole d'une séance des saint-simoniens.

Retouret était déjà monté sur l'estrade, oîi le fauteuil d'honneur était occupé par le Père, c'est-à-dire par M. Enfantin, ex- voyageur de commerce, et admirablement tajllé pour le rôle d'illustre Gaudissart, Autour de lui se groupaient les gros bonnets^ les pontifes et les diacres de la religion nouvelle : Bazard, Barrault, Mi-

chel Chevalier, Baud, Duveyrier» 01inde-Ro«< drigues, Arlès-Dufour, et leurs acolytes. Je crus deviner que Retouret n'était encore que sousdiacre, mais avec espoir d'avancement. Au bas de 4'estrade s'échelonnait un certain nombre de néophytes et d'ouvriers.

Le Père annonça que la séance était ouverte, et donna la parole au frère Baud, qui la garda une heure : physique de l'emploi, visage de sectaire, regards d'inspiré, pantomime d'énergumène, gestes épileptiques, éloquence creuse et sonore, phrases à effet. — « Des mots I des mots 1 des motsi » aurait dit Hamlet. Après lui, nous entendîmes le/rère Barrault, qui dit à peu près les mêmes choses. Je comparai mentalement ces nlessieurs à deux virtuoses qui, dans un concours, joueraient le même morceau en Tenjolif vant de variations brillantes et de fantaisies. Quant au fond de la doctrine, que je me garderai bien de discuter, on peut le juger d'après les livres de Saint-Simon et de Fourier. — A chacun suivant «sa capacité; à chaque capacité selon ses œuvres; la société refaite et régénérée de fond en comble; toutes les questions sociales agitées et

^— «»*»—— « I I II II II I I I II l~— -«— — ^— ^^— »^P»^»^l^^— — — ^^^^^M,M»^

résolues dans le sens le plus chimérique ; égalité des deux sexes ; émancipation de la femmej ap* • pelée à partager tous les droits de l'homme ; réhabilitation de la chair ; réforme ou abolition du mariage ; organisation du travail ; guerre au capital, etc., etc., toutes les utopies qui font cortège à chaque révolution. Si j'avais, ce qu'à Dieu ne plaise! fréquenté les clubs oti péroraient, dans ces dernières crises électorales, les citoyens Labusquière, Faillet, Piéron, Colle, Bazin, Le Tailleur, Heriveau, Sagner, Thierry, JeofFriii, — sans compter les citoyennes, — j'aurais reconnu, j'en suis sûr, toutes les idées de ces saintsimoniens de la première heure, surchauffées par l'atmosphère jacobine, traduites dans une langue plus grossière et plus violente, gonflées de haine, gorgées de fiel, aiSFolées par l'espoir de la victoire prochaine, mais tout aussi inapplicables et sans une clarté de plus.

Ce qui me donnait envie de rire, c'est que les orateurs, après leur discours, allaient faire une génuflexion devant le Père Enfantin, qui^ majestueusement, d'un air sacerdotal et hiératique, posait sa main sur leur tête.

^^— fcaw— ^^^— — ii^— — ^^ ^^i^mm^ *i^— — i^M— — — i^^M»

— Voilà, me disais-je, des esprits forts, très forts, qui croiraient déroger s'ils acceptaient une çcule des vérités de l'Evangile, s'ils entraient dans une église, s'ils s'inclinaient devant un crucifix, et qui s'agenouillent, ou peu s'en faut, aux pieds d'un charlatan, ex-commis voyageur, et dépourvu même de talent I

