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inaperçus, et de qui l'on se dit : « Où donc les ai-je vus ?... Je crois les reconnaître, »
Le plus âgé des deux avait évidemment dépassé la quarantaine. Sa belle prestance, son profil d'une régularité parfaite, sa tenue correcte, sa redingote noire^ scrupuleusement brossée, auraient pu le faire prendre pour un diplomate plutôt que pour un artiste ou un poète, Ses yeux vifs, sa bouche fine, aristocratique, railleuse avec une nuance de bonhomie, étincelaient de verve narquaise et d'esprit; et cependant l'attention se fixait de préférence sur l'autre promeneur, plus jeune d'une quinzaine d'années, et qui me fit l'effet d'un géant. Celui-là n'avait rien de commun avec le type idéal de beauté grecque ou romaine. Ses cheveux crépus, son front . large, mais légèrement déprimé, la saiUie de sa lèvre inférieure, son teint basané, la forme particulière de sa tête énergique et puissante, dénonçaient ses origines et les ardeurs d'un sang mêlé. Mais ce que ses lèvres avaient de trop sensuel, ce qiie ses traits offraient d'irrégulier, était amplement corrigé par une incroyable expression de force et de bonne humeur, par le rayonne-
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ment d'une nature exubérante. Il avait l'air heureux d'être au monde, et prêt à répandre son contentement sur l'univers entier. Il personnifiait, comme on Ta dit plus tard, le génie de la vie, et c'est pourquoi il est mort le jour où la France se mourait. On ne pouvait le regarder sans songer à ces riches terrains des tropiques, qui produisent trois récoltes par saison.
Hippolyte Romand me fit un signe, quitta pour un moment ses deux compagnons de pro-^ menade, et vint à moi...
*— Vous connaissez, me dit-il, ces deux messieurs ?
— Oui... c'est-à-dire non... il me semble...
— Le plus âgé est Merle, un des vôtres, que nous appelons un merle blanc... le plus aimable et le plus amusant des paniers percés.., auteur de je ne sais combien de vaudevilles en collaboration avec Désaugiers, Brazier, Rochefort ou Dumersan... Il passe sa vie à gaspiller son esprit, et il dépense son esprit à galvauder sa vie... Il a eu bien des occasions de faire fortune, et il est criblé de dettes... Je suis sûr que dans les
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poches de cette redingote si correcte on trouverait du papier timbré...
— Et l'autre ?
— L'autre... Je vous disais avant-hier que M. Hugo, dont la part est assez belle, ne me paraît pas posséder legénie dramatique... Depuis deux ans, la révolution littéraire est complète dans la philosophie comme dans l'histoire, dans l'ode comme dans le roman. Que restait-il .encore à renouveler ? Le drame (i). L'un avait
dit: A moi la prière et ses ailes de séraphin ! — Un autre : A moi le monde et ses trésors de poésie I — Un troisième : A moi Tâme et ses mystères ! — il fallait qu'un quatrième vînt, qui dit: A moi l'homme et ses passions I...
— Eh bien ?
— Eh bien, ce quatrième, le véritable poète dramatique de l'école nouvelle, c'est l'homme
que vous voyez là-bas C'est Alexandre
Dumas !...
— Alexandre Dumas ! l'auteur d^Henri III ?
(i) Ce passage est extrait d'un article d'Hippolyte Romand, publié dans la Revue des DeuX'Mondes du i5 janvier 1834.
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•^ Lui-même... et à ce propos, un de ces matins, je vous conduirai chez lui. Paul Huet lui a parlé de vous... il sait que vous êtes d'Avignon, et il veut vous demander des renseignements..,
— Sur quoi ?
— ' Sur l'assassinat du maréchal Brune...
— Jamais!... Jamais !... plutôt me précipiter dans un abîme sans fond, plutôt écrire une tragédie en cinq actes et en vers, plutôt lire les poèmes épiques de M. Parseval-Grandmaison, que d'aider qui que ce soit à feuilleter cette page sanglante que je voudrais pouvoir déchirer..,
— Oh ! rassurez-vous ! Très probablement, vous n'aurez rien à dire... Il ne saura plus pourquoi vous êtes venu ; il parlera tout le temps, et nous n y perdrons rien I
— A bientôt, alors ?
— A bientôt.
Dans son livre sur P Église et l'Empire romain au quatrième siècle^ le duc Albert de Broglie retrace Fessai de renaissance païenne qui signala l'avènement de l'empereur Julien, Tout semblait favoriser cette tentative. Les pures merveilles de TEglise primitive s'absorbaient dans les subtilités de l'arianisme, dans les arguties puériles de la théologie orientale, dans le servilisme des évêques, dans la faiblesse du pape Libère, le premier pape qui n'ait pas été rangé parmi les saints. On eût dit que les ombres du Bas-Empire et du sophisme byzantin avaient pour jamais obscurci les divines clartés du christianisme. Le règne désastreux de Constance avait encore aggravé ces semblants de décadence, en y ajoutant ce je ne sais quoi de faux, de louche, d'équivoque, de
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bassement despotique, qui caractérisait Podieuse physionomie du maître et offrait un détestable contraste avec Pesprît vivifiant de la religion nouvelle, Julien monte sur le trône. lia du génie, il est populaire, il a gagné des batailles, et a fait trembler les Barbares. Il est sobre, vigilant, habile, intrépide ; ses soldats l'adorent ; ses ennemis le redoutent. Son jeune front rayonne de la double auréole de la persécution et de la gloire. Tout se réunit pour expliquer sa haine contre cet Evangile que Ton a défiguré à se^ dé» pens, et qu'il ne connaît que par ses souffrances. Le voilà inaugurant un néo-paganisme. Il fait rouvrir les temples, redresser les statues, restaurer les idoles, fumer Pencens des sacrifices. Il retrouve et rhabille des pontifes, des héritiers de Démodocus, pour invoquer Jupiter et Cybèle, Vénus et Neptune. Aussitôt, cette réaction officielle se brise contre le ridicule et Pimpossible. Il suffit que ces dieux aient essayé de revivre pour que le monde entier reconnaisse qu'ils sont morts. Julien a perdu sa peine à ressusciter des cadavres. Ses efforts n'ont réussi qu'à prouver que, si les vérités du christianisme peuvent par-
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fgis être altérées par les diverses infirmités de la nature humaine, les mensonges du paganisme ne peuvent plus trouver de refuge que dans les souvenirs des rhéteurs et des poètes. Julien a plus fait pour affermir ce qu'il voulait détruire, que Constantin pour compromettre ce qu'il cou- ' ronnait.
Eh bien j si parva licet,.. c'est une sensation analogue que nous éprouvâmes , mes amis et moi, lorsque le Théâtre-Français, pour expier ses premières peccadilles romantiques et se réconcilier avec l'Académie, nous convoqua à la première représentation de Pertinax, par M. Ar« nault père. Évidemment, le romantisme avait déjà commis des fautes, en attendant pire. Bien des gens, môme parmi les nôtres, se déclaraient désappointés par Hemani. Le drame de M. Hugo s'accordait mal avec la préface de CromjpelL On cessait de prendre tout à fait au sérieux les programmes de la Pléiade et du Cénacle^ les allures mystiques des hiérophantes et des initiés ; on devinait que les chefs ne tarderaient pas à se disperser et commençaient à ne plus s'entendre. Les fidèles, les croyants, craignaient d'être débordés
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par les dissidents et les plaisantins. D'autre part, les classiques faisaient grand bruit de ce Perti-^ nax, œuvre cornélienne du doyen des tragiques, qui leur promettait, disaient- ils, une éclatante revanche, et oiiM^le Duchesnois devait reparaître dans toute sa gloire. Arnault, encore un type de libéral greffé sur bonapartiste, venait d'être réintégré à l'Académie française, et sa rentrée nous avait valu un charmant discoursde M. Villemain, répondant au récipiendaire. On disait quelque bien de ses Fables, de son Marins à-Minturnes ; mais nous ne le connaissions que par ses petits vers :
De ta tige détachée, Pauvre feuille desséchée...
qui ne manquaient pas d'une certaine grâce mélancolique. Proscrit de i8i5, cité pour quelques jolfe's épigrammes contre Louis XVIII, ami de la plupart des sociétaires de la Comédie- Française, père de Fauteur d'un Régulus joué par Talma, Arnault paraissait réunir toutes les conditions nécessaires pour rallier à lui l'immense majorité des retardataires, champions des trois unités, et adversaires de la nouvelle école. Aussi,
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avait-on parlé d'avance de ce Pertinax^ comme d'un événement, comme de l'envers d^Hernani.
Le jour même de la représentation, le Constitutionnel publiait un article qui pouvait se résumer ainsi : « Dans quelques heures, le boit sens et le goût seront vengés. Les beaux vers de M. Arnault nous indemniseront des extravagances de M. Hugo et de ses séides. La barbarie sera repoussée, et la belle langue de Racine et de Voltaire aura repris ses droits. » — Nous savions que tous les classiques en renom seraient à leur poste, prêts à combattre pour leur drapeau. On assurait qu'il y aurait du tapage, peut-être des coups de poing et des collets déchirés. « Vous allez siffler Pertinax ? nous disaient les tièdes et les neutres. Prenez garde ! vous ne savez pas de quoi est capable un classique exaspéré. Vous auriez dû commander, pour la circonstance, une centaine de ces bâtons courts qui se cachent sous la redingote, et qui jouèrent un tel rôle lors de Germanicus, du même M. Arnault, qu'ils finirent par usurper le nom de son héros. »
Non, ce n'est pas, Messieurs, un bâton qu'il faut prendre; On ne doit pas juger un procès sans l'entendre.
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Nous arrivâmes au théâtre une heure avant l'ouverture des bureaux. La queue du parterre était des plus modestes. Vingt-cinq ou trente patients en cheveux gris, qui nous firent l'effet d'octogénaires. « Cest clair, dis-Je à mes camarades ; le Théâtre-Français fait à Pertinax la même faveur qu'à Hernani, Les fossiles sont sans doute entrés par la petite porte, et remplissent la salle. Il y a ici une trentaine d'individus de bonne volonté, arrivés avant nous.
Nous trouverons les bureaux hermétiquement fermés. »
Ils étaient largement ouverts ; le contrôle prit nos billets avec des airs de somnolence, explicables par les vertus dotmitives de la tragédie en cinq actes et en Vers. L'orchestre et le parterre, absolument déserts à sept heures, se garnirent lentement^ avec des vides qui eussent suffi à frapper de glace un chef-d'œuvrei Une atmosphère de résignation et d'ennui prenait possession de l'auditoire. Les loges et les avantiscènes s'ouvraient à petit bruit, comme si elles avaient craint de réveiller en sursaut les mânes des héros, des rois et des confidents endormis
aux bords du Styx ou du Léthé, et les milliers de manuscrits tragiques, reçus à corrections et enfouis dans les archives du Théâtre-Français. « Je t'assure qu'ils viennent jouer au Boston ! » me dit Armand de Crochard, en voyant entrer dans une de ces loges deux hommes vénérables, escortés de. deux femmes d'un âge assorti, lesquels n'étaient autres que MM. Baour-Lormian, l'auteur d'Omasis {ô Manette ! dans la parodie), et Raynouard, l'auteur des Templiers, accompagnés de leurs respectables sœurs ou épouses. Puis on me montra M. Charles Brifaut, auteur d'un Ninus 11^ tellement riche de couleur locale et historique que, pour se plier aux exigences de la censure impériale, il avait été tour à toUf Espagnol, Portugais, Allemand et Anglais avant d'être Assyrien, et n'avait eu à changer que huit rimes et cinq hémistiches. De ce Ninus il ne reste qu'un joli mot de l'auteur , qui ne se doutait pas que son mot survivrait à sa tragédie. Le succès, qui ne se soutint pas, avait été assez Vif. « Quoi I lui dit M. de Cubières, vous avez donc de l'esprit ? je ne m'en doutais pas, et il y a deux ans que je vous vois tous les jours. — .
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— Ingrat ! lui répondit M. Brifaut ; il y a deux ans que je vous écoute . »
Cinq minutes après, arrivèrent M . Pongerville, vrai bonhomme et faux athée, que sa médiocre traduction de Lucrèce avait mené à TAcadémîe, et qui s'était identifié avec son poète, au point de . regarder comme une injure personnelle le nom de Dieu prononcé devant lui ; M. Pongerville, qui, trente ans plus tard, me disait avec sangfroid: 4c On a calculé la mortalité annuelle des , académiciens ; il en meurt un et demi par an. » Puisj M. deJouy, un ex-viveur à peu près tombé , en enfance, dont le Sjrlla avait réussi, grâce à Talma, qui copia le masque et la mèche consulaires ; M. de Jouy, auteur, comme on sait, du poème de Guillaume Tell^ et persuadé qu'il était pour les trois quarts dans la gloire du chefd'œuvre ; M. Andrieux , coupable d'un Junius Brutus^ dont l'exhibition fut, six mois plus tard, un des bienfaits de la révolution de Juillet; Etienne, bien plus coupable encore, puisqu'il venait de rédiger la fatale adresse des 221 ; Vien net, de qui Sainte-Beuve disait si justement î < Il a la sottise spirituelle ; » furieux quand on
le félicitait de ses Fables^ parce quMI avait commis onze tragédies dont il était beaucoup plus fier ; notamment Arbogàste^ qui fut célèbre avant d'être joué, et où se trouvait le fameux vers :
Sous son casque Ârbogaste avait un esprit vaste,
Dans les derniers temps de sa vie; qui fut fort
longue, M. Viennet, désespérant de vaincre le
mauvais vouloir et le mauvais goût du comité
de la Comédie -Française,, lisait dans les salons
ses tragédies, où l'Espagnol s'appelait /tére et les
Pyrénées monts de Pyren.
J'en passe, et des plus chauves.
Léon Halévy et Gustave Drôuineau; qui, de concert avec Casimir Delavigne, avaient rêvé une sorte d'éclectisme, de transaction entre les timidités de l'ancienne école et les audaces de la nouvelle, s'étaient blottis dans une baignoire. Delavigne, Ancelot, Soumet et Guiraud, brillaient par leur absence.
Sur cette salle ainsi composée et peu remplie^
planait une brume que M. Zola n'aurait pas
manqué d'appeler une buée, et que nous appelions
indifféremment tœdium classicum ou tragicum.
Andrieux avait un bonnet de soie noire ; Baour- Lormian, un abat-jour. Ces têtes chenues dodelinaient comme pour battre la mesure d^un alexandrin ou préluder à un sommeil consolateur. Je vis, ce soir-là, les derniers turbans sur des figures féminines qui avaient peut-être passionné un Oswald ou plusieurs Oscar. Hélas 1 en contemplant toutes ces variétés de la vieillesse littéraire) nul d'entre nous ne songeait à sediret Voilà pourtant comme je serai dimanche ! — Oui V dimanche ; car , lorsque t\si fini, une semaine ou un demi-siècle, n^est-Ce pas la même (ihose ?
Le rideau se leva sur uii de ces décors qilî auraient fait le désespoir de M. Emile Perrin^ et qui représentaient avec une égale complaisance un portique, un atrium^ une colonnade, une crypte du uil palais. M. Desnioùsseaux, qui jouait Pertiilax, fit son entrée en donnant la main à Mlle Duchesriois. Contemporaine de MW« Mars, Mlle Duchesnois avait eii, elle aussi, des années de succès et d'éclat. On Tapplaudissait surtout dans le rôle de Phèdre. Sa sensibilité obtenait
grâce pour sa laideur. C'est à elle que Geoffroy, le Sarcey de 1807, adressait ce singulier compliment dans un de ses feuilletons, infiniment plus lus que les nôtres : « Heureuse laideur ! elle lui permettra de s'adonner tout entière à son art au lieu de se laisser distraire par les ariiorces de la volupté (sic). » — Mais, en i83o, la laideur seule était restée. Comme son camarade Desmousseaux, le plus ennuyeux des pères nobles, elle semblait faite exprès pour personnifier la décrépitude et figurer l'enterrement de la tragédie. Sa voix, qui avait été, disait-on, tendre et passionnée, rappelait le mot de l'abbé Galiani sur Sophie Arnould : « Sa voix est le plus bel asthme que j'aie jamais rencontré. » C'était une série de hoquets, coupés par de petits sifflements. A peine ces deux interprètes des pompes funèbres plutôt que tragiques eurent-ils déclamé vingt vers,qu' Armand de Crochard me dit : « La cause est entendue ; supprimons nos sifflets, et tâchons de nous amuser un peu !» — le brave garçon ne s'y entendait que trop bien ! Le rôle de Commode était joué par un acteur, nommé David, qui avait le nez retroussé, une perruque blonde et un tic
qui consistait à remuer la jambe droite pour les rimes masculines et la jambe gauche pour les rimes féminines. Crochard improvisa ces deux vers, qui firent la joie de nos voisins :
Pourquoi cet empereur s'appelle-t-il Commode? Sa perruque, son nez, son //c, tout m'incommode !
Poterlet, malin comme un singe, ne voulut pas être en reste. Il s'était placé au fond du parterre. Tout à coup, au milieu d'une tirade presque aussi longue que le monologue d'Hernani^ un bâillement retentît, qui servit de signal à plusieurs autres ; bâillement tellement sonore et tellement prolongé, que les acteurs décontenancés s'arrêtèrent. Un loustic s'écria: < C'est dans la pièce ! » Des regards courroucés tombèrent sur nous du haut des loges académiques. Mais les quarante immortels, métamorphosés par Melpomêne en chiens de terre-neuve, n'auraient pu conjurer le naufrage. Il fut complet, absolu, ir-^ révocable, lorsque la pauvre W^^ Duchesnois, mettant la main sur son cœur, exclama ou expectora :
Je suis Romaine !
— VeS'tu ? en es-tu bien sûre ? rugit Auguste
Préault, rajeunissant une vieille facétie. Dès lors, ce fut pire qu'une chute; on eût dit un évanouissement assaisonné de quolibets. Desmousseaux ne put faire entendre le nom de Fauteur à travers une grêle de sifflets, de calembours, de miaulements, de glapissements et d'éclats de rire. — 4f Voilà la vraie pr^m/ér^, le vrai triomphe d'2/^rnani! » disions -nous en sortant.
Perfmax eut trois représentations,etla moyenne des trois recettes fut de i85 francs.
Je n'avais pas attendu cette soirée tragi-comique pour aller chez Hippolyte Romand et lui rappeler sa promesse. L'excellent homme m'accueillit avec un sourire de bon augure :
— Il ne s'agit plus, me dit-il, de l'assassinat du maréchal Brune, mais de celui de Monaldeschi. J'ai obtenu pour vous une véritable primeur, encore plus primeur qu'une première représentation. Après-demain, de deux heures à cinq, Alexandre Dumas doit nous lire, en très petit comité, les principales scènes de son drame de Christine à Fontainebleau , avec prologue et épilogue, que l'Odéon doit jouer dans cinq ou six semaines. Sur ma recommandation, appuyée du témoignage de Paul Huet, il m'a autorisé à vous amener avec moi.
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On juge de ma joie et de mes remerciements.
Le surlendemain, samedi, 6 mars, nous entrions chez le futur auteur d^Antony, à deux heures précises. La réunion était, en effet, fort peu nombreuse ; côté des peintres : Godefroid Jadin, Paul Huet, Tony Johannot et Decamps; côté des poètes : Emile et Antony Deschamps, Alfred de Vigny et Fontaney; côté des artistes: Bocage; puis Merle et Hippolyte Romand. Je ne comptais pas, et je ne me comptais pas.
