II
à son frère, beau, plein de génie, adoré des femmes, envié des hommes, prédestiné à la gloire, qu'Amélie aurait pu écrire : « Il est si aisé dé mourir ! Croyez-en votre sœur, il est plus difficile de vivre I »
Je retrouve dans un vieux tiroir une page, à peine lisible, qui me rappelle de secrètes souffrances. C'est un tableau synoptique d'une de mes journées à la campagne et d'une de mes journées à Paris (1834).
a Journée a la campagne. — Je me lève à sept heures, et je vois un chasseur parcourant mon pré, tandis que ses deux chiens abîment corbeilles de fleurs, massifs,- plates-bandes, et se délectent des raisins de la treille. L'un d'eux poursuit les canards... Je veux crier, menacer cet impertinent de l'intervention du garde champêtre; impossible.
» Je descends; on m'apporte mon déjeuner.
Pour la dixième fois, le café est brûlé, le lait tourné; le beurre sentie rance; je veux gronder, tonner contre une cuisinière négligente...
Impossible.
» Le temps est exquis; un peu de bise après
beaucoup de rosée; je vais faire un tour de chasse. Flore, ma jeune chienne, fait lever une caille que je manque, naturellement. Flore S'acharne à sa poursuite, ce qui est un sûr moyen de la perdre. Je veux la rappeler, crier... Impossible.
» Ma mère amène à dîner le vieux curé de notre village. Le saint homme est sourd comme un tapis. Je m'égosille pour me faire entendre, sans y réussir. A la fin, il me dit avec bonhomie : a Je crains que M. le Comte ne se fatigue ; » et la conversation en reste là.
» Après dîner, ma mère me propose une promenade avec elle, en cabriolet (il y avait encore des cabriolets en 1834); elle se fait d'avance un vif plaisir de me voir conduire et d*être conduite par moi. J'accepte d'abord avec empressement, puis je me ravise ; ne faudrait-il pas crier aux charretiers pour qu'ils se rangent, aux enfants pour qu'ils ne se fassent pas écraser, aux bergers pour que leurs moutons ne se fourrent pas sous les roues?
» J'allègue une forte migraine et je me refuse cette joie.
» Un bon et aimable • voisin de campagne, dont le fils vient de se marier, nous fait une visite afin de présenter sa belle-fille à ma mère. Cette jeune femme, jolie, spirituelle, peut-être un peu moqueuse, est Franc-Comtoise; elle n'était jamais venue dans ce pays-ci avant son mariage, et on avait oublié de l'avertir. A ma première phrase, elle a écarquillé de grands beaux yeux étonnés, qui m'auraient fait rire, s'ils ne m'avaient donné envie de pleurer.
» Nous allons avoir des élections. Les petits bourgeois légitimistes de mon canton ne veulent plus de M. Jean-Baptiste Teste, dont les antécédents sont, à ce qu'il paraît, trop révolutionnaires. Ils m'invitent à un punch pour le soir, afin de nous concerter, quoique je ne sois encore ni éligible ni électeur, — en mémoire de mon père, me disent-ils. Que Dieu me préserve de quelque mauvaise aventure !...
» Mes pressentiments ne m'avaient pas trompé... J'ai trouvé le café de l'Univers bondé de consommateurs qui trouvent moyen de crier et de boire en même temps. La population tout entière, hommes, femmes et enfants, stationne
sur la place de la mairie ou se colle aux vitres du café, illuminé a giorno. Le punch, un punch gigantesque, est flanqué de toutes les variétés de gâteaux, échaudés, choux à la crème, biscuits, éclairs, tartes, massepains, achetés chez Punique pâtissier de la ville. La bière mousse dans les verres et les gros mots sur les lèvres. La vivacité méridionale, aiguisée parla passion politique, donne un air féroce aux propos les plus ordinaires. Il semble, comme dit Sganarelle, que tout soit perdu si ce vilain b... de Jean-Baptiste Teste est élu. On lui attribue je ne sais combien d*énormités, sans se douter que, treize ans après, le pauvre homme, pour un délit discutable, sera poursuivi, flétri, déchu de ses dignités et de ses honneurs, déclaré coupable et condamné à cinq ans de prison. (Voyez la différence des]tempsl En i885, nous connaissons des politiciens qui ont fait bien pis, et qui n'en sont que de plus grands personnages.)
» En entrant, je fus immédiatement pris à la gorge par cette atmosphère étoufifante, asphyxiante, suigeneris^ où se confondaient 40 degrés de chaleur, la vapeur du punch, la fumée des.
io MKS MÉMOIRES
pipes et dôs cigares, le grésillemeat da poêli ei un parfum de transpirations collectives, très différent du newmson-hay ou de l'opoponax.