Un épisode comique vint rompre l'uniformité de ces homélies. Le Père, plus solennel que jamais, nous informa qu'un simple ouvrier, Grégoire Gififard, héros de Juillet, blessé sur la barricade et doué d'une éloquence naturelle, allait prendre la parole. En effet, Giffard sortit du groupe des néophytes, se hissa sur l'estrade, et se tourna vers l'assistance. Mais, hélas! il avait trop présumé de ses moyens oratoires. Il resta court; vox faucibus hœsit; pas une syllabe ne put sortir de sa large bouche. Le Père, en voulant sauver la situation et couvrir la retraite, en fit une déroute. Il ne savait que bredouiller : — « En juillet... la barricade... ta blessure... tu étais plus hardi devant les Suisses... les Suisses... » — Alors Retouret se leva, et, cette fois, si l'inspiration fut factice, elle fut du moins bien jouée. Il foudroya

de son indignation pathétique ces lettrés, ces raffinés, ces sfybarites de l'idée et du beau lan^ gage, qui sourient ou font la moue parce qu'un brave homme, qui s'est battu pour eux, est incapable de leur servir de belles phrases, parce .que cet ouvrier, ce Giffard, cet énergique travailleur, penché du matin au soir sur son établi, n'a pas eu le temps d'étudier Vaugelas et Dum^rsais!... Puis, reprenant les thèses plaidées par MM. Baud et Barrault, il fut passionné, . ardent, éloquent, entraînant, et eut lesuccèsde la journée. Mais ce succès m'attrista ; mon ami ne me semblait qu'engagé plus avant dans cette secte, peu conciliable avec ses honnêtes amours et son mariage. Mon impression fut si vive, que je sortis précipitamment, pendant que Retouret, à demi agenouillé devant le Père, recevait pieusement sa bénédiction.

A dater de cette séance, il y eut, dans nos relations, du malaise et de l'embarras. Je comprenais tout, et j'affectais de ne rien comprendre. Pourtant nos visites à M. Hadley continuèrent; mais ce n'était plus la même chose. Miss Harriett, très intelligente, un peu coquette, tour à

tour sentimentale et rieuse, ayant conscience de sa valeur, de sa beauté, de son charme, de ses talents, n'entendait plus rien aux allures mystérieuses et aux façons intermittentes de cet étrange Roméo, qui l'aimait toujours, qu'elle n'avait pas cessé d'aimer, mais qui la désolait par ses aller* natives d'effusions brûlantes, d'exaltation, de froideur* d'humeur sombre et de tristesse. Cependant cet amour persistant me rassurait. « Il est impossible, me disais-je, qu'un jeune homme de vingt-deux ans préfère longtemps les billevesées du Père Enfantin aux balsamiques influences de ces beaux yeux et de cette douce voix I » — Aussi, quelles ne furent pas ma consternation et ma stupeur, lorsque, quinze jours après, traversant le jardin du Palais-Royal, je rencontrai Retouret, poursuivi par une bande de gamins, qui criaient... ce qu'ils crient le mardi gras sur le boulevard, aux trousses d'un Turc de la Courtille ou d'un Sauvage des îles d' Asnières I ! I Mon camarade avait revêtu, au grand complet, le costume officiel des saint-simoniens : fez égyptien à gland rouge, immense col rabattu sur un .gilet écarlate à' larges revers, tunique bleu

de ciel, fustanelle de Palikare, et manteau de Méphistophélès. Je n'hésitai pas u]\^oinent; je courus à lui, et il me dit tout bas en me serrant la main :

— Bien! très bien! voilà un trait decouragel... Tu ne rougis pas de ton ami. Thorel et Mayran, nos copains de chez de Reusse, n^ont pas fait comme toi... Tout à Pheure, du plus loin qu'ils m'ont aperçU) ils se sont enfuis, comme si le diable les emportait. ••

— * Le diable ne m'emporte pas ; mais je dirais volontiers : « Que le diable t'emporte I » Si je fais un trait de courage, tu fais, toi, un trait de folie ; si je ne rougis pas de toi, je rougis pour toi. . . Quelle est cette mascarade ?

— C'est le costume adopté par le Père et par mes frères, pour mieux affirmer la religion nouvelle, que nous nous préparons à propager et à prêcher en province, en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, en Orient, partout...