Alexandre Dumas n'avait pas encore vingthuit ans. J'ai essayé dans le chapitre précédent d'esquisser cette physionomie puissante, qui inspirait une irrésistible sympathie. On ne pouvait pas deviner que, à trente et un ans, il aurait déjà fait jouer dix grands drames, dont la plupart feraient courir tout Paris ; que ses premiers récits, la Dame de Gyac, Iql Rose rouge^ les Impressions de voyage^ les Eaux d'Aix^ seraient, pour parler comme M"' de Staël, au nombre des événements de notre jeunesse, et que, cinq ou six années après, il commencerait, en se jouant, ce travail de géant dont il ne s'est reposé qu'à sa mort, cette production incessante, inouïe, pro-
. digieuse , prestigieuse , inépuisable, qui ferait croire qu'il avait trois cerveaux, cçmme Thalberg semblait avoir trois mains. Son fils, dans son discours de réception à l'Académie, a eu le droit de le qualifier d'enchanteur. Lui-même, dans une lettre assez peu connue, adressée à TEmpereur Napoléon III, le 10 août 1864, alors que directeurs et public battaient froid au pauvre vieux lion pour le punir d'avoir trop duré, luimême il a pu dire, avec un peu d'exagération, mais sans trop de paradoxe : « J'§i écrit et publié douze cents volumes. De ces douze cents volumes, il n'en est pas un qu'on ne puisse laisser lire à un ouvrier du faubourg Saint-Antoine, le plus républicain, ou à une jeune fille du faubourg Saint-Germain, le plus pudique de tous nos faubourgs. > — Ce qui est vrai, ce qui le rend préférable à tous les conteurs célèbres de son temps, c'est que cet homme étrange, taillé en Hercule, ce mulâtre^ comme l'appelaient ses ennemis, aux cheveux crépus, au sang de feu, aux lèvres sensuelles, aux ardeurs tropicales, élevé à la diable avec les gardes forestiers de Villers- Cotterêts, emporté-par la fièvre d'une improvi-
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sation diurne et nocturne, forcé de fouiller bien avant au fond de son être, sous ui^e couche de passion sans frein, pour y trouver une parcelle de sens moral et de sentiment religieux, n'a jamais offensé sciemment et avec préméditation ni la religion, ni la morale, ni PEglise, ni la pudeur, ni l'honneur, -ni la conscience, ni la vertu, ni les cordes généreuses de la charité, du respect et de la pitié pour les faibles, les malheureux et les vaincus. Que, sur le chemin de ses bottes de sept lieues, il passe devant Marie- Stuart ou la duchesse de Berry, devant Charles I" ou Marie-Antoinette, devant Cathelineau ou la duchesse d'Orléans, il salue, non pas avec l'obséquiosité d'un courtisan, mais avec l'urbanitç d'un grand seigneur. Car remarquez que cet homme, dont on a raillé les prétentions héraldiques, savait être, quand il le voulait, marquis des pieds à la tête, sauf à se laisser, une heure après, ressaisir, gruger, piller et absorber par la grande bohème et les mœurs de coulisses. Il y avait du grand enfant chez ce merveilleux inventeur, qui eut le tort de ne pas assez se méfier du titre d'une de ses pièces : Désordre et génie. Il
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était si admirablement taillé pour le théâtre, il était si bien le théâtre fait homme, que toute une partie de son existence fut plus théâtrale que réelle, et qu'on ne savait plus, en l'approchant, où finissait la vérité humaine, où commençait'Ia fiction dramatique. Il aimait, comme eussent aimé ses héros ; il blaguait, comme s'il eût été lui-même le gracioso ou le comique de tel ou tel de ses ouvrages; il jetait l'argent par les fenêtres, comme l'eût jeté, dans un de ses drames, un millionnaire jouant avec des simulacres de billets de banque. Il y a eu bien des puérilités dans sa vie, pas une vilenie. Ses œuvres ont une âme, et cette âme ne veut pas que le ciel lui soit fermé. Ses fautes, ses prodigalités, ses folies, n'ont fait de tort qu'à lui seul. Dans son immense répertoire, vous chercheriez en vain une arrière-pensée mauvaise, un sous-entendu corrupteur, un de ces pièges tendus aux curiosités féminines, aux imaginations d'adolescents, qui surabondent dans Balzac, ses disciples et ses héritiers. Et puis, quelle verve ! quel entrain ! quels trésors de bonne humeur ! Quelle gaieté communicative et vraiment française ! Quel théâtre que celui où
Aûtony, Angèle, Richard Dàrlîngton etBuridan, donnent la ms^in à Mll« de Belle-Isle et aux Demoiselles de Saint-Cyr, oti de simples bluettes comme le Cachemire vert, Plnvitatioriji la valse ou r Honneur est satisfait y se placent tout naturellement à égale distance de Scribe et d'Alfred de Musset 1 Quelle féerie , ces récits qui nous tenaient en suspens durant des années entières, ces étonnantes prouesses d'Artagnan et de Porthos, ces prodigieuses aventures du comte de Monte-Cristo, qui ne nous laissaient dormir d'un bon somme et manger de bon appétit que lorsque nous savions comment Edmond Dantès était sorti de son sac I Balzac donne la migraine ; Dumas la guérit. Dumas intéresse , amuse, étonne, émeut, entraîne ; Balzac trouble^ inquiète, fatigue, pervertit. L'un est le joyeiix et co/dial compagnon de vdyage, qui nous distrait des ennuis de la route et hoiis fait mieux goûter les agréments du paysage. L'autre est le conseiller dangereux, le confident clandestin, qui sUnsinue tn tapinois, pour nous montrer une de ces figures à double fond dont l'envers est une obscénité. Tout, chez Dumas, est naturel et franc, comme
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• le bon vin qui réjouit. Tout, chez Balzac, est frelaté et sophistiqué, comme la liqueur qui grise. Celui-là fait vibrer les cordes parfois vulgaires, toujours humaines, jamais vénéneuses. Celui-ci va chercher, au fond le plus bas de notre naturel les fibres secràtes qui répondent aux suggestions les plus raffinées etles plus subtilesdu libertinage et du vice. Dumas est un magicien qui opère au grand soleil et au grand air. Balzac est un alchimiste qui s'enferme avec un masque sur le visage pour cuisiner ses poisoùs. Aujourd'hui, dénigrer Balzac, c'est peut-être de l'injustice; oublier Dumas, c'est de l'ingratitude. Préférer Balzac à Dumas, c'est se faire complice de toutes les décadences d'une société qui s'abaisse, d'une littérature qui se déprave et d'un esprit français qui s'en va.
Les portraits, même au fusain, des invités de Dumas à cette séance de lecture, me prendraient trop de place, et n'entrent pas dans mon cadre. Un mot seulement sur l'acteur Bocage. Il fut, comme on sait, avec Frédérick-Lemaître, le plus célèbre interprète du drame romantique. Il n'avait pas le génie primesautier, l'inspiration sou-
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daine, la puissance d'électricité, qui rendaient son rival plus populaire. Il fallait souvent lui faire crédit d'un acte entier qu'il détaillait avec un luxe impatientant de minuties, et où il se préparait lentement à être beau. Mais, lorsqu'il arrivait à ses effets et entrait en plein dans le drame, il était superbe. Nul, même Frederick, n'a joué Buridan comme lui. Il avait alors une trentaine d'années ; il portait une redingote à brandebourgs, et me parut assez mal bâti. Pourtant la pâleur de son teint et l'expression de ses yeux magnifiques rachetaient les imperfections desa taille, et m'expliquaient son prestige théâtral» Sa manie était de se croire un personnage poli* tique, et de se poser obstinément en républicain à outrance, — nuance Félix Pyat. Un soir, à Rouen, il manqua son entrée. Les Rouennais sont peu endurants , et aiment à taquiner les idoles parisiennes. Il y eut quelques sifflets. Alors Bocage-Buridan, s'avançant vers le trou du souffleur : — «Messieurs, dit-il, est-ce l'artiste que vous sifflez? Est-ce l'homme politique? » — et il reprit son rôle : « Ce'sont de grrandes dames,
de très grrandes dames!...» M. Harel , son
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directeur , disait de lui : « Bocage n^est pas raisonnable. J'ai augmenté ses appointements; j'ai racheté sdn congé ; je lui paye ses costumes ; il veut que je lui donne la République. En conscience, je ne puis pas là lui donner. »
Hélas! le 24 février 1848^ il trouva des gens plus sérieux que M. Harel, qui la lui donnèrent. Bocage^ avee M. Etienne Arago, entra le premier^ à la tête d'une bande démeutiers, qui envahirent la Chambre des députés... O Lamartine! Lamartine! qu'il faut vous aimer pour vous pardonner! D'un côté, un vaudevilliste et un comédien -^ notre cher et illustre comte de Montalembert a dit un histrion ; de l'autre, une mère en deuil, avec ses deux enfants sur ses genoux, et, derrière elle^ cette autre mère que vous réserviez à d'autres deuils^ la France !
Le pauvre Bocage fut puni par où il avait péché. La République lui fit perdre les économies qu'il avait amassées en dirigeant l'Odéon* Comme Rachel, après la Marseillaise^ il ne retrouva plus ses succès d'autrefois. Quinquagénaire, malade, ruiné, poussif, il erra de théâtre en théâtre, sans ramener le public^ alla jouer
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Buridan à Belleville, et, finalemeut, ne dut qu'à Pamitié de M"*' Sand de ne pas mourir dans la misère et l'abandon. Elle réclama pour lui le principal rôle dans les Beaux Messieurs de BoiS'Doréy drame emprunté à un de ses romans. Bocage y fut admirable et navrant. Chaque soir, on croyait que son apparition serait la dernière. Il arrivait au théâtre, pâle comme un spectre, et sa respiration haletante ressemblait au râle de Tagonie. Son rôle exigeait qu'il représentât les premières scènes en berger de VAstree, avec des cheveux bouclés, un teint de lis et de rose, un bouquet à la main. La force de sa volonté triomphait de son mal. Il agonisa et se galvanisa cent fois de suite. La cent-unième représentation fut la veille de sa mort.
Néanmoins, dans le premier moment de cette mémorable séance, ce ne fut ni sur Bocage, ni sur Alfred de Vigny, ni sur aucun des assistants, que se fixa d'abord mon attention. Avec ce groupe d'élite, il y avait une femme, — non, une jeune fille, — non, une ombre. Dans les entr'actes de la lecture, tandis que Ton faisait circuler les tasses de thé et les verres de punch,
Hippolyte Romand eut le temps de me raconter brièvement Thistoire de cette enfant, qui lui revenait de droit, en sa qualité de médecinpoète. Elle avait dix-neuf ans, et n'en paraissait pas plus de quinze. Son visage de Madone émacié par la phthisie conservait encore, dans sa maigreur, une exquise pureté de lignes. Sa taille flexible, dont on devinait l'élégance native, gardait les contours grêles de Tadolescence, et semblait plier comme un jonc sous un vent d'orage. Son teint, d'une pâleur que rendait plus poignante le rose maladif de ses pommettes saillantes, avait des tons de cierge funéraire qui serraient le cœur. Ses grands yeux, d'un vert irisé et changeant comme la vague aux approches de la tourmente, étaient de ceux que l'on ne peut plus oublier, lorsqu'on les a vus une fois. Ces yeux, qui semblaient déjà regarder au delà de notre horizon, elle les ramenait sans cesse sur Alexandre Dumas avec cette expression extatique que les peintres primitifs prêtent à leurs saintes en présence d'une vision céleste. Mais le sceptique le plus malin ou le matérialiste le plus endurci n'aurait pu se méprendre
sur cette extase virginale. C'était peut-être de ridolâtrîe ; ce n'était pas de l'amour, pas même dans l'acception la plus chaste. La pauvre enfant n'était plus qu'une âme qui ^'égarait en chemin, et se donnait tout entière à son poète, à son maître, à son Dieu.
Son histoire était courte, simple et triste. — Elle se nomme Marie Elmon, me dit tout bas Hippolyte Romand; elle est orpheline. Son père, brave troupier que Ton appelait indifféremment VÉgyptien ou le Commandant^ avait servi sous les ordres du général Dumas, qu'il adorait. Quand le général, malade et criblé de • blessures, vint prendre sa retraite à Villers-Cotterets, le commandant Elmon, tout aussi avarié que lui, le suivit, se logea à sa porte, et fît souvent jouer Alexandre sur ses genoux. En i8to, quatre ans après la mort de son général, il épousa une fille du pays, jolie, aimable et honnête, mais déjà attaquée de la poitrine. Il mourut l'année suivante , laissant sa femme grosse de six mois. Elle accoucha d'une fille, essaya de la nourrir, succomba à la peine, languit pendant quelque temps, et mourut de con-
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somption, en recommandant sa petite Marie à la veuve du général, qui avait été sa marraine.
Alexandre, vigoureux garçon de huit à neuf ans, avait tant prié, tant pleuré, qu'on lui permit d'être le parrain. Dès lors, avec toute l'expansion de sa bonne et chaleureuse nature, il s'attacha à sa filleule, qui lui rendit son affection au centuple. Bientôt, ce fut un culte ; mais ce culte eut un caractère extraordinaire, comme si cette voyante de cinq ou six ans avait pressenti la vocation dramatique de son parrain. A l'âge où les petites filles jouent avec leur poupée, son imagination et son intelligence annonçaient cette précocité effrayante, si souvent remarquée chez les enfants destinés à mourir jeunes. Elle avait dix ans, lorsque Dumas, au retour d'un de ses premiers voyages à Paris, lui raconta ses soirées au Théâtre- Français : Talma, dans Hamlet et dans Manlius; M"" Mars, dans Tartuffe Qt le Mariage de Figaro. Plus tard, la voyant grave et déjà souffrante, il l'amusait en lui parlant de ses projets de drame, en lui lisant des vers de Fiesque et des Gracques, essais de jeunesse qu'il jeta au feu. Elle l'écoutait avec une attention
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passionnée, le priait de lui réciter des morceaux de Roméo et Juliette et d'Othello^ comme un autre enfant lui eût demandé Thistoire de Peau . d*Ane et du Petit Poucet; elle apprenait par cœur ces scènes, avec une rapidité incroyable, et les répétait avec lui. Un jour, au courant de la causerie, il lui dit que la Champmeslé avait été l'actrice de Racine, et Adrîenne Lecouvreur, Pactrice de Voltaire. Dès lors, une idée fixe s'em para de Marie Elmon. Elle en fut comme possédée ; être Pactrice de son parrain ; Jouer dans ses drames futurs, dont elle était plus sûre que lui-même! On conçoit les ravages que cette idée dut exercer dans une imagination ardente, qui devançait les années, et dévorait la vie. Dumas s'en aperçut trop tard ; le mal était sans remède,. D'ailleurs, les premiers symptômes de la phthisie apparurent au moment où Marie entrait dans sa seizième année. Les médecins consultés ne lais-» sèrent aucun espoir. La maladie était héréditaire, et'ne ferait pas grâce. Ils recommandèrent de ne pas I4 contrarier, de se prêter à toutes ses fan^ taisies, comme on recommande aux parents, en pareil cas, de donner à leur enfant des fraises en
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novembre et du raisin en avril. Le parrain suivit ce conseil, et mit ses amis dans la conEdence. Pour le moment, le rêve de Marie éveillée était de débuter dans le rôle si pathétique de Paula, le page mystérieux de Monaldeschi. Tous les assistants avaient le mot d^ordre et se gardaient bien de la contredire. Les larmes nous venaient aux yeux, en voyant le contraste de ces signes d'assentiment et de ces paroles encourageantes avec les alternatives de pâleur et de" rougeur fébrile qui ne confirmaient que trop l'arrêt des médecins.
— Pauvre enfant ! dis-j'e à Hippolyte Romand. Combien de temps a-t-elle encore à vivre ?
Qui sait? Ces maladies-là sont si étranges!
tantôt des haltes assez longues pour faire illusion; tantôt la rapidité de la foudre... Peut-être deux ans, peut-être trois mois, peut-être trois semaines.
La lecture commença. Quand Dumas était fatigué, Bocage le remplaçait, et je dois ajouter que l'auteur lisait encore mieux que le comédien.
On sait que Christine, dans sa première forme.
avait cinq actes, avec un prologue et un épilogue. Devant ces huit ou dix juges triés sur le volet, le prologue et surtout le premier acte eurent un grand succès. — « A la bonne heure I murmurait-on autour de moi ; ceci n'est plus ni de l'ode, ni de la ballade; c'est du drame, c'est de l'action, c'est du théâtre ! » Ce premier acte, où se dessinent en relief les caractères de la Reine, de Monaldeschî et de Sentinelli, finit par une très belle scène, où Paula, déguisée en page, ayant réussi jusque-là à cacHer son sexe aux yeux jaloux de Christine, conjure Monaldeschi de la garder auprès de lui. Uli incident imprévu vint ajouter à notre émotion. Marie, qui s'était assise sur un tabouret aux pieds de son parrain, comme pour indiquer que, elle aussi, voulait être son page, lui adressa un regard suppliant, une muette prière, qu'il comprit. Il lui passa son manuscrit; elle y jeta à peine les yeux, et nous récita de mémoire les vers où s'exhale la passion désespérée de Paula :
Ohl n'est-ce que cela? Partout où tu voudras, Ne puis-je me cacher, moi ? Veux-tu? Tu diras Tout ce que ton esprit inventera. Qu'importe ? Dis que je suis partie, ou dis que je suis morte,
TQO MES M1^.M0IRES
Si c*e8t mieux. -^N*as-tu pas, dis-moi, dans ta maison
Quelque coin, quelque tour, quelque étroite prison
Où jamais un rayon de soleil ne pénètre ?
Sans issue au dehors, obscure, sans fenêtre?
J'y resterai toujours ; on ne pourra savoir
Où je suis, si je vis; nul ne pourra m'y voir
Que toi. Tu me diras dans ma sombre demeure,
Quand tu seras sorti, si tu veux que je pieure
Ou non. — Toi seul viendras me donner l'eau, le pain,
Et quand tu m'oublîras, j'aurai soif, j'aurai faiml...
Est-ce parce que le récit d'Hippolyte Romand m'avait vivement ému ? Dans mes souvenirs de théâtre, alors même qu'ils s'appellent Mars, Dorval ou Rachel, je ne trouve rien de comparable à Teffet que produisirent, sur moi ce jet de flamme, cet éclair de p£|,^sion, cette voix chaude et virginale, vibrant à mon oreille comme Pécho d'un monde surnaturel. Evidemment, en disant ces beaux vers qui semblaient à la fois soulager et déchirer sa frêle poitrine, elle se les assimilait. Elle devenait à sa façon, une Paula prête, s'il le fallait, à consacrer par le martyre son enthousiasme pour son bienfaiteur et son maître. Nous pleurions tous, et Dumas n'était pas le moins attendri. « Oui, mon enfant, oui, tu seras ma Paula I » lui dit-il en pressant ses mains brûlantes. Mais déjà la réaction s'opérait chez cette
pauvre créature condamnée h mort. Elle retomba sur son siège, agitée d'une toux convulsive, et nous la vîmes porter précipitamment 30n mouchoir à sa bouche, — «De pareilles crises, me dit Romand, la font vivre vinç année en cinq minutes, et suffiraient à la tuer ! »
La lecture continua. Le second et le troisième acte déplurent quelque peu à ces vrais amis, qui avaient promis à l'auteur une franchise absolue, et qui tinrent parole. Au lieu de suivre, s^ns arrière^pensée, sa veine si franchement dramatique, Dumas avait eu le tort d'y redevenir homme de parti, et, qui pis est, d'emboîter le pas derrière M. Victor Hugo. La reine Christine avait son monologue, moins long, mais moins original que celui de Charles-Quint :
Oh! que c'est un spectacle à faire envie au cœur...
Un des personnages, arrivant de Paris, parlait du Cid et d'fforace, comme s'il s'agissait d'//^r* nani et de Marion Delorme. Un autre disait :
« Paris siffle l'Académie l » allusion évidente à la démarche de quatre académiciens auprès de Charles X, pour le décider à sévir contre les romantiques. Mais les deux derniers actes exci-
tèrent un véritable enthousiasme, qui se ralentit pendant l'épilogue. Là lecture finie : « A vous, mes amis ! » dit Dumas.
— Eh bien, répliqua Merle, je vais vous parler en vieux routier de théâtre et de feuilleton. Votre prologue, qui est d'ailleurs excellent, réussira d'emblée, parce qu'il sera joué à huit heures du soir, devant un public dont les im-pressions seront encore toutes fraîches. Mais l'épilogue, qui n'est qu'un tableau funèbre, n'arrivera guère avant une heure du matin. Les spectateurs seront fatigués, et plus le dénouement est saisissant, tragique, terrible, plus on vous en voudra d'en avoir amoindri l'effet et de ne pas tout finir sur ce vers :
Eh ! bien , j*en ai pitié, mon père ! qu'On Tachève !...
Il y aura de l'opposition ; car le parterre de l'Odéon ne ressemble pas à celui du Théâtre- Français ; les gueux de payants seront en nombre; pourquoi leur fournir ce prétexte, et cela à rheure décisive, au moment où le rideau tombera, et où on nommera l'auteur ? Quant au drame en lui-même, il est superbe ; il a de quoi obtenir un succès encore plus éclatant que celui de
Henri IIL Mais nous n'approuvons pas ce placage, ces hors-d'œuvre du second acte, qui ralen- Itissent l'action et vous dénoncent comme le di^iple, le séide, l'imitateur, et, par conséquent, 'inférieur de M.Victor Hugo, vous qui pouvez rétendre à mieux. Sàvez-vousce que je prévois? hristine réussira, malgré tout, parce que la e renferme une foule de beautés indépenvntes des querelles d'école. Les journaux hosiles à Hernani ne sont pas assez sots pour recommencer 'deux fois la même campagne, à cinq pu six semaines de distance. Ils diront, — ce que nous vous disons déjà, mais avec des intentions plus loyales, — que vous êtes bien dupe de vous ranger ainsi sous le drapeau de M. Hugo, d'assumer la responsabilité de ses folies ; que ce qu'il y a de beau, et de très beau, dans Christine^ peut être applaudi par les classiques les plus entêtés comme par les plus fougueux romantiques, et que vous n'avez qu'à vouloir, à vous débarrasser de vos allures de sectaire, pour être Je vrai poète dramatique de la génération nouvelle. Or M. Hugo, qui est un pince- sans-rire, ne vous le pardonnera jamais. J'ai dit.
La première représentation — (3o mars i83o) justifia de tous points ces éloges, ces objections et ces pronostics. Le public était houleux ; du parterre aux troisièmes galeries, s'échangeaient
des cris, des sifflets, des propos d'étudiants, des paroles de défi, qui promettaient une soirée orageuse. La pièce, très bien accueillie d'abord, fut ballottée jusqu'au quatrième acte: Là, le succès s'accentua, triompha de toutes les résistances, et devint une ovation. Trois salves d'applaudissements saluèrent le monologue de Sentinelli ; Tadmirable dialogue qui finit par l'arrestation de Monaldeschi, l'effrayante scène où Christine découvre le secret de Paula, et le dénouement si vrai, si poignant, où la femme est d'autant plus impitoyable que la reine avait tout pardonné. Si la piçce s'était terminée là, Dumas, dans toute sa brillante carrière, n'aurait pas eu de plus magnifique succès. Mais l'épilogue, — qui disparut d'ailleurs dès le lendemain, — faillit tout gâter. Les récalcitrants profitèrent de l'heure avancée, de notre fatigue, pour prendre une sorte de revanche. On siffla, et Ligier-Sentinelli eut quelque peine à nommer l'auteur. En somme, le succès,
ENFANCE ET JEUNESSE igS
plus disputé que celui A*Hernani^ fut plus franc, parce que l'auditoire était plus libre, parce que le parterre de POdéon aurait cassé les banquettes, plutôt que de se laisser imposer une opinion toute faite. Le surlendemain, je trouvai, dans le Constitutionnel et dans les autres journaux de même nuance, tout ce que Merle et Romand avaient prédit. On ne chicanait, chez Dumas, que le parti pris romantique. On rendait hommage aux beautés de son drame ; on écrivait ou on sous-entendait : « Soyez vous-même; rompez avec M. Hugo et son école; donnez-nous beaucoup de scènes comme celles de vos deux derniers actes ; et nous serons les premiers à vous applaudir ! »
Il y eut, dans cette soirée, un petit incident caractéristique que l'on aurait pu intituler la Comédie dans la Tragédie^ et dont se souvient peut-être, comme moi, le père d'un de nos députés radicaux. Au moment où Monaldeschi se jeta aux pieds de la reine, en demandant grâce :
Je t^aime !., , Frappe-moi... je faîme !...
