‹ Mes mémoiresChapitre 12 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

tJO MES MÉMOIRES

J'admirais son eajoucment, sa . présence. d'esprit, son spirituel badinage dans cette journée où il aurait eu le droit d'être ému, inquiet et de mauvaise humeur contre certaines ingratitudes. Il plaisantait avec une grâce légère, exquise, où Ton reconnaissait la tradition du XVIII* siècle, transmise à cet aimable esprit par son oncle, le chevalier de Grave', ami

des Vaudreuil, des Boufflers, des Lauzun, des Bezenval, des prince de Ligne, et autres enchanteurs, prédestinés à charmer les dernières, saisons de la société française, et surtout à Tenterrer.

Une belle Italienne, venue à Avignon par hasard, et dont les yeux noirs avaient, pendant Phiver, énamouré tous nos jeunes premiers, s'apprêtait à repartir pour Florence : « C'est la faute du juste milieu ! disait mon oncle. Si tu perds à la bouillotte et au baccara, c'est la faute du juste milieu,.. Si les gelées blanches ont brûlé nos vignes, compromis notre feuille de mûriers, privé nos desserts de pruties, de pêches et d'abricots, c'est la faute du juste... »

En cet ihstant, la porte s'ouvrit brusquement,

SECONDE JEUNESSE \y\

et, à notre immense surprise nous vîmes paraître... maître Hennequin.

Le marquis ne se déconcerta pas. Il s^avança vers le visiteur, lui tendit franchement ses deux mains. et s'écria :

— A la bonne heure! voilà ce que je voudrais voir dans tous nos collèges électoraux!... Les deux adversaires se donnant la main... Un tournoi à armes courtoises ..

— Armes courtoises ! armes courtoises ! répéta maître Hennequin, qui, par extraordinaire, bredouillait. — Alors seulement nous nous aperçûmes du bouleversement de ses traits, de la pâleur de son visage, de Tangoisse qui se trahissait dans toute son attitude. Il reprit :

— Armes courtoises!... Des sabres de cavalerie!

— Qu'y a-t-il? Que voulez-vous dire? s*écria mon oncle, en proie, lui aussi, à une violente émotion.

— Il y a, monsieur le marquis, qu'à l'heure où je vous parle, deux braves jeunes gens sont en train de se couper la gorge pour les beaux yeux de ma candidature et de la vôtre !

Maudite candidature! pourquoi Pai-je acceptée?

— Et moi, dit M. de C... j'aimerais mieux cent fois être battu, n'avoir qu'une minorité ridicule, qu'apprendre ce que j'apprends ; mais de grâce, expliquez-nous ce qui se passe...

— Voici tout ce que je sais... Un magistrat, grand Dieu, un magistrat ! un procureur du roi faisant prévaloir les armes contre la toge ! Où allons-nous ? Ah ! je reconnais bien là TefFet des révolutions...

— Mais enfin ?...

— Oui, M. Eugène Clavel...

— Clavel! j'en étais sûr... Lui seul était capable de cette folie... Quel dévouement I mais quelle cervelle à Tenvers!

— M. Eugène Clavel, en apprenant que l'on vous opposait un concurrent, a perdu la tête ; il a lancé un défi collectif aux jeunes légitimistes, qui ne se le sont pas fait dire deux fois... Ils ont tiré au sort, et le sort a désigné un gentilhomme de la ville, récemment revenu du régiment, le vicomte Ernest d'Honor... d'Honor...

— Ernest d'Honorati I dis- je en tressaillant; un de mes meilleurs amis, mon camarade d*en-

fance. et de jeunesse ! Mais ce n'e^t pas possible ! Il n'a d'autre opinion que celle d'un bon et brave soldat. Il a beaucoup d'amitié, mon cher oncle^ pour votre fils Alfred... ils se tutoient... Et puis il est myope au point de tirer sur son chien, croyant tirer sur un lièvre .. Encore une fois, c'est impossible !

— C'est impossible, mais c'est vrai ! répliqua M. Hennequin.

Le marquis de C... se tourna -vers moi :

— Armand, me dît-il, aie pitié de notre inquiétude! va aux nouvelles.

Puis, à M. Hennequin^ avec la gracieuse politesse qui ne l'abandonnait jamais :

— Vous, mon cher ennemi, vous êtes mon hôte. Nous allons attendre les nouvelles dans ma bibliothèque. Je vous offrirais bien de relire ensemble le De officiis^ de Cicéron, qui doit être votre auteur favori; mais je vous avoue que je suis sur le gril...

. — Et moi sur les tisons, répondit Hennequin; maudite candidature!...

Je pris mes longues jambes à mon cou, et je sortis en courant. J'allai d'abord au cercle, où

je ne trouvai personne; puis à la salle d'armes, où Ton put me donner quelques détails. Arranger 1 affaire, il n^ fallait pas songer... Ce n'était pas, tant s'en faut, un de ces duels où l'on plume les canards... Les combattant.s et leurs témoins étaient partis depuis plus d'une heure. On avait choisi le sabre^ parce que l'endiablé Clavel disait que toutes les armes lui étaient bonnes, pourvu. que Ton se battît. « Un magistrat! »

aurait répété M. Hennequin avec un geste. oratoire, en levant les yeux au ciel. Amère dérision I comme il fallait, pour plus de sûreté, changer de département, le rendez-vous avait été fixé sur la rive droite, dans un verger d'oliviers (en Provençal olivette) dont j'étais le propriétaire. Ainsi l'arbre pacifique, l'arbre de Minerve, allait abriter cette scène, qui serait peut-être sanglante, et c'était moi, lié avec Clavel, ami intime d'Ernest d'Honorati, qui fournissait le terrain ! Je pris, à tout hasard, une voiture de remise, et je me dirigeai vers la montagne dite de la Justice, dont le contrefort surplombe mon olivette. En 1834, le grand pont de bois, dont quatre arches avaient été emportées par la

