‹ Mes mémoiresChapitre 2 sur 22 · VIVRE · texte numérisé non relu

VIVRE

J'étais tombé en arrêt, — comme Jean- Jacques devant la pervenche, — devant une jolie petite fleur bleue, dont j'ignorais le nom. Ce nom, je voulus le demander à Raoul, le plus savant de notre quatuor. Je m'aperçus que, pendant mes extases et mes rêveries contemplatives, mes compagnons avaient pris les

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devants, et qu'ils étaient déjà loin. Alors Je voulus crier... horreur! Vox /aucibus hœsit!

En quelques minutes, le timbre de ma voix avait subi une altération inexplicable; ou plutôt cette voix sans timbre passait incessamment d'une sorte d'extinction à des notes aiguës et fausses, d'autant plus pénibles pour moi que j'avais et que j'ai encore Toreille juste.

Mes camarades, ne me voyant plus, se retournèrent. A mes signes de détresse, à mes appels désespérés, ils accoururent. « Ce n'est rien, c'est la mue! dit Raoul après m'avoir entendu. — C'est la mue!r> dirent, le soir, mes parents, qui ne s'alarmèrent pas d^abord outre mesure.

Hélas ! j'ai soixante-quatorze ans, et cette mue dure encore !

Cependant, je lui dois une certaine reconnaissance, à cette mue fantastique. Elle m'a sauvé d'un désespoir qui serait peut-être allé jusqu'à la folie et au suicide. De 1827 à i832, elle a donné à mes tristesses, à mes craintes, un caractère provisoire. Je m'accoutumais peu à peu à mon infirmité, en espérant, de jour en jour, qu'elle allait finir. Oui, si, le j2 septçm»

bre 1827, j^avais d'un seul coup mesuré toute mon infortune, si j'avais prévu que les années n'y changeraient rien, que c'était à tout jamais, je crois fermement que ma raison n'aurait pas résisté, et que, fou de douleur, j'aurais refusé de survivre. Progressives, distillées goutte à goutte, la certitude et l'évidence furent moins amères. Mais, à la fin de i832, quand le doute ne fut plus possible... oh ! quel supplice! il me sembla que le monde devenait un désert, que mon avenir n'était plus qu'un grand vide. Représentez-vous ma situation. Avoir travaillé comme un enfant de la balle, avoir réussi au delà de toute espérance, entendre mes professeurs me prédire de hautes destinées, être distingué par le glorieux trio de la Sorboniie, trouver mon nom au premier rang dans cinq ou six Palmarès, et me voir subitement fermer toutes les carrières; non seulement celles qui n'existent que par la parole et dont la condition essentielle est de parler en public, mais toutes sans exception ; car vous figurez -vous un sous-préfet aphone, un attaché d'ambassade entrant dans un salon diplomatique, à Vienne ou à Saint- Péters-

bourg, et voyant tout le monde se retourner au premier mot qu'il essaye de bégayer. Et la parlotte! Les conférences entre jeunes gens, pour se préparer à la vie politique! Et la députation! Pendant ces années fécondes et troublées qui suivirent la révolution de Juillet, l'âge d'éligibilité ayant été abaissé de dix ans, la députation devint le point de mire de presque tous les lauréats universitaires. Ils en parlaient déjà, en i832, sur les bancs de l'Ecole de droit et du Collège de France; quelques-uns, sans songer à mal, me faisaient confidence de leurs ambitions juvéniles; moi seul ne devais pas, ne pouvais pas y penser !

Et le conseil d'Etat! et la magistrature assise, mais non muette, où Ton peut être, sans cesse, appelé à présider le jury, à interroger le prévenu et les témoins, à résumer les débats! Et Pépaulette d'officier! Et la marine! Encore une fois, rien! rien! Des circonstances particulières m'ont fait, au cours de ma trop longue vie, maire de mon village, juré, conseiller général et garde national, et, dans ces situations où il me fallait tantôt défendre les intérêts de mon canton auprès

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de mes collègues, tantôt répondre à l'appel du greffier, tantôt crier à travers la nuit : Sentinelle, prene:^ garde à vous/, chaque minute amenait un nouveau coup de poignard ou d'épingle. Le 24 juin 1848, devant la barricade du clos Saint- Lazare, il me sembla que je courais un danger. A mes côtés, le brave caporal Emile Charre tomba pour ne plus se relever.