» Mes anxiétés redoublèrent lorsque je me vis appelé à la table d'honneur par le président du comité. (Kn pareil cas, il y a toujours un président qui ne préside pas et un comité qui fonctionne pea.) Je m'approchai plus mort que vif. Pendant ce temps, la foule, le populaire, qui n'était pas encore électeur, mais qui était déjà turbulent, ho aïeux et curieux, força la porte et envahit la salle, où une épingle serait restée perpendiculaire.
» Le président se leva ; le bourreau me regardait, son verre de punch à la main. Dans un speech laconique, fortement accentué et vivement senti, il vanta les vertus de notre candidat, fit justice des nombreux méfaits de M. Jean- Baptiste Teste ; puis il ajouta ; « Ce que je vous » dis mal, va vous être mieux dit par M. le )) Comte, qui est un savant. »
» J'ignore si j'étais un savant. Ce que je sais mieux, c'est que jamais fiasco ne fut comparable à celui-là. Je me levai; mes jambes flageo.
s K C O N D E JEUNESSE 3 l
laient; mes mains tremblantes laissèrent échapper mon verre dont le contenu aspergea mes voisins; une sueur froide, en dépit de cette température torride, perlait à la racine de mes cheveux et découlait sur mon front. Je balbutiai une phrase inintelligible qu'il me fut impossible d'achever. Le président, excellent homme au fond et vieil ami de ma famille, eut pitié de moi; il me dit tout bas : « Trouvez-vous mal! » Il était difficile, en efifet, de se trouver plus mal. On m'entoura, et un de ces anges de compassion, qui sentait horriblement le tabac et Teau-de-vie, dit à la foule qui commençait à murmurer et à rire :
« — M. le comte était venu très vite pour » assister à notre réunion. La chaleur Ta sur- » pris, il est indisposé,., ce sera pour une autre » fois. »
» Journée complète.
» Journée a Paris. Vingt ans après. — Je me lève à sept heures. J'ai de la copie à porter à mon éditeur et ami, Michel Lévy. De la rue Saint-Lazare à la rue Vivienne, n** 2 bis, il y a loin et il pleut à torrents. Pas un fiacre à la sta-
tion de la rue Olivier. Je veux héler ceux qui passent. Impossible. Ils ne veulent pas et ne peuvent pas m'entendre; je me crotte, comme CoUetet, jusqu'à Téchine.
» Au bout de la rue Richelieu, à l'angle du boulevard, je veux acheter une paire de gants. La demoiselle de magasin, une fine mouche, Parisienne jusqu'au bout des ongles, me demande à quel numéro je gante. Je réponds :
« Au 8 1/2, Mademoiselle. » Sourire moqueur de deux ou trois compagnes de la jolie marchande.
» J'arrive — dans quel état, grand Dieu! — chez Michel Lévy. On monte à son cabinet de travail par un large escalier, que nous avons surnommé ïescalier des géants. Je demande aux commis si le patron peut me recevoir. Il y a là un monsieur, un client, qui feuillette les volumes récemment publiés. Il se retourne, et
je le vois qui chuchote avec les commis. Je devine le dialogue. — « Quel est ce monsieur?
» — M. de P..., auteur de Causeries littéraires r. et de Contes et Nouvelles. — Il est enrhumé? » — Non, Monsieur, c'est sa voix habituelle. »
Je ne veux pas en ouïr davantage, et je grimpe l'escalier des géants.
» De là je vais corriger des épreuves, rue Coq-Héron. Ici, pour me bien comprendre, il faudrait connaître la localité.
» La maison est encore plus laide que la rue. Des murs suinte une humidité écœurante. On ne peut toucher à la rampe sans se noircir les mains comme celles d'un charbonnier. Le bureau — si on a la politesse de lui donner ce nom — est situé au troisième étage. Il occupe un tout petit espace', d*où Ton descend à l'imprimerie par une sorte d'escalier de bois, lépreux, malpropre, affreux, plus raide qu'une échelle. — « Je crois, » me dit le correcteur ou metteur en pages, « que vos épreuves sont » prêtes ; voulez-vous les demander du haut » de l'escalier, sans vous donner la peine de » descendre? »
» Je réponds: «Voulez-vous me rendre le ser- » vice de les demander vous-même? »
« — Ah! c'est vrai, j'oubliais, je vous de- » mande pardon, » réplique-t-il avec une politesse exagérée.
