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Certes, le bagage académique de l'aimable et spirituel auteur des Ennemis de la Maison était .plus léger que celui du poète de la Fille d'Eschyle. Mais M. Doucet était bien plus, comme on dit, du bois dont on fait les académiciens. Enfant de Paris, odéonien, sédentaire, lié, de longue date, avec la plupart des membres de rinstitut, il était acclimaté avant d'être naturalisé. On eût dit qu'il pouvait entrer au palais Mazarin sans changer de place, traverser îa grande cour sans changer d'air et revêtir les palmes vertes sans changer d'habit. L'Académie a pu s'applaudir de son choix, le jour où elle a appelé Camille Doucet à remplacer M. Villemiin dans les fonctions de secrétaire perpétuel, et où, loin de plier sous le poids de ce formidable héritage, on l'a vu se tirer admirablement d'affaire et déployer les qualités brillantes qui font le charme des séances annuelles.
Pendant ces années intermédiaires entre l'échec immérité et le succès obtenu, M. et madame Autran résistèrent aux conseils de leurs amis qui les engageaient à louer et à meubler, dans un quartier à la fois élégant et classique,
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tel que le quai Voltaire, le quai Malaquais ou la rue des Saints-Pères, un appartement confortable, sans luxe, où tout se réunirait pour promettre aux immortels un collègue assidu aux séances et utile au Dictionnaire. Loin de là, quand on entrait dans ce grand diable d'hôtel Saint-James, où les myopes n'apercevaient pas les plafonds, où Ton montait un immense escalier, entre deux rangées de valets taciturnes, de femmes de chambre silencieuses, d'Anglais et d*Anglaises disant : Aofr/ on avait la sensation de quelque chose de très imposant, de très somptueux, de très cher, mais d'accidentel, de provisoire, comme si on visitait un prince étranger ou un ambassadeur japonais. M. Cousin me disait, bien peu de temps avant sa mort : « Nous n'avons déjà que trop d'oiseaux de passage à l'Académie. Lamartine et. Hugo n'y viennent jamais, Laprade et Thiers presque jamais, Falloux et l'évêque d'Orléans, trop rarement. Il nous faut des académiciens pour qui l'Académie soit un domicile et non pas un pied-à-terre. »
Enfin arriva le jour de la réparation et de la justice. Autran fut nommé à une belle majorité.
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Son discours, qui commençait par un touchant et éloquent hommage à Lamartine, mort quelques semaines auparavant, produisit un excellent effet. Je croîs même que M. Guizot, vers cette époque, rencontra madame Autran dans une maison amie. Ils causèrent, et M. Guizot, séduit par cet esprit si supérieur et si charmant, si élevé et si fin, mit bas les armes
Comme un guerrier vaincu brise ses javelots.
Tout est bien, qui finit bien. Malheureusement, ce proverbe ne servit pas de devise à l'Empire. Il s'écroula, tragique ruine, sur les ruines de la France. Quatorze années s'écoulèrent, et quelles années! L'année prophétique, Tannée terrible, l'année scélérate; puis les années d'espoirs déçus, d'illusions tombées, de chances monarchiques rongées peu à peu par la dent républicaine; de quoi absorber tous les griefs personnels dans les douleurs et les humiliations nationales. Autran était mort le 7 mars 1877. Je savais que sa veuve préparait un volume posthume, et je savais aussi que son cher poète, versifiant jusqu'au dernier moment, avait
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laisse assez de pages inédites pour qu'un choix sévère, lentement élaboré par une femme supérieure, nous donnât de Pexquis.
Le volume ne parut qu*en juillet 1881 ; je rouvre ; il me semble inférieur aux autres ouvrages d'Autran. Peu importai A gésilas et Per^ thàrite n*ont jamais fait dire : '< le petit Corneille ». Mais je suis surpris et attristé en y découvrant un Autran tout nouveau, aigri, acidulé, pince-sans-rire, enfiellé, vindicatif, prodigue de sournois coups de patte à rencontre de ses. confrères en Apollon, tel enfin que sa réputation de bonté, de générosité, de modestie et de douceur allait en être entamée. En même temps, je reçois bon nombre de lettres anonymes ou signées, où Ton me dit; « Comment allez-vous vous en tirer cette fois, monsieur le critique ? »
J'arrive à la page 292, et je pousse un gémissement de détresse, La pièce est intitulée:
Simple histoire pour servir à celle de mon temps; elle se termine ainsi:
Mon ami, ce monsieur, que si grave on t'a peint,
(tapin!!!) Sous son visage auguste a Pâme d'un Scapin.
SgO MES MÉMOIRES
Ce monsieur (il n'y avait pas à s^ tromper), le poète venait de le nommer. C'était M. Guizot I
Je crus accomplir le devoir de Pamitié en écrivant à madame Autran que ces deux vers, d'ailleurs aussi pitoyables qu'impitoyables, ne pouvaient que nuire à la mémoire de son mari. Je la suppliai de s'entendre avec son éditeur pour faire faire un carton d'où cette pièce disparaîtrait. Ce qui me prouva que j'étais dans le vrai, c'est que Laprade, qui s'était bénévolement chargé de la préface, m'écrivit le même jour : « Si j'avais connu l'existence de cette pièce odieuse, jamais, jamais, je n'aurais consenti à faire la préface. »
Madame Autran crut probablement que je me disposais à imprimer ce que je lui écrivais; sa réponse fut foudroyante, sans merci, indigne de cette belle intelligence où le bon sens et l'imagination s'équilibraient si admirablement. C'était le rugissement de la lionne, à qui on arracherait ses petits. Ce n'était pas une plainte, un reproche, mais une rupture. Je me hâtai de détruire sa lettre, et j'essayai de l'oublier. Mais c'était fini. L'amitié a le droit d'être plus suscep-
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tible que l'amour, parce qu'elle n'a pas les mêmes dédommagements. L'un réconcilie, l'autre replâtre.