II
du concierge, fort bien logé dans un sous-sol très différent des soupentes d'autrefois. Il y avait un piano, et ce piano n'était pas muet. La tille de céans, élève du Conservatoire, gentille blonde de dix-sept ans, mais mal élevée et passablement impertinente, chantait, en s'accompagnant, la romance du Pré aux Clercs: « Ren- » dez-môi ma patrie! » Je dis à son père, aussi haut que possible : <* — Je n'y suis pour personne. »
» La vitre était restée ouverte ; la romance et le piano avaient fait silence ; je m'arrête un instant sur les premières marches de l'escalier, et j'entends cette petite peste de Léontine dire à l'auteur de ses jours :
» — Si ce monsieur du second me parlait sou- » vent et longtemps, je finirais par chanter faux.»
» La malheureuse ! elle commençait par là, et elle a toujours continué.
» Ma journée avait été rude, et pourtant elle n'était pas finie. Après dîner, je me souviens qu'un ami doit me présenter, le soir, à madame de G...-M..., femme charmante et parfaite, dont la bonté égalait la beauté, et dont les mardis
SECONDE JEUNESSE Sq
étaient fort recherchés par la meilleure compagnie de Paris.
» La soirée commençait bien; je retrouvais là quelques amis : M. de Belleval, membre du Petit Bureau; le baron de Larcy, le vicomte dTzarn de Freissinet, M. Adolphe de Circourt, etc.. Nous nous étions retirés dans un petit salon, très favorable à la causerie, lorsque madame de G. ..-M... vint à moi avec un de ses plus gracieux sourires et me dit :
» — Une belle dame, dont le nom a retenti » dans toute TEurope, veut absolument faire » connaissance avec vous. » • » Et elle ajouta tout bjs :
» — C'est la comtesse Guiccioli. »
» La comtesse Guiccioli ! Aussitôt tous les souvenirs éveillés par ce nom magique, lord Byron, Venise, le Lido, Man/redy Lara, le CorsairCy les vers d'Alfred de Musset, s'abattirent sur moi, non pas pour m'animer d'une noble ardeur, mais pour me troubler et m'intimider encore plus. Ce n'était pourtant pas de l'intimidation qu'elle imposait à première vue ; c'était la plus amère des déceptions.
MES M ï^. MOIRES
» Elle touchait à la cinquantaine, si elle ne la dépassait pas. Petite, ramassée dans sa grosse taille, elle possédait pour toute beauté, la blancheur des rousses. Mais cette blancheur d'arrièresaison s'avachissait dans l'épaisseur de la taille et l'épaisseur des épaules. Ce n'était plus de l'embonpoint, c'était presque de l'obésité. Sa grosse tête, encore grossie par son système de coiffure — longues anglaises bouclant jusqu'au bas de son cou, — paraissait disproportionnée avec le reste de sa massive personne. Bref, il était difficile d'imaginer un ensemble plus bourgeois et plus cbmmun. Elle me rappelait cette scène de la Vieille Fille, de Balzac, où du Bousquier délace mademoiselle Cormon : Il crut assister à une inondation de la Loire : « Eva- » nouie, là, sur ce lit, vous étiez ravissante. » Les femmes grasses ont cela de bien qu'elles » sont superbes à voir. » Je n'étais pas du même avis que du Bousquier.
» Figurez-vous un homme qui, dans l'espace d'une minute, tomberait de la région des aigles au pays des taupes. Cette chute eût suffi pour paralyser mes moyens, quand même l'obstacle
habituel n^eût pas brouillé toutes mes idées. Je ne sais trop ce que me dit la Béatrix de lord Byron, la future épouse du marquis de Boissy. Elle ne m'entendit pas, et je ne Tentendis guère. Ce qui est probable, c'est que nous fûmes également désillusionnés l'un et Pautre. Gar^, à la fin de la soirée, en remerciant de son aimable accueil la bonne madame de G.. .-M..., je lui dis avec un sourire équivoque :
» — Madame Guîccioli doit penser que Ton peut écrire des causeries littéraires dans VAssemblée nationale et être un franc imbécile.
» — Pas précisément, me répondit finement
madame de G... Les célébrités, masculines ou
féminines, ne sont jamais plus contentes que
lorsqu'elles voient un homme d'esprit ému,
en leur présence, au point de devenir... moins
spirituel... Après cela, je puis vous avouer
qu'elle a éprouvé un léger mécompte.