» Il se penche sur Tescalier, et, d^une voix de Stentor que j'aurais achetée volontiers au prix de toute ma fortune, il sMcrie :
a — Les épreuves du feuilleton sur M. Nico- » lardot sont-elles prêtes? »
» Midi. J'ai bien gagné mon déjeuner. Me voici au Palais-Royal; j'entre au café de la Rotonde, et je me trouve en face du garçon au cou de taureau, aux épaules colossales, dont le Boum! est une des célébrités parisiennes. Ce formidable Boum! me regarde du haut de sa grandeur. Je demande mon déjeuner habituel, deux œufs à la coque et une tasse de chocolat. Je veux qu'il soit dit que mes voisins de table ne se retourneront pas. J'y réussis; mais, cinq minutes après, Boum m'apporte des œufs sur le plat. A mes objections timides il répond : « Ah! c'est que Môsieur parle si » bas! »
» Et il s'éloigne en élargissant son buste, en brandissant sa chocolatière et sa cafetière ,. — comme Frondebœuf et le templier Boisguilbert brandissaient leur lance et leur hache d'armes; aussi fier de son incomparable creux que La-
blache pouvait Pêtre de son contr*ut. -^ « Ver- » sez au 4! — Boum! — -d
» Je contemple cet homme dans l'exercice de ses fonctions où l'intelligence a bien peu de part, et je me dis :
« — 'Voilà un imbécile, un idiot, qui personnifie le triomphe de la matière... Que ne ferait pas, avec cette sonorité d'organe, un avocat, un député, qui aurait en outre un peu de talent?... Et moi! Allons! n'y pensons plus !...
» Et j'y pensais toujours.
» Le café de la Rotonde, on le sait, touche presque au théâtre du Palais-Royal; je regarde machinalement l'affiche, qui annonce, pour le lendemain, la première représentation deSijamais je te pince ! Jt sais que la pièce est de Labiche; elle doit être charmante ! Ravel, Hyacinthe, Aline Duval... d'ailleurs, le titre est si drôle!
» J'entre au bureau de location. La buraliste est une grosse femme connue de tout Paris, d'un âge plus que mûr, avec un immense bonnet à fleurs, le visage bourgeonné, le nez bourré de tabac. A ma grande édification, elle lit l'As semblée Nationale,
» Je lui demande si elle a encore des fauteuils d'orchestre pour la pièce nouvelle.
» — J'en ai deux, répond-elle, le 171 et le
» — Voulez-vous me donner le 171?
» — Tout de suite. »
» Elle griffonne quelques mots sur le carré de papier vert, et me le présente.
') A ma grande surprise, je lus : « Loué à » M. de P...
» — Vous me connaissez ? » lui dis- je.
» — Oui, Monsieur. La dernière fois, vous » étiez venu louer un fauteuil pour le Chapeau » de paille d'Italie,., vous étiez avec un ami, » qui vous a nommé... Aujourd'hui, je vous ai » reconnu à votre son de voix...
» Attrape !
» Je sors du Palais-Royal par le perron qui donne sur les rues Vivienne et Neuve-des- Petits-Champs; je me trouve nez à nez avec un de mes confrères, le spirituel Edmond Texier, avec qui je me suis lié chez Joseph Autran.
» — De quel côté allez-vous? » me dit-il.
» — Je rentre chez moi, 5i, rue Saint- Lazare.
SECONDE JEUNESSE Sj
» — Comme ça se trouve ! je vais rue de la » Rochefoucauld. Nous ferons route ensemble.
» Le temps s'est remis au beau. Prenons par le » plus long : la rue Neuve-des-Petits-Champs, » la rue de la Paix et le boulevard... »
» Et nous voilà, bras dessus, bras dessous.
Arpenter un des beaux quartiers de Paris au bras d'un homme d'esprit, ce devrait être un plaisir; pour moi, ce fut une torture. On eût dit que tous les fiacres, tous les omnibus, toiis les camions, toutes les voitures de déménagement s'étaient donné rendez- vous dans cette infernale rue Neuve-des-Petits-Champs. Edmond Texier me parlait ; c'est tout au plus si je l'entendais; j'essayais de lui répondre; il ne m'entendait pas du tout. Il finit par se sentir gêné en me voyant au supplice. Nous passions en ce moment devant la librairie d'Amyot. « — Ah !
» j'oubliais ! » me dit-il, « je suis chargé d'une » commission pour Amyot... Au revoir! »
» Enfin, je rentre. Il était temps. Cette série de
secrets déboires — toujours pour la même cause,
— m'avait énervé. Je veux m'assurer quelques
heures d'un repos absolu. Je frappe à la vitre