Lockroy. qui avait joué ce rôle avec un charme
de poésie et une ardeur de passion préférables à la politique de son fils, s'exalta, se laissa emporter par la situation, et serra de trop près les genoux de M^^® Georges. Alors on entendit partir d'une loge ce petit cri de pudeur effarouthée : «Eh bien?... Eh bien?» Tout le parterre se retourna, et l'ombrageuse gardienne de la morale théâtrale n'eut pas l'air d'être embarrassée le moins du monde de tous ces regards qu'elle n'était pas fâchée d'attirer. Je vis une jeune femme d'environ vingt-cinq ans, qu'il était difficile de prendre pour une jeune fille ; cheveux blonds, écharpe bleue, robe blanche, traits accentués, profil romain, beauté plus imposante qu'attrayante et plus positive que poétique ; avec tout cela, ces allures à"* émancipée , QÀmdiïillQ paraître^ toute en dehors, que l'on attribue généralement aux bas-bleus ou aux femmes artistes. On me la nomma. C'était la Muse de lapatrie, M^^* Delphine Gay, qui allait être M"* Emile de Girardin.
Je me liai de plus en plus avec Hippolyte Romand, qui devint en outre Tami intime de mon cher et regretté d'Ortigue. J'allai le voir deux
OU trois jours après la première représentation de Christine.
— Ah ! me dit-il, mes prévisions les plus sinistres sont dépassées. Marie, la pauvre Marie se meurt... Cette crise était trop forte pour elle... Depuis la lecture de Christine^ son mal avait fait d'effrayants progrès... elle ne quittait plus son fauteuil, que Ton roulait près de la fenêtre. On lui laissait tout ignorer ; on lui avait caché le jour de la première représentation... mais elle se doutait de quelque chose. Avant-hier, le temps était si beau. Pair si doux, le ciel si pur, qu'elle sortit un moment avec la fidèle Pélagie pour essayer une petite promenade. Elle lut l'affiche de l'Odéon ; " seconde représentation de Stockholm et Fontainebleau, avec Alexandrine Noblet dans le rôle de Paula. C'a été pour elle un coup de poignard. Son idée fixé s'est changée en fièvre ardente ; elle est rentrée, s*est mise au lit, et ne se relèvera plus. Ce qui me console, — car, bien que médecin, je ne suis pas un mécréant, — c'est que Dumas a vraiment un fond excellent. On aurait pu presque lui pardonner de se laisser absorber par les émotions de mardi
soir, par les retouches et les coupures nécessaires... — « Non ! Je ne veux pas, nous a-t-il dit, que Marie, qui est un ange, meure avec les vers de Paula sur les lèvres,» — Il a envoyé chercher une religieuse de Sqint^ Vincent de Paul, presque aussi Jeune que Marie, et que Marie bénit en l'appelant sa sœur. Puis il est allé quérir un prêtre, qui est déjà venu deux fois, et qui n'a pas eu de peine à ramener cette conscience transparente au lendemain de sa première communion.
L'Ave Maria! a remplacé les vers du poète; cette âme virginale s'exhalera comme lin grain * d'encens !...
Marie mourut le samedi suivant, qui était le Samedi saint. Nous allâmes tous accompagner son cercueil couvert de roses blanches. Ce fut le convoi du pauvre; mais peu de riches ont eu, à leurs obsèques, un pareil concours d'artistes et de poètes, d'hommes d'intelligence et de cœur.
Trois ou quatre ans s'écoulèrent ; j'habitais presque constamment la campagne, mais sans perdre de vue mes amitiés parisiennes. Un jour^ Romand m'écrivit :
-^ « Eh bien, que vous disais-je ? Merle avait
deviné juste. Le Journal des Débats vient de publier deux articles signés G, où notre cher Dumas esttraité comme le dernier des dramaturges du Petit-Lazary. On ne lui laisse rien. D'après ce M. G... il n'est plus lui-même qu'un g...
(pardon ! c'est pour vous faire plaisir), paré des plumes de Gœthe, de Walter Scott, de Shakspeare et de Schiller. L'auteur de ces terribles et perfides articles est, dit-on, un jeune homme de talent, fraîchement arrivé du fond de la Gascogne, et qui a trouvé là une occasion de débuter avec éclat. Ce coup de Jarnac est généralement attribué à M. Victor Hugo, qui fait la pluie et le beau temps dans la maison Bertin, A sa place, j'aurais mieux aimé ne pas faire Marie Tudor,,. »
Les huit mois qui suivirent la révolution de, Juillet ont été racontés par d'éminents historiens et figurent dans d'iïlustrQs Mémoires ^ auxquels je n'entends pas faire concurrence. Mes Souvenirs doivent rester personnels, tout en effaçant le plus possible ma chétive personnalité. Au surplus, ces huit tristes mois peuvent se résumer en quelques lignes : agitation incessante à Paris ; mécontentement et malaise en province ; manifestations continuelles qui forçaient le roi Louis- Philippe d'abaisser la dignité royale en fraternisant avec l'émeute, et d'aggraver le vice de son origine en se faisant, chaque matin, légitimer par les héros des barricades ; procès des ministres, où le courage de quelques bons citoyens épargna seul un nouveau crime à la révolution
et à la France ; puis, le sac de TArchevêché et de Saint-Germain TAuxerrois, épisode sauvage, qui prouva une fois de plus qu'on n'apprivoise pas les fauves en les démuselant; partout, inquiétude et souffrance de Tagriculture, de Tindustrie et du commerce ; énorme baisse des fonds publics ; anxiété et ébranlement des fortunes privées ; bruits de guerre étrangère ; rnenaces de guerre civile ; àTextérieur, insurrections dont l'Europe nous rendait responsables, et qui offraient le double péril de nous lancer dans l'inconnu si nous les avions secondées, et de nous faire accuser de couardise si nous restions neutres ; notre diplomatie perdant son prestige séculaire, désormais suspecte aux grandes puissances, et descendant le premier degré de cette échelle que la troisième République devait enfoncer dans la boue, sous les pieds des Challemel-Lacour et des Barthélémy Saint-Hilaire; les sociétés secrètes; les sectes socialistes, communistes, saint-simoniennes, phalanstériennes, icariennes, essayant de se faufiler à travers le désarroi politique et d'inscrire leurs formules en marge de la nouvelle Charte ; les hôtels du' faubourg Saint-Germain
fermant leurs salons et ses châteaux fermant leurs fenêtres ; pour conjurer tous ces dangers et atténuer tous ces désastres, un grand ministre, Casimir Périer, mais d'une santé si chancelante, que le duc' Decazes disait de lui : « Que voulezvous attendre d'un honlme qui regarde, tous les matins sa langue dans sa glace ?» — et un habile ministre des finances, le baron Louis, mais si empêtré dans les langes de la meilleure des républiques ^ qu'il ne cessait de dire à Casimir Périer : «Comment voulez-vous que je vous fasse de bonnes finances, si vous ne me faites pas de bonne politique ? »
Après ce sombre bulletin, vous ne serez pas étonné si j'ajoute que, lorsqu'on annonça, pour le mois de mars, une Exposition de peinture et de sculpture, tout le monde se récria i « Mais c'est une folie ! c'est vouloir égayer l'Europe artistique à nos dépens. Quel est celui de nos peintres j de nos statuaires, qui, pendant cette année si troublée, aurait pu conserver assez de sang-froid pour préparer Un tableau ou une statue ? Ils n'ont eu pour atelier que les corps de
garde de la garde nationale. Et, dans le public^
qui de nous pourrait se distraire un moment de ses perplexités pour s'intéresser à une oeuvre d'art^ pour regarder avec attention une sculpture ou une toile ? L^ Exposition de i83i comptera parmi les sinistres de cette période fatale, et nos artistes figureront parmi les victimes de la Révolution de Juillet. >
Ce fut tout le contraire* Jamais exposition ne fut plus brillante que celle-là* Ingres, Eugène Delacroix, Paul Delaroche, Horace Vernet, Paul Huet, Schnetz, Ary SchefFer, Barye, Alfred et Tony Johannot, Eugène Isabey, Pradier, Préault, Antonin Moyne, etc., etc., y rivalisèrent de talent et de succès. Le merveilleux portrait de Bertin Taînéy faisait face auxEn/ants d'' Edouard ^ au Ma\arin^ au Richelieu ; Eugène Delacroix avait exposé Médée, la Liberté guidant le peuple sur la barricade, V Assassinat de Vévêque de Liège; SchefFer son Larmoyeur et sa Marguerite au rouet ; Schnetz, son Vœu à la Madone; Decamps, son Corps de garde turc, sa Sortie dé V école, sts Enfants jouant avec une tortue; Paul Huet, V Inondation du parc de Saint- Cloud ; Poterlet, Péveril du Pic, Des noms nouveaux.
destinés à une prochaine célébrité, Corot, Jules Dupré, Marilhat, Cabat, Rousseau, Troyon, Camille Roqueplan, etc., s'y révélèrent pour la première fois ; et, comme si ce n^était pas assez de ces belles surprises, l'Exposition finit par deux coups d'éclat : le Cromjpelly de P^ul Delaroche, et les Moissonneurs, de Léopôld Robert.
Ceci posé, si je me permets de raconter comment je fus, une fois dans ma vie, « mon coquin de neveUy^ ^— et comment, une fois dans ma vie, j'ai failli faire une bonne affaire, c'est parce que ce petit épisode de famille se rattache à l'histoire de notre école moderne de peinture.
J'ai parlé d'un de mes oncles, traducteur d'Homère. J'en avais un autre, oncle paternel celui-là, -— et dans tous les sens du mot, — qui possédait un très joli talent de paysagiste-amateur. Par malheur, ce talent datait de 1810; cet amateur était élève et admirateur de Bertin, 4e Bidault et de Michallon. Impossible de le faire aller au delà de Jules Coignet pour le paysage à l'huile, et d'Hubert pour l'aquarelle. Cette e3^tréme li* mite une fois dépassée, l'excellent homme, modèle d'aménité et de douceur, cité parmi ses
amis pour le charme de son esprit et Pégalité de son caractère, se dressait sur ses ergots et se livrait à de comiques accès de fureur. Pour lui, le romantisme était le retour à la barbarie ; les nouveaux paysagistes ne savaient pas faire les feuilles, pas plus que les nouveaux poètes ne savaient faire les vers. Il avait eu beaucoup de peine à me pardonner mes liaisons avec Poterlet, Paul Huet et Devéria, quïl appelait des iconoclastes. Mes admirations romantiques Texaspéraient. M'aimant comme un fils, ne s'étant jamais marié pour mieux se dévouer à mon éducation et à mon avenir, devenu mon tuteur après la mort de mon père, il s'attristait doublement de mon penchant pour la nouvelle école de poésie, de drame et de peinture, d'abord parce qu'il y perdait l'espoir de me léguer sa science du. feuille, ses bonnes traditions et son talent de paysagiste ; ensuite, parce qu'il se disait et me redisait sans cesse que ce n'était pas la peine d'avoir pâli, blêmi et maigri sur les classiques grecs, latins et français, pour sacrifier Cicéron à Hugo, Horace à Dumas, Geoffroy à Janin, Bidault à Paul Huet et Girôdet à Delacroix. Toujours bon,
mais plus irritable depuis la résrolution de Juillet, l'oncle Joseph, comme nous l'appelions en famille, enveloppait dans un égal courroux Jacques Laffitte, Decamps^ Odilon Barrot, M . de la Fayette, Victor Hugo, M. Thiers, Hernanif Louis-Philippe, l'abbé Châtel, les Orientales, Dupont de l'Eure et le Massacre de Scio, Ses chagrins, soft deuil fraternel^ lé triste état de sa santé, le désir de surveiller mes intérêts, Pavaient décidé à renoncer à Paris et à ne plu» quitter là campagne. Je lui écrivais régulièrement tous les huit jours»
Donc, le f6 mars i83t, apfès deux longues séances au Salon, après m'être suffisamment ren»seigné chez Susse, Giroux^ Schroth, dans les ate* iiers et auprès des artistes de ma connaissance, j'adressai à Voncle Joseph l'épître suivante :
4c — Mon cher oncle, si je vous écrivais : Hier soir, après avoir dîné au café de Paris avec quelques camarades, je me suis laissé entraînera F'rascati*, iet J'ai perdu 20,000 francs, — vous
(i) Frascati, à l'angle du boulevard et de la rue Riche* lieu, était, en i83i, la maison de jeu la plus a<^créditée4 Benjamin Constant y passait presque toutes ses nuitSt
sauteriez au plafond ; vous crieriez : Mon coquin de neveu ! — mais je vous connais ; vous êtes la bonté même ; vous me pardonneriez, et vous payeriez ma folie. Eh bien, je n'ai pas joué, je n'ai pas perdu, et je viens vous proposer unç affaire magnifique.
« Contrairement à toutes les prévisions, le Salon de cette année est splendide ; — épanouissement de Técdle nouvelle, et brillantes récidives des talents déjà éprouvés. Le revers de cette médaille, c'est que Ton n'a pa3 d'argent, ou que l'on ne veut pas paraître en avoir. Les étrangers riches, à qui l'on dit que Paris est méconnaissable, que la monarchie de Juillet n'en a pas pour six mois, et que les héros des trois glo» rieuses journées sont prêts à recommencer, -^ se tiennent prudemment à distance. Le czar Nicolas a déclaré très haut à son entourage que le plus sûr moyen de lui déplaire était de quitter SQÎnt-Pétersbourg pour venir en France. Les marquis et les duchesses boudent, laissent pousser l'herbe dans la cour de leurs hôtels, et sont
Cétait sa façon de veiller au maintien des libertés publiques.
allés passer l'hiver à Nice, à Florence ou à Rome. Les banquiers et les gens de finance serrent les cordons de leur bourse. Il en résulte, mon cher oncle, que Ton aurait presque pour rien des tableaux dont quelques-uns sont de vrais chefs-d'œuvre, et qui, dans dix ans, vaudront leur pesant d'or. Pour une somme de 20,000 francs, je me charge de vous avoir trente toiles de premier ordre, de Decâmps, de Delacroix, de Poterlet, d'Huet, de Scheffer, d'Eugène Isabey, des Johannot, et de quelques débutants, Corot, Jules Dupré, Marilhat, Rousseau, Roqueplàn, presque inconnus aujourd'hui, célèbres demain. Envoyez-moi un bon de 20,000 francs, payable chez M. Berthoud, rue Ri cher, 3 bis^ et vous aurez, outre le plaisir de posséder une galerie charmante, un capital, — dormeur éveillé, — qui ira grossissant d'année en année, jusqu'à ce q^u'il soit décuplé : 20,000 francs en i83i, 200,000 en 1841; sans compter que, en ce temps de révolutions inépuisables, nous offrirons au monde l'édifiant spectacle d'une révolution aussi originale qu'innocente : un oncle enrichi par son fneveu; — par un
neveu qui vous embrasse et qui vous aime... »
Réponse :
« — Mon cher Armand, si, dans un moment d'entraînement et de vertige, tu avais perdu 20,000 francs à la roulette ou au trente-et-quarante, je ne serais certes pas content, et je te chapitrerais d'importance; mais enfin, à tout pécheur miséricorde ! Je ne sais si cette heure d'égarement ne me semblerait pas préférable à ton obstination en Thonneur de croûtes qui, avant dix ans, iront moisir dans les greniers de Paris et de la province. Comment ne comprends-tu pas qu'il est tout aussi impossible de faire du paysage sans savoir dessiner un arbre, que de la peinture d'histoire sans connaître Tanatomie du corps humain, ou de la poésie et de la littérature en dédaignant les règles de la versification et de Ja grammaire ? Tout ceci est une crise, qui passera comme un accès de fièvre chaude, — à moins qu'elle n'emporte le malade. Qui m'eût dit pourtant que mon neveu serait, à sa façon, un révolutionnaire? Sois sûr que ton M. Hugo, pour ne parler que de celui-là, te prépare des surprises désagréables. Quant à moi, cher
enfant, je dois désormais me recueillir dans des pensées plus sérieuses. Mon acte de naissance a cinquante ans; ma santé en a quatre-vingts. La mort de ton père et la révolution de Juillet m'ont brisé... Je m'affeiblis de jour en jour... >
Je n*allai pas plus loin; la lettre me tomba des mains; je partis le soir même. Les pressentiments de Voncle Joseph et les miens ne nous avaient pas trompés; il mourut quinze jours après, comme une lampe qui s^éteint. Son agonie fut, comme sa belle âme, saintement chrétienne, et dMne sérénité admirable. La veille de sa mort, le curé lui demanda, pour Tacquit de sa conscience : < Pardonnez-vous à vos ennemis? — Des ennemis! répondit-il; mais je n^en ai pas... Je n^en ai jamais eu,., Abl si I reprit-il en me regardant avec un pâle sou* rire : les peintres romantiques... Je leur pardonne... »
Pendant bien longtemps, je fus incapable de ressaisir le fil des idées qui m^avaient dicté ma lettre. Plus tard, beaucoup plus tard, je voulus en avoir le cœur net; j'interrogeai les marchands de tableaux et les commissaires-priseurs. Je fré-
quentaî THôtel des ventes. Je suivis, dans leur itinéraire, quelques-uns des tableaux que je m'étais proposé d'acheter. Je fus merveilleusement renseigné par mon ami Léopold Double, et je reconnus humblement que je m'étais trompé. Ce n'est pas à 200,000 francs que monta la plusvalue des trente tableaux, mais à 900,000.
Ainsi ^ue je l'ai dit à propos de Moïse Retouret, je ne revins à Paris que vers la fin d'octobre ; dès la fin de novembre, on commença ^ parler du choléra. Il fut le lion de la saison. L'effroyable tragédie eut un prologue essentiellement parisien. On avait tellement peur, qu'on ne négligeait rien pour paraître rassuré. On plaisantait, on faisait des mots. Comme les médecins conseillaient d'avance l'usage du camphre, Odry disait, dans M, Cagnard : « Si le choléra vient, camphrons-nous [qu'en ferons^-nous ?) , > En janvier, nous sûmes que le choléra était à Londres. « Ah ! disait-on, c'est, de toute l'Europe, la ville où il doit faire le plus de ravages. Jugez donc, cet entassement de plus de deux
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millions d'habitants ! Cette immense population ouvrière, qui n'a pas sa part d'air respîrable ! Ces quartiers où Ton ne voit jamais le soleil, où l'on vit dans une atmosphère méphitique, où la misère atteint des proportions inconnues à Paris, où cette misère en habit noir et en robe de soie se gorge, pour s'étourdir, de gin, d'alcool et de liqueurs frelatées ! Quelle proie pour le monstre asiatique ! Les victimes se compteront par centaines de mille I >
Aussi, lorsque nous apprîmes que le choléra de Londres était presque débonnaire, on affecta, non seulement de se tranquilliser, mais de n'avoir jamais eu peur. Les Parisiens traitèrent ce nouvel ennemi comme les conservateurs, depuis dix ans, ont traité I^e radicalisme, en lui permettant de gagner sans cesse du terrain, mais non pas de les empêcher de s'amuser. Chacun retourna à ses plaisirs. L'hiver s'annonçait bien. , L'Opéra, grâce aux deux grands succès de Robert le Diable et du délicieux ballet de la Sylphide, retrouvait ses belles soirées, et servait de point de ralliement aux vaincus et aux vainqueurs.
Mme Malibran, que Paris ne devait plus revoir,
chantait Otello avec Lablache et Rubini. Nous allions entendre, dans la salle du Conservatoire, la Symphonie fantastique d'Hector Berlioz, et on se montrait, dans cet auditoire d*élite, le jeune comte de Falloux, un dilettante exquis avant d'être un illustre homme d'Etat, Berryer, Listz, Alfred de Musset, Théophile de Perrière, Alfred Tastet, Hippolyte Monpou, et, presque un enfant encore, Henri Blaze, qui, sous le pseudonyme de Hans Werner, allait débuter avec éclat dans la Revue des Deux-Mondes.
Nous fredonnions, dans les couloirs, ^ve;fvous vu dans Barcelone ?... ou la Fiancée du timbalier. On annonçait, pour le- mois suivant, la réapparition de Paganini, et le mot était d^autant plus juste que le prodigieux virtuose pouvait être pris pour un revenant. Cet homme étrange, énigme vivante, avec sa pâleur et sa maigreur de spectre, semblait fait exprès pour être le violoneux sublime et funèbre d'une gigantesque danse macabre. Nous savions que Fétis préparait des concerts historiques, d'autant plus intéressants que la musique de toutes les époques devait être jouée et chantée par les artistes les
plus illustres. Alexandre Dumas, dont le Char^ les VII n'avait eu qu'un succès d'estime, prenait d'éclatantes revanches avec Tetesa, et surtout avec Richard Darlington: Pour les viveurs, les carnavalesques^ les jeunes gens à la mode^ ceux que l'on appelait alors les dandys^ et qui, depuis lors, ont changé de nom cinq ou six fois, il y avait les bals des Variétés, où Chicard et Bala* chard échevelaient leurs quadrilles légendaire^. C'était charmant) étourdissant» et on se demandait comment la mort pourrait s'y prendre pour faire sa trouée au milieu de tant d'harmonies, de mé-^ lodies, d'entrain et de gaieté.