» — Et moi aussi, » répliquai-je. »
J'ai cru devoir reproduire ce bulletin de
deux journées bien différentes, l'une champêtre,
l'autre urbaine, parce qu'elles suffiront au lec-
4 teur intelligent et à l'indulgente lectrice pour
f reconstituer, jour par jour, heure par heure, les
tristesses de ma vie. Maintenant, à quoi bon insister encore? A quoi bon délayer ou dé- , tailler? ce serait m'exposer à des répétitions
j continuelles. Ainsi j'ai eu l'honneur de faire le
^ * voyage d'Avignon à Marseille avec Alexandre
f Dumas, qui, devant lire les Idées de madame
4 Aubray, à la Malle, maison de campagne de
Joseph >Autran, m'avait admis à prendre ma part de cette fête de l'esprit. Nous sommes dans un coupé. Ce court voyage aurait dû être un enchantement : supplice 1 J'accompagne, de l'hôtel d'Europe à la gare d'Avignon, Albert Delpit, dont le talent et la personne me sont particulièrement sympathiques. Il est charmant, bien en train de causer, m'adressant des questions sur ma ville natale. Ma voix est couverte j)ar le bruit de l'omnibus : martyre I Ainsi de suite. Mais c'est au bal que je souffrais 1q plus^ pendant ces années de jeunesse qui vont de vingt-trois ans à trente. Ma danseuse me regardait avec stupeur, cinq ou six fois pendant le quadrille, parce que, à chacun des tutti de
Torchestre, je m'arrêtais net, hachant la phrase commencée. On me dit que j'ai passé dans quelques salons pour un causeur agrésble. Il faut vraiment qu'on y ait mis beaucoup de bonne volonté. Ce que je puis affirmer sans plus de vanité que de modestie, c'est que, sur vingt traits plus ou moins heureux (tout est relatif), j'en ai constamment ravalé au moins dix-huit, parce que je devinais qu'on ne m'entendrait ou qu'on ne m'écouterait pas; parce que la peur de détoner paralysait ma langue ; parce qu'un beau parleur ou même un sot, surtout un sot, ayant un bel organe et le verbe haut, tenait le dé de la conversation; parce que, allant dîner chez un ami et m'attendant à un tout petit dîner d'intimes, je me trouvais en présence d'un festin de vingt-cinq couverts; parce qu'une maîtresse de maison, croyant bien faire, me demandait, au milieu d'une assistance attentive, mon avis sur le roman en vogue ou la pièce nouvelle... Chose bizarre, et pourtant logique! Moi, passionnément épris du naturel, je me guindais, je m'empesais; je cachais sous un air doctoral ma timidité et mon embarras. J'étais ridicule, et ce
ridicule, je le ressentais, à moi tout seul, plus vivement que tout Tauditoire...
Je n'en dirai pas davantage sur ce triste sujet. A présent que je me suis dégonflé, que les secrets sont dits, suivant l'expression de madame de Mortsauf dans le Lys dans la vallée, il est bien convenu qu'au courant du récit, j'écarterai ces douloureuses images, et que je raconterai mes Souvenirs, comme s'il ne s'y mêlait rien d'extraordinaire et d'anormal. D'ailleurs, que pourrais-je ajouter de plus? Maintenant mes amis sauront que, s'ils ont quelquefois souffert pour moi en m'écoutant, je souffrais bien davantage ; les indifférents, s'ils ont supposé que cette infirmité passait pour moi Inaperçue, seront détrompés. Mes ennemis (il est vrai que je crois n'en avoir plus guère) apprendront que, si, pendant ma période de littérature militante, ils se sont égayés à mes dépens, ils n'ont dit que ce que, cent fols par jour, je me répétais à moimSme.
Pourtant je veux raconter encore un incident qui me servira de transition. A la tîn de i833, mon professeur de r^thorit^ue française, le
savant et débonnaire M. Alexandre, passa à Avignon, allant en Italie. Je lui avais inspiré une vive sympathie à laquelle n'avait pas nui mon premier prix de discours français au concours général. Il se souvint avoir vu dans le Palmarès que j'étais né à Avignon. Il s'informa, apprit que j'habitais une maison de campagne, proche voisine de ma ville natale.
L'excellent homme loua une voiture et vint me voir.
J'étais dans un de ces moments où une douleur profonde, scrupuleusement dissimulée, a besoin d'un confident. Je me jetai dans les bras de M. Alexandre, et les larmes aux yeux, je lui contai mon histoire psychologique pendant ces dernières années.
— Sommes-nous assez loin,disais-je, du jour où je fis parler les envoyés de la ville de Sienne, chargés de haranguer Charles VIII? C'était le sujet du discours français. Vous me dîtes, cher maître, que vous étiez content de moi, et mes juges confirmèrent votre suSrage. A présent, je ne fais plus parler personne, et je suis condamné à ne plus parler moi-même... Toutes les
carrières fermées, toutes sans exception! Pas d'autre avenir que le désœuvrement... Le désœuvrement! A Paris, ce peut être le dilettantisme. En province, c'est le désordre, le plaisir grossier, l'altération graduelle de toutes les facultés de l'esprit, l'abandon de toutes ses exquises jouissances... Ah! Je le sens, ce malheur sans / précédent et sans exemple m'a cassé le grand
ressort!...