— Partout, soit 1 mais pas devant le piano de ta chère miss Harriett... Parions que tu n'oserais pas, dans cet accoutrement, te présenter chez ellel

— Tu m'en défies ? reprit-il après un moment d'hésitation et de silence ; eh bien, viens! Si elle m'aime véritablement, notre amour sortira plus fort de cette épreuve.

Nous nous remîmes en marche, et je n'en fus pas fâché; car les gamins s'amassaient et criaient toujours. Dans le parcours du Palais-Royal à la rue de Vaugirard, je fus maintes fois tenté de fausser compagnie à mon bizarre compagnon ; il me semblait que j'avais ma part des regards effarés, des sourires moqueurs, des quolibets et des ahurissements qui se manifestaient sur notre passage. Enfin, nous arrivâmes. La surprise du bonhomme Hadley eut tous les caractères de l'hébétement. L'accueil de sa fille fut tel qu'on devait l'attendre de cette nature fine, délicate, exquise, essentiellement féminine, mais un peu compliquée par le contraste de ses qualités na-^ tives avec le Conservatoire et la romance.

Elle commença par éclater de rire ; puis, voyant que son hilarité offensait et affligeait son jeune ami, elle redevint sérieuse, et lui demanda une explication. Il'la donna fort brève, fort incomplète, un peu vague, et il eut soin, comme

on peut le croire, de ne pas insister sur la réhabilitation de la chair et Tabolition du mariage. Pour toute revanche, elle lui dit : « Voyons, monsieur Léonard ! Si une jeune fille était assez naïve pour mettre un jour sa main dans la vôtre, est-ce dans ce costume que vous la conduiriez à Féglise et à la mairie ?» — Sa réponse fut encore plus vague que son explication.

Nous étions aux premiers jours d'avril. Le lendemain, Retouret tomba chez moi comme une bombe. Il était excessivement troublé et avait peine à retenir ses larmes.

— Ton concierge ne voulait pas me laisser monter, me dit-il en essayant de sourire. Puis il ajouta : Je pars demain...

— Tu pars?... Et où vas-tu ?...

— En Algérie... Le Père m'envoie en mission... Ah! je ne savais pas, avant ce départ, non, je ne savais pas à quel point j'aimais Harriett!...

— Mais, si tu l'aimes tant, pourquoi partir?

— Il le faut... Je suis trop engagé... trop avancé pour reculer... Il y va de mon honneur...

go MES MEMOIRES

M^— ^^— ^i— I I , I III I II I ,.

— Ton honneur ! Ah ! comme c'est bien là le mal du siècle ! Pratiquer le superflu aux dépens du nécessaire I Des bandits héroïques ! des galériens sublimes ! Des courtisanes plus pures que des vierges ! La passion plus magnanime que le devoir! Tu parles d'honneur I Y va-t-il aussi de ton honneur d'abandonner cette jeune fille charmante, qui t'aime, que tu aimes, que ton absence va désoler, et qui, s'il t'arrivait malheur, n'aurait peut-être pas la force de te survivre ?...

(On voit que j'étais bien dans le ton de notre beau romantisme de i83i.)

— Je t'en supplie, ne m'accable pas I me dit-il avec un accent de détresse, en pleurant de vraies larmes ; tes reproches, je me les adresse à moimême... mais, encore une fois, il est trop tard... Je suis engagé... Il faut que je parte I...

Son émotion sincère me désarma, et je repris mon amicale remontrance :

— De tes dieux et du mien connais la différence I — Saluez, monsieur, c'est du Voltaire ! — Le mien t'aurait marié tout de suite, sans exiger de toi autre chose que la promesse bien fa- , cile d'être fidèle à ta femme ; les tiens t'expédient

au loin, au delà des mers, à la recherche de l'inconnu, dans un pays brûlant, dangereux, redoutable, au risque d'être mangé par les lions, massacré par les Bédouins, dévoré par les fièvres, , .

