‹ Mes mémoiresChapitre 11 sur 22 · I. Le marquis de Cambis · texte numérisé non relu

I. Le marquis de Cambis

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.un homme de gouvernement. Grand propriétaire, lettré, savant helléniste, heureux en ménage, heureux dans sa charmante famille, il avait de vives raisons pour désirer le maintien de tout ce qui l'assurait contre les révolutions . Il avait fallu des circonstances particulières et de fâcheux malentendus, pour le jeter dans une opposition mitigée, prête, à se désister s'il eût prévu que, au bout de ses amitiés de Sorbonne et de ses spirituelles épigrammes contre les ministères Villèle et Polignac, il y avait la chute d'une monarchie.

Singulier effet de Tengrenage, en un temps où les passions se chargeaient d'envenimer et de • frelater les opinions! Un royaliste sincère, amoureux de beau style et de beau langage, croit rester dans le droit chemin en préférant la politique de la Quotidienne à celle de la Galette de France et la prose de Chateaubriand à celle de M. de Corbière. L'auteur illustre de Buonaparte et les Bourbons^ irascible, vindicatif, affamé de popularité, ne voulant pas s'entendre dire qu'il est du parti du passé, dupe de son imagination et de son orgueil, enclin à croire

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que les Bourbons sont revenus et régnent sous la tutelle de son génie, se fait le courtisan de la jeunesse libérale pour le plaisir d'en être Pidole et devient encore plus offensif qu'il n'a été offensé : son admirateur, son ami, a subi son prestige, comme nous tous; il lui reste fidèle. On lui marque, en haut Heu, un mauvais point, et, lorsqu'un de ses neveux, portant son nom, protégé de madame la Dauphine, va à Paris solliciter une sous-préfecture, on lui demande, au ministère, s'il est parent du libéral qui habite Avignon. Voilà le marquis de C... libéral malgré lui.

La situation se précise de plus en plus. Viennent les élections. Le marquis de C...^ réunit toutes les conditions qui font un bon député. Il est riche, indépendant, actif, serviable, doué d'une intelligence supérieure, et il a le rare mérite de joindre à un goût très vif et très éclairé pour les jouissances de l'esprit, toutes les aptitudes pratiques d'un député d'affaires. Le gouvernement lui oppose un brave officier de la garde royale, qui est nommé. Nouveau coup d'épingle. La Chambre vote la fatale

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adresse, dite des 221. Un journal de la localité, beaucoup plus avancé que le marquis, publie ces lignes: « M. de C..., écarté de la députation par d'odieuses intrigues, n'a pu voter la courageuse adresse; mais il l'aurait votée, avec tous ses amis politiques. » Ce journal n'est pas démenti : encore un pas à gauche ; et c'est ainsi que .le plus pacifique, le moins révolutionnaire des hommes et des marquis se trouve, un beau matin, en position d'accepter, sinon avec enthousiasme, au moins avec résignation, la révolution de Juillet.

En octobre, il fut élu, à la suite du refus de serment de Tofficier de la garde. Cette fois, il était à droite de son compétiteur, candidat républicain, beaucoup moins rassurant que lui. Les légitimistes ne s'y trompèrent pas, et allèrent tous voter pour le marquis de C... Dès lors il s'imposa la plus honorable, la plus chrétienne de toutes les tâches; adoucir la secousse, empêcher ou raréfier les destitutions, ménager la transition d'un régime à l'autre, tempérer la réaction, se mettre en travers des intrigants, des solliciteurs endiablés qu'Auguste Barbier a

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Stigmatisés dans la Curée; faire, en un mot, que, dans le département de Vaucluse, ce changement de dynastie ne différât pas trop d'un simple changement de ministère.

Pour y réussir, — et il réussissait souvent, — il n'épargnait ni courses dans les bureaux, ni colloques dans les couloirs de la Chambre, ni démarches auprès de ses collègues influents, ni fiacres à Theure, ni aucun des expédients que lui suggérait sa bonté aiguisée d^esprit. Il aimait mieux être importun qu'inutile. Maintes fois, un fonctionnaire, dénoncé par une lettre anonyme, suspect à une Excellence, menacé en vertu de Padage cher à toutes les révolutions : « Ote-toi de là, que je m'y mette! » fut sauvé par une anecdote finement racontée. J'ajoute, pour expliquer ce fait qui semblerait aujourd'hui peu explicable, que, généralement, les ministres d'alors avaient de l'esprit.

Je citerai un exemple entre mille. Un jour, le marquis de C... apprend que le percepteur d'Avignon, le respectable M. Valayer, catholique sincère, frère d'un évêque, allait être révoqué. * Aussitôt, il court chez le ministre des finances.

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qui semblait décidé à cette exécution, tout en souriant du style de la lettre anonyme, où on lui dénonçait le percepteur comme adonné à des pratiques superstitieuses, telles que d'aller à la messe le dimanche et de faire maigre le vendredi. — « Monsieur le ministre, dit le » marquis, je vous fais juge. J'étais, un matin, » en visite chez M. l'archevêque d'Avignon; je » m'y trouvais en même temps que M. Valayer.

