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LA CONFESSION

J'ai longtemps hésité, j'ai tardé longtemps à écrire cette seconde série. L'explication ne me sera que trop facile.

Si peu célèbre que soit un écrivain, lui est-il possible, lui est-il permis d'intituler Mes Mémoires un livre où il passerait sous silence ce qui a dominé toute sa vie, ce qui a décidé de sa carrière, ce qui a mêlé une souffrance secrète, intime, à la fois chronique et aiguë, à tous les épisodes, à tous les chagrins, à toutes les joies de son existence?

Non! c'est pourquoi je m'exécute.

En septembre 1827, j^étais aussi heureux qu'un écolier peut Pêtre quand la distance, la lenteur des moyens de transport et le joug d'une sévère économie Tout empêché d^aller en vacances. Ma seconde s'était brillamment terminée par le prix de narration latine au concours général; prix que le suffrage universel des huit collèges de Paris et de Versailles avait justement attribué à Edouard Bocher, aujourd'hui noble et éloquent défenseur de toutes les bonnes causes, et que j'obtins, grâce à la part que se font dans tout concours le hasard, l'état nerveux des concurrents et le caprice des juges.

Si je regrettais vivement la bouffée de bon air, le rayon de soleil, les raisins et les figues du pays natal, mes regrets étaient adoucis par un consolateur dont le nom va faire sourire la jeune génération, les admirateurs de M. Zola et de son école : Walter Scott ! Ce fut une vraie passion, et je dois ajouter que cette passion était partagée à la fois par l'élite et par la foule de mes contemporains et de mes contemporaiftes. Les lectrices à prétentions poétiques, lyriques et romantiques préféraient lord Byron ;

mais Walter Scott avait pour lui les hommes sérieux, les femmes raisonnables, les mamans qui cherchaient d'honnêtes et intéressantes lectures pour leurs fils et leurs filles, les auteurs dramatiques qui lui empruntaient des sujets de pièces, lesr amateurs d'études historiques qui voyaient dans ce romancier le précurseur, le révélateur, l'initiateur d'une réforme radicale dans la façon d'écrire l'histoire, réforme qui se reflétait dans les œuvres d'Augustin Thierry et de M. de Barante. On ne peut se faire une idée de cette vogue, dont Tannée 1827 marqua l'apogée. Elle se retrouvait dans les costumes, dans les modes, dans les ameublements, sur les enseignes des magasins et sur les affiches des théâtres. Une de mes manies était de m'arrêter, au sortir du collège Saint- Louis, devant les affiches collées sur un vieux mur, près de la grille du Luxembourg. Un même soir, le Théâtre-Français jouait Louis XI à Péronne, de Mély-Janin, extrait de Quentin Durjpard (Michelot, Firmin, Monrose) ; l'Odéon, le Labyrinthe de Woodstock (Lockroy, Beauvallet); l'Opéra-Comique, Leicester, de Scribe

et Auber, pris au Château de Kenilivorthj et le lendemain, la Dame Blanche^ inspirée tout à la fois par le Monastère et Guy-Mannering (Ponchard, Valère, Féréol, mesdames Rigaut-Palar, Desbrosses, Boulanger).

J'en lisais un demi-volume par jour; la collection est considérable; sans compter que j'y ajoutais les chefs-d'œuvre de Fenimore Cooper :

VEspion, le Pilotey les Pionniers j la Prairie, le Corsaire rouge^ le Dernier des Mohicans,

Jeunes confrères dont je pourrais être le grand-père, ne riez pas trop à mes dépens 1 ces romans, aujourd'hui démodés, que je lisais, en 1 827, dans toute la fraîcheur de mes impressions, dans tout Tenthousiasme de ma seizième année, il m'arrive souvent d'en relire quelques chapitres et, tout à coup, de voir une larme tomber sur ces pages jaunies. C'est que la peinture des sentiments vrais ne vieillit jamais; c'est que ces récits sont associés pour moi au souvenir lointain des jours heureux, bien rares dans ma vie. En les lisant, il me semble que je fais revivre tout un groupe de figures chéries, tout un monde d'images à demi perdues, que je croyais mortes.