— Non ! non I Je reviendrai I Je la reverraî, je l'épouserai.. . Tu me promets, n'est-ce pas ? de plaider pour moi auprès d'elle?... Moi, je n'ai pas le courage d'aller lui faire mes adieux... Je l'aime trop, je faiblirais, et je ne veux pas, je ne dois pas faiblir... Tu me promets de la voir, de lui parler ?.. . Tu la supplieras, n'est-ce pas ? de ne pas se moquer de moi, de ne pas me haïr, de ne pas m'oublier ?... Je l'aime tant !

Je promis ; mais il me fut impossible de tenir ma promesse ; le soir même, je fus frappé d'un coup de foudre ; un deuil de famille, un deuil cruel, me rappela brusquement dans le Midi ; j'y restai jusqu'au mois d'octobre. Je lisais les journaux, et je pus constater qu'ils traitaient par le ridicule la secte saint-simonienne. A cette époque, le ridicule était meurtrier ; aujourd'hui, il est hygiénique. Le Figaro notamment, qui avait déjà beaucoup d'esprit, ne laissait pas un mo-

ment de trêve aux hiérophantes de la rue Taitbout, aux apôtres de Ménilmontant. Sans discuter les utopies, les doctrines de régénération sociale, il faisait vivement ressortir tout ce qu'il y avait de grotesque dans ce cérémonial, dans ce costume, dans ces formules, dans ces allures pontificales, dans ces contrefaçons de culte, de rituel, de prières, de sanctuaires, de méditations sur la montagne, qui n'étaient que des parodies et des bouffonneries. M. Bazard, une des fortes têtes de la nouvelle Église, était marié ; sa femme était fort jolie, et on le disait passablement embarrassé pour concilier ses prérogatives et ses susceptibilités conjugales avec les théories de la femme libre et de la réhabilitation de la chair. Là-dessus, le jpzgaro avait brodé une jolie fantaisie, que Ton attribua à Jules Janin. C'était la messe saintsimonienne. Ulntroït débutait ainsi : « Je m'approcherai de l'autel de M™^ Bazard. — De M"® Bazard, qui réjouit ma jeunesse. »

MES MÉMOIRES qS

Vers le commencement d'octobre» je revins à Paris. Ma première soirée ' fut pour un de mes oncles, député de Vaucluse, rallié à la monarchie de Juillet, et faisant partie du groupe que Casimir Rérier appelait son petit paquet. Mon oncle habitait le premier étage du bel hôtel de M. Boulay (de la Meurthe), situé à Pangle des rues de Vaugirard et du Pot-de-Fer. Il donnait d'excellents dîners, et avait un salon politique. Ce soir-là, je me trouvai en présence de personnages intéressants, quoiqu'un peu bien graves pour ma vingtième année : M. Delalot, un fin lettré, une belle âme, un ami fidèle, un ancien député de la droite, qui n'a pas une ligne dans le dictionnaire de Dezobry, mais qui avait eu son moment sous la Restauration, en rédigeant la

fameuse adresse qui appela M. de Villèle au pouvoir. Je l'entendais dire à un jeune député qui se plaignait qu'une timidité invincible l'empêchât de monter à la tribune :

— Que voulez-vous ? Nous autres lettrés, hu- ^ manistes, nourris des traditions du dix-septième siècle, quand nous sommes à la tribune, et quand le mot juste ne nous vient pas, nous perdons la tête. Les avocats ont constamment à leur disposition vingt mots, tous plus impropres les uns que les autres ; aussi an avocat ne reste-t-il jamais court..*

— Mauguin fait mieux, répondit le jeune et timide législateun Lorsqu'il s'aperçoit qu'il s'embjfouille, il lance une énormité exaspérante pour la majorité ministérielle : cris, protestations, tumulte. Pendant ce temps, il retrouve le fil de ses idées;