» En ce moment, on vient annoncer au prélat » qu'un des plus gros bonnets de la bourgeoisie » libérale et voltairienne est mort dans la nuit ; » qu'il a refusé de recevoir un prêtre; que l'on » est fort embarrassé, et que l'on ne sait pas » s'il convient de lui accorder les prières de » l'Eglise. » L'archevêque se tourne vers le percepteur, et lui dit : — « Qu'en pensez-vous, » mon cher monsieur Valayer? — Monsei- » gneur, tout ce que je puis vous dire, c'est que » le défunt payait fort exactement ses contribu- » tions. — Il payait exactement ses contribu- » tions ? alors qu'on Tenterre I conclut l'arche- » vêque, qui était spirituel. — Vous voyez » bien, monsieur le Ministre, que Votre Excel-

» Icnce ne peut pas destituer un comptable » aussi plein de son sujet ! » — L'Excellence rit; elle fut désarmée, et M. Valayer resta percepteur.

Après avoir admirablement rempli, pendant plus de trois ans, ce noble rôle de sauveteur oublieux des offenses, de conciliateur généreux entre les exigences des vainqueurs et les rancunes des vaincus, le marquis de C... pouvait s'attendre à ne pas avoir de concurrent, quand vinrent les élections de 1834. Nous fûmes tous un peu étonnés, lorsque nous apprîmes que le comité légitimiste avait écrit à M. Hennequin (rien du Procès Veauradieiix) y pour lui offrir la candidature, et que maître Hennequin avait accepté.

Maître Hennequin! ce nom, oublié aujourd'hui, réveillait en moi tout un essaim de souvenirs. II. y avait, sous la Restauration, place de l'Estrapade, dans le quartier le plus austère du pays Latin, une vaste salle qui servait aux séances de la Société monarchique et caiholique des Bonnes Etudes, fondée par M.Bailly. Ces séances, bi-mensuelles, étaient présidées tour à tour par M. Hennequin et par M. Ber-

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ryer. Chose singulière, quoique fort explicable ! Hennequin y obtenait plus de succès que son illustre collègue, qui n'avait pas encore fait ses preuves de grand orateur politique (i 825-1 83o). C'est que Berryer n'était qu'éloquent, et qu'Hennequin était disert. L'un, improvisateur quand même^ homme de plaisir, arrivait aux séances sans avoir préparé une seule phrase de son discours. L'autre y mettait un soin, une coquetterie dont on lui savait gré. Il arrondissait savamment ses périodes, et y allait quelquefois de la petite larme qu'un bon avocat a toujours à sa disposition, tantôt pour attendrir les honnêtes gens, tantôt pour sauver la tête de messieurs les assassins.

Tous les ans, la Société distribuait des prix de poésie et d'éloquence. Le lauréat était admis à lire lui-même son poème ou son discours. C'est une de ces lectures qui me fit connaître Flayol, de Saint-Maximin, Jeune avocat royaliste, auteur d'un panégyrique du duc d'Enghien, qui fut couronné par acclamations. Les applaudissements éclatèrent surtout à cette phrase qui était peut-être belle: « Napoléon Bonaparte vou-

lut tremper dans le sang d^un Bourbon sa robe consulaire, pour en faire la pourpre impériale. » — Pauvre Flayol ! il avait le culte de ses rois légitimes; le 21 janvier, il scellait ses lèvres, ce qui coûte toujours à un avocat, et il jeûnait strictement jusqu'après le coucher du soleil, ce qui devait coûter encore plus à son prodigieux appétit Pauvre Flayoll A Tépoque où il obtint si -brillamment ce prix d'éloquence, on lui promettait et il se promettait un magnifique avenir ; c'était en 1826. Vingt-cinq ans après, je l'ai retrouvé dans l'aimable salon de madame Janvier, qui occupait un rez-de-chaussée dans Timmense pâté de maisons connu sous le nom de cité d'Orléans, au bout de la rue des Trois-Frères. Ce salon, dont la souveraine a depuis lors publié de charmants récits sous le pseudonyme de Gennevraye, réunissait une élite d'écrivains et d'artistes : Hippolyte Romand, Joseph d'Ortigue, MûUer, Decaisne, Daguerre, Appert, Latour de Saint-Ybars, Berlioz, etc. Flayol y était très aimé, très estimé, mais avec cette nuance d'affectueuse commisération dont notre vanité s'accommode mal. Ni la fortune ni la gloire ne lui étaient

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venues. Il avait dépassé la cinquantaine, et à ceux qui lui demandaient ce qui Pavait empêché de se marier, il répondait : « Quatre monosyllabes : vieux, laid, gueux, gros » (en effet, il était énorme). Aujourd'hui, qui se souvient de Flayol? Ah! POgre et le Minotaure sont d'une sobriété d'anachorètes, si on les compare à la mort et à Toubli.