« Ah! me disais-je, pourquoi la mort prend-elle ce jeune homme, qu'attendait une vie heureuse, dorée de millions? Que ne suis-je tombé à sa place! mon martyre «erait fini. »

Sauf la grâce divine, qui éclaire et adoucit tout, même pour ce monde, je ressentais une souffrance analogue à celle que doivent éprouver les religieux qui, par excès de piété, portent un cilice. La permanence de ce cilice profane procédait par intermittences, par élancements, comme les rhumatismes et les vieilles blessures, selon que j'avais Toccasion de parler ou le droit de me taire. C'est pour cela que j'ai tant aimé le théâtre, la chasse, la pêche, le whist, tous les plaisirs qui permettent ou commandent le silence.

Mais, hélas! les occasions, les élancements, les pointes impitoyables du cilice revenaient à chaque instant. Ce n'est pas une page, ce n'est pas un volume, c'est une bibliothèque tout entière que formerait le récit des innombrables morsures de ce rongeur. Le même effet ramené continuellement par la même cause! C'est surtout quand j'élevais la voix, quand je donnais libre cours à un accès de mauvaise humeur ou de colère, que je me sentais ridicule. Aussi ai-je passé des années sans gronder un domestique, sans admonester un fermier retardataire ou dire son fait à un ouvrier négligent. J'y ai gagné une réputation de bonté, de douceur, que je ne méritais peut-être pas. D'autre part, sur un autre terrain, la surexcitation perpétuelle de mes nerfs, — toujours pour la même raison, — m'a bien souvent exposé à perdre le sentiment des proportions et des mesures, a mêlé bien des orages ou des bourrasques à ma vie littéraire. L'encre me grisait ; je ne me rendais pas compte des conséquences de telle ou telle vivacité de plume. J'y apportais une sorte d'inconscience qui n'excusait pas, mais qui expliquait mes impru-

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dences. Je ne voyais pas au delà des puériles satisfactions que je me donnais en écrivant une phrase offensante pour un de mes confrères dont je croyais avoir à me plaindre. Sainte-Beuve, ri fin pourtant et d'une sagacité si sure (avec ou sans accent circonflexe), signalant dans ma littérature ce défaut d'équilibre, ces allusions ou ces personnalités fâcheuses, ces allures de pourfendeur, de redresseur de torts, qui contrastaient avec l'ensemble de mon caractère et de ma physionomie, les attribuait à ma particule et à mon titre ; les gentilshommes de lettres, disait-il, étant toujours prêts à accepter une discussion sur un pied d'égalité, puis, quand la discussion s'aigrit et tourne en querelle, étant toujours enclins à réclamer leur blason, leurs ancêtres et leurs privilèges.

Sainte-Beuve, cette fois, s'est trompé. Je ne crois pas qu'il ait jamais existé, dans la république des lettres, un citoyen plus indifférent que je ne le suis aux délicates questions de noblesse et de bourgeoisie. A un indiscret qui me demandait si je descendais des Croisés, j'ai répondu (je me répète peut-être, mais il faut

bien jeter une note gaie parmi toutes ces tristesses) : B Certainement, Je descends des croisées par les fenêtres, sans soulever de jalousie ! "

Non! noni ce privilège, toujours le même, c'était mon infirmité. Rien de plus dangereux que d'être sur un point, même secondaire, une exception. Involontairement, instinctivement, on s'attribue des immunités dont on serait le premier à s'offenser, si un observateur clairvoyant nous disait d'où elles nous viennent. Les bossus ne sont si malins, si caustiques, que parce qu'ils se croient autorisés à prendre une revanche contre les tailles droites.

Les bossus! que de fois je les ai enviés 1 u Car enfin, me disais-je, ils ont dû avoir un mauvais moment, lorsque leur intelligence s'est ouverte, quand, se comparant à leurs voisins, ils n'ont pu douter des déviations de leur épine dorsale. Mais leur faculté de souffrir s'est épuisée d'un seul coup. Rendus à l'évidence, il n'y a pas eu, dans leurs tourments, ce renouvellement de toutes les minutes qui me rend si malheureux. On les voit, on sait immédiatement à quoi s'en tenir, et, si on est poli, ou,

plus simplement, si Ton n'est pas un sot, on évite avec soin tout ce qui peut leur rappeler leijr difformité. Ils peuvent d'ailleurs évoquer de mémorables exemples : Esope , Pope, le prince Eugène, le maréchal de Luxembourg, M. Villemain, le Triboulet de M. Victor Hugo. Moi, c'est différent. Quand même je posséderais la science historique, l'érudition de détails de l'excellent comte Adolphe de Circourt, je ne trouverais, ni dans l'antiquité ni dans les temps modernes, un personnage illustre, incapable de se faire entendre à dix pas! »