A côté de M. Delalot, qui prenait parti pour ëon ami M. de Polignac contre le comte Armand de feaîrit-Prîest, père du spirituel académicien, oïl saluait avec respect M. Laine, royaliste élégiaque, grand, mince, voûté, mélancolique^ fait pour mener le deuil des majestés monarchiques

et des poésies du passé ; homme rare, éloquent, qui aurait pu, lui aussi, s'appliquer le si Per^ gama; d'une sensibilité trop délicate et trop exquise pour les luttes politiques et parlementaires; ne se souvenant plus, en i83i, de ses velléités libérales que pour en faire dès regrets légitimistes. Il offrait, dans ce salon, un contraste complet avec Jean-Baptiste Teste, alors député d'Uzès, esprit d'un tissu Un peu grossier, mais plein de verve et de saillie, improvisateur remarquable, que nous avions surilommé un Berryer à reau*de-vie. M. Teste, on lô sait, a tristement fini, après avoir été ministi*e, président de chambre à la Cour de cassation et pair de France. Mais je aai jamais pu songer à sa fin presque tragique, sans me rappeler cette phrase de Rica, dans les Lettres Persanes : < En France, il y a une petite maison oti on renferme quelques fous, pour faire croire que ceux qui sont dehors ne le sont pas. >

Je ne saurais oublier le propriétaire de l'hôtel, M. Joseph Boulay (de la Meurthe) ; ne pas confondre avec son frère Henri, qui fut vice-président de la République en 1848, et qui n'allait

jamais dans le monde. M. Joseph Boulay avait une figure fine, un peu narquoise, légèrement voltairienne, et il possédait toutes les qualités de sa figure. Aimable, insinuant, discret, pourvu de tous les préjugés de son parti et de sa caste contre les Bourbons, la noblesse, l'Église et le clergé, alternant entre les câlineries et les épigrammes, on parlait de ses succès auprès des belles dames de la nouvelle cour. Il est resté, dans mes souvenirs, avec son sourire de sceptique, comme un des types les mieux réussis de cette génération libérale, teintée de bonapartisme, amalgamant Béranger, Paul -Louis Courier, le Voltaire- Touquet, Victoires et Conquêtes, effarouchée des tendances absolutistes de Charles X, et toute prête, comme ses devanciers de 1804, à subir le vif chagrin d'entrer au Sénat, au conseil d'État, à la chancellerie, au ministère, la poitrine constellée de croix, de plaques et de cordons, après un second coup d'Etat, sous un second Empire. Helléniste distingué, mon oncle, dans sa jeunesse, avait traduit Vlliade^ en collaboration avec un ami intime, M. Renouvier, député de THérault depuis 1827. Leur traduction, publiée

en 1809, n'avait pas réussi, parce qu'elle était trop littérale, trop homérique, et que les contemporains de Luce de Lancival, de Bitaubé et d'Esménard ne pouvaient pas décemment supporter que l'on appelât Minerve la déesse aux yeux de génisse. Plus tard, en r85o, Sainte- Beuve, M. Eggeret quelques savants de bon aloi, ébauchèrent une réaction en faveur de cette traduction, assez oubliée pour paraître inédite. Mais les deux traducteurs, vieux, vivant loin de Paris, éprouvés par de cruelles douleurs, étaient revenus des vanités de ce monde. Tout se borna à un échange de lettres, et, je crois, à une mention dans une Causerie du lundi; et la réaction n'eut pas de suite.

La politique avait séparé les deux amis sans les brouiller. Légitimiste de cœur, j'étais si passionnément attiré par la physionomie originale de M. Renouvier, que l'on signalait, en riant, ma sympathie comme un symptôme de la monstrueuse alliance carlo-républicaine. De naissance bourgeoise, avec une figure et une tournure plus bourgeoises encore, des lunettes et un bras atrophié, M. Renouvier avait des manières de

Pancîenne cour, et, avec ces manières, avec cette politesse digne d'un Coislin en habit noir, des opinions si vives, si hardies, si progressives, que, après s'être placé, en 1827, à Pextrémité du centre gauche, après avoir voté contre le ministère Martignac, il siégeait, en i83i, à Pextrême gauche, et se déclarait républicain. Mais il y mettait tant de finesse, de courtoisie et de grâce, qu'une douairière de la rue de Varennes l'aurait amnistié* N'y avait-il pas d'ailleurs quelque chose d'émouvant, presque de dramatique, dans la patriotique inconséquence de ce riche propriétaire, jouant ave(ï les idées les plus subversives, et oubliant que ses magnifiques vignobles de Lou- ' pian et de Florensac pourraient un jour être convoités par ses nouveaux amis ?

