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sans esprit, refuse à madame Dorval la drstiiiction et la noblesse. Pour constater cette découverte, il a pris la peine de faire venir de Paris un rédacteur spécial. Nous demanderons à ce monsieur si c^est dans les estaminets de la place Maubert ou dans les cavaliers seuls de la Grande-ChaunJière qu'il a appris à connaître la noblesse et la distinction des manières et du langage. Jusqu'à ce qu'il nous renseigne, nous nous obstinons à croire que la société d'élite qui se dispute nos loges s'y entend mieux que lui. » Fabrice, dans sa réplique, dépassa toute mesure. Chose bizarre! il fut beaucoup plus dur pour madame Dorval que pour moi. Mon paquet fut. tout entier contenu dans ces mots : a Màssieu le Comte, porte-plume des noblions, des hobereaux et des comtesses d'Escarbagnas du Comtat Venaissin. » Si bien que M. Emile Zola, quarante-six ans après, quand il m'écrasa sous le même pavé, copiait à son insu un enfant perdu de la bohème, un journaliste de quin-^ zième ordre, un de ces affamés que Ton flatte en les appelant^rMïV^ secs, vu que nous pouvons encore prendre quelque plaisir à manger une
figue sèche, des raisins secs ou une poire tapée, et qu'ils auraient droit au titre de fruits pourris. Madame Dorval était bien plus maltraitée.
Fabrice la criblait d'allusions venimeuses à ses antécédents, à son étrange mariage, à de prétendues intrigues tolérées par son mari, à la légende des Vendanges de Bourgogne, où, après le dîner de noces, Merle aurait dit à Alexandre Dumas : « Fais-moi le plaisir de reconduire ma femme... Moi, je vais faire un tour au Théâtre- Français. » Puis, il concluait :
a A préseqj, nous nous empressons d'avouer que, dans Jeanne Vaubernièr, madame Dorval a été parfaite. C'est tout simple : Jeanne Vaubernier, c'est madame Du Barry ; or la nature et l'art ont bien mieux prédestiné madame Dorval à dire : « La France, ton café f... le camp 1 » qu'à réclamer une place dans les rangs de la noblesse française. »
Cette fois, je me gardai bien de retourner à l'hôtel du PalaiS'Royaî^ où j'aurais été probablement dévoré par la lionne en colère. Je n'en fis, comme papa Crevel dans les Parents pauvres, ni une ni deusse, je courus à mon cercle ;
j y trouvai deux de mes meilleurs amis, Guy d'A... et Jules de S... Hélas ! Guy n'est plus de ce monde; mais Jules, Dieu merci! est encore vivant, bien vivant, et c'est un ami qui en vaut cent. Je les priai de se rendre de ma part auprès de
Fabrice Dervieux, de lui dire que je prenais
« pour moi les injures adressées à madame Dor-
val, d'abord parce que c'étaient mes articles qui
les lui avaient attirées, ensuite parce qu'elle
était seule à Avignon, sans un parent ou un
ami pour la défendre ou la venger. (Se souvenir
que, en 1834, nous n'étions pas encore bien loin
de la phraséologie- (TAntonjr, de Térésa, de la
Tour de Nesles et d^Angèle.)
Guy et Jules acceptèrent la mission que je
leur confiais, avec d'autant plus d'empressement
que la Ruche vauclusienne, ses patrons et son
rédacteur leur inspiraient plus d'antipathie. Je
savais que, entre leurs vaillantes et loyales
mains, l'affaire marcherait vite et bien. Pourtant
ils revinrent, une heure après, ne sachant pas
s'ils devaient se fâcher ou rire. Fabrice refusait
de se battre, sous prétexte qu*il n'avait pas de
pantalon.
— Pas de pantalon I répliquai-je ; je lui en
donnerai un; je rhabillerai de pied en cape...
, L'essentiel est d'en finir, de couper court à cette
mauvaise guerre. Ce drôle a commencé par une
actrice; il finirait par nos femmes et nos sœurs !
La seconde ambassade réussit mieux que la première. Après une longue hésitation, Fabrice consentit à se battre; seulement, il demanda un délai de trente-six heures pour chercher et trouver des témoins. Rendez-vous fut pris, pour le surlendemain matin, dans une charmante île du Rhône, protégée contre les regards indiscrets par un fouillis de peupliers, de vergues, d'oseraies, d'érables, auxquels s'était cramponnée tout une forêt de plantes grimpantes : vigne sauvage, vigne vierge, bignonia, clématite à l'odeur de miel, lierre, pariétaires, etc., etc. En 1834, cette île appartenait encore au département du Gard, ce qui nous assurait contre l'intervention des gendarmes.
Nous fûmes exacts, mes témoins et moi, et même nous arrivâmes un peu avant l'heure. La matinée était délicieuse. Notre climat passe aisément d'un extrême à l'autre. Les jours de grand
'-il
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^ mistral, ou plutôt de tempête, — ceux qui,
diaprés Strabon, désarçonnaient Gaulois et i Romains, — on dirait un sauvage ivre, un bar-
.' bare en délire, un taureau furieux, ou quelque
mystérieuse puissance, acharnée à faire pleuvoir
sur les passants tuiles, cheminées, vitrages,
> plâtras, pots à fleurs et branches d'arbre. Puis
la tourmente s'apaise, et nous avons — ^en ^ septembre surtout et même plus tard — des
2 journées paradisiaques, que nous eqvierait le
ciel de Cannes ou de Naples. C'est un bienêtre qui ressemble presque à de la langueur, une détente inexprimable, une douceur exquise, * une senteur vague, composée des parfums de
^ toutes les plantes agrestes et s'exhalant dans
chaque goutte de rosée. La brise matinale a le
charme d'une caresse; les rayons du soleil se
baignent dans la brume avant d'arriver jusqu'à
^ ^ ^ nous. De chaque buisson s'envole une fauvette;
sur les terres grasses, fraîchement labourées, plane une légère fumée (aucune puissance humaine ne me ferait écrire buée] qui semble sortir des naseaux des bœufs et des mulets. Les ânes mêmes ont Pair plus spirituel qu'à l'or-
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dinaire. M. Victor Hugo, s'il vivait encore, ne dédaignerait pas de les prendre pour secrétaires.