C'est ainsi que, dans mes promenades solitaires, dans mes chasses peu giboyeuses, je commentais mon infortune; chaque commentaire y ajoutait son amertume ; ce qui l'aggravait encore, c'est que je dissimulais ma douleur au public par amour-propre, à ma mère par tendresse. Pauvre mère! Mon père et l'oncle Joseph étaient morts ; je n'avais plus qu'elle.

Ce que j'ai souffert dans cette première phase de certitude, — c'est-à-dire de vingt et un à trente ans, — nul ne l'a su, nul ne le saura. Un exemple entre mille. J'ai raconté, à la page 278

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du premier volume*, que, pour me distraire de mon exil en province et pour raviver quelques-uns de mes souvenirs d'enfance, j^avais frété un bateau de pêche sur le Rhône, acheté des filets, des lignes, des hameçons, et attaché à ma personne, en qualité de pêcheur adjoint, le brave Bertrand Raffier, type du batelier ou patron de la rive droite, carliste fougueux, dévoué de père en fils à ma famille, doué de muscles d'acier et d'une vigueur herculéenne, conservant intactes, aux approches de la quarantaine, toutes les forces de sa vingtième année, mais un peu adonné à la boisson et

I. Le premier volume de ces Mémoires contenait les lignes suivantes, p. 223 : « i832. — Depuis quelque temps, j'étais rongé par un chagrin personnel, exceptionnel, qui s'est étendu sur toute mon existence, qui m'a fermé toutes les carrières actives, que mes ennemis ont souvent tourné en ridicule, et que mes amis devineront sans qu'il soit nécessaire de m'expliquer plus clairement. »

A ma grande surprise, ces quelques lignes ont passé inaperçues. Personne ne m'en a demandé le sens mystérieux. Il est vrai qu'on a si peu lu ce premier volume, où j'avais mis pourtant quelque chose de moi-môme! Cette fois, je m'y mets tout entier; la saignée complète après la piqûre !

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ayant, je le crains, sur la conscience quelques-» unes des peccadilles royalistes, si démesurément grossies par les bonapartistes et les libéraux de i8i5.

Il y a, à Textrémité de notre plaine, — je Tai peut-être déjà dit, — un bosquet d'ormeaux, d'aubes, de trembles, d'aulnes, de peupliers qui se prêtait merveilleusement ^à mes goûts de solitude. Au pied de ces arbres séculaires s'étendait, à demi cachée par la mousse et les graminées, la digue syndicale. Elle dominait de cinq ou six mètres, eh temps de sécheresse, le fleuve dont les eaux, si impétueuses ailleurs et si rapides, forment en cet endroit une anse où le Rhône n'a plus qu'un remous imperceptible et qui est très favorable à la pêche.

Par une brûlante soirée de juillet, en cette même année i832, j'avais donné rendez-vous à Bertrand Raffier sous ces arbres, sur cette digue; il fut exact; je l'aperçus de loin, debout sur la chaussée, avec son fils Jean, dit patron Jean, qui se joignait à nous dans les grandes occasions, et qui, à dix-huit ans, connaissait déjà tous les secrets du métier. Autant le père était

robuste, athlétique, autant le fils était svelte, leste et découplé.

La journée avait été mauvaise, mes diables noirs plus acharnés que jamais. Sous l'influence d'une chaleur caniculaire, mes pauvres nerfs vibraient comme les cordes d'un violon à demi brisé. Depuis le matin, en quelques heures, le cilice avait dix ou douze fois fait sentir ses pointes; je m'assis à un bout du bateau, sur une planche au-dessous de laquelle j'avais caché quelques romans et le Joseph Delorme, de Sainte-Beuve, œuvre d'une imagination malade où se complaisaient mes tristesses. Tandis que Bertrand et son fils préparaient les filets, je relus le Creux dans la vallée, et je fus de nouveau frappé de sinistres affinités entre les idées du poète et les miennes. Le Rhône était là, mon vieil ami, comme je l'appelais, non pas fougueux, dévorant, terrible, bourbeux, mais calme, limpide, caressant, câlin; une baignoire! Ce serait si vite fait!... Je souffre trop, cela ne peut pas durer! Ces pensées ne se formulaient pas, mais bourdonnaient vaguement dans mon esprit.