Naturellement^ ses deux fils avaient forcé la note paternelle. Le père avait commencé par Cormenin, pour arriver* à Carrel ; les fils, partant de Carnotj s'adhenlinaient jusqu'à Babeuf. J'ai peu connu Charles, le plus jeune, qui est devenu iine célébrité philosophique, scientifique, radicale et socialiste. Je crois me souvenir que la nature l'avait traité en marâtre. Son nez ressem-

blait si exactement à une trompe, que, lorsqu'il éternuait rue Mazarine, on l'entendait dans la cour du Louvre. Inculte, hirsute, sauvage et même un peu farouche j il ne faisait rien pour corriger ces disgrâces. Un clerc d'huissier de Landerneau aurait refusé de porter ses redingotes. Mais, sous cette rude enveloppe, dans ce refus obstiné de sacrifier aux Grâces, il y avait un caractère, un vrai talent, un grand savoir, une . fièvre de travail, et une originalité qui dépassait de bien loin celle de son père. Volontaire de la pauvreté, refusant tout subside de sa famille, il s'était, à l'âge des plaisirs, confiné dans une mansarde, et y vivait comme les jeunes gens qui ont besoin de travailler pour vivre. Sorti un des premiers de l'Ecole polytechnique, il refusa de profiter de son numéro, se remit k piocher la philosophie, et publia des Manuels que je n'ai pas lus, mais qui, j'imagine, sont aussi peu orthodoxes que peu amusants. En 1848, un de ses écrits, le Manuel républicain de Vhomme et du citoyen^ publié sous le patronage de M. Carnot, ministre de l'instruction publique, père de Sadi; fit scandale. Il en résulta une interpellation et un vote

lOO ENFANCE ET JEUNESSE

de méfiance, suivi de la chute du ministre. En cette même année, le 17 mars, jour de la grande émeute, dite des bonnets à poils ^ M. Charles Renouvier m'offrit, rue du Havre, le- même spectacle que Léonard-Moïse Retouret m'avait donné le 28 juillet i83o, rue de Vaugirard. Il marchait, bras dessus bras dessous, avec un affreux blousard, qui, très probablement, se retrouva, trois mois plus tard, sur les barricades de Juin. Je dois ajouter qu'ils étaient aussi mal' peignés l'un que Tautre. Depuis lors, je ne l'ai plus revu. On m'a dît qu'il s'était remisé dans une villa des environs d'Avignon, et qu'il y faisait, à petit bruit, de la propagande socialiste et radicale. > En revanche, je fus, pendant quelques années,

très lié avec son frère Jules, mon aîné de quatre ou cinq ans, un de ces hommes qu'on ne peut s'empêcher d'aimer et d'estimer, malgré leurs erreurs. Maladif, spirituellement laid, très bien doué d'ailleurs, ennemi juré des idées, des sentiments et des plaisirs vulgaires, Jules Renouvier n'avait pas tardé à se sentir à l'étroit dans le libéralisme et le romantisme. Dédaignant le National^ toisant M. Thiers, n'applaudissant Dumas et

MES MÉMOIRES lOI

Hugo que du bout des doigts, il avait versé da'ns la religion saint-simoniennei Seulement, un reste de bon sens, ou peut-être la crainte d'affliger sa mère, pieuse et naïve catholique, Pavait préservé des ridicules du cérémonial, * du costume et du culte extérieur; il se contentait de la doctrine. Ce soir-là, Jules Renouvier était chez mon oncle. Il vint à moi, fort ému, et me dit :

— Depuis quand à Paris ?

— Depuis ce matin.