Et cependant, si Ton n'avait pas tant abusé de la fameuse sérénade de Don Juan, je dirais qu'un accompagnement sinistre démentait ce parti pria de divenissements et de plaisirs. Ces mélodies ne chantaient pas juste, ces gaietés riaient faux. On devinait qu'un immense et invisible oiseau de proie planait sur la ville endormie ou trop éveillée. Vous est-il arrivé de vous promener, le soir, dans la campagne, après une belle journée d'avril ou d'octobre ? Le soleil couchant ajoute la poésie à celle du paysage. La tendre verdure
2l6 MES MEMOIRES
du printemps ou la riche palette de l'automne fait passer votre rêverie par toutes les nuances de mélancolie et de douceur ; un souffle tiède murmure à travers les pins et vient caresser votre front. Les scènes de la vie rustique se déroulent paisiblement devant vous. L'horizon est pur, le ciel est bleu ; au penchant de la colline, un troupeau fait tinter ses clochettes, tandis que le berger jette aux échos sa chanson. Tout vit dans <;e tableau, depuis la faneuse, hissée sur sa charrette, jusqu'au grillon caché sous Pherbe. Il semble que la nature s'est embellie et parée pour défier la mort. Tout à coup, vous entendez la cloche de l'église du village, cachée derrière un massif d'aulnes etde peupliers. Est-ce V Angélus? Non, c'est le glas, Ce son monotone qui s'exhale, c'est une âme qui s'en va. Vous êtes averti. La mort se fait sa part là où vous songiez qu'on ne' pouvait pas mourir* Tel était notre vague malaise^ quand nous apprîmes qu'un cas de choléra s'était déclaré et que, en trois heures, le malade était mort. Un frisson subit glaça toutes les veines... Mais, bah 1 un cas isolé peut-être, sporadique probablement. D'ailleurs, les nouvellistes ajoutaient que le dé*
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funt était un cuisinier, et Ton sait que la cuisine expie souvent les péchés de la salle à manger. Dès le lendemain, l'illusion ne fut plus possible. Le choléra prenait possession de sa bonne ville de Paris. Pendant la première semaine, il ne recruta ses victimes que parmi les pauvres, et le nombre de ces victimes s'accroissait dans des proportions effrayantes. Alors, nous assistâmes à un spectacle plus terrible que l'épidémie ellemême ; car le choléra passe, et le peuple reste* L'incrédulité optimiste et de bon ton, qu'avaient affichée, à l'approche du fléau, les beaux-esprits des classes dirigeantes, avait pénétré dans les couches populaires, mais avec un caractère tout différent. L'ignorance, la haine, l'atmosphère révolutionnaire, maintenue, depuis vingt moisj chaude et menaçante, changèrent en fureur l'angoisse et répouvante de la population parisienne. Elle accusa les riches, nobles et bourgeois, non seulement de ne pas mourir, mais de s'entendre avec les médecins et les prêtres, pour empoisonner les pauvres. « Le choléra ! Mensonge ! disait-on chez les marchands de vins. C'est un complot pour se débarrasser de nous, parce que l'on n'i-
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gQore pas que, si nous savions nous compter, nous en aurions bientôt fini avec ces capitalistes et ces propriétaires^ ces richards et ces oisifs qui nous exploitent. » — «J'y crois si peu, criait un de ces malheureux, plus affolé que les autres,que j[e vais boire à $a santé. — A ta santé, choléra I » dit-il en vidant son verre; il en vida cinq; au sixième, il fut pris d^une crise horrible; on l'emporta à rhôpitaU et il mourut le soir même. Ceci se passait rue de Vaugirard, au rezi4echaussée du n^ 39. J^ai dit que j^habitaia I0 . n^ 37.
Si je n*éçrivais en vile prose, je me permettrais ici une de ces apostrophes dont Sainte-Beuve re-!> procbait Vabus à Alfred de Musset. Je dirais, non pas : « Nègres de Saint- Dominguç !» ou « Dorstu content, Voltaire? » Mais : « O Lamartine ! François Arago ! Marie ! Bethmont ! CrémiQUx ! Garnier-Pagès!... Vous aviez, certes^ âge d'homme, le 4 avril iS32, quand se déroula, entre chien et loup, à la pâle clarté des réverbères tremblotants sôus la pluie^ cette manifestation colossale, que, depuis lors, d'autres insurrections plus meurtrières, mais non pas plus insensées et plus
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sauvages, nous ont fait oublier. Il y avait là deux cent mille hommes, qui seraient aujourd'hui deux cent mille électeurs. Ce âéau dont les coups redoublés se multipliaient d^heure en heure^ ils Tattribuaient aux médecins qui essayaient de les guérir, aux prêtres qiii cherchaient à les consoler. Au lieu de s^incliner sous Tinvisible main, ils parcouraient les rues aristocratiques en poussant des cris de mort, et, sans la garde nationale qui n'était plus ou n'était pas encore complice de l'émeute, vous aurîe2 vu ces précurseurs de ceux dont vous avez Fait nos maîtres entamer la be«^ sogne de 1848 et de i8^î. Comment, à cette nouvelle preuve de Taveuglement et de la dé^ mence populaire, ne vous êies^voùs pas dît, une fois pour toutes, que c'était Un crime de livrer à ce peuple Tautorité souveraine, et que tôt où tard le suffrage universel produirait ce monstrueux régime oti il suffit d'être quelqu^un pour n*étrê rien, et de n'être rien pour être tout ?
Nous en étions arrivés, ô misère* à souhaiter la mort d'un riche. Nous ne fûmes que troj^ exaucés. M^^ Pa;ol, femme du général commari* dant la place de Paris, fut la première victime dé
cette égalité devant le fléau. Le lendemain, on ne les compta plus. Riches, pauvres, banquiers, gentilshommes, prêtres, médecins, bourgeois, artistes, jeunes gens, vieillards, mères de famille et femmes de plaisir, furent enveloppés dans l'immense suaire qui s'abattit sur la ville. Les hôtels du faubourg Saint-Germain furent marqués comme les mansardes du quartier Saint- Jacques par cet ange de la mort qu'un peintre éminent nous a montré, dans la peste de Rome, prom.enant de porte en porte le signe fatal. La colère, le soupçon, Pincrédulité 'railleuse, la méfiance corrosive, firent alors place à une indicible terreur. Cette frayeur insurmontable rendait malades les gens bien portants, et achevait les malades. Les hôpitaux regorgeaient. Les médecins, les internes, les infirmiers, les sœurs de Charité, les sœurs Grises, les sœurs de la Corde, ne pouvaient plus suffire à leur tâche, et se décimaient en se prodiguant. Les corbillards, pliant sous le faix, se laissaient suppléer par de gigantesques tapissières, tendues de noir, qui dissimulaient aux regards le chiffre des déménagements. On eût dit que Paris n'était plus qu'une nécropole,
une cité de cadavres, administrée par des moribonds. Chaque soir, quand on se séparait, on n'osait pas se dire : « A demain ! » Dans les mai' ries, les employés, à bout de forces, seraient tombés de lassitude sur leurs registres trop pleins, si des étudiants de bonne volonté, des hommes du monde, n^étaient accourus à leur aide. Ceux-là arrivaient parfois en tenue de bal ou de soirée,
essayant de sourire, parlant de la pièce nouvelle, recommandant les ceintures de flanelle et le punch Magendie. Les amusements allaient leur train, mais ne battaient plus que d'une aile. Alice chantait et la Sylphide dansait dans le désert. Le concert, historique de Fétis ne fut pas contremandé, et eut son auditoire. J'y relève un détail, qui caractérise le moment. Après le joli duo de la Fausse magie, de Grétry, merveilleusement joué et chanté par Adolphe Nourrit et Levasseur, le programme annonçait le joyeux trio de Papa^ tacif de Vltaliana in Algieri^ avec Rubini, Graziani (Pancien), et Santini. Santini, doué d'une magnifique voix de basse, était un chanteur bouffe... à porter, comme on dit, le diable en terre. Très timide, presque aussi maigre que Pa-
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ganîni, plus jaune que les disciples de Diogène de.Lâërce,$a large bouche perdue dans ses joues creuses, il était en outre affecté d'un tremblement nerveu:it qui ne lui allait pâs mal dans le rôle de Leporello, mais qui paralysait sa verve dans le Barbier deSévilie. Ce jour-*-là,il nous parut plus jaune, plus émacié et plus tremblant que jamais. Quand vint son tour de chanter la charmante phrase, dite par le ténor, %qs lèvres remuèrent sans émettre un son ; il nous lança un regard désespéré, bredouilla d'une voix étouffée : Ho gran paura !.,. La gran paura mi suffoca /..• et s'enfuit à toutes jambes. Vingt-quatre heures après, il avait passé la frontière.
Ces essais de distraction ne réussissaient pas â me distraire. Dans ces Souvenirs de jeunesse^ j'ai promis de parler de moi le moins possible ; il faut pourtant que je m'accorde ici ou que je m'inflige quelques lignes. Pourquoi ne l'avouerais-je pas ? Je traversais alors une crise effrayante» hHnfluen\a cholérique était venue m'étreindre au moment où le désordre moral aggravait en moi le malaise physique. Trois deuils cruels venaient de me frapper presque coup sur coup, et les
images de mort qui se renouvelaient sans cesse sous mes yeux, en me rappelant les chers défunts que je pleurais, me faisaient constamment songer à un proverbe provençal, qui dit que, iofs* que la mort est installée dans une maison, elia n'en sort plus. A ces préoccupations funèbres s'ajoutait une pensée superstitieuse et puérile « Dans mon chapitre sur Moïse Retouret, j'ai raconté que cet être bizarre, aux allures mys^ tiques ei prophétiques, m'avait prédit que je mourrais au bout de cinq ans ; j'avais écrit, à là première page de mon Virgile, la date de cette prédiction: 19 avril 1827; et nous étions au 10 avril ï83i! et le chiffre des morts croissait de jour en jour ! De tous ceux que j'avais aimés» il ne me restait plus que ma mère, qui n'avait pas voulu me quittef , et dont la santé délicate nl'efifrayait plus que mon propre péril. Chose singulière! j'étais découragé de la vie, — à vingt et un ans ! — et je craignais horriblement cette mort mystérieuse, soudaine, énigmatique, qui brusquait son œuvre sans donner ses raisons, et glaçait l'âme avant de tuer le corps. Est-ce tout? Pas encore; depuis quelque temps, j'étais
rongé par un chagrin personnel, — exceptionnel, — qui s'est étendu sur toute mon existence, qui m'a fermé toutes les carrières actives, que mes ennemis ont souvent tourné en ridicule, qui ne m'a jamais permis de penser sérieusement à l'Académie française, et que mes amis devineront sans qu'il soit nécessaire de m'expliquer plus clairement. Bref, ma situation morale était déplo* rable, — un mélange de trouble, d'épouvante, de révolte et de désespoir, — lorsqu'un excellent homme, un vaillant chrétien, M. Blondeau, marguillier de Saint-Sulpice et ami intime de ma famille, me dit un jour, en me prenant la main :
— Vpus avez la fièvre ; des idées dangereuses vous travaillent. A votre mal je ne connais qu'un remède ; allez voir de ma part Frédéric Ozanam !
Ce nom fut comme un baume pour mes blessures. Frédéric Ozanam avait à peine vingt ans; il était simple étudiant en droit, et déjà la jeunesse chrétienne des écoles se groupait autour de lui. Il possédait à la fois la persuasive éloquence de la parole et l'active éloquence des œuvres. Sa piété était si douce, son savoir si profond, sa physionomie si sympathique, sa vie
si pure, que les voltairiens eux-mêmes s'inclinaient devant ce jeune catholique, et que, pendant les années trop courtes où il occupa la chaire des littératures étrangères, il combattit tous les préjugés hostiles à Tesprit chrétien, et ne recueillit jamais, dans ce public si turbulent et si réfractaire, que des marques d'affection, de déférence, d'admiration et de respect.
J'allai le voir ; je le trouvai entouré de cinq ou six jeunes gens, un peu plus âgés que lui, et qui pourtant le reconnaissaient déjà pour leur maître et leur guide. Je n'en vis qu'un, et je m'écriai :
— Paul Savenay ! le saint de Guérandé !
— Oui, le saint de Guérandé ! le bien nommé ! me dit Ozanam, avec son bon sourire.
Ici encore, mes Souvenirs doivent faire un pas en arrière.
Dans mes causeries avec le P. Victorin, on a vu que je ne lui cachai pas l'esprit d'irréligion qui régnait, à cette époque, dans les collèges de Paris. Il y avait pourtant des exceptions, et je n'en voudrais pour preuve que le banc d'honneur où je m'étais souvent assis à côté de deux
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camarades, dont l'un a été le P. d'Alzon (voyez les Souvenirs d'un vieux critique)^ et dont Tautre est aujourd'hui Mgr Tévêque de Moulins. Parmi ces exceptions, la plus originale et la plus touchante mutait apparue sous les traits de Paul Savenay , natif de Guérande, . Breton à faire pâmer Auguste Brizeux» doué ou plutôt armé d'une piété angélique et robuste tout ensemble, qui bravait le respect humain, défiait la raillerie, et où il aurait mis, au besoin, tout Tentêtement de sa race pour affronter la persécution et le martyre. Cette piété se révélait, jusque dans les moindres détails, sur son visage énergique, au front bombé, aux cheveux épais, aux yeux bleus et profonds, enchâssés sous Parcade sourcilière, adoucis et comme attendris par une expression céleste, dès que la prière rayonnait dans leur regard. Ainsi, lorsque, sur un signe de notre professeur indolent, je récitais, au début et à la fin de la classe, le Veni Sancte Spiritus et le Sub tuum prœsidium^ c'était, pour presque tous les
élèves, le signal d'un concert charivarique d'éternuments, de quintes de toux, de pupitres disloqués et de dictionnaires tombant à grand bruit.
Paul Savenay s'isolait de ce tapage, et Ton pouvait suivre sur sa figure le sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection et le con* tact de TEsprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes» Cette piété fervente l'avait fait prendre ert grippe par le plus mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impiété et de libertinage, liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant Breton comme Paul; mais entendonsnous! Ce Breton-là, nommé Jacques Faël, était un Breton de contrebande. On disait que son père, Nantais d*origine, avait figuré parmi les patauds, avait pris part à quelques-unes des plus sanglantes scènes de la Révolution, s'était arrondi en achetant des terres de Vendéens, puis ruiné dans des spéculations équivoques. Tout exacerbait Jacques contre Paul Savenay; un héritage de haine, le retour des Bourbons, Panimosité instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le bien, de l'athéisme contre la foi, du Diable contre le bon Dieu ; mais ce qui l'exaspérait le plus, c'était la douceur de Paul, sa patience inaltérable, que, naturellement, Jacques taxait de lâcheté et d'hypocrisie. — * Tu es donc
un lâche? lui disait-il en lui montrant le poing. '— Je ne crois pas, » répondait Paul avec un accent de résignation qui aurait désarmé un tigre. Son persécuteur ne lui laissait pas un moment de trêve, et le harcelait de la façon qui devait le plus cruellement blesser cette âme tendre, chaste, exquise et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartuffe et de cafard, Jacques joignait le blasphème à Tinsulte, le sacrilège à l'outrage. Il glissait dans le pupitre de Paul des caricatures obscènes et de mauvais livres. Il lui criait : « Imbécile ! eh bien, et ton bon Dieu l Pourquoi ne te protége-t-il pas contre un mécréant de mon espèce ?» et autres propos immondes ou odieux que j'épargne à mes lec* trices. Nous jsûmes plus tard que ses brutalités s'étaient parfois envenimées jusqu'aux voies de fait : bourrades, brimades, coups de poing, coups de règle ;un jour même, un coup de canif dans les côtes, qui fit couler le sang. La plupart des élèves feignaient de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques n'avait pas, en somme, l'air bien
féroce ; mais il était grand, bien découplé, taillé en athlète. On le redoutait, et il avait sa petite cour de complaisants et de flatteurs. Lorsque, indigné de sa méchanceté et attiré vers Paul Savenay par d'irrésistibles sympathies, je risquais, moi chétif, quelques reproches : « Taistoi ou je t'assomme I me disait cet enragé; tais-toi, mauvaise graine d'émigré! » J'aurais certainement eu ma part de ses injures et de ses taloches , si je n'avais trouvé un admirable défenseur en la personne de Gaston de Raincy, (Voir les Souvenirs d'^un vieux critique,)
Le martyre de Paul Savenay dura doux ans, et, pendant ces deux ans, pas une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait pas sur ses souffrances, mais sur les .égarements de cette pauvre âme, révoltée contre son Dieu. Un matin, me rencontrant à la porte de Saint- Sulpice, et me croyant meilleur que je n'étais, — que je ne suis, -^ il me dit : « Armand, allons prier pour lui ! » — Je lui répondis : « Paul, tu es un saint... le saint de Guérande, et c'est sous ce nom que je veux désormais te connaître, t'admirer et t'aimer ! »
23o MES MÉMOIRES
Bientôt, je perdis de vue le persécuteur et sa victime. Jacques Faël, convaincu de colportage de la Guerre des Dieux, du Compère Mathieu * et des Chansons de Béranger, fut prié par le proviseur de ne pas revenir après les vacances. Paul Savenay, qui se destinait à la profession de médecin, quitta le collège un an avant moi.
Quatre années s'étaient écoulées, et c'est lui, le saint de Guérande, que je retrouvais chez Frédéric Ozanam !
— Oui, le saint de Guérande! reprit celui-ci ; je vois que vous vous connaissez, et je vous en félicite tous les deux. Sans lui» poursuivit-il, tandis que Paul s'efforçait en vain de le faire taire, sans lui, nous n'aurions jamais pu ébaucher notre pauvre petite Société de Saint- Vincent de Paul, qui peut-être deviendra grande. Elle reçoit, pour ses débuts, le baptême de feu. Étudiant de troisième année, interne à Thospice de la Charité, élève chéri du docteur Récamier^ Savenay a été notre providence. Songez donc!
Fonder, en plein choléra, une œuvre comme la nôtre, une société de secours pour les malades, pour les indigents, pour les déshérités de ce
monde, n'est-ce pas arriver au bivac quelques heures avant la bataille !
En me parlant, Ozanam s^animait, et, à chacune de ses paroles, il me semblait que la rési*gnation, le courage et le calme rentraient peu à peu dans mon âme. Sa noble et douce figure sMUuminait d'une expression surnaturelle de charité et de foi, à mesure qu'il m'expliquait le programme de cette société naissante ; réconcilier le pauvre avec le riche, en donnant, pour ainsi dire, un cœur à l'aumône, en rapprochant, par de fréquentes visites, le bienfaiteur et l'obligé ; si bien que le bienfaiteur devient un consolateur et le consolateur un ami ; surmonter les méfiances, les rancunes, les sourdes colères, par cette cordialité et ces effusions de tendresse que la religion peut seule inspirer; ramener insensiblement à Dieu ces consciences aigries, ulcérées, enfieU lées, obscurcies, en leur prouvait que la divine espérance est Tunique baume de la pauvreté, et que le pauvre qui pardonne, qui se résigne, qui prie et qui ne hait plus, a déjà un pied dans le ciel ; en même temps, offrir un terrain neutre, un point de ralliement^ un sujet de collaboration
amicale, à ceux que divisaient les rancunes politiques et les querelles de parti ; accomplir enfin un travail d'apaisement dans une société troublée dont chaque révolution rend les rouages plu$ durs, plus criards et plus implacables; — voilà ce que je dis fort mal, et ce que Frédéric Ozanam me disait de sa voix douce et pénétrante, d'autant plus éloquent qu'il était plus simple, avec ce don de persuation communicative, qui devait plus tard charmer et conquérir ses auditoires.
Tout à coup il s'interrompit, regarda sa montre, et dit aux jeunes gens qui l'entouraient : « Mes amis, je suis un bavard. Agir vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi est toujours là , le choléra vient à peine d'entrer dans sa phase décroissante... Nous n'avons pas une minute à perdre! »
Il distribua à ces ouvriers de la première heure la liste des malades qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant à Paul Savenay : « Et vous, Paul, lui dit-il, votre première visite est toujours, n'est-ce pas, pour l'hôtel Racine ?
— Oui, mon ami, répondit Savenay; oui,
«^■■iP-^^i^^B^^^lP^p^— ^^^«^"i^^-^B^i»*-»— ^»»^»i«^i*i««-i^— ^— ■•^^^^^«"«■■^^■^■■^U»^*— ^"•^^■■■»— •■■■•
encore aujourd'hui, ajouta-t-il avec une émotion singulière. »
En ce moment, Ozanam le prit à part et lui dit tout bas^ quelques mots en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine résistance. Ozanam insistait en répétant à demi-voix : «Pourquoi pas? Pourquoi pas?...»
Paul parut enfin se décider, et se tournant vers moi : « Veux-tu, me dit-il, que nous sortions ensemble?»
Nous sortîmes ; Ozanam habitait alors la rue de Sèvres, et nous nous dirigions du côté de la rue Jacob. En descendant la rue des Saints- Pères, nous croisâmes une modeste voiture de louage, qui gravissait assez lentement cette montée fort raide. Paul salua, et me dit : « Sais-tu qui est dans cette voiture ? Mgr de Quélen, archevêque de Paris. Comme hier, comme demain, il vient de THôtel-Dieu, et il va à Thospice de la Charité. C'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines les émeutîers de février i83i, les pillards de l'archevêché et de Saint-Germain TAuxerrois, ceux qui l'auraient
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égorgé, s'il était tombé entre leurs mains! »
Nous arrivâmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrêta devant l'hôtel Racine, moins poétique et moins élégant que son nom. Là, il parut hésiter encore ; puis prenant son parti : « Entrons,» me dit-il.
On sait ce que iont ces hôtels d'étudiants. En ï832, ils étaient encore bien moins confortables qu'en i88l. Nous montâmes quatre étages. Parvenus au quatrième, nous vîmes une clef sur la porte, n* 78. Paul entra sans frapper, etmefitsigne de le suivre. Un émouvant spectacle m'attendait.
Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile perse, je reconnus à l'instant Jacques Faël, le persécuteur, le bourreau de Paul Savenay. Il était évidemment en convalescence; mais sa pâleur, ses yeux cernés, son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise. Une jeune fille vêtue de noir était débouta son chevet; un rayon de soleil d'avril égayait la chambre.