et qui n'étaient qu'endormies; notre modeste appartement de la rue de Vaugirard, les trois fenêtres qui donnaient sur le jardin du Luxembourg, et d'où je voyais passer Chateaubriand, Cambacérès, le docteur Portai, Boulay (de la Meurthe), MM. de Sémonville et Dambray; la petite porte du collège Saint-Louis, ouvrant sur la rue Monsieur-le-Prince ; le pâtissier de la rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel, qui se nommait Bussonier, et que nous appelions Buissonière, parce que nous y faisions Técole de ce nom; les palombes perchées sur les hautes branches des platanes, des hêtres et des tilleuls ; le grand carré, où des étudiants et des rapins jouaient à la paume, se servant de leurs mains en guise de raquettes ; l'allée de l'Observatoire, où je rencontrais le grand Arago, etc., etc. Chose singulière! la distance, dans la vie réelle, rapetisse ou estompe les objets. On dirait qu'ils s'évanouissent à mesure que l'on s'en éloigne. Ici, dans le monde idéal, c'est le contraire. Il semble qu'on les voit mieux, justement parce qu'on en est plus loin. Est-ce un simple efiEet de perspective? Non. Le vieillard qui n'a

plus d'avenir essaye de se faire un trésor avec les reliques du passé. Il se demande, avec un mélange de tristesse et d'espérance, si la fuite de ces années qui ont Tair de l'éloigner de ce qu'il a aimé ne l'en rapproche pas, si la mort ne lui rendra pas ce que la vie lui a ôté, si ses souvenirs, en se ravivant, ne deviennent pas des présages. Mon Dieu! qu'ils doivent être malheureux dans leurs tendresses, ceux qui refusent de croire à l'âme, à son origine céleste, à son immortalité divine!

Donc, mes premières amours, les moins malheureuses, s'appelèrent Diana Vernon, Alice Lee, Rébëcca, Flora Mac-Ivor, Amy Robsart, Lucy de Lammermoor, Je les aime toujours sans remords et sans trouble. Puis-je en dire autant d'autres héroïnes, qui semblent n'avoir vécu un moment dans mon cœur que pour être plus sûres d'y mourir?

J'aimais passionnément le théâtre, où je n'avais jamais mis les pieds. Il fut convenu, toujours pour m'indemniser de mes vacances manquées, que l'on m'acccorderait cinq soirées théâtrales ; à l'Opéra, Moïse; au Théâtre-Fran-

çais, mademoiselle Mars, dans les Femmes savantes et dans la Jeunesse de Henri V; à rOpéra-Comique, la Dame blanche; au théâtre de Madame, le Mariage de raison^ joué par Léontine Fay, Jenny Vertpré, Gontier, Ferville, Paul et Numa; et enfin, à la Porte-Saint- Martin, le drame de Trente ans ou la Vie d'*un joueur^ où Frederick Lemaître et madame Dorval, par leur merveilleux talent, faisaient illusion aux jeunes gens sur la valeur réelle de la pièce de Victor Ducange, Notre génération avait un tel besoin d'une complète refonte dramatique, on la pressentait si bien en la désirant, que nous voulions la voir partout; dans un emprunt à Walter Scott, dans une traduction ou imitation de Shakspeare ou de Schiller, dans un essai de transaction de Casimir Delavigne, dans un mélodrame du boulevard; partout, excepté dans le répertoire de la Comédie-Française, atteint de chlorose et d'anémie. Victor Ducange, ai-je dit? L'honneur de soulever des tempêtes, d'ébouriffer les perruques et d'horripiler les chauves était réservé à un autre Victor. J'étais content d'autrui et de moi-même, ce

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qui ne m'est pas arrivé souvent depuis lors.

Mes parents m'adoraient, et je me réjouissais franchement de les voir si lieureux de mes succès universitaires. J'allais entrer en rhétorique sous les auspices les plus favorables ; mes professeurs me souriaient ; mes camarades ne me haïssaient pas. C'est même avec deux ou trois d'entre eux que j'avais arrangé, pour le 1 2 septembre," une partie de campagne, dont je me promettais un plaisir assez vif. Parisiens de naissance et d'habitudes, ils passaient naturellement toutes leurs vacances à Paris, dont les. environs charmants n'avaient pas de secrets pour eux; je n'écrirai que leurs noms de baptême, les autres n'ayant pas laissé de traces dans l'histoire contemporaine : Raoul, Marcel , Edouard.

Ils m'avaient proposé d'aller herboriser avec eux sur les coteaux de Marly, de Bellevue et de la Gelle-Saint-Cloud ; j'avais accepté avec enthousiasme.

- Le temps était délicieux; une brise tiède et caressante courait à travers les massifs, agitant à peine la cime des peupliers. Ce n'était déjà

plus Pété avec ses ardeurs ; ce n'était pas encore l'automne avec ses mélancolies. Les feuilles, qui attendaient pour tomber la première gelée blanche, prenaient, çà et là, ces teintes de pourpre et d'or, si chères aux paysagistes. Il était neuf heures du matin. Le soleil, émergeant peu à peu d'une brume transparente, semblait n'avoir tout juste de chaleur que pour nous faire mieux jouir de Taîr pur et de la rosée. Une goutte étincelait à chaque brin d'herbe, à la tige' de chaque plante. Ce souffle matinal, ces rayons mouillés comme le sourire dont parle Homère, me donnaient une inexprimable sensation de bi'en-être, et redoublaient en moi ce qu'un romancier trop célèbre devait appeler, cinquante-six ans après, la joie de

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