— Etrf.. vous ne savez rien?

— Que pourrais-je savoir ? — ' Une vague inquiétude me gagnait...

— Oh! une bien triste nouvelle... Vous connaissiez Retouret?

— Si je le connais ! Mon camarade de Saint- * Louis et de l'institution de Reusse! Resté mon ami au sortir du collège !

— Nous venons d'apprendre sa mort...

— Mort! Retouret mort! où? comment?

— A Alger d'une fièvre typhoïde... à l'hôpital militaire...

J'eus peine à étouffer un cri d'indignation et de colère. Ce mort, qui Tavaittué? Cette victime,

qui en était le bourreau ? Mais à quoi auraient servi des récriminations stériles? Je serrai la main de Jules Renouvier, et je sortis.

Ma nuit fut très agitée. Je compris, à mes regrets, combien j^aimais ce compagnon de mes années heureuses^ de mes promenades dans la grande allée de l'Observatoire, de mes premières lectures des Orientales^ de Cromwell, des Har' monies poétiques^ des Contes (ï Espagne et d'Italie. Et quelle morti Loin de son pays, sur un lit d'hôpital, sans un ami pour lui fermer les yeux, sans un prêtre pour prier à son chevet ! Puis je me posai des questions. — Dois-je aller voir miss Harriett? — Oui. ^Est-elle informée de son malheur? — Peut-être. — Si elle l'ignore, dois-je le lui annoncer? — Oui, mais avec des précautions infinies. Je lui dirai d'abord qu'iL est malade, et, après-demain, je lui dirai tout.

Le lendemain, à l'heure ordinaire de nos' leçons, j'entrai dans la vaste cour, et je montai au troisième étage. Le cœur me battait bien fort. Arrivé sur le palier de Tescalier, j'entendis, de l'autre côté de la porte, le piano d'Harriett, accompagnant deux voix fraîches et juvéniles

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qui chantaient le duo de la Dame blanche :

a II s'éloigne, il nous laisse ensemble !.«. »

Malgré ma tristesse^ je fus frappé de Tallusion que renfermaient ces paroles. Je reconnaissais la voix de mis§ Harriett. Une jolie voix de ténor lui donnait la réplique.

Je les laissai finir le morceau. Puis, je sonnai discrètement. Ce fut la jeune fille qui vint m'ouvrir. En me voyant, elle ne put dissimuler une assez vive contrariété. Mais ce fut rapide comme réclair. Elle se remit avec une prestesse toute féminine, et m'introduisit dans le salon. Son père sommeillait dans son fauteuil. Un beau jeune homme, le ténor de tout à l'heure, se tenait debout près du piano. Quand je dis beau, je devrais dire bellâtre; un charmant EUeviou de grande ville de province.

Harriett courut à lui, le ramena par la main, et, d'une voix un peu tremblante :

— Permettez-moi, me dit-elle, de vous présenter mon fiancé, M. Georges...

— Brown ?

— Non, Georges Neyriolâ, premier prix du Conservatoire, engagé à d'excellentes conditions

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par M. Crosnier, directeur de POpéra- Comique.

En même temps, elle me regardait d'un air qui signifiait : « Si vous dites un mot deVautre, vous êtes un imbécile. »

Je ne fus pas un imbécile, mais j'en avais bien envie. M'adressant à FElleviou qui semblait un peu effaré, je le félicitai de mon mieux, et j'ajoutai :

— Monsieur, ce matin, en déjeunant au café Voltaire, j'ai lu un journal de théâtre qui rendait hommage à votre beau succès. Le journaliste annonçait votre prochain mariage avec miss Harriett Hadley. Ancien élève de son père, je venais lui faire mon compliment, et lui demander une stalle pour le soir de vos débuts. Je vous promets .d'applaudir comme le plus énergique des claqueurs...