En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise ; puis, brusquement, presque violemment,' imposant silence d'un geste à Paul, qui voulait parler :
— Non, vois-tu? lui dit-il ; non, Paul, tu ne veux pas que j'étouffe, n'est-ce pas ? Quand je devrais retomber malade , il faut, entends-tu bien ? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a déjà deviné! Il a été le témoin de mes infamies, de tes souffrances ; il faut quUl apprenne ce qu'a été la revanche du chrétien contre le mécréant, du saint contre le misérable. Tais-toi ! taistoi !... Noémi, dis-lui de se taire, et de me laisser la parole î... Il y a un mois, j'étais encore tel que tu m'as connu... Non, Armand, jMtais pire ; impie, athée, méchant, libertin, mangeur de prêtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le 29 mars, jeudi de la mi-carême, j'avais fait la noce avec quelques compagnons de débauche.. , je rentre à minuit... une heure après, je me tordais sur ce lit) en proie à des convulsions effroyables^. La tête en feu, le corps glacé, tous les symptômes du choléra... et j'étais seul, seul au monde... ma sœur Noémi, au fond de .la Bretagne, chez une vieille tante.., mes parents morts... point d'amis... le vice et l'impiété n'en donnent pas... Oui, seul dans ce misérable hôtel, sûr que, si- j'avais la force d'appeler,' l'hôtesse épouvantée me ferait
jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la rue... Oh I quelle nuit! L'enfer anticipé, moi qui ne croyais pas à l'enfer I Tais-toi, Paul, laisse-moi parler ! A sept heures, au paroxysme de mes tortures et de mon désespoir, ma porte s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay*...Paul, ma victime, mon martyr!... Ah! je crus d'abord à une apparition vengeresse... maïs non, il avait sur les lèvres un sourire céleste, dans le regard l'expression angélique du pardon... il vint à moi, me prit la main, me dit quelques bonnes paroles... c'était un miracle, n'est-ce pas?...
— Non, c'était tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne à Thospice de la Cha*
, rite, à deux pas d'ici... Le docteur Récamier, mon maître, m'avait chargé de visiter tous les hôtels de la rue Jacob... L'hôtel Racine était sur ma liste, et le hasard...
— Le hasard !!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence ?... Pourquoi ne pas dire la vérité tout entière ?... Tu étais délégué de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, — ou plutôt du bon Dieu,, pour me sauver, pour me guérir, pour me consoler, pour faire de moi un honnête
homme et un chrétien !... Une heure après, poursuivit Jacques, en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remèdes nécessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de Saint-Germain-des-Prés... Tu vois bien que c'était le bon Dieu I Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitté... Pendant cinq nuits, il m'a veillé... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger était passé, il a écrit à ma sœur Noémi, qui n'a pas perdu utie minute... et, à présent, je suis le mieux soigné des convalescents, moi qui m'étais cru le plus abandonné des agonisants et des damnés... Oh! comment reconnaître tant de bienfaits de la miséricorde divine ? Comment expier mes fautes, mes impiétés, mes crimes?...
— Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai déjà dit que, quand même tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait été bien employé, Dieu t'aurait pardonné!... Et tu as une vie tout entière !
— Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour tant de mal, comment réparer, comment payer ma dette?... Comment mériter ton pardon, ton amitié?...
238 MES MIÉMOIRES
Ici — était-ce l'effet de mes manies romanesques ? — à un regard qu'échangèrent Noémi et Paul Savenay, je crus deviner que le frère de Noémi aurait bientôt un moyen de s'acquitter.
En sOiTtant de l'hôtel Racine^ je dis à Paul : « Tu te figures peut-être n'avoir guéri qu'un malade^.^ Eh I bien, tu te tromf>es; tu en as guéri un autre^ et cet autre te serre la main. » •
Ma visite à Frédéric Qzanam et ma rencontre avec le siaintdeGuérandenie portèrent bonheur, ainsi qu^à la bonne ville de Paris. Je fus à peu près délivré de mes diables noirs, et la décrois* sance du choléra prit des allures plus rapides* Les optimistes» les hommes jeunes, de belle santé et de bonne humeur, persuadaient aux autres qu'il n'y avait plus rien à craindre, et que, du moment que le fléau diminuaii, personne ne mourrait plusi Jules Janin, s'emparant de l'ori-^ ginale figure du Docteur noir, qu'Alfred de Vigny venait de nous montrer dans Stellûj publiait^ dans le Journal des Débats, un feuilleton fantastique et fantaisiste, où reparaissait ce spirituel docteur, et d'où il lésultait que ces lugubres ta-» pissières dont j'ai parlé, gigantesques auxiliaires
des corbillards et inépuisables pourvoyeuses de cimetières, n'étaient que des carrioles de maraîchers. Cétait extravagant, mais Ton croit toujours ce qu'on a bien envie de croire. *
Pourtant, sous cette apparence de calme, il était facile de deviner un fond d'inquiétude et d^îrritation populaire. Paris avait mal aux nerfs. On eût dit que l'insurrection républicaine, provoquée par les stupides calomnies contre les riches, les médecins et les prêtres, était seulement ajournée, et n'atteiidait qu'une nouvelle occasîon. Casimir Périer, atteint du choléra à la suite d'une visite à THôtel-Dieu, succombait après une longue agonie, et sa mort créait dû nouveaux embarras au gouvernement. C'est au milieu de ces frémissements d'orage que se joua la Tour de Nesle (29 mai i832). Alexandre Dumas a raconté les préliminaires, les incidents et les épilogues de ce drame, mille fois mieux que je ne saurais le faire. Je me borne- à quelques menus détails qui peuvent servir à mesurer la distance parcourue depuis la première représentation iX'Hernani.
Ce n'était plus le même public. Nous n'assis-
tions, mes amis, mes camarades et moi, à cette chaude soirée qu'à titré de simples spectateurs, parfaitement désintéressés, presque neutres, préférant sans doute Buridan à Pertinax et la scène de la prison aux vieilleries des pseudo-classiques, mais, au fond,, consternés que le merveilleux mouvement que nous appelions romantisme ne fût plus, après trois ans, qu'un épisode du triomphe révolutionnaire, gonflé de phrases de mélodrame et pimenté de tirades démocratiques. Les claqueurs de la Tour de Nesle^ ce n'étaient plus les fils de famille, les lauréats de l'Université, les rédacteurs du Globe^ les artistes arrivés, les poètes du Cénacle^ les aristocrates du libéralisme politique et littéraire. M. Gambetta eût salué là, — tout est relatif, — les nouvelles couches, — qui seraient aujourd'hui les anciennes : beaucoup de rapins d'atelier ; des étudiants de dixième année, habitués des estaminets du quartier latin ; des acteurs et des actrices des petits théâtres; les journalistes républicains; les héros des barricades; bon nombre de ces figures qui s'étaient signalées au sac de l'Archevêché et de Saint-Germain-PAuxerrois, et qui allaient se ma-
24^ MES MÉMORES
QÎfester aux obsèques du général Lamarque.
Evidemment, nous avions passé.,, en littérature, des girondins aux montagnards. Les costumes se ressentaient de cette transition fâcheuse ; ce qui n^avâit paru^ en 1829 et i83o» qu^une mode inoffensive, bonne à faire sourire les grands pa-<rentSy uii caprice de toilette^ un hommage aux poésies du passée un paradoxe d^élégance atté" nué par des habitudes de scrupuleuse propreté, prenait le caractère farouche d^une déclaration de guerre,, d^une rupture avec la société^ d'un défi lancé aux réguliers de ce monde» Les chevelures étaient plus longues et plus mal peignées, les barbes plus hirsutes, les moustaches relevées en crocs plus menaçants, les regards plus som-* bres, les visages plus violeiits, les justaucorps et les pourpoints /ajoa moyen âge^ plus excentriques, et plus râpés. A un pareil auditoire l'émo* tion dramatique n'eût pas suffi, si elle ne s^était assaisonnée de condinlents dénlagoglques. La fameuse tirade des Graridês damés provoquait des applaudissements frénétiques, et ces bravos Redoublaient quand le pauvre roi Louis- le Hutin, après avoir dit aux seigneurs de sa cour :
4( Je vais donner Tordre qu'une taxe soit levée sur la ville de Paris à Toccasion de ma rentrée, » — s^avançait vers le balcon, et disait au peuple : « Oui, mes enfants, jt m^occupe de diminuer les impôts ; je veux que vous soyez tous heureux^ car je vous aime !» — En somme, une partie de ce nouveau public semblait murmurer entre ses dents aiguës :« Ce soir, fiction théâtrale ; demain, réalité dans la rue !» — « Ah I ce n^est plus ça, mais plus du tout ! Adieu nos beaux rêves ! > disions-nous tristement pendant les entr'actes.
Et moi ! je n'étais pas encore majeur, et déjà il me semblait que j'avais parcouru toute Téchelle des désillusions et des déceptions hu-* maines. Si enthousiaste, trois ans auparavant, chaque fois que j'apercevais un personnage célèbre ou en passe de le devenir, je restais, ce soir-là, presque indifférent, tandis que Romand et Paul Huet me montraient et me nommaient»
à Torchestre ou dans les loges, les nouveaux venus en littérature : Alphonse Karr, dont la mâle et énergique figure offrait quelques traits de ressemblance avec celle d'Eugène Devérîa.
Son début, — Sous les tilleuls^ — avait un grand
succès ; depuis lors, on a pu dire de lui qu'il donnait à la vérité le charme du paradoxe, et qu'il aurait fondé en politique l'école du bon sens, si notre malheureux* pays n'était destiné à épuiser toutes les écoles, excepté celle-là ; — Léon Gozlan, talent méridional, qui mettait trop d'esprit dans ses titres et pas assez dans ses pièces; fantaisiste étincelant, qui a passé trente ans à chercher sa voie entre Méry et Balzac, et qui ne Ta pas trouvée ; il venait de publier les ln~ timeSf roman brutal et grossier, mais d'une couleur chaude et passionnée, en collaboration avec Raymond Brucker, dont le trait caractéristique fut d'être tour à tour toqué dans le profane et dans le sacré ; — Régnier - Destourbet, qui mourut bien jeune, auteur de Louisa et d'C/h bal che^ Louis-Philippe; à qui Ton attribuait (pas à Louis-Philippe) le terrible chapitre des Filles de Séjan, dans le Bamave^ de Jules Janin; Eugène Sue, qui en était encore à Plick et Plock^ et qui préludait par du dandysme et d'étourdissants gilets à ses prodigieux succès de Mathilde, et des Mystères de Paris ; Roger de Beauvoir, à qui le drame de la Tour de Nesle offrait un intérêt
KNFANCE ET JEUNESSE ^^5
tout particulier, parce qu'il avait récemment traité le même sujet dans YEcoîier de Cluny; Jules Janin, que je voyais pour la première fois et qui étalait un commencement d'embonpoint dans Pavant-scène du directeur; Jules Janin, que Mi Harel avait essayé pour remanier et refondre Tœuvre de M. Gaillardet; singulière refonte, où Buridan s'appelait Anatole, et dont Alexandre Dumas n'avait conservé que la trop fameuse tirade des Grandes dames!
Néanmoins, n'exagérons rien ! si ces noms et ces visages me laissaient à peu près indifférent, c'est 'que, depuis quelque temps, j'étais possédé par une idée fixe ; j'allais repartir pour le Midi avec ma mère, et, quoique moins • préoccupé de mes pressentiments funèbres, je me croyais sûr, au milieu de ce chaos d'épidémies, de ruines, de ministres mourants, de monarchie chancelante, • d'émeutes à perpétuité et de révolutions en expectative, — de ne jamais revenir à Paris. Je savais ou je devinais ce que me réservait la province, à" moi que le hasard, des relations de famille, mes goûts littéraires et mes succès de
concours général, avaient mis, depuis trois ou
quatre ans, en contact avec une élite d'écrivains, d^orateurs, d'artistes, de poètes, de dilettantes et de causeurs parisiens. Or, de mes enthousiasmes juvéniles il m'en restait au moins un absolument intact : M. de Chateaubriand ! Mes contempo* rains et surtout mes très rares aînés peuvent seuls savoir ce que fut Chateaubriand pour la génération qui s'ouvrit à la vie intellectuelle entre les débuts du ministère Villèle et la chute des Bourbons. Il personnifiait, avec un éclat et un prestige incomparables, notre politique, notre poésie, nos aspirations libérales, nos songeries d'adolescents, tout jusqu'aux visions romanesques qui se mêlaient à nos lectures et troublaient notre sommeil. Nos imaginations presque enfantines se nourrissaient, s'abreuvaient et s'enivraient de son génie. Cymodocée, Amélie, Atala, Bianca, Velléda, furent nos premières amours. Il y a, dans René et dans le Génie du Christian nisme, des pages que je relis aujourd'hui assez froidement, et qui me rendaient fou. Je me souviens que, un soir, en octobre, à la fin de mes vacances de rhétorique, je venais de lire le chapitre sur Tinstinct et les migrations des
oiseaux : « Quand nous voyons à rentrée de la nuit, pendant Phiver, des corbeaux perchés sur la cime dépouillée de quelque chêne, nous supposons que toujours veillants, attentifs, ils ne se maintiennent qu'avec des fatigues inouïes, au milieu des tourbillons et des nuages ; et cependant, insouciants du péril et appelant la tempête, tous les vents leur apportent le sommeil ; Taquilon les attache lui-même à la branche d'où nous croyons qu'il va les précipiter ; plu» ils sont bercés par les orages, plus ils dorment profondément... >
Et plus loin : « Par un temps grisâtre d'automne, lorsque la bise souffle sur les champs, que les bois perdent leurs dernières feuilles, une troupe de canards sauvages, tous rangés à la file, traverse en silence un ciel mélancolique ; s'ils aperçoivent du haut des airs quelque manoir gothique environné d'étangs et de forêts, c'est là qu'ils se préparent à descendre. Ils attendent la nuit et font des évolutions au-dessus des bois. Aussitôt que la vapeur du soir enveloppe la vallée, le cou tendu et l'aile sifflante, ils s'abattent tout à coup sur les eaux qui retentissent...»
Je fus pris d'une sorte de délire. Justement, nous avions, ce soir-là, ce que j'appelais d'instinct un ciel romantique. Le soleil venait de se coucher sous de gros nuages ; un vent aigre soufflait; les feuilles jaunies et desséchées des ftiarronniers et des peupliers encombraient les allées ; on aurait pu se croire dans l'octaVe des Morts. Je me rappelai un grand chêne trois fois centenaire,, dont la cime dénudée dominait une prairie du voisinage, nommée le pré de Saint- Julien. J'y courus, espérant trouver à chaque branche morte un vieux corbeau endormi et bercé par V aquilon. Déçu de ce premier espoir, je me dirigeai vers un vaste marécage, formé par une récente crue du Rhône dans un basfond appelé Saint-Côme, oU croissent naturellement les saules, les trembles, les iris, toutes les variétés de plantes aquatiques, et qui me semblait réunir toutes les conditions désirables ; car il suffit, en le côtoyant, de lever la tête pour voir à mi-côte les créneaux et les tourelles du château seigneurial des Issarts. Hélas! pas le moindre canard ; depuis lors, en ma qualité de journaliste, j'en ai rencontré un grand nombre,
et même lancé quelques-uns; mais ils n'étaient pas sauvages.
Si je ressaisis dans la nuit des tempy cette anecdote puérile, c'est pour montrer ce que la littérature de M. de Chateaubriand a été pour la génération venue au monde à la fin de l'Empire et entrée dans le monde à la fin de la Restauration. Nous n'avions pas tous pensé avec le génie, mais tous nous avions rêvé avec Pimagination enchanteresse de Tauteur des Martyrs, Certes, nos bisaïeules nous avaient raconté, non sans un peu de honte et de remords, les folies qu'elles surnommaient Tivresse de Jean- Jacques. Depuis lors, bien des femmes et des jeunes gens ont pleuré ou tressailli en lisant le Lac^ de Lamartine. Leurs filles savent par cœur les Nuits, d'Alfred de Musset ; mais rien de tout cela n'est comparable à la magie de Chateaubriand. Et sa politique? Elle répondait admirablement aux idées libérales que nous respirions avec Taîr, pendant ces années radieuses et chimériques où le libéralisme nous semblait être une des conditions vitales de la monarchie constitutionnelle. A nos yeux, sa popularité, qu'il eut le tort de pré-
férer un moment à sa gloire, n'était que Tindemnité légitime de la plus inexplicable et de la plus imméritée ïes disgrâces. Sans doute, il est facile, à un demi-siècle de distance, de Is juger et même de le condamner, si on attribue à la colère de cet Achille, retiré sous la tente du Journal des Débats^ une part dans la révolution de Juillet, et si Ton songe à tous les maux que cette révolution a produits. Mais, franchement, Agamemnon n'^était-il pas quelque peu coupable ? Chateaubriand a fait payer trop cher à la Royauté et à la France les blessures de son orgueil. Mais nous, pauvres pygmées littéraires, ne nous est-il jamais arrivé, au risque de passer pour vindicatifs et méchants, de délayer notre encre avec les gouttes de sang de notre misérable vanité ?
Mettons-nous un instant à la place de cet irascible Breton, destiné, comme il Ta dit lui-même, à teindre de ses couleurs la poésie de son siècle, et pour qui la religion, la fidélité, le génie, la vertu, se résumaient dant un mot : PHonneur ! La Restauration aurait dû être pour lui, toutes proportions gardées, ce que notre troisième République a été pour M. Victor Hugo. Son île de
Guernesey, ce fut sa campagne daos Tarmée des princes, sa maison de misère noire à Londres, sa démission après le meurtre du duc d^Engbien, son discours de réception à TÂcadémie française étoufifé par le veto du maître, Texécution de son neveu Armand de Chateaubriand, fusillé dans la plaine de Grenelle, et ei^n sa formidable brochure de Buonaparte et les Bottrbons^qm pouvait lui coûter la vie. Puisque nos désastres et leurs suites nous forçaient de mettre momentanément sous le séquestre la gloire militaire^ Chateaubriand^ après le retour définitif de la monarchie restaurée, aurait dû être Phomme unique^ le primus inter pares, quelque chose comme un Monk pacifique et éloquent, plus fidèle et plus loyal que le général anglais, placé immédiatement au-dessous des membres de la famille royale. Il en fut tout autrement. Pourquoi ? L'explication est. délicate»
La physionomie très complexe de Louis XVIIi mériterait d^être étudiée à la loupe dans ses con^ tradictions singulières qui servirent à sa personne et nuisirent à sa race. Son imperturbable persévérance à sUmmobiliser dans son droit avant de
s'asseoir sur le trône lui fut d'un grand secours dans quelques circonstances décisives, mais lui fit tort en ce sens qu'il se crut dispensé de reconnaissance, et libre de préférer les courtisanç aux serviteurs, les inutiles compagnons d'exil aux énergiques collaborateurs de la revanche. Assez intelligent pour comprendre et pour ménager toutes les exigences de la société nouvelle, tous les moyens d'apaisement après la tempête, tous les appareils de sauvetage après le naufrage, il était tellement imprégné d'ancien régime qu'il gardait le cérémonial en répudiantlesinstitutions^ et qu'il maintenait le trompe-VœU du droit divin en inaugurant la monarchie constitutionnelle. Il renonçait à Tabsolutisme, mais le favoritisme ne lui répugnait pas. Or Chateaubriand réunissait toutes les qualités spéciales pour être le contraire d'un couftisan ou d'un favori. Il y a deux sortes de privilégiés auprès des rois : les esprits souples, fins, obséquieux, prompts à l'à-propos,ayant l'air de deviner la pensée qu'ils suggèrent, et Sûrs qu'ils paraîtront assez dévoués s'ils réussissent à plaire; et les paysans du Danube, qui font agréer, par le contraste, Toriginalité ou la
ENFANCE Et JEUNESSE 253
rudesse de leurs boutades et rompent brusquement Puniformité des manières et du langage de cour. M. Beugnot, alors préfet de l'Ain, répondant à Napoléon qui lui demandait combien il avait signalé, cette année-là, d'oiseaux de passage dans son département : « Un aigle, sire 1 » ^ et M. Ag... député ultra-méridional, disant à Charles X : « Ah ! Sire, si vous vous fiez à votre
cousêin d'Orléans, c'est un b qui vous f ra
dedans ! » Voilà, aux deux extrémités contraires, les supériorités de l'agréable et de l'amusant sur l'utile. Est-ce tout ? Pas encore. Fort lettré, mais probablement fort retardataire en littérature, et tenant par mille attaches aux traditions littéraires du dix-huitième siècle, Louis XVIII devait être importuné par le génie de Chateaubriand qui le dépaysait et lui portait ombrage. Je n'oserais pas (Mit jalousie de métier, mais une vague sensation d'inquiétude et de malaise, une prévention de bel esprit latiniste, qui eût préféré la traduction des Géorgiques à l'épisode de Velléda. De là, entre le monarque spirituel et l'écrivain immortel, une sourde antipathie, qui devait finir par une rupture. De là une disproportion énorme entre les
états de services et la récompense. Qu'était-ce qu'une ambassade, un manteau de pair ou même un portefeuille de ministre, honneurs ordinaires, partagés avec tant de médiocrités? Il fallait créer pour l'auteur du Génie du christianisme y de Buonaparte et les Bourbons et de la Monarchie selon la Charte^ une dignité à part, sans rivale, sans précédent, une place de grand connétable politique, analogue, dans un cadre différent, à ce que Napoléon III aurait certainement fait pour le maréchal de Mac-Mahon, s'il avait gagné la bataille de Reischoffen. Chose étrange que deux esprits supérieurs, Louis XVIII et Louis-Philippe, aient commis tous deux la même faute, l'un envers Chateaubriand, l'autre à Tégard de Lamartine !