« Un suicide 1 jamais! me disais-je; ma mère en mourrait ! Un scandale, une tache sur mon nom, que mon père et l'oncle Joseph m'ont transmis si pur!... Mais voyons, Bertrand me semble un peu pris de vin. On a souvent parlé des redoutables violences de son premier mouvement... Sa force prodigieuse est proverbiale dans le pays... Si je lui faisais une scène absurde? Si je l'accusais de m'avoirvolé ma montre, d'avoir pris de l'argent dans mon gilet, tandis que je me mettais à mon aise pour jeter à mon tour les filets?... Il m'assommerait d'un coup de poing, ou bien il me saisirait dans ses bras, comme un enfant, et me lancerait dans le Rhône... Oui, mais il est aussi bon que violent; il m'a vu naître ; il m'a fait jouer sur ses genoux ; il a un culte pour la mémoire de mon père. Il nage mieux qu'un poisson... il se précipiterait dans Teau ; il me repêcherait au risque de sa vie, et le tout se résoudrait pour moi en une émotion pénible, un épisode ridicule, un grand chagrin pour ce brave homme, un bain désagréable, un pantalon abîmé et, probablement, un gros rhume... Et pourtant.

je le sens... je n^ai plus le courage de vivre I » En ce moment^ je m'entendis héler par une voix amie. CMtait la fidèle Mariannet. Nous lui conservions ce diminutif, malgré son âge respectable.

— Monsieur Armand I monsieur Armand !

Elle apportait le panier des provisions, accueilli par Bertrand et par son fils avec des regards de convoitise. Songez donc ! à côté d'un pâté froid, de trois grosses tranches de galantine, d^un demi-saucisson, d^un bocal d*anchois et d^un bocal d^olives farcies, ils remarquaient surtout trois bouteilUes de vin de Tavel et un flacon de vieux cognac.

Mariannet m'apportait des provisions d'un autre genre, dont je fus particulièrement ému.

— Monsieur Armand, me dît-elle, votre maman n'est pas tranquille. Vous savez qu'un rien l'inquiète quand il s'agit de vous... Elle vous aime tant ! Voici des bas de laine, une paire de souliers de rechange, un gilet de flanelle...

— Un gilet de flanelle, par une chaleur de 32 degrés? répliquai- je.

— Justement. Elle est sûre qfue vous aurez

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trop chaud et que vous vous mouillerez les pieds, ce qui ne vous vaut rien... Oh! elle pense à tout, la digne femme ! Elle vous recommande de ne pas commettre d'imprudence, de tenir votre bateau aussi loin que possible du grand Rhône, de laisser Bertrand jeter les filets et les lignes, parce que vous pourriez perdre Téquilibre, de ne pas rentrer trop tard... Elle vous attendra au bout de Pallée des marronniers... Tâchez de passer par le sentier de Saint-Julien, afin qu'elle vous aperçoive d^un peu plus loin. Oh I tenez, monsieur Armand, vous devriez lui sacrifier ces parties de pêche... Si vous saviez comme elle est agitée tant que vous n^êtes pas rentré!... c'est à faire frémir, à faire pleurer... Ah I on voit bien que la pauvre femme n'a plus que vous I...

Ce elle n*a plus que vous I répondait à mon je n* ai plus qu'elle I Je repris, à sept heures, le chemin du logis. Elle m'attendait, en effet, au bout de cette allée de marronniers, destinée à devenir plus célèbre que son propriétaire.

Quand elle m'aperçut, son visage prît une expression qui signifiait: « Je n'avais nul sujet

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d^être inquiète ; n'importe, je ne suis pas fâchée de te voir. »

— Et cette pêche ?

— Pas miraculeuse, mais satisfaisante. Deux carpes, quatre barbeaux et une friture de soffies. (Espèce d'éperlans du Rhône.)

• — Ce sera pour ton souper. Et Bertrand ?

— Je les ai laissés, son fils et lui, absolument gris, mais d^une griserie chrétienne, quoique ton vin de Tavel n'ait pas été baptisé. Ils chantaient à tue-tête les noëls de Saboly.

— Tu es bien gentil d'être rentré de bonne heure, médit ma mère, tout entière à sa pensée.

Elle ne se doutait pas, elle ne se douta jamais que j'avais failli ne pas rentrer du tout.

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