II
Si je voulais donner plus de réalité, de relief et de vie à ces quatre médaillons si imparfaits, je dirais que je me figure mademoiselle. Mars peinte par Gérard, madame Dorval par Eugène Delacroix, Rachelpar Ingres et Sarah Bernhardt par Henri Rejgnault.
Il est bien entendu que je n'écris ici que des appréciations d'après coup; d'abord, parce que Sarah Bernhardt n'était pas née, ensuite parce que Rachel n'avait pas encore paru; enfin, parce que, dans cette soirée du i®' septembre 1834, j'avais, sinon une tempête, au moins un léger grain sous le crâne. Je me couchai, et je dormis mal; j'eus des rêves baroques; je voyais en songe tantôt Mérimée perché sur le figuier de Requien et consommant sa centième figue; tantôt Antony assassinant Raphaël Bazas, tantôt Christian poignardant Adèle d'Hervey ; puis madame Dorval me présentant un cahier de papier blanc et m'apportant les clefs du bureau de la Revue des Deux Mondes.
Le lendemain, de fort bonne heure, on m'annonça une visite. Le visiteur était un vieil original, nommé Joudou. Son innocente manie
était de fonder des journaux qui vivaient, en moyenne, trois mois ou six semaines. Il m'annonça qu'il allait créer un nouveau journal, intitulé le Messager de Vaucluse,
— Mais, mon cher Monsieur, lui dis-je, vous n'avez pas de chance. Vos fondations pèchent par la base.
— C'est vrai, me répondit-il avec un sourire philosophique; j'ai eu, tués sous moi, le Phare du VentôuXj VEclaireur du Luberon, V Abeille de Vaucluse, la Sentinelle du Comtat; mais, cette fois, j'espère que ce sera plus solide... .
En effet, il me montra des lettres fort encourageantes, signées des noms les plus honorables.
— J'ai, reprit-il, cinquante abonnements assurés ; M. le préfet m'accorde son patronage tacite, pourvu que je ne parle pas politique... J'aurai les annonces judiciaires; mais ce qui rendrait mon succès encore plus certain...
Il hésita un instant, me regardant en dessous avec un petit air insidieux.
— Ce serait?
— Ce serait, si vous vouliez bien vous charger du feuilleton.
J^affectai plus de surprise que je n^en éprouvais réellement, r- Moi? mais je n'ai jamais essayé.
— Raison de plus. Une occasion unique se présente. Madame Dorval nous promet une série de vingt représentations. Il n'y a pas bien longtemps que vous Pavez vue à Paris, dans ses plus beaux rôles. Personne, mieux que vous, n'est en mesure de juger cette grande artiste qui va passionner nos citoyens et nos concitoyennes... Vous partagerez son succès...
Un moraliste — à moins que ce ne soit un casuiste — a dit que le meilleur moyen de se débarrasser d'une tentation était d'y succomber. Je me fis un peu prier pour la forme, puis je dis au brave Joudou :
— Eh bien, j'accepte, mais à deux conditions : que je ne signerai pas et que vous me garderez le secret le plus absolu.
Il s'y engagea solennellement.
Madame Dorval joua d'abord Clotilde. Elle me parut inférieure à mademoiselle Mars, qui avait créé le rôle (mesdames Mars, Mante, Ligier, et, plus tard, Bocage, Desmousseaux,
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Menjaud, Geffroy, Samson); mais je me gardai bien de le dire ou de récrire. D'ailleurs, le surlendemain, dans Antonjr, elle fut si admirable, que je pus, sans flatterie et même sans exagération, laisser déborder mon enthousiasme. A dater de cette soirée, elle s'empara de notre public et fit, chaque soir, salle comble.
Ce diable de Joudou m'avait si bien gardé le secret, que toute la ville savait à quoi s'en tenir. La veille du jour où parut mon premier feuilleton, je fus mystérieusement prié de passer chez la marquise de D...