On devine^ en lisant certaines pages des Mé- ^moires (f Outre-tombe y ce que dut souffrir Chateaubriand, réduit à n'être qu'un acteur, «- j'allais presque dire un comparse, — dans la mesquine comédie parletnentaire, et se débattant, lui, aigle, dans les mailles de ce filet tressé pouf les pies, les perroquets et les sansonnets. « D'obs^ curs et ennuyeux remuements, qu'on croit d'un
intérêt immense, et qui n'intéressent personne ; des tripotages passés, qui n^ont déterminé aucun événement majeur, doivent être laissés à ces béats heureux, lesquels se figurent être ou avoir été l'objet de l'attention de la terre... Nous arrivions, rue Thérèse, chez M. Piet, extrêmement laids, et nous nous asseyions en rond autour d^un salon éclairé d^une lampe qui filait* Dans ce brouillard législatif, nous parlions de la loi présentée, de la motion à faire, du camarade à porter au secrétariat, à la questure, aux diverses commissions... » Pauvre grand homme! serré entre M. Piet et M. Agier, au lieu d'être salué entre Goethe et lord Bjrron I
Une lampe qui file au lieu d'une auréole,
Au lieu de son beau rêve un jeu de Pigeon vote i
Avoir Taîi* de se passionner pour la question de savoir si M. Duplessis de Grénedan l'emportera sur M. de Lézardîère, ou si M. Bacot de Romans sera battu par M. de Salaberry, au lieu de poursuivre le fantôme d'Amélie dans les solitudes de Combourg, ou d'évoquer le souvenir « du seul tombeau qui n'aura rien à rendre à la fin des siècles ! » N'en doutez pas, c'est le fer-
ment de mauvaise humeur amassée et exaspérée pendant ces fastidieuses séances de génie rentré, d'orgueil aigri et d'intrigues lilliputiennes, qui fit explosion, le 7 juin 1824, lendemain du jour fatal où le plus illustre des- défenseurs de la royauté, le promoteur de la guerre d'Espagile, rhomme qui avait su prêter aux guêtres de velours et à Phabit bleu-barbeau de Louis XVIII presque autant de prestige qu'à la redingote grise et au petit chapeau de l'Empereur, fut « congédié comme un valet coupable qu'on jetterait sur le pavé ». « Nous en ferons un libéral I » avait dit M. de Villèle, avec son nasillement toulousain. Il n'y réussit que trop bien !
. Ici, je ne puis résister à Tenvie de transcrire une lettre de M. de Chateaubriand, que je tiens d'une main bien chère. Elle est moins intéressante que René ; mais elle est tout entière de sa main, et elle se rattache à ces années de transition dans sa glorieuse vie :
a Paris, 23 août 1821.
« Mille pardons, monsieur ; j'ai été plongé dans les embarras d'une retraite^ et vous savez
combien, dans ce cas, il est difficile de sauver les bagages. A présent que je suis rentré dans mon camp, Je vous dirai que Je n'en sais pas plus que vous sur la campagne prochaine. Nous avions prévu les fautes, et le résultat de ces fautes. Fera-t-on mieux une autrefois ? J'en doute. Mais ce que je sais, c'est qu'il nous faut deux choses : I** des élections très royalistes; 20 des hommes résolus à vouloir et à défendre la Charte.
« En vain rêverait-on d'autres plans. Hors de la Charte et des honnêtes gens, point de salut. Il faut se borner pour le moment à faire de bonnes élections et à prêcher de bonnes doctrines, c'està-dire des doctrines possibles. Si, à l'ouverture de la session prochaine, nous nous replaçons bien sur le terrain du Conservateur^ et que nous y restions inébranlables, nous pouvons retrouver la victoire. Quant à moi, monsieur, je n'ai aucun parti pris. J'écrirai, si cela peut paraître nécessaire à mes amis ; je n'écrirai pas, si cela leur semble inutile. Je ne ferai Jamais comme Villèle; je ne m'isolerai pas dé mon parti. Je ne conçois le gouvernement représentatif que comme cela ; et c'est pour être fidèle à la pratique comme à la
258 MES MâfOntES
théorie de ce gouvernement^ que j*ai donné ma démission ; car, personnellement^ je n^avais pas à me plaindre du ministère; mais il ne s'agissait pas de moi ; il s^agissait des hommes avec les* quels nous marchions plus ou moins d^accord, et des opinions générales des royalistes. Ne perdons point courage; avec de la fermeté sans violence et de la mesure sans faiblesse, nous arriverons. « Ma femme vous remercie, monsieur, et moi, je vous prie d^agréei* mille amitiés sincères*
« Chateaubriand. >
Décidément, puisque ma prose ne peut que gagner à se faire suppléer par celle de Chateaubriand, même sur des sujets d'un intérêt secondaire, je détache encore une lettre de cette collection que je possède depuis quelques mois^ et oti se trouve, entre autres, une lettre vraiment très belle de M. de Peyronnet. Chateaubriand est ambassadeur à Berlin, et il écrit :
a Berlin, ce 23 janvier i82i<
« J'espère, monsieur, que vous avez pris soin de ma veuve. J'attendais quelques bonnes lettres de vous, avec force détails sur tout ce que vous
ENFANCE ET JEUNESSE aSg
dites et faites. Dans le silence de Berlin, vos cris retentissent jusqu'à nous, et bien que je connaisse à fond et les hommes et les choses, il y a, à cette distance, des nuancés qui m'échappent. La première affaire a été chaude, mais la victoire a été décisive. Il m'a même semblé que des soldats que j'attendais dans les rangs opposés s'étaient rangés au gros bataillon, ou du moins que leur marche était incertaine. Quant à nous, monsieur, nous sommes ici plongés dans les plaisirs du carnaval; nous narguons la politique, et nous faisons la moue aux opposants. Nous voulons la paix et la joie. J'ai été reçu par le roi et la famille royale de la manière la plus honorable et la plus flatteuse. (Je le crois bien ! Gambetta ne leur envoie pas un Chateaubriand I) Je serais très content si, à mon âge, et après mes longs voyages, il y avait rien debon'pour moi que mon pays et mes amis. Je souÔre d'ailleurs horri^blement du climat,et mes rhumatismes me mettent au supplice. Il faut cacher ceci à ma femme.
Donnez-moi donc, monsieur, de vos nouvelles, et croyez à mon ^incère et durable attachement,
« Chateaubriand. »
La digression est bien longue, et peut-être bien oiseuse. J'aurais mieux fait de dire tout simplement que, à la veille de quitter Paris, oîi je croyais ne plus revenir, mon idée fixe était de ne pas partir sans avoir une audience de M. de Chateaubriand.
Je le connaissais de vue ; j'étais à la séance de r Académie française, où il avait lu le beau fragment historique qui se termine par ces mots : «Jésus-Christ sur la croix,Tibère à Caprée! » J'assistais, dans la grande salle de la Sorbonne, à la leçon de M. Villemain, où circulèrent tout ^. coup, d'un banc à l'autre, ces syllabes éleariques : « Briand! Briand! Briand! » et où nous fîmes une ovation enthousiaste au glorieux vaincu de M. de Villèle. Bien souvent, dans la belle
saison, traversant le jardin du Luxembourg pour aller à mon collège, j'avais rencontré le visiteur quotidien de M^^ Récamier, s'acheminant, d'un pas leste, de la rue d'Enfer à l'Abbaye-au-Bois, tel que Fa décrit Sainte-Beuve (moins l'œillet rouge à là boutonnière), un peu moins jeune et beaucoup moins noir que ne l'avait peint Girodet ; j'avais remarqué son costume invariable : chapeau gris, gilet blanc, redingote bleu de roi, pantalon de nankin, guêtres blanches et une badine à la main. Mais tout cela, c'était collectif. Tous les habitués des séances de l'Académie et des cours de la Sorbonne, tous les promeneurs du Luxembourg, avaient eu la même fortune. Ce que je voulais, c'était voir de près mon idole, lui être personnellement présenté, entendre des paroles qui me fussent adressées, avoir mon Chateaubriand à moi pendant une demi-heure, puis emporter ce souvenir en guise de correctif aux ennuis de la province. Tel était mon rêve, mais comment faire? A quelle entremise recourir?
Quel titre invoquer ? M'ofFrir comme confrère ? Je n'avais à mon actif qu'un article anonyme envoyé au Correspondant de i83o, pour dire leur
fait à MM. Arnault, Etienne et Jouy, deux notices sur Corneille et La Fontaine, publiées, avec gravures sur bois, dans le Petit Plutarque fran^ çaiSy dirigé par mon ami Félix Lebertre, et un hymne d^entbousiasme, inséré dans la Silhouette f après la première représentation d'Hernani. En conscience, il n^y avait pas là de quoi balancer les Martyrs, le Génie du christianisme, Vltiné" raire, René et les Etudes historiques. Jene savais pas, je ne songeais pas, dans la naïveté de ma vingtième année, que, sauf quelques rares exceptions, les grands hommes n^aiment à s^entourer que des petits.
Tout à coup, je me frappai le front, geste familier aux gens qui viennent, par extra* ordinaire, d'avoir une idée ; je parlai grec, et je dis: £upY)xaI
L'année précédente, à la fin de septembre, en grand deuil de Voncle Joseph, deuil que je por* tais dans mon cœur encore plus que sur mes habits, j^étais allé chercher quelques consolations dans une famille bénie, où j'étais toujours sûr de goûter les plus exquises douceurs de Thospitalité et de Tamitié. Le marquis d'Archimbaud
avait été député de la Chambre introuvable^ mais aussi modéré, aussi sage que ses collègues le furent peu . Philosophe chrétien, dans la plus belle acception du mot, préférant sori intérieur à toutes les vanités de ce monde, il avait spirituellement profité de la première occasion favo* rable pour se dérober à ces honneurs qui le poursuivaient jusque dans sa solitude. Il habi-^ tait presque constamment la campagne, son château de V..., près de Nyons, département de la Drôme, dans une pittoresque vallée où Victor Cherbuliez a placé un de ses meilleurs romans. Tous les partis s'inclinaient devant sa vertu, qui n'avait d'égale que la grâce de son esprit. Ses voisins Tadoraient ; sa charmante et pieuse famille était di^ne de lui. Ancien officier de marine, émigré en Italie, à Vienne et à Constantinople, dans les conditions les plus originales, il en avait rapporté des trésors d'anecdotes qu'il racontait à merveille. Tous les ans, aux vacances, j'allais passer, dans cette maison du bon Dieu, huit jours délicieux qui s'envolaient trop vite, et que j'aurais voulu marquer d'une pierre encore plus blanche que le blanc. Une
fois dans ce groupe, sous le regard de ce juste ^ il me semblait que je respirais un air plus pur, que mes poumons se dégageaient des chaudes vapeurs de Patmosphère parisienne. Il était si bon, et d'une bonté si communicative, que Ton se croyait meilleur en l'approchant. Toutes mes glaces universitaires se fondaient, et je ne pouvais me défendre d'un profond attendrissement quand je le voyais, le soir, appeler autour de lui ses enfants, ses fermiers et ses domestiques, et s'agenouiller pour la prière. Telle était sa charité, qu'il inventait, aux bords de sa rivière, des travaux plus onéreux qu'utiles au propriétaire, pour faire vivre, chaque hiver, tous les pauvres de son village. Je ne citerai que trois détails, trois témoignages de l'influence balsamique que le marquis d'Archimbaud exerçait sans effort, par la douce magie de ses vertus. Il avait un parent, Maurice de T..., qui venait tous les ans, en automne, faire, comme moi, une visite à son vieux cousin. Maurice se disait esprit fort, et je crois bien que la force de son esprit n'était que la faiblesse de son cœur, et jouait les Dugazon sur le grand théâtre d'Avignon. Un matin, en
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entrant dans sa chambre, je le trouvai bouclant sa valise, quoiqu'il ne fût arrivé que Pavantveille. — Comment ! vous partez ? lui dis-je ; on espérait vous garder jusqu'à JUindi prochain. « Oui, je pars ; car si je restais plus longtemps, je sens que cei/aW^i'Aomme me convertirait..,., et je ne veux pas me convertir ! »
Quelques années après, au plus beau moment de la monarchie de Juillet, il y avait une élection... à... Carpentras. Les trois candidats, Texcellent M. de Bernardi, le baron de Gérente et M. Charles Giraud, mort récemment membre de rinstitut, se combattaient sans se haïr ; si bien qu'un amphitryon éclectique les invita à dîner tous les trois, sous la présidence du marquis d'Archimbaud, doyen d'âge. Au dessert, on causa politique, et, chose étrange I on en causa sans s'arracher les cheveux et sans se dire des injures. Le marquis prit à son tour la parole, et, avec un irrésistible mélange de finesse, de grâce, de courtoisie et de bon sens, il démontra aux trois honorables compétiteurs les côtés vulnérables de leurs opinions; au légitimiste, le danger de prendre des regrets pour des es-
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pérances ; à l'orléaniste, la fatalité d'une monarchie d'à-peu-près, qui ne s'appuyait ni sur un droit héréditaire ni sur un témoignage de la volonté nationale ; au thiériste^ le tort de jouer avec Topposition dynastique, sauf à se trouver, un matin, débordé et dévoré par la révolution républicaine. Son langage était si doux, sa parole si persuasive, le miel de la sagesse découlait si naturellement de ses lèvres, ses cheveux blancs inspiraient un tel respect, que les trois candidats se regardèrent ; puis on les vit se rapprocher, se consulter, et tous trois vinrent offrir au marquis de se désister en sa faveur. Âi-je besoin d'ajouter
qu'il refusa avec une profonde émotion de reconnaissance ? Il avait trop d'esprit pour échanger son bonheur domestique et la certitude de faire le bien, contre le rôle ingrat de député à la suite, forcé de subir un programme et de croire sans espérer.
Maintenant, la petite pièce après la grande.
Survint la révolution de Février, suivie de la première expérience du suffrage universel. Il y a toujours eu, en Dauphiné, des républicains rouges; il y en avait un, — un seul, — dans la
commune de Vinsobres, d'où dépendait le château de V... Ce féroce disciple de Robespierre et de Babeuf avait six députés à nommer. Il composa ainsi sa liste :
Proudhon ;
Pierre Leroux ;
Georges Sand {sic) ;
Greppo ;
Ledru-RoUin ;
Et... M. le marquis d'Archimbaud !
Pour revenir du château de V... à Avignon, il fallait passer par Orange, et Dieu sait à quel régime de pataches, sous le pseudonyme de diligences, on était soumis, en i83i, dans le bourg pourri de l'austère citoyen Cent I Je montai dans le coupé d'un de ces véhicules primitifs, persuadé que si j'avais un compagnon de route, ce serait infailliblement quelque marchand de cuirs ou quelque courtier de garance. Quelle ne fut pas ma surprise en voyant monter après moi un jeune homme de vingt-neuf à trente ans, d'une belle et expressive figure, dont la physionomie et l'attitude signifiaient évidemment travail, intelligence, savoir, talent... et Paris! Son langage ne démen-
tait pas son plumage ; il me dit quelques mots, et je me sentis immédiatemefnt conquis par cette politesse sérieuse et bienveillante, à laquelle s'ajoutait, malgré la jeunesse de mon interlocuteur, une sorte d'autorité morale. La causerie s'anima, et je ne tardai pas à comprendre que le hasard, pour me consoler de mon exil et me réconcilier avec les pataches, me donnait pour compagnon un homme supérieur. Sans le moindre pédantisme, il me fit l'effet d'une encyclopédie vivante, capable de parler hiéroglyphes comme Champollion, esthétique comme Winkelmann, littérature comme Villemain, histoire comme Guizot, archéologie, architecture, théâtre, peinture, statuaire, poésie, comtne les juges les plus compétents. Le théâtre de la Porte-Saint- Martin venait de jouer Marion Delorme, que je ne connaissais pas encore. Mon inconnu m'en improvisa le feuilleton en quelques phrases d'une eicquise justesse, qui me révélaient le fort et le faible. De Marion nous remontâmes à Hernani, et je pus me convaincre qu'il était, comme moi, jLin romantique à demi désabusé. Notre-Dame de Paris avait paru en avril, et, à quelques paroles
attristées sur le Ceci tuera cela, sur le prodigieux paradoxe de cette cathédrale gothique, servant de sanctuaire à la fatalité païenne, je devinai, chez. cet admirable causeur, un mérite de plus, le plus grand de tous; il était évidemment
catholique, et trop bien doué de Fesprit d'ana-
lyse pour partager, au sujet du roman de M. Victor Hugo, certaines illusions du premier moment. Il passa en revue les ouvrages nouveaux, les découvertes récentes, les noms promis à la célébrité, Alfred de Musset, Mérimée, Sainte- Beuve, Vitet, Augustin Thierry, Alfred de Vigny, etc., etc., et toujours la note juste! il me'parla de Reboul, avec une sympathie qui me charma ; il savait par cœur l'adorable élégie de VAnge et PEnfant, et me la récita avec une expression qui aurait transporté de joie le boulanger poète. Je crus le dépayser en lui avouant ma passion pour le théâtre italien. Il saisit la balle au bond, et on aurait dit qu'il venait d'entendre, la veille, Rubini dans il Pirata, Lablache dans Mosé in EgittOy et M™^ Malibran dans la Ga7[:{a ladra. Non content de les admirer bêtement comme moi, il me disait le pourquoi
de son admiration, et je ne savais ce qui m'étonnait le plus, de la chaleur de son dilettantisme, de la sagacité de ses jugements ou de Télégance de sa parole. Bref, j'étais stupéfait, ému, ravi, enchanté ; quand nous arrivâmes à Avignon, il me sembla que les deux maigres .
haridelles qui nous avaient cahotés avaient eu des ailes d'hippogriffes, et que le pays plat, pelé, pierreux, monotone, ennuyeux, que nous venions de traverser, n'avait rien à envier aux sites les plus poétiques de l'Italie ou de la Grèce.
Quand nous nous séparâmes, j'étais ahuri ; et ma surprise, aggravée de timidité, m'empêcha de demander son nom à cet enchanteur que je croyais ne jamais revoir. Mais ma curiosité était trop vivement excitée pour en demeurer là.
J'avais confusément deviné que mon Parisien inconnu n'était pas à Orange pour son plaisir. J'en conclus qu'il devait être inspecteur des. beaux-arts, des musées ou des monuments publics dans le Midi de la France, avoir une mission du gouvernement, ou s'être donné à lui-même une mission d'artiste, de curieux, d'archéologue et d'érudit. Je parcourus tous les bureaux de dili-
gence. J'interrogeai M.Artaud, directeur du miisée d'Orange, M. Requien, directeur du musée d'Avignon, botaniste éminent, savant hospitalier, chez qui s'arrêtaient tour à tour Horace Vernet et le duc de Luynes, Paul Delaroche et M. de Mirbel, Mérimée et Fauriel, M. de Candolle et notre excellent ami X. Marmier; — et je finis par apprendre que mon délicieux compagnon de voyage se nommait,. • Charles Lenormant I
Charles Lenormant! ce nom que je m'étais redit bien souvent depuis le mois de septembre i83i, ce nom si cher aux lecteurs du Correspondant^ fut pour moi un trait de lumière en mai i832. Je savais qu'il avait épousé une nièce de M"' Récamier , qu'il n'y avait pas, dans tout Paris, de meilleur et de plus charmant ménage, et, grâce à cette association d'idées que mon digne professeur de philosophie, M. Valette, m'avait si consciencieusement enseignée, je promenai ma pensée de la route d'Orange à l' Abbayeau^Bois, me disant que, si Charles Lenormant consentait à me servir d'introducteur, M. de Chateaubriand n'aurait rien à refuser au neveu, par alliance, de la virginale enchanteresse.
Tout se passa au gré de mes souhaits. Je surmontai ma timidité; M. Charles Lenormantme reçut à merveille, eut la bonté de me reconnaître, me dit quelques mots aimables sur mes succès de collège, et insista, de la façon la plus gracieuse, sur ces faveurs du hasard, ces heureuses rencontres qui nous indemnisent trop rarement des lenteurs et des ennuis du voyage. Je lui exposai ma requête; il n'y vit pas de difficulté; pourtant, après avoir hésité un moment, il me dit:
— Avez-vous déjà écrit dans les journaux ?
— Oh ! quelques pages à peine !
— Connaissez - vous quelqu'un à la Quotidienne ?
— M. Merle, mais si peu, si peu I
— Et à la Ga:{ette de France ?
— Personne!!! (Je n'y avais pas encore écrit sept cent vingt-cinq feuilletons.)
— Eh bien, nous avons un honnête journal, qui s'appelle VEcho Français^ et où je compte plusieurs amis... Ecrivez ce soir un article sur M. de Chateaubriand... tenez!... sur les Quatre Stuarts, un de ses ouvrages les plus reniarqua-
bles et les moins populaires... Je me charge de le faire insérer dans les vingt-quatre heures, et de le porter moi-même à l'illustre vicomte... Après quoi, l'audience sera acquise de plein droit... Mais, vous savez? ajouta t-il en souriant, ce n'est pas un morceau de sucre qu'il y faut mettre ; c'est le pain de sucre tout entier...
Je remerciai avec effusion mon nouvel ami ; puis je m'exécutai avec une rapidité de bon augure ; je relus les Quatre Stuarts^ ce fragment historique d'une mélancolique beauté, comparable au château d'Holy-Rood sous un ciel d'orage. Je me souviens que le passage célèbre : « Les Stuarts ont passé, les Bourbons resteront », — m'inspira cette phrase naïve que nous appellerions aujourd'hui le mot de la fin : « Grand homme! les Bourbons ont passé comme les Stuarts, parce qu'ils s'étaient lassés de tes services ; ils reviendront, s'ils se pénètrent de ton génie ! »
Trois jours après, j'étais présenté à M. de Chateaubriand ; je ne retiendrai de cette entrevue que ce qui se rattache par un fil à l'histoire de cette sinistre année. Je remarquai l'accent de colère qui vibrait dans la voix et dans le langage
de nUustre vicomte, chaque fois quHl parlait du roi des Français. Il ne le nommait que Philippe; ses rancunes ne lui faisaient pas Taumône d^un Louis. Après les banalités d'usage où mon émo^ tion profonde me tint lieu d^éloquence, il prit le journal qui contenait mon article, et qu^il avait gracieusement étalé sur sa table ; — et il me dit avec un sourire qui ne manquait pas d^une certaine amertume :
— Ainsi donc, il ne vous semble pas que le vieux Sachent soit tout à fait démodé ?
— Oh ! monsieur le vicomte !
— Je m^entends... je serais bien ingrat, si je me plaignais de mon pays et de mon époque \ mais save2-vous quel est, en ce moment, Fauteur à la mode ? Walter Scott.
J^avais envie de lui répondre : « L^un n^empê- Che pas Tautre I » Je me tus.
— Et savez-vous pourquoi ? reprit-il en s'anîhiant ; parce qu^il y a, à Pheure où nous sommes, à Paris et surtout en province, des milliers de jeunes femmes et de jeunes filles qui rêvent de jouer le rôle de Diana Vernon, d'Alice Lee où de Flora Mac-Yvor !...