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débâcle, lors du terrible hiver de i83o, n^était pas encore rendu à la circulation. On Tavait provisoirement remplacé par un pont de bateaux, qui ajoutait au pittoresque, mais qui était très incommode et qui doublait la distance; sans compter que, dans un intérêt de sûreté publique, les gardiens de ce pont étaient impitoyables. Comme il n^avait pas de garde-fous et ne s'élevait pas de plus d^un mètre au-dessus du niveau du Rhône, ils nous forçaient, valides ou malades, de descendre de voiture et de passer le pont à pied.

Que le trajet me parut long I et pourtant je n^en fis que la moitié. A l'entrée du pont de bateaux, du côté de Villeneuve, j'aperçus deux calèches arrêtées, tandis qu'un médecin, témoin de Clavel, parlementait avec le gardien. J'accourus et j'entendis ces mots qui me firent frissonner : « Mais il est dangereusement blessé, mortellement peut-être; le moindre mouvement aggraverait la fièvre... Vous voulez donc l'achever ? »

Après une longue résistance, le gardien se laissa fléchir. Je m'approchai à la hâte. Le

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blessé, — mortellement peut-être, — c'était Clavel. Son adversaire avait aussi reçu une blessure, mais beaucoup moins grave. On ramenait les deux blessés dans la même calèche, dont les ressorts étaient plus doux. Clavel s^était évanoui ; mais Ernest d'Honorati n'avait pas perdu connaissance; rien de plus attendrissant que de le voir.se soulever, se pencher sur son antagoniste et lui prendre la main d'un geste amical qui m'allait au cœur. Comme sa blessure était légère, — une égratignure, disait-il, — le docteur, sensible à mes prières, me permit de le faire transporter dans ma voiture, convenablement suspendue. Pendant l'opération, j'eus le temps de lui demander avec angoisse, en lui montrant la calèche où gisait le pauvre Eugène Clavel : « Mortellement? — Non, me répondit-il à demi-voix; gravement, mais sans danger sérieux, à moins de complications que je ne prévois pas; mais il fallait bien vaincre les résistances de cet animal de gardien. »

— « Animal ! » ce fut le premier mot que je dis à Ernest quand nous fûmes installés en tête à tête dans la voiture. Fou! imbécile! qu'avais-tu

besoin de te fourrer dans cette sotte affaire, toi qui ne t'es jamais occupé de politique et qui n'as aucune raison pour vouloir être désagréable à M. de C..., dont le fils est ton ami?

— Il le fallait, me répondit-il, sans se douter qu'il copiait, un an d'avance, Odry dans le Bilboquet des Saltimbanques ; j'avais donné mon nom, j'avais tiré au sort; je devais faire honneur à ma signature... D'ailleurs, au régiment, c'était une vraie partie de plaisir de se rafraîchir d'un coup de sabre!...

Que pouvais-je répondre à un logicien de cette force? Je l'embrassai fraternellement. Nous approchions de sa maison; il me donna quelques instructions pour épargner à ses parents le souci d'apprendre qu'il s'était battu avant de savoir qu'il en était quitte moyennant une estafilade. Une heure après, j'étais installé auprès de lui, et, pendant quinze jours, je ne le quittai guère.

Tous les matins, j'allais de sa part savoir des nouvelles d'Eugène Clavel, dont la convalescence fut plus rapide que nous ne l'avions espéré. Puis il y vint avec moi, et c'était plaisir

de voir ces deux adversaires, qui avaient failli s'égorger, devenir peu à peu une paire d'amis. Au bout d'un mois, Clavel était complètement guéri, et ce fut une des rares joies de ma vie, de les réunir à déjeuner avec quelques bons compagnons, et mon oncle pour président. « Mes arnis, dit-il aux deux héros de la petite fête, vous avez mis un mois à faire plumer les canards; ne vous semble-t-il pas que l'honneur le plus pointilleux n'en demandait pas davantage? »

Hennequin avait été battu, mais avec une minorité des plus honorables, imposante ou consolante à votre choix. C'était un excellent homme. Il fit très convenablement les choses. Il laissa chez son concurrent sa carte, après y avoir écrit ces mots : « Que Cicéron plaide pour moi I » Il finit son très court séjour par une visite à chacun des deux blessés. Il dit à Eugène Clavel en lui tendant la main : « Vous, j'ai quelque peine à vous pardonner, non pas parce que ma candidature vous a mis le sabre à la main, mais parce que vous avez ensanglanté la toge. Qu'aura dit le législateur Dupin ? »

Cinq ou six mois après, il fut élu député dans un arrondissement du Nord-Ouest; il était précédé, à la Chambre, par une réputation assez brillante.

Dans la semaine qui suivit son admission, Hennequin monta à la tribune. Son maiden speech commença ainsi ? « Messieurs, je ne puis me défendre d'une émotion profonde en prenant pour la première fois la parole dans cette auguste ENCEINTE. » A ces mots, toute la Chambre partit d^un immense éclat de rire.

Hennequin fut coulé.

Ah ! j'allais oublier un détail. Notre déjeuner eut lieu le 6 juin 1834. Ernest d'Honorati ne prévoyait pas, ce jour-là, qiie, quarante-sept ans après, il me donnerait sa fille pour mon fils.

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