L'île où nous étions, créée et fertilisée par les crues du Rhône, s'accordait admirablement avec cette symphonie pastorale. Elle semblait se prêfer à l'idylle plus aisément qu'à la tragédie. Un cours d'eau limpide servait aux ébats des canards qui pullulaient en cet endroit, et qui nageaient parfois jusqu'au milieu du grand fleuve. L'unique ferme était abondamment pourvue de pigeons, de poules, de pintades, de coqs et de gallinacées de toute sorte. Le reste de la population se réduisait à une guinguette où les bons bourgeois d'Avignon venaient, le dimanche, jouer aux boules ; à une laiterie, dont les vaches, paissant dans l'herbe drue, donnaient à ce coin de l'île un aspect de métairie normande, — et à la maisonnette d'un jardinier-fleuriste.
Fabrice et ses deux témoins se firent attendre; enfin ils arrivèrent. Fabrice les avait recrutés à grand'peine au café des Trois G lorieuses.C^ était sans doute la première fois que, dans un duel, un des deux adversaires habillait l'autre, mais il
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rhabillait mal. Je suis long, et j'ai toujours été mince. Fabrice, gros, court, trapu, sanglé dans ma redingote et mon pantalon, donnait Pidée d'une carotte de tabac beaucoup plus que d'un raffiné du Pré-aux-Clercs. Ses témoins donnèrent le signal, et nous nous mîmes en garde. Mais, au moment où j'allais me fendre, Fabrice laissa tomber son fleuret, et déclara que, décidément, il ne se battrait pas. «Je suis trop pauvre, dit-il ; la législation est sévère, et, s'il arrivait malheur, je n'aurais pas, comme M. le Comte, qui est riche, de quoi m'enfuir et me cacher. — Soit ! répondit Jules avec bne expression de mépris peu déguisé, qui signifiait : « Vous ne feriez pas mal de vous cacher tout de suite; soit! mais alors, vous allez vous engager, par écrit, devant ces messieurs et devant nous, à ne plus dire un mot de madame Dorval et à ne plus écrire dans la Ruche vauclusienne.
— C'est d'autant plus facile, répliqua-t-il, que la Ruche cesse de paraître, faute de fonds.
Nous entrâmes dans la guinguette; Fabrice écrivit et signa tout ce que nous voulûmes. Je lui conseillai de garder ma défroque, sauf à
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l'échanger contre une friperie mieux assortie à sa taille. Nous lui donnâmes quelque argent. Il partit le soir pour Marseille, et oncques ne Pavons revu. On m'a assuré que, après la révolution de Février, il avait été un moment sous-préfet ou commissaire extraordinaire. Je le crois mort; car, s'il vivait encore, il serait probablement ministre de la troisième République.
Vous le voyez, je triomphais i peu de frais ; j'aurais été parfaitement ridicule, si je m'étais posé en héros; mais, du moins, il m'était permis de prendre une modeste revanche auprès de madame Dorval. Je mis dans ma poche la déclaration du sieur Fabrice; je passai chez le jardinier-fleuriste; je me fis faire un bouquet convenable pour la saison, un peu trop avancée ; puis, muni de ce double trophée, je m'acheminai vers Thôtel du Palais-RojraL
Ici je suis forcé de faire un peu de topographie locale.
L'île qui venait de servir de théâtre à ce duel pour rire est reliée par une chaussée au pont du petit Rhône (car il y en a deux). Ce pont conduit à la porte de l'Oulle, laquelle ouvre sur la
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place Grillon, où était situé l'hôtel du Palais- Royal. Lorsque, au lieu d'entrer dans la ville, on tourne à gauche, on est sur la route de Vauciuse.
Au moment où j'allais franchir la porte de rOuUe, je faillis être écrasé par une calèche découverte, menée par deux postillons en veste de gala et attelée de quatre chevaux de poste, dont les grelots carillonnaient gaiement ; au fond de la voiture, madame Dorval et sa fille; sur le devant, deux messieurs, dont la figure ne m'était pas Inconnue, d'après mes souvenirs parisiens. Ils riaient aux éclats, et madame Dorval leur donnait joyeusement la réplique.
J'arrivai à l'hôtel; je trouvai Thôtelier rayonnant.
— Ah! Monsieur, me dit-il, quel honneur pour ma maison!
Il me présenta son registre; je l'ouvris et je lus : « Joseph Méry. — Alexandre Dumas. »
— Ils viennent de partir pour Vaucluse, me dit le bon M. Moulin; demain, ils vont au pont
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du. Gard. — Et il ajouta, d'un air encore plus triomphant : — M. Dumas va me nommer dans ses Impressions de Voyage.
Tel fut mon début dans la liltératurc.