Je l'interrogeai du regard ; il parut craindre d'en avoir trop dit, et changeant brusquement de sujet :
— Vous partez pour le Midi ? fit-il.
— Oui, monsieur le vicomte... après-demain.
— Les têtes y sont chaudes... Philippe y est très impopulaire... Dieu veuille qu'on ne se lance pas dans quelque aventure ! — Puis revenant à son idée : — Il est évident qu'Atala, Cymodocée, Amélie, Bianca, Velléda^ Céluta^ ne sont pas jacobitea... elles n'ont pas le mérite de Và'-propos.
Il paraissait en proie à quelque secrète inquié* tude ; ce qui ne Pempécha pas de m'adresser des questions très cordiales sur ma famille, mes projets d'avenir, mon plus où xiioins de vocation littérairei « Si vous persisteii, me dit-il eH sou« riant, et si Vdus êtes fidèle à la littérature royaliste, tâcke^i d'âVoii" préalablement vingt-cinq mille livres de redie 1*. < »
Au bout de cinq mihutes^ lious prîmes congés Le surlendemain, je partais pour la Provence.
Le printemps fut, cette année-là, d'une idéale beauté. Ce petit coin de terre où j'étais né, où j'avais grandi, où j'avais promené mes premiers songes, m'accueillit en enfant prodigue, non pas avec le veau gras, que je n'ai jamais pu souflFrir, mais avec un luxe incroyable d'aubépines, de cytises des Alpes, de lilas, de pervenches, de roses et de rossignols. Ce n'était pas la province, c'était la campagne ; c'était la nature, et je compris dès lors qu'il y aurait là, pour mes jours d'épreuve ou de tristesse, des consolations infinies. Peu d'années auparavant, pendant mes vacances de seconde et de rhétorique, bourré de grec et de latin, fier d'avoir conversé avec Cicéron et Salluste, persuadé qu'un lauréat universitaire était un très important personnage, j'aurais cru
déroger en m'extasiant devant un vieux saule, en me baissant pour cueillir le bleuet dans les seigles, la marguerite dans les prés, l'iris au courant du ruisseau, en recherchant sur le tronc du platane le chiffre que j'avais gravé avant de partir pour Paris. Cette fois, je me livrai tout entier ; je redevins enfant pour reprendre une à une les impressions de mon enfance. Je m'émerveillais de voir s'élever au-dessus de ma tête les arbres et les arbustes que j'avais laissés à hauteur d'appui. Je saluais, j'avais envie d'embrasser comme d'anciens amis les marronniers sous lesquels j'avais joué aux barres avec les enfants du village, l'ormeau où j'avais dérobé un nid de fauvettes, le chêne-vert qui me prêtait son ombre quand j'étudiais VEpitome ou le De Viris, La note jetée dans l'espace par l'invisible coucou, le roucoulement du ramier dans un massif de pins sylvestres, le chant joyeux de l'alouette montant comme une fusée dans l'azur, suffisaient à la joie d'une matinée. Bientôt mes anibitions grandirent, mon horizon s'élargit. Je renouai connaissance avec le Rhône, ce voisin caressant ou terrible, destructeur ou bienfaisant, qui tient une si grande
place dans ma vie rustique, comme dans mon paysage natal. Je retrouvai sur ses bords une population de pêcheurs et de patrons^ qui m'avaient porté dans leurs bras lors de la grande crue de 1 816, et qui m^appelaient par mon nom de baptême. Ces braves gens, au teint basané, aux yeux noirs, aux cheveux grisonnants, aux pantalons de toile constamment retroussés audessus du genou, sans le sou et sans autre maille que celles de leurs filets, formaient, au milieu des métayers, des paysans et des carriers^ une famille à part, aujourd'hui perdue. Ardemment royalistes, ils avaient bien sur la conscience quelques-unes dés peccadilles de 181 5, et je tn^é-« tais laissé dire que, si mon père ne les avait pas arrêtés au passage, ils seraient allés à la Vernèdef à Fextrémité du territoire de notre comtnune^ piller le château du général Gilly. Mais ils conservaient pour mes parents un profond respect ; ils m^aimaient, et je le leur rendais bien. Volontiers, ils ni^auraient dit^ comme le chœur à Perdican, dans On ne badine pas avec Vdmour :
« — Vous ressemble^ à uh enfant que nous avons beaucoup aimé... Que Dieu te bénisse, enfant
de nos entrailles ! chacun de nous voudrait te prendre dans ses bras ; mais nous sommes, vieux et vous êtes un homme.. .Votre retour est un jour plus heureux que votre naissance* Il est plus doux de retrouver ce qu'on aime que d'embrasser un nouveau-né I »
Je m'entendis avec Bertrand RafSer, le doyen de cette tribu riveraine, et je frétai un petit bateau. ^ de pêche, qui me rendit, pendant quelques semaines, le plus heureux des hommes. J'arrivais de grand matin à la cabane f bizarre amalgame de roseaux, de joncs, de pisé, de bois et de chaume, tapie sous un pittoresque fouillis de vergues et de peupliers blancs. J'apportais, avec mon fusil et mon attirail de pêcheur, un volume de poésies ou un roman. Bertrand prenait les rames ; aidé de son fils Simonet, il ramait et m'apprenait à ramer. Nous remontions lentement le cours du fleuve, côtoyant les digues, effleurant les broutières, les oseraies, les îlots de sable et de gravier, où les racines des peupliers et des saules trempaient dans l'eau limoneuse, comme des chevelures de noyés. Peu à peu se dégageaient de la brume matinale la masse gigantesque du
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palais des papes, les clochers des églises d'Avignon la ville sonnante^ les cimes dentelées des Alpines, les tours de Château-Renard et de Barbentane, le fort Saint-André, le pont légendaire, et, à l'horizon, baigné dans une vapeur lumineuse, le mont Ventoux, que Ton a comparé au squelette gigantesque d'une baleine échouée. Le soleil levant variait sans cesse les aspects de ce magique panorama. Ses rayons obliques .nuançaient de nacre et d'opale la surface du Rhône, ' s'accrochaient à la cime des arbres, découpaient sur le fond sombre des montagnes et des collines la silhouette des châteaux, des tours et des clochers, et en ravivaient les tons chaudement dorés, comme s'ils y reconnaissaient leur ouvrage. Je ne pouvais me lasser de. ce spectacle ; je me plongeais avec délices dans cette lumière, dans cette fraîcheur, dans ces printanières verdures, qui renouvelaient tout mon être. Mon fleuve, si impétueux ailleurs et si violent, se ralentissait en cet endroit et s'encaissait dans une sorte d'anse, où son remous somnolent faisait à peine dévier le bateau et ma ligne. Simonet jetait ses filets en chantant le refrain d'une chanson royaliste. Mon
chien Médor poursuivait sur la grève les bergeronnettes et les courlis. Le vieux Bertrand m'initiait aux détails de cette vie partagée entre le ciel et Teau ; il me renseignait sur les mœurs des oiseaux aquatiques, me montrait le martin-pêcheur filant comme un saphir ailé le long des oseraies,me disait en quelle saison on doit chasser la sarcelle, la bécassine et la pesquirole, et m'apprenait que le cri du courlis, montant le soir du midi au nord, promet le beau temps pour le lendemain. A neuf heures, ma fidèle servante Mariannet apportait le déjeuner : les olives, le saucisson d'Arles, la saucisse de ménage, le fromage de brebis, le pain bis, le vin blanc, les figues sèches, la grappe conservée de la vendange d'automne, le panier de cerises ; festin qui me semblait préférable à toute la devanture de Chevet, et que je partageais avec ces braves gens. Quand le soleil devenait trop vif, je me réfugiais sous une vaste toile que Bertrand et Simonet dressaient en guise de tente. C'est là que j'ai lu pour la première fois Indiana^ la Peau de Chagrin^ Bamave, Stello, le Rouge et le Noir; c'est là que j'ai r«lu Lamartine, les Feuilles d'au»
tomne^ Alfred de Vigny, Marie^ les Contes d'Espagne et (f Italie, Don Juan^ Child-Harold^ Parisina^ Faust, Hamlet^Roméo et Juliette. Passant d^une ivresse à une autre, des enchantements de la nature aux prestigieuses visions du roman et de la poésie, je tressaillais parfois, comme s^il y avait en moi autre chose que le reflet de ces merveilles de la création divine et de l'imagination humaine, autre chose que Pécho de ces voix mystérieuses et féeriques. Je murmurais le :
AnchHo ! je bégayais de la prose et des vers. Hélas I je ne tardais pas à m'abattre dans le sentiment de mon insuffisance. Ce que je ressentais si profondément, j'étais incapable de l'exprimer, ou ce que j'exprimais n'était que le pastiche de mes lectures et de mes extases.
Cette vie étrange dura quelques semaines ; mais déjà nous avions appris les événements de Marseille, l'héroïque tentative de Madame, duchesse de Berry, ses mécomptes, les péripéties romanesques de son voyage à travers la France et de son arrivée en Vendée, Tépisode du Carlo^ Alberto ^ l'arrestation des hommes dévoués et vaillants qui s'étaient associés à cette imprudente, mais ma-
gnanime entreprise. Au premier rang de ceux-là figurait le général comte de Saint-Priest, qui vient de mourir ; un admirable type de fidélité et d'honneur, avec une justesse, une élévation, une largeur de vues politiques qui eussent fait de lui, en des temps meilleurs, un éminent homme d'Etat, et qui ne se rencontrent pas toujours chez les plus fidèles et les plus dociles. Que de fois, sous l'Empire, M. Cousin m'a dit avec son beau luxe de gestes et de pantomime : « Le comte de Saint-Priest et le comte de Falloux I Ne sortez pas de là, si vous voulez arriver... ou revenir 1 »
M . de Saint-Priest avait une sœur, amie intime de ma mère, la marquise de C... Elle nous écrivit qu'elle était venue à Marseille pour voir son frère en prison, qu'elle était horriblement inquiète, et que, si l'amitié n'était pas un vain mot, nous irions, ma mère et moi, l'aider à supporter ses inquiétudes. Nous n'eûmes pas un moment l'idée de résister à cet appel de l'amitié, et^ deux jours après nous descendions à l'hôtel Beauveau.
Marseille, qui nomme aujourd'hui, avec un
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merveilleux entrain, des radicaux et des communards, était alors passionnément légitimiste. La haute bourgeoisie n'était pas moins zélée que la noblesse ; les boutiquiers rivalisaient avec le peuple ; les femmes de la halle, les poissardes, les ouvrières du port, avaient imaginé un moyen essentiellement méridional de manifester leurs . opinions sans se brouiller avec les agents de police. Au nom de baptême de Mgr le comte de Chambord, — Henri, — elles ajoutaient : Laufent. Or, en provençal, le nom de Laurent, — Lourèn^ — se prononce exactement comme Lou" rèn^ nous V aurons, < Henri, nous V aurons! » criaient-elles aux oreilles des sergents de ville qui faisaient semblant de ne pas entendre. Hélas! elles ne Font pas eu, et leurs petits-fils, en haine de la race de Clovis et d'Hugues Capet, votent pour Clovis Hugues.
Bientôt, je pus me convaincre que, en me parlant du regain de succès et de la prépondérance de Walter Scott, Chateaubriand avait obéi à un pressentiment, ou savait déjà quelque chose. L'auteur de Wawerley régnait sur toute la ligne.. On pouvait aisément deviner que toute
cette aventure du Carlo^Alberto avait été menée comme un chapitre de roman, et que le plaisir de renouveler en plein dix-neuvième siècle, au ne\ du juste-milieu, les romantiques prouesses des Cavaliers et des Jacobites, avait prévalu contre les objections et les conseils des bonnes têtes. J'en eus, dès le lendemain de notre arrivée, une preuve assez curieuse. Un des chefs du parti royaliste, dans le département de Vaucluse, m'avait donné une lettre pour M. Marins Dromain, fabricant de chocolat et marchand de denrées coloniales rue ou place de la Canne- • bière, lequel, par la ferveur de ses opinions, avait mérité* d'être traité d'égal à égal par les légitimistes de haut parage. Cette lettre était chiffrée; car ce fut là encore un des traits caractéristiques de cette période d'illusions généreuses. On jouait à la conspiration sur une grande échelle; on s'é,crivait, avec de Tencre sympathique, sur du papier qu*il fallait approcher de la bougie pour que les caractères fussent lisibles ; ou bien, on convenait d'un chiffre dont les affiliés avaient seuls la clef. Ces conspirateurs innocents et leurs correspondants s'étaient afFu-
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blés de noms de guerre, qui devaient les dérober aux yeux d'Argus de la police. Le marquis de R... s'appelait Wildrake; le comte de B... se nommait Everard; ainsi de suite. Je me souviens que la lettre dangereuse et chiffrée que j'étais chargé de remettre à Texcellent Marins Dromain contenait à peu près ceci : < Cette lettre vous sera remise par un jeune homme qui est des nôtres. Vous seriez bien aimable de m'envoyer 2 S livres de chocolat, comme celui de Tannée dernière, pur caraque. »
Lorsque j'entrai, après avoir trébuché sur un tas de ballots de sucre et de café, M. Dromain était absent. Je n'avais nullement envie de rire. Cette alliance du cacao et du droit divin me ravissait d'autant plus que j'adore le chocolat, et que cette ardente atmosphère avait réchauSé ma foi monarchique. On m'introduisit dans l'arrière-boutique, qui était un fort joli salon. J'y fus reçu par la fille unique de M. Dromain, qui avait perdu sa femme deux ou trois ans auparavant. M"® Dromain, âgée de dix-huit ou dix-neuf ans, réalisait avec éclat le type méridional ; une chaude et saine pâleur de brune,
des cheveux noirs en bandeaux, des yeux noirs à reflets verts, un profil grec ou phocéen, des dents blanches qu^elle montrait volontiers, une taille un peu forte, mais appétissante, un petit pied et des mains d^un rouge virginal. Au moment oti j^entrai, elle lisait, et je crus apercevoir dans ses beaux yeux une larme qui contrastait avec sa physionomie, plus piquante que mélancolique.
Elle n^avait pas beaucoup d^accént; son seul défaut était de s'appeler Élodie.
Pour rompre un silence embarrassant, je lui demandai quel livre elle lisait. Son regard étindelà, et elle me répondit: Rob^Roy! Puis elle ajouta avec une exaltation qui m'alla au cœur :
— Oh! être Diana Vernon pendant quinze jours. . . puis mourir ( i ) !
Diana Vernon ! Une Diana Vernon en chocolat ! Je Paurais croquée !
En ce moment, son père rentraé Son air de
(i) Le capitaine est un beau jeune homme, brave comme un marin, original comme un Breton; il disait : « Si Ma- « dame ne s^en va pas, il s'agit de mourir, et voilà tout... » Et puis, messieurs du Conseil, c faites pendre Walter Scott, car c'est lui qui est le vrai coupable. » (Chateaubriand, Mémoires d'Outre-TombCf tome X, page 143.)
bonhomie et de franchise m'inspira tout d'abord une vive sympathie. Nous échangeâmes une cordiale poignée de mains, et, pour pouvoir causer plus à notre aise, nous sortîmes ensemble; je le félicitai bien sincèrement de la beauté et des nobles sentiments de Mademoiselle Élodie.
— Oui, me dit-il avec un léger froncement de sourcils, c'est une brave fille... tout le portrait de ma chère défunte... Mais le mieux est l'enliemi du bien ; ces derniers événements, le débarquement de notre bonne duchesse, les détails romanesques de sa fuite, le soulèvement de la Vendée, l'arrestation, l'emprisonnement et le futur procès de nos vaillants amis du Carlo 'Alberto, tout cela lui a monté la tête, ainsi qu'à la plupart de ses compagnes. Ces demoiselles ne rêvent plus que rendez-vous nocturnes dans les vieux châteaux des High-Lands ou de l'Armorique, chevauchées à travers les halliers du Bocage, embuscades, derrière les haies, prises d'armes, costumes d'amazones, escarmouches et coups de fusil échangés avec les gendarmes du juste-milieUi et, finalement.
mariage d'amour, dans la chapejile souterraine de quelque antique manoir, avec un héros blessé au service de la bonne cause, et digne d'inscrire son nom à la suite des noms glorieux de Charette, de Gathelineau, de la Rochejaquelein et de lord Evandale... Un beau rêve, mais... un rêve! Tenez, le mariage de ma fille était presque arrangé avec Lazare Bringuet, le fils du pharmacien de la rue Paradis, un honnête garçon qui semblait ne pas lui déplaire... A présent, elle ne veut plus en entendre parler... Encore une fois, il faut à M**® Élodie un héros de roman!
— C'est peut-être l'influence de ce nom d'Élodie, rejBfet magnétique du chef-d'œuvre, de M. le vicomte d'Arlincourt... Malheureusement les héros sont rares. . .
— Rares, dites- vous ? Mais tion, ils pullulent
depuis quelque temps; seulement^ ils ne sont
pas tous bon teint..* Plus de chicorée que de
moka, plus de cannelle que de caraque, plus de
cassonade que de sacre... Elodie s'est coiffée d'un
de nos voisins, qui m'inspire peu de confiance.
Son père, André Cambrol, est portefaix...
-— Portefaix ! il doit être bien mal élevé.
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— ph ! pas comme vous Tentendez. Tel de nos portefaix, Cambrol par exemple, gagae 40,000 francs par an. Il a mis sa fille en pension • chez les dames du Sacré-Cœur. Son fils Maximin n'est pas précisément un mauvais sujet ; mais léger comme une plume^ mobile comme une girouette.*, des élans dUmagination qui tombent comme des feux de paille!.,. Il a vingttrois ans à peine, et déjà il a essayé un peu de tout. A dix-tiuit ans, il s^engagea pour faire partie de Texpédition de Morée. S'est-il bien' battu ? je le crois; mais il eà revenu avec 3o,ooo francs de dettes...
— Dtme! écoutez, «'il a eu afihire à des Grecsl
— Très joli ! Il s'est bientôt dégoûté du service tniiiuire ; son père lui a payé ua remplaçant, et Maximin est parti pour Paris, n^ayant plus en tête que littérature, poésie et iiiéâtre« Il envoyait des odes et des élégies au bon Cambrol qui n'y comprenait pas grand^cbose. Il lui écrivait que Lamuiftine et Victor Hugo l'avaient accueilli à bras ouverts, en l'appelant mon dter ^ confrère; qu'il avait une comédie reçue au
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Théâtre-Français et un drame à la Porte-Saint- Martin. Cambrol gobait toutes ces histoires, et expédiait de l'argent. Hélas! malheureusement pour ia France et heureusement pour Ma^imin, ses blagues furent sauvées par un moyen violent, la révolution de Juillet. Il revint à Marseille le bras en écharpe, et raconta qu'il avait été blessé par un émjeutier furieux en essayant de défendre deux Suisses qu'on voulait massacrer. Ici, il fut pris d'un beau feu pouf la marine marchande, et demanda à partir pour un voyage au long cours. Il allait s'embarquer, ou, du moins, les paris étaient ouverts parmi ses amis et connaissances^ lorsqu'il s'amoufacha de notre première danseuse^ qui venait de débuter dans la MUette de Pôrtici, Il eut, en son honneur, lin duel qui fit dii bruit. Après quoi il consentit à se tenir tranquille, et se contenta de grouper autour de lui quelques feunes tapageurs qui sô ^Promenaient en mer en chantant des barcaf oUes^ sifflaient au théâ-tre &t cassaient les assiettes aU restaurant de \a Réserve!.- Vpiùs voyez d'ici lé personnage ? .
-^ Oui ; mauvaise tête et bon cœur.:.
— D'accord ; mais médiocre garantie de bonheur pour une femme, quand la tête gouverne pendant six mois et le cœur pendant six minutes. Pourtant, il faut rendre cette justice à Maximin. Depuis quelque temps, il se plaignait de son désœuvrement qui le livrait aux séductions du carambolage et des coulisses. Dès qu'il a su que Madame, après avoir couru mille dangers, s'était jetée dans la Vendée, il est parti pour Nantes, et, cette fois, je le crois très sincère ; mais pour combien de temps ? . . . Par malheur, sa sœur Mélanie est l'amie intime de ma fille; ce qui lui a donné ses entrées dans la maison. La veille de son départ, il est venu nous voir. Il nous a mis au courant de ses projets, de ses espérances. Le gaillard a du feu, de Pentrain, de la verve ; on aurait dit qu'il allait prendre Nantes à lui tout seul. Bref, depuis lors, Éiodie m'a . déclaré qu'elle ne voulait plus entendre parler de Lazare Bringuet, et qu'elle se ferait religieuse si elle n'épousait pas Maximin Cambrol. Or, mon cher monsieur, je vous souhaite de ne jamais savoir par expérience à quel paternel esclavage peut descendre un veuf, père d'une fille unique!
Ceci ne nous éloignait pas trop de Théroïne du moment. Il me sembla, en effet, que j'avais en* tendu cette phrase, dite ou chantée par Ferville, dans un vaudeville du théâtre de Madame.
J'admirai, chez cet excellent homme, le mélange, à doses à peu près égales, de dévouement chevaleresque, de tendresse paternelle et d'idées pratiques. Je le consolai de mon mieux, et je pris congé en lui demandant ses commissions pour Avignon ; car je partais le lendemain matin, et j'avais pour ma soirée un de ces engagements qui deviennent plus tard une date inefifaçable, un souvenir indélébile. Quelle soirée ! Rien qu'en y songeant quelques heures d'avance, j'étais profondément ému.
Le directeur de la prison tempérait par quelques bons sentiments les rigueurs de l'obéissance passive. Il avait fait pour le général de Saint- Priest ce que fit, quinze jours plus tard, pour M. de Chateaubriand, M. Gisquet, préfet de police. Il lui avait donné son appartement, qui était fort convenable, et le noble captif devait y réunir, ce soir-là, sa sœur, ses coaccusés, leurs parents, leurs amis et leurs avocats. Pour moi,
quelle magnifique occasion d'entrer dans le sérieux de la vie, de me mettre en contact avec ces grandes vérités politiques et sociales que rien ne saurait prescrire, et dont le triomphe, s'il est tardif, n'en est pas moins certain! Quelle joie de revoir M. Hennequin, dont j'avais si souvent savouré, aux séances de la Société des bonnes Ëtudes, l'éloquence cicéronienne ! de connaître M. Saazet, qui, depuis son merveilleux plaidoyer pour M. deCfaantelauze, nousapparaissait^ le front ceint d'une mystérieuse auréole, comme un Démo3thène ou un Mirabeau au service de la religion et de la légitimité !