Il me répondit avec une expression d autorité, de pitié et d'affection quasi paternelles, qui m'alla au cœur :
— Oh! mon jeune ami ! mon cher élève, que je vous plains ! Comme je m'attendais peu à cette catastrophe, quand j'aimais à vous prédire un brillant avenir!... Mais voyons! toutes les carrières vous sont-elles réellement fermées? Il en est que vous devez regretter : la diplomatie, le conseil d'Etat, la députation surtout... Mais j'en connais une autre, qui, dès le collège, me' semblait être votre véritable vocation...
— Laquelle ?
— La littérature... Vous vous [trouvez, pour exercer et ennoblir le métier d'écrivain, dans
des conditions excellentes... assez riche pour échapper aux âpretés et aux misères du surnumérariat et des débuts; pas assez pour conquérir la renommée à coups de billets de banque et de bons dîners. Vous pouvez attendre, et ne jamais oublier que le temps n'épargne pas ce qu'on a fait sans lui... Votre nom ne sera pas tout à fait nouveau pour les Villemain, les Cousin, les Guizot, les Saint-Marc Gîrardin, toujours attentifs à notre mouvement universitaire, quoique les événements en aient fait des hommes politiques... Travaillez, ne vous laissez pas abattre... entreprenez bravement un grand ouvrage, ni trop léger ni trop sérieux, dont vous publierez les fragments dans une de nos Revues. Allez souvent à Paris... Restez-y longtemps... Même, puisque vos moyens vous le permettent, louez un appartement modeste, mais convenable, sur la rive gauche, dans un quartier classique, entre rinstitut etPAbbaye-aux-Bois... Faites-vous présenter dans quelques-uns de ces salons où se réunissent les célébrités littéraires et scientifiques... On ne s'y amuse guère, mais il faut savoir s'ennuyer pour arriver au but... Je
48 HESHÉMOIRES
VOUS recommanderai surtout, le cas échéant, le salon, j'allais dire la chapelle de madame Récamier. Vous savez quel en est le dieu... Vous tâcheriez de trouver pour lui un grain d'encens qui n'eût pas encore servi. L'auteur des Mar~ tyrs commence à radoter un peu, mais personne ne doit s'en apercevoir... II n'a rien perdu de son prestige dans le monde des lettres, de son influence sur une jeunesse qui lui pardonne Henry V en l'honneur de Béranger, et qui aime mieux le voir ami d'Armand Carrel que du duc de Broglie... Sa gloire, si elle paraissait vieillie, serait sans cesse rajeunie par l'incroyable curiosité qu'excitent d'avance ses Mémoires d'outre-tombe... II les retouche et les remanie avec acharnement; Dieu veuille qu'il ne les gâte pas!.,. Soyez bien avec luil si vous lui êtes présenté...
— Mais je l'ai été déjà, l'année dernière, au printemps, au milieu des émotions provoquées par la tentative de la duchesse de Berri et le procès du Carlo~Alberto' ...
[. Voir la première série.
— Alors, c^est pour le mieux... Ayez Pair de prendre au sérieux ses brochures, ses romances de vieux troubadour à la jeune fille ^ jeune fleur ^ et ses quinze heures de prison chez M. Gisquet... A Paris, ne manquez jamais de tenir prêts un habit noir et une cravate blanche et de sacrifier, s'il le faut, à cette cravate et à cet habit votre stalle d'orchestre aux Italiens ou à la Comédie* Française... Les douairières vous sauront gré de vos assiduités... Elles se cotiseront pour vous délivrer un brevet de sagesse et de génie.
Publiez peu de volumes, et ne commettez pas de fautes... un peu de talent, beaucoup d'esprit de conduite, et qui sait? entre quarante-cinq et cinquante ans, vous entrerez à l'Académie; sauf de rares et glorieuses exceptions, c'est l'âge réglementaire...
— L'Académie!
Les conseils de M. Alexandre, sa parole si affectueuse et si sympathique, m'avaient de nouveau fait venir les larmes aux yeux; j'avais peine à les retenir. A ce mot magique, — l'Académie! — elles éclatèrent.
