‹ Mes mémoiresChapitre 22 sur 22 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

En avril 184... trois de mes meilleurs amis, sortis de prison à la suite d'un ridicule procès politique, étaient allés, pour s'indemniser, passer l'hiver en Italie, où se trouvait le comte de Chambord. Resté à Avignon, je guettais leur retour à l'arrivée de la malle-poste. J'en vis descendre avec eux un petit homme, qui était assurément le contraire d'un joli garçon, mais dont la physionomie originale et fantaisiste méritait de ne pas passer inaperçue. Il était si expansif, si liant, que, mes amis et lui s'étant rencontrés à Naples quelques semaines auparavant, on en était déjà au tutoiement. C'était le vicomte Walsh, directeur de la Mode,

Jules, Frédéric et Ulric me présentèrent.

Aussitôt le vicomte Walsh me dit : « J'ai lu vo

articles envoyés à la Quotidienne : Voulez-vous écrire dans la Mode ? »

Ce fut le point de départ.' J^adressai à Télégante Revue royaliste des nouvelles, puis un roman. Edouard Walsh m'assura que je réussissais. La tentation était trop forte. Je partis pour Paris, où je ne tardai pas à devenir à la Mode (italiques, malheureusement) une sorte de Maître Jacques romancier, causeur littéraire, critique dramatique, chroniqueur mondain.

C^est un nouvel horizon qui s'ouvre; Paris décidément substitué à une vie partagée entre Paris et la province. Ce serait le sujet d*une nouvelle série. L'écrirai-je? Non, non, NON!

Je pourrais alléguer mon grand âge, le triste état de ma santé; mais je ne suis jamais plus vieux et jamais plus malade que lorsque je ne travaille pas. Je pourrais dire — ce qui serait absolument vrai — que j'ai éparpillé ces Souve^ nirs dans mes trop nombreux volumes de critique ou de causerie littéraire. J*aime mieux attaquer franchement la question. Je croyais que les Mémoires^ bien différents de l'histoire proprement dite, avaient le droit d'être essen-

SECONDE JEUNESSE SgS

tielléînent personnels, c'est-à-dire d'exprimer les sentiments, les idées, les opinions, les • passions, les griefs, au besoin les injustices de Pauteur, sauf, pour l'histoire, à arriver après lui et à prouver qu'il a été partial, rancuneux, injuste, ICONOCLASTE.

Je croyais que, lorsqu'un vieillard de soixantequinze ans s'était dévoué, pendant plus d'un

demi-siècle, à une cause, et que ce dévouement, QUI LUI A COUTE UN DEMI-MILLION, ne lui avait valu que mécomptes, désillusions, déboires et jusqu'aux silencieux dédains du chef illustre de son parti, il aurait acheté assez cher son franc parler, et pourrait avouer que, sur bien des points, il pense en 1886 autrement qu'en 1834. Je m'étais trompé; pour m'en punir, je n'ai plus qu'à dire comme HamletiaLe reste. est silence. »

N*B. — Cédant aux instances de mon incomparable ami, Edmond Biré, j'allais retoucher, atténuer, adoucir, abréger ce chapitre, lorsque le Correspondant a publié le beau travail de mon éminent confrère et ami, Charles de Lacombe. Sans nul doute, ce travail, où Charles de Laconxbe réfute la plupart de mes récits, paraîtra bientôt en volume. Dès lors, je crain-

drais de lui jouer un mauvais tour en supprimant les détails contre lesquels il proteste. Il aurait trop Tair de s'agiter dans le vide.

D'ailleurs, pour mon excuse, j'invoquerai un nom illustre et un nom célèbre. Louis Veuillot me disait souvent : « Vous êtes trop sujet à vous replier. »

Sainte-Beuve, que j'avais fait prier par un ami commun de retrancher, dans le second volume de ses Nouveaux Lundis, un mot malsonnant, m'avait fait répondre : « Non 1 quand il y a eu conflit entre deux écrivains, il faut que les pièces du procès soient maintenues intactes, pour que le public puisse juger en dernier ressort. »

J'ajoute que, bien difl*érent des plaideurs ordinaires, je désire avoir tort.

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