C'est ici que je dois faire une confession autrement humiliante que celles de saint Augustin et de Jean-Jacques. C'est ici que je dois m'anéantir dans la poussière, me montrer dans toute la frivolité de ma misérable nature, légère^ futile, puérile, n*ayant jamais su s'attacher au solide, prendre ses sûretés pour l'avenir, négligeant sans cesse la proie pour l'ombre, la réalité pour la chimère, le réveil pour le songe, la raison pour la folle du logis ; tout ce qu'il faut pour que les hommes graves puissent dire, cinquante ans
après : 4j II n'est pas étonnant que le pauvre diable ne soit arrivé à rien f »
Je sortis de Thôtel Beauvau à sept heures» après un assez médiocre dîner. Le rendez-vous était pour neuf. Que faire pour tromper ces deux heures de fiévreuse attente ? Aller prendre ma demi-tasse au café Bodoul, Le café Bodoul, à Marseille, c'est Tortoni à Paris, Casati à Lyon, Florian à Venise, Pedrocchi à Padoue. Cest plus qu'un café, c'est une institution ; dernièrement, quand nous avons su qu*un préfet de la Repu* blique aimable avait fait fermer le café Bodoul, je m'attendais, le lendemain,à lire dans les jour* naux que Marseille s'était jetée de désespoir dans le port de la Joliette.
Il n'y avait, dans la salle qui donne sur la rue Saint-Féréol, que deux consommateurs. L'un d'eux se récria en me voyant, et me tendit les mains. C'était le très spirituel Scîpion du R,,., brillant élève du collège Henri IV, exilé, comme moi, en 'Provence par le malheur des temps.
Il me présenta à son compagnon, le duc d'Abrantès.
Ces deux jeunes gens étaient charmants, mais
ils avaient un défaut énorme : ils n'aimaient pas la politique. Ils causèrent littérature, musique, poésie, théâtre, peinture. Hélas! je n'étais que trop enclin à les suivre sur ce terrain semé de fleurs et de quelques orties. Ce fut comme un écho du boulevard des Italiens, comme un souffle qui m'apportait les rumeurs lointaines de la ville souvent maudite et toujours regrettée. Le duc, qui avait été camarade de classe d'Alfred de Musset, nous récita, de mémoire, des vers encore inédits du poète « de l'amour et de la jeunesse », notamment cette pièce aujourd'hui célèbre, aussi délicieuse que faiblement rimée :
Pâle étoile du soir, messagère lointaine, Dont le front sort brillant des voiles du couchant, De ton palais d azur, au sein du firmament.
Que regardes- tu dans la plaine ?...
Cette causerie, ces vers, le nom d'Alfred de Musset, de Victor Hugo, de Lamartine, de Balzac, de George Sand, qui venait de publier Indiana et que j'entendais nommer pour la première fois, tout cela me transportait dans un monde idéal, poétique, imaginaire, décevant, fantastique, à mille lieues de ce qui devait être mon unique pensée. Pourtant, je fis un effort, et
j'allais m'arracher à cette conversation trop séduisante, quand la porte du café s'ouvrît. Mes deux causeurs accueillirent le nouvel arrivant par une exclamation joyeuse : « Méry ! »
Méry ! je ne Pavais jamais vu ; j'avais lu en souriant, comme tout Paris, sa Villéliade, et je ne me doutais pas que je retrouverais, en 1847, l'auteur de ce poème satirique, collaborateur de la ModCj et animant de sa verve intarissable les jolis déjeuners du vicomte Edouard Walsh. En conscience, je ne pouvais pas ne pas donner dix minutes à cette nouvelle et curie.use connaissance. Méry me foudroya tout d'abord par son éblouissante laideur. Théophile Gautier l'avait surnommé le Christ des singes. Ce sobriquet irrévérencieux et d'assez mauvais goût est parfaitement inexact. Il se serait mieux appliqué à la laideur simiesque de M. Littréou de M. Crén^ieux. Méry, au premier aspect, faisait l'effet d'un Kalmouk qui se serait écrasé le nez contre une porte. Ce nez prodigieusement camard,son front osseux, sa large bouche, son menton saillant, ses longs cheveux tombant sur le collet de sa redingote, composaient un ensemble étrange, que relevaient
de grands yeux glauques, étincelants de verve, et un sourire paradoxal comme son esprit. Peutêtre essayerai-je de le raconter et de le peindre plus en détail, lorsque je le rencontrerai au chapitre de mes Souvenirs d*âge mûr. Pour cette fois, il me suffira de remarquer que Méry nous donne ou nous lègue deux leçons, Pune littéraire, l'autre morale. La leçon littéraire, c'est que le génie de l'improvisation et le goût de la mystification portent malheur aux talents les mieux doués, et mangent leur fonds avec leur revenu^ La leçon morale, c'est l'absolu néant de nos vanités. Voilà un des plus brillants esprits du dixneuvième siècle. Il fut peut-être un peu moins qu'un poète, mais beaucoup mieux qu'un versificateur. Heureux rival de Ruggieri, il n'eut qu'à ouvrir la bouche pour en tirer de merveilleux feux d'artifice. Ses trois étonnants récits, — Eva, la Floride^ la Guerre du Ni:{am^ — balancèrent, dans la Presse^ la vogue des Mystères de Paris ^ dans le Journal des Débats ; sa ravissante fantaisie de la Chasse au Châstre est bien préférable à Tartàrin de Tarascon, parce qu'elle n'a que vingt pages, et que Tartàrin en a trois cents.
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Dans tous ses ouvrages, même les moins réussis, on ferait une récolte de perles et de diamant$« Vous diriez une fée nonchalante, qui, au lieu d'en former des colliers et des parures, les laisse négligemment tomber sur son chemin. Méry tenait le dé dans le salon de M™^ Emile dQ Girardin, où Ton était si continuellement spirituel, que Ton donnait envie d'être bête. Il y a à peine quinze ans quUl est mort ; et, de tout cela, que reste-t-il ? Un nom.
Ce soir-là, Méry était en verve musicale ; c'était me prendre par mon faible. Je regardai la pendule; huit heures moins un quart. J'avais encore de la marge. En mon honneur, et au risque d'amener Méry à se répéter, Scipion et son camarade mirent la conversation sur Rossini et Semiramis. Nous eûmes alors la centième de ces variations prestigieuses où le poète se vantait de découvrir, dans cet opéra aujourd'hui un peu démodé, tout ce que le compositeur avait probablement oublié d'y mettre. Je n'en citerai que quelques phrases pour indiquer le diapason. Il s'agit du délicieux duo entre Ârsace et Sémiramis: « Eh ! ben, a téferisci ! >
« — L'élégie chantée par Arsace, In si Barbara sciagura^ est notée avec des larmes et accompagnée par les sanglots du désespoir. Le musicien a pleuré lui-même sur cette page émouvante, mais il ne l'avouera jamais. Il fallait un prodige de sensibilité mélodique pour réconcilier Arsace avec sa mère, après l'épouvantable révélation qui dénonce au fils le crime de sa mère. La transition est ménagée avec un art merveilleux ; l'orchestre plaide le premier en faveur de Sémiramis et module des notes suaves, fondues dans le creuset des miséricordes célestes, au jour du premier repentir de Thomme. Ces ineffables accents de la commisération, exhalés des instruments et de la voix, arrivent au cœur après avoir ravi l'oreille, font oublier la reine coupable et attendrissent sur la femme malheureuse. On oublie le passé en écoutant ces deux voix divines, ces miraculeux accords, où la joie du fils s'unit à la tendresse de la mère, et, dès que le pardon est donné, on se demande avec stupéfaction dans quel trésor de l'infini le maître a trouvé cette mélodie angélique, cet hymne de repentir et de réconciliation. Quand un pareil duo est dans les
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»i I ' ' II. .. III
limbes du néant, Dieu seul peut conduire la main qui Ta découvert. »
Je ne perdais pas un mot de cette improvisation étourdissante qui me transportait sur les fleuves de Babylone, sous le ciel de l'Orient, entre la pyramide de Nemrod et les jardins de Sémiramis, dans un monde inconnu, peuplé de monuments gigantesques, devant la statue de Bélus, au milieu des satrapes, des mages, des pontifes, des prêtres, des rois du Gange, à travers une mélodieuse tempête de cavatines, de vocalises, de trilles, de points d'orgue, de cantilènes, de finales et d'harmonies surhumaines, bien loin, Je dois l'avouer, de la prison de Marseille. Aujourd'hui, n'est-il pas curieux de rapprocher de ce poétique enthousiasme, — * que partageaient, nous dit Méry, le docteur Cabarrus, Armand Marrast, Chenavard, Azevedo, Lablache, le général Mellinet, Antony Deschamps, M"*® Malibran, — les essais de démolition tentés contre Rossini par les fanatiques de cette musique de l'avenir, qui, au bout de trente ans, n'a pas encore réussi à être la musique du présent? N'est-il pas fâcheux que, au moment où s'opère une réaction très légitime
en faveur des œuvres symphoniques de Berlioz, on compromette la mémoire de ce génie incomplet et malade, en publiant une correspondance où, non content d^avoir primitivement traité Rossini de pantin, il a écrit ces insanités : € Guillaume Tell! c'est un ouvrage qui n'est pas absurdement écrit, où il n*y a pas de crescendo et un peu moins de grosse caisse, voilà tout. Du reste, point de véritable sentiment, toujours de rhabitude, du savoir-faire, du maniement du public. » (21 août 1829.) Le compositeur malheureux de Benvenuta Cellini, de Bénédict et Béatrice et des Troyens, se vengeait ainsi du Barbier de Séville, du comte Ory, de la Ga^a ladra, de Mosé^ de Semiramide, de Tancredi, de la Cenerentolaj et de vingt autres chefs-d^œuvre.
Tout à coup Méry s'interrompît, regarda comme moi la pendule, et se leva en nous disant :. < Mes amis, je vous quitte ; voici huit heures ; je vais au théâtre ; on donne Guillaume Tell^Qt je ne voudrais pas manquer l'ouverture. ..»
Ici, je commis une déplorable étourderie :
Guillaume Tell ! dis-je ; quel regret de n'être pas libre! Je ne Pal jamais entendu !...
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Méry me saisît les deux mains, les secoua violemment, et me dit : « Vous ne connaissez pas Guillaume Tell!!!» exactement comraie il m'aurait dit : Vous ne saviez pas qu'Athalie est de Racine I
— Non ! c'a été un vrai guignon. Toutes les fois que je suis allé à POpéra pour entendre Guillaume Telly affiché le matin, l'affiche était changée le soir, et on donnait le Comte Ory!...
— Eh bien, venez, je vous emmène !
— Mais... c'est que j'ai... un rendez-vous...
— D'amour?
— Ohl non, répliquai-je avec une pudique rougeur,
— Pour huit heures ?
— Non, pour neuf*
— EH bien, venez toujours... Vous entendrez au moins l'ouverture et le merveilleux premier acte, qui serait sans rival, si le second n'était sublime!.., Rossini, le divin maestro y nt poU" vaît être surpassé que par lui-même...
Je capitulai, moyennant la promesse formelle qu'on me laisserait sortir après le premier acte ;
concession fatale! ce sont les concessions qui ont perdu leç empires.
Nous entrâmes au théâtre. L'ouverture commença. L'orchestre était excellent; dès les premières mesures, je fus empoigné, comme disent les claqueurs. L^élégant dialogue des violoncelles me fit songer au mélodieux prélude d'un poème de qui on ne sait pas encore s'il sera épopée ou idylle. Bercé par cette phrase qui circule, va, vient, à travers les instruments à cordes, pour monter comme une brise alpestre et s'exhaler sur les cimes, mon ravissement redoubla lorsque le hautbois, le cor anglais et la petite flûte entamèrent ce délicieux ran\ des vaches, lutte cordiale du génie avec les mélodies originales de la montagne et de la vallée. Mais il faut que la pastorale soit troublée par les rumeurs de la guerre, par le tumulte des armes, par le frémissement de l'orage, par les farouches cavalcades des sbires et des archers de Gessler. Voici le formidable galop qui emporte Téglogue comme une trombe passant sur des corbeilles de fleurs. Le rideau se lève* Quelle fraîcheur matinale! quelle atmosphère de sérénité et de paix ! Ecoutez la
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ballade du pêcheur, frappant contraste avec la plainte héroïque de Guillaume ! Comme le musicien réussit à transfigurer le ridicule poème et les vers grotesques de M. de ïouy ! A chaque nouvelle scène, mon enthousiasme, mon émotion, mon extase, me dérobaient à tout ce qui n'était pas cette incomparable musique. Telle était mon illusion, qu'il me semblait que j'étais venu d'Avignon pour être Suisse. Et le splendide récitatif d'Arnold I et son duo avec Guillaume ! et la phrase immortelle : « Mathilde, idole de mon âme /» — Et le finale tragique où les prières et les larmes de ces fiancés, de ces femmes, de ces enfants, de ces opprimés, alterne avec les sinistres menaces de Rudolph : « Obéis^ ^^h ^^J^ va de vos jours !y> — Je ne poursuivrai pas plus loin cet essai d'analyse musicale, qui me ferait comparer à un aveugle raisonnant sur les couleurs. J'en ai dit assez pour que l'on devine que, à neuf heures, j'étais vissé sur ma stalle, et que Méry n'eut pas à faire le moindre effort pour me retenir ; assez pour que l'on comprenne dans quelle ivresse me plongèrent la romance de Mathilde : ^Sombre forêt!.,. Son duo
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avec Arnold, le prodigieux triOy et le sublime finale : « Si parmi nous il est un traître /... »
Je sortis du théâtre entre onze heures et minuit. Je ne pouvais plus songer à voir les prisonniers ; mais j'avais grande envie de me constituer prisonnier moi-même, comme plus coupable, à moi tout seul, que tous les prévenus, tous les passagers du Carlo-Alberto, coupables de fidélité, de courage et de dévouement.
C'est ainsi que je manquai, ce soir-là, à tous mes devoirs. C'est ainsi que je perdis, par ma faute, l'inappréciable occasion de connaître et d'admirer, de visu, des hommes autrement intéressants qu'Arnold, Gessler et Guillaume Tell, qui très probablement n'a jamais existé. C'est ainsi, encore une fois, que je me classai, dès mon début, parmi les frivoles, les chimériques et les propres à rien : trait caractéristique qui m'a paru fait exprès pour clore cette première partie de mes Souvenirs,
Cependant, je dois tout dire. A ces Souvenirs, qui ont cinquante ans, il m'est permis d'en ajouter un, qui a trois semaines. J'ai un ami intime, à peu près de mon âge, qui se nomme
MES MÉMOIRES 3oj
Calixte Ermel, et qui m'a suivi pas à pas pendant toute ma carrière. L'autre jour, il est venu hic voir. Je lui ai lu ce chapitre, et il m'a tenu ce langage :
-^ Bien } Fhumilité est une des plus belles vertus chrétiennes. Tu es frivole, futile, léger, chimérique, soit! Tu es de ceux qui lâchent la proie pour l'ombre, d'accord J Ici pourtant, je vois bien l'ombre ne fût-ce que celle de Ninus; mais la proie? Tu as manqué, ce soir-là, l'occasion de voir des hommes éminents, dignes de tous nos respects, remarquables, les uns par leur talent, les autres par leur bravoure, tous par leur attachement à la plus noble des causes ; le comte de Saint-Priest, Adolphe Sala, Adolphe de Bourmont, M**« Le Beschu, le comte et le vicomte de Kergorlay, le comte de Mesnard, MM. de Bermond, de Lachaud, de CandoUe ; leurs avocats, MM. Dufaure, Hennequin, Albert du Boys, Journel, Sauzet, d'Isoard-Vauvenargues, Guillémin, de Laboulie, G en ton, Tocqueville, etc. Mais, enfin, un demi-siècle s'est écoulé. Parmi ces prévenus et leurs éloquents défenseurs, les croyants, les fidèles, les purs^ tous ou presque
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tous sont morts, et, ayant de mourir, ils ont eu le chagrin de voir leurs certitudes se changer en> espérances, leurs espérances en illusions, leurs illusions en mécomptes. Ceux qui, comme l'admirable général de Saint-Priest, ont prolongé leur vieillesse au delà des limites ordinaires, n'ont pas été seulement déçus dans leurs vœux hs plus chers. Leur âme si française a été tour^ à tour déchirée par nos désastres et soulevée de honte et de dégoût par cette abominable orgie qui n'a même plus droit à s'appeler un gouvernement. J*ai connu Adolphe Sala, à Paris, en 1849 et 5o. Beau, vaillant, chevaleresque, merveilleusement doué, taillé en héros de roman, rien ne lui a réussi ; il est mort jeune, et je crois que sa veuve s'est remariée. Mêmes déceptions pour le fidèle et intrépide comte de Bermond ! M. de Laboulie, si spirituel, si aimable et si éloquent, était tellement désenchanté dans les derniers temps de sa vie, que, après le coup d'Etat du 2 décembre, apprenant les horribles excès commis par les insurgés des Bouches-du- Rhône, de l'Hérault et du Var, il m'avouait qu'il ne savait pas ce qu'il devait désirer ou craindre,
sûr, si le coup d'Etat échouait, que le Midi et la France entière allaient être livrés à ces pillards et à ces bandits, (que l'on indemnise aujourd'hui). Et les avocats? Voyons ! la carrière politique de M, Dufaure te semble-t-elle bien enviable ?
Ce vieux parlementaire, coryphée du centre gauch^ et de l'opposition dynastique, débordé par la République de Février , ' avalé par le 2 décembre,ressuscité par la troisième République, complice de la guerre déclarée au maréchal de Mac-Mahon, démissionnaire quand il n'avait plus de mal à faire, mort quand tout le mal était fait, n'a-t-il pas dû, lui aussi, s'il gardait encore un peu de conscience et de cœur, demander pardon à Dieu et aux hommes? Hennequin est absolument oublié, et l'on m'a dit que ses fils avaient refusé de suivre les traditions paternelles. La gloire de M. Sauzet eût été plus intacte, s'il était mort le i6 mars i833, le lendemain de l'acquittement de son noble client. Président de la Chambre des députés, la fatale séance du 24 février 1848 a fané, tu lésais, ses lauriers oratoires et mis un nuage sur le souvenir de ses beaux plaidoyers. Que dire, hélas ! de l'héroïne
de ce mémorable épisode ? Elle n'a pas tardé à comprendre qu'il avait été plus nuisible qu'utile à sa cause, et ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher pendant les vingt dernières annéea de sa vie avaient peine à reconnaître cette princesse dont rintrépîdité Henri-quatrième avait fait battre tant de cœurs.
« A présent, pour passer du grave au doux, du sévère au plaisant^ tu n'ignores pas que la belle Elodîe Dromain renonça, dès i833, à jouer les Diana Vernon. A la grande Joie de son père, elle épousa prosaïquement le prosaïque Lazare Brin* guet. Elle vit encore, et, l'autre jour, ce couple patriarcal réunissait à sa table ses fils, ses filles^ ses gendres, ses belles-filles et vingt-neuf petitsenfants. Le plus jeune de ces bambins a six ans ; il sera peut-être le Josué dont nous sommes les Moïses. Quant à l'héroïque Maximîn Cambrol, il perdit son père en iS35, alla manger son héritage à Paris, eut deux pièces refusées à l'Gdéon^ une sifflée aux Délassements-Comiques, s'adonna à l'absinthej et mourut sans avoir pu réaliser ses rêves grandioses, romanesques, poétiques, littéraires et dramatiques. Tous ces personnages ne
sont plus que des fantômes, ces souvenirs ne sont plus que des oublis, ces dates ne sont plus que des chiffres gravés sur des tombeaux et étouffés par la flore des cimetières. Tu f accuses avec raison de n'avoir jamais su t'attacher au solide. C'est un grand tort ; mais ceux qui avaient su ou cru s'y attacher l'ont constamment senti manquer sous leurs pas ; la terre ferme a été moins sûre que le sable mouvant. L'imprévu, l'invraisemblable, l'impossible, ont eu encore plus de place dans la politique que dans les plus futiles objets de nos fantaisies et de nos rêves; les esprits sérieux ont été encore plus mystifiés que les esprits légers ; les événements se sont joués de la sagesse humaine et ont donné raison à la folie...
— Quelle tirade !
— Je n'ai pas fini. Il y a un Inois, j'étais allé passer une semaine à Nice: le jour de mon départ, l'affiche annonçait G wîV/aMme Tell, Je me suis arrêté vingt-quatre heures à Marseille: le grand théâtre donnait Guillaume Tell; à Lyon, le surlendemain, Guillaume Tell, J'arrive à Paris un jeudi; le vendredi, Guillaume TelL
Le cheWœuvre de Rossini a été représenté, pour la première fois le 5 août 1829. Depuis lors sej sont succédé deux Royautés, un Empire, deux j Républiques, et j'espère bien que nous n'en res- ; terons pas là. Est-ce tout? Pas encore. A Paris, ■ ma première visite a été pour la marquise de R...; sa fille prend des leçons de déclamation ei de lecture. — « Louise, lui dit sa mère, récite quelques vers à notre ami, » Louise ne se fait pas prier, se lève, se met en attitude, et, d'un, air inspiré, elle me récite les vers suivants qu'elle sait par cœur :
Pâle étoile du soir, messagère lointaine, Dont le front sort brillant des voiles du couchant. De ton palais d'azur, au sein du firmament, Que regardes-tu dans la plaine?.....
— Firmament j couchant^ mauvaises rimes !
dis-je pour l'acquit de ma conscience.
— Oui, mais vers immortels î
Saint-Quentin. — Imprimerie Jules Moureau.
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