— L'Académie! repris-je; l'Académie fran-
çaise! Ah I ce serait mon rêvel la consolation de toutes mes douleurs... mais, là encore, impossible! Toujours le même obstacle! Le discours! Ah! j'y suis allé, à ces séances! J'ai assisté à la réception de Fourrier, de Tabbé Féletz, du général Philippe de Ségur, et enfin de Lamartine, beau, doué d'un organe sonore, *la poésie faite homme. J'ai entendu, dans cette salle où les femmes les plus élégantes s'entremêlent aux hommes les plus spirituels de Paris, où toutes les aristocraties, toutes les gloires ont leurs représentants, oui, j'ai entendu ce murmure de curiosité et d'attente qui précède Tentrée des récipiendaires. Je sais que, parmi ceux-là, les mieux posés dans l'opinion du public, les mieux pourvus de l'apostille du succès, sont émus, tremblants, épouvantés : je sais que l'un d'eux, cinq minutes avant l'ouverture de la séance, disait à un de ses parrains : « Si j'avais prévu l'émotion, la peur, qui me coupent la respiration et qui vont tout à l'heure me couper la parole, jamais, jamais je ne me serais exposé à cette épreuve. » Et pourtant il se trouvait dans les conditions ordinaires... Mais moi, avant de dire un mot,
SECONDE JEUNESSE Si
rien qu'en paraissant devant cette élite de la société française avec la certitude du mécompte que je lui préparerais, je tomberais foudroyé, et la scène serait académique en ce sens qu'elle serait tragique I...
— Calmez-vous, mon pauvre enfant, me dit M. Alexandre. .
Je Pentendis à peine, je poursuivis :
— Ce serait une cruauté de vanter à Tantale la fraîcheur de l'eau qu'il ne peut boire, la saveur des fruits auxquels il ne peut mordre... Non, non ! même cette carrière des lettres, pacifique et silencieuse, elle est fermée comme les autres à mes ambitions les plus légitimes!...
Effrayé de mon exaltation, M. Alexandre détourna Tentretien; il évoqua, pour me distraire, les souvenirs du collège Saint-Louis, les noms de mes camarades, Armand de Crochard, Emmanuel Richomme, Moïse Retouret, Edouard Laboulaye, Charles de la Bouillerie (voir le i®' volume) ; une heure après, il me serra tristement la main et repartit. Je ne Pai plus revu.
Si j'ai retracé cette conversation, qui date de plus d'un demi-siècle, c'est qu'elle m'offre l'oc-
casion de protester contre la légende mensongère et railleuse, qui m'a souvent représenté comme un candidat perpétuel a l'Académie FRANÇAISE. Contrcdirc ce mensonge, ce ne serait pas assez. Tout ce qu'il fallait faire pour ne pas être de l'Académie, je l'ai fait. On eût dit que je prenais le contrepied des sages conseils de mon professeur. Je n'ai pas mis le pied à l'Abbayeaux-Bois ; j'ai négligé les douairières. J'ai préféré le théâtre, où l'on va en redingote, à la cravate blanche et à l'habit noir des soirées de haute lice. J'ai publié un livre coupable, méchant, déplorable, gouailleur, tapageur, offensant, qui m'a mis à l'index, pendant de longues années, auprès des grandes et savantes dames, arbitres des candidatures. Est-ce tout? Pas
encore. J'ai mis du raffinement et de l'exagération dans mon renoncement. Dès qu'un de mes amis arrivait à l'Académie, je ne cessais pas de l'aimer; mais je le recherchais moins. Mes félicitations étaient glaciales, tardives, taciturnes; mon amitié semblait se refroidir; si bien que je donnais au nouvel immortel le droit d'attribuer à l'envie ma nouvelle attitude. Et cependant,
pour les spirituels rédacteurs de VEvénement^ du Voltaire et du Gil Blas, je suis, à poste fixe,
CANDIDAT PERPÉTUEL A l'AcADÉMIE FRANÇAISE !
J^en appelle à vous, qui me faites Thonneur de me nommer votre ami, Cuvillier-Fleury, X. Marmier, Camille Doucet, Caro, Camille Rousset, Emile Ollivier; et vous aussi que la mort I nous a pris, si vous étiez là, vous me serviriez
1 ♦ de témoins, Jules Sandeau, Saiçt-René Taillandier, Laprade, Montalembert, Joseph Âutran, vous dont Padmirable veuve me suppliait d^ac- I cepter la candidature, parce qu'elle croyait —
bien à tort — que nul n'était mieux que moi en mesure de louer son mari; comte d'Haussonville, Loménie, P. Gratry, et vous le plus grand, le plus vénéré de tous, illustre évêque d'Orléans, qui, n'ayant plus, hélas! que quelques mois à vivre, me disiez, à Hyères, ces paroles inoubliables : « Si vous vous présentez, j'irai voter pour vous! »
Ces témoignages ne me consolent pas ; mais ils me suffisent.
En me quittant, le dernier mot de M. Alexandre, aussi ému que moi, avait été Résignation,
b4 MES MÉMOIRES
Résignation! Je dirais que c'est la plus belle parole de. la langue chrétienne, si elle n'était contenue dans ces trois autres :
Foi, Espérance, Charité.