Cette Société catholique des Bonnes Études^ qui offrait tant d'avantages aux jeunes gens de famille et d'éducation chrétiennes, — pension, bibliothèque, conférences, jeux, refuge contre les tentations vulgaires de Is^ Grande-Chaumière et autres lieux, — avait pourtant un inconvénient. Elle se rattachait par un fil invisible à la Congrégation, qui, quoique très vertueuse, fit beaucoup trop parler d'elle. Que faut-il croire ou ne pas croire de cette Congrégation légendaire, que le parti libéral nous lançait en plein visage, lorsqu'on lui reprochait son Comité directeur et sa Société Aide-toi , le Ciel f aidera? Elle a existé, c'est sûr; elle a fait plus de mal que de bien, c'est probable. Sous le règne de Charles X, le bruit s'était accrédité

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que, dans toutes les carrières, même dans la carrière militaire, il n y avait plus de faveur et d'avancement que pour les membres de la Congrégation. C'était comme un mystérieux réseau qui s'étendait sur toute la France, et qui prenait dans ses mailles médecins, magistrats, préfets, maîtres des requêtes, députés, officiers de terre et de mer, conseillers généraux, stagiaires,*surnuméraires, etc., etc. Qu'y avait-il de vrai dans tout cela? Sans doute beaucoup d'exagérations et de calomnies. Je me bornerai à deux détails qui, dans le temps, me parurent assez amusants. Le même marquis de C..., à qui nous reviendrons tout à l'heure, alla, vers la fin du carême de 1827, recommander une affaire à un personnage très haut placé. Ce personnage passait pour affilié à la Congrégation. Pour ne pas faire attendre M. de C..., il le reçut en déjeunant. C'était le dernier vendredi avant le vendredi saint. On causa politique; le grand personnage termina l'entretien en disant : « Savezvous, monsieur le marquis, quel est notre malheur? C'est qu'il n'y a plus de religion eh France ». Il prononçait ces paroles sententieu-

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ses entre deux bouchées de pâté de foie gras, en face d'une poularde truffée. Or la marquise de C..., qui était très' pieuse, avait, ce jour-là même, soumis son mari à une collation sévère, uniquement composée d'une salade de haricots. M. de C..., en contant cette histoire, ajoutait gaiement : « Moi, qui sentais ma religion grouiller dans mon estomac, je fus fort édifié, et je répondis : « Monseigneur, vous avez raison. » (En 1827, il n*y avait encore ni brigadier ni Pandore.)

^L'autre anecdote s'accorde mieux avec mes attributions et mes goûts. On sait (voy. le premier volume de ces Mémoires) tout le bruit qui se fit, en février et mars i83o, autour du drame de Hernani et de ses premières représentations, si orageuses et si discutées. J'avais eu Thonneur, ce même hiver, de me lier avec un jeune homme de la plus haute distinction, de quelques années plus âgé que moi, lauréat du concours général, admirablement posé dans la société sérieuse des environs du Luxembourg, et n'ayant assurément besoin d'aucun appui supplémentaire pour faire rapidement son chemin;

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il se nommait Jules C... de M... et il était, en attendant mieux, conseiller auditeur à la Cour royale de Paris.

Un soir, je lui demandai étourdiment s'il avait vu Hernani et ce qu'il en pensait. Il me répondit d'un ton sec : « Je ne vais pas au spectacle. » Je me souvins alors qu'il était de la Congrégation, dont les statuts interdisaient le théâtre. Très t^en ! mais, vingt mois après, en octobre 1 83 1 , je revins à Paris ; le lendemain de mon arrivée, j'allai aux Italiens. La première figure que j'aperçus, aux fauteuils d'orchestre, ce fut celle de Jules C... de M... Je le revis, la semaine suivante, à l'Opéra-Comique et à l'Opéra, en face d'un ballet fertile en jolies jambes. La Révo-

lutîon de Juillet Tavaît navré, destitué. . . et libéré. Pas un mot de plus !...

La candidature presque improvisée de maître Hennequin ne troubla que fort peu la sérénité du marquis de C... Le digne homme avait une illusion : passionnément épris du train-train parlementaire, heureux d'y trouver un moyen d'être utile à ses électeurs, fier d'avoir fait partie du groupe que Casimir Perier appelait son petit

paquet et qui l'aida à sauver la France, il se figurait que sa vraie vocation était de rentrer dans son beau château de Sauveterre, et là, sous des ombrages centenaires, au chant des cigales qui lui rappelaient la Grèce, de relire Homère quUl avait traduit, Virgile qu'il savait par cœur, et de redire avec le divin poète de Mantoue :

Flumina ameniy silvasque inglorius;o ubi campi?...

Le jour de l'élection, le marquis était dans sa bibliothèque, qui lui servait aussi de cabinet de travail. En ce moment, il était seul à Avignon ; il avait eu, un an auparavant, la douleur de perdre sa chère femme. Son fils aîné, Henri, était à Vienne, troisième secrétaire d'ambassade ; son second fils, Alfred, en garnison à Provins. M. de C... n'avait que moi auprès de lui, et, si l'on me demande pourquoi et comment cette intimité, je répondrai : a Par une raison bien simple : c'est que le marquis de C... était mon oncle, le frère de ma mère, et que, depuis la mort de mon père et de V oncle Joseph ^ je le

regardais comme le chef de la famille.

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