Il s'inclina en bredouillant. J'avais déjà deviné qu'il était très bête. Je me penchai à l'oreille du bonhomme Hadley, toujours un peu somnolent, et je lui dis, de façon à être entendu de sa fille :

— Aujourd'hui, je suis pressé; mais, si vous le voulez bien, nous reprendrons bientôt nos

leçons. Je me suis un peu rouillé pendant mon voyage. Je tiens à relire avec vous notre cher Hamlet,, Vous savez! Le fameux monologue et le beau passage : Frailty, thy name is woman!.,.

Cinq minutes après, je me retrouvais dans le jardin du Luxembourg, et je disais aux palombes qui se poursuivaient ou se becquetaient à travers les tilleuls et les platanes :

— Pauvre Retouret I

* ' Plus tard, à mesure que j'apprenais que les apôtres et les pontifes du saint-simonisme, allégés de leur défroque sacerdotale, devenaient millionnaires par amour pour l'humanité, j'ai répété bien souvent :

— Pauvre Retouret !

On se fait généralement une idée inexacte de la situation littéraire de M. Victor Hugo pendant les deux dernières années de la Restauration. A distance, il est tout naturel de procéder par masses, et aujourd'hui, dans ce lointain de plus d'un demi-siècle, on peut aisément croire que le poète des Orientales^ qui allait être Fauteur d'^Hernani^ avait pour lui tous les ateliers, tous les partisans du progrès, tous les échappés des cqllèges et de l'Ecole de droit, en un mot, toute la jeunesse lettrée et libérale, et, contre lui, les vieux, les retardataires, les hommes de tradition, les demeurants de la littérature de l'Empire, ceux que , Ton appelait indifféremment classiques, perruques ou momies. Il n'en est rien. Le public de M. Hugo, à cette époque, était déjà fort enthou-

siaste, mais fort restreint ; un état-major tout au plus, et nullement une armée. Sur dix de mes camarades, il y en avait au moins huit qui s'obstinaient à lui préférer Casimir Delavignè; et, quant à le placer sur la même ligne que Lamartine, ridée n'en venait encore à personne.

Nous représentions la minorité ; ce qui prouve, soit dit en passant, que les minorités ne doivent jamais perdre tout espoir. Même, les nombreux récalcitrants, qui n'étaient pas tous très spiri*tuels, avaient organisé une scie*

Quand nous nous rencontrions, à la Sorbonne, dans le jardin du Luxembourg ou sous les galeries de POdéon, ils affectaient de ne pas nous demander de nos nouvelles^ et s'écriaient d'un air goguenard :

Tantôt d'une eau dormante il lève son corps blbu...

ou bien :

Un homme alors pslssàit, couvert d'un caftan vert,.. OU bien :

Elle aimait trop le bal, c'est ce qui Va tuée.

Ou d'autres bizarreries, qui furent corrigées daris les éditions suivantes, et que M. Hugo, dans Sa dernière manière, a dépassées de cent lieues, où

plutôt de toute la distance qui existe entre la • gourme d*un novateur de vingt ans et le radotage d'un vieillard de génie.

C'étaient alors des contorsions, des éclats de rire, des quolibets, dont le répertoire se renou- • vêlait à chaque parodie des petits théâtres, et qui nous agaçaient les nerfs. Cette opposition formidable, recrutée parmi les jeunes gens, était soutenue par les académies, les savants, les professeurs de facultés, par tous ceux d'entre nous que leurs aptitudes spéciales poussaient aux mathématiques, par les salons aristocratiques, par les femmes, et enfin par les journaux du libéralisme. Oui, il y eut un moment où la Quoti" dienne, dupe comme nous, et prenant au sérieux le royalisme du poète de Louis XVII et de la Naissance du duc de Bordeaux^ glorifiait M. Hugo, qu'éreint aient le Constitutionnel,, le National j le Courrier français et la Pandore. Pendant cette période bien courte oti M. Hugo n'avait pas encore inventé, pour les besoins de sa cause et de sa popularité, la formule qu'il devait bientôt trahir : « Le romantisme, c'est le libéralisme en littérature, » nous avions la

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