La marquise de D... était une autorité plus vénérable et plus respectée que le préfet. Sa naissance et ses parchemins se perdaient dans la nuit des temps. Etre admis à son whist équivalait à un titre de noblesse. Ce qu'il y avait de plus beau et de plus jeune dans son salon, c'étaient deux portraits de famille, authentiques, signés Raphaël. Chez elle, pendant l'automne et l'hiver i83o-i83i, les brevets de fidélité royaliste s'échelonnaient ainsi : ceux qui affirmaient que Charles X allait, la semaine suivante, rentrer à la tête de cinquante mille hom-
mes dans sa bonne ville de Paris étaient les purs. Ceux qui penchaient à croire qu'on en avait probablement pour jusqu'au printemps étaient les tièdes. Ceux qui osaient dire que cela traînerait peut-être jusqu'à i832 étaient les jacobins. C'est un de ses habitués, excellent homnie, portant un nom illustré dans la chaire chrétienne, qui perdit 12 pour 100 sur ses fonds « parce que, disait-il, voyant où ces scélérats nous menaient, il s'était empressé de vendre ». Ces scélérats s'appelaient Martignac, Hyde de Neuville et la Ferronnays.
Balzac, avant d'écrire son Cabinet des Anti^ ques, n'aurait pas rêvé trois têtes comparables à celles qui s'étaient rassemblées dans ce salon de haute lice, à l'appel et sous les auspices de la marquise. Ces figures archéologiques avaient pris pour la circonstance une expression solennelle qui ne les rajeunissait pas. Immédiatement, je compris que je n'étais pas assis sur une chaise, mais sur une sellette. Je comparais tout bas mes trois juges à Minos, Eaque et Rhadamante. Ils avaient à eux trois deux cent quarante-sept ans. Minos, le doyen, — le président.
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— était nonagénaire. Il avait conservé du costume d'ancien régime tout ce qui pouvait se garder sans attrouper les gamins : la petite queue, frétillant sur le collet de Thabit à la française ; par-dessus cet habit, la douillette de soie puce ; œil de poudre, culottes courtes et souliers à boucles. Songez que nous sommes en 1884, et que, à cette époque, Larrey, venu à Marseille pour étudier le choléra, arpentait la Cannebière exactement habillé comme le jour de la bataille d'Aboukir, tandis que Spontini, la même année, se montrait aux passants ébahis, vêtu comme le soir de la première représentation de la Vestale. Avec tout cela, Minos avait fort grand air. De haute taille, de haute naissance, il était parvenu à son âge sans dévier un instant du droit chemin. Sous Louis XVI, il avait maudit Turgot etvitupéré Necker. Emigré de la première heure, enrôlé dans l'armée des princes, il s'était signalé par des- prodiges de valeur, quoiqu'il ne fût plus bien jeune en 1 792. Il avait refusé de rentrer en France, tant que régna Napoléon, qu'il appelait M. Buonaparte. Malgré ses soixante-onze ans, il s'était battu comme un lion pendant les
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Cent-Jours. La Restauration Pavait comblé de joie, mais d^une joie qui ne fut pas sans mélange. Il n'était pas content de Louis XVIII, se méfiait de la Charte, tonnait contre M. Decazes, et, plus tard, attribuait nos malheurs à Tordonnance du 5 septembre. En apprenant la chute de Charles X, il offrit un spectacle imposant et pathétique. Escorté de ses fils, de ses filles, de ses petitsenfants et de ses domestiques en grande livrée, il monta à Notre-Dame des Doms, s'agenouilla sur la dalle, et, les larmes aux yeux, murmura cette plainte : « Mon Dieu! pourquoi m'avezvous laissé vivre jusqu'à ce jour de calamité? » Il y avait quelque chose d'émouvant dans l'alliance de ses grandes vertus et de ses petits ridicules; quelque chose de saisissant à voir ce vieillard, qui avait gémi de la scandaleuse fortuné de madame Du Barry, assailli dans la rue par les pauvres qui ne le quittaient jamais les mains vides, et interrompant ses inépuisables charités pour demander la tête de Louis-Philippe, du général Bugeaud et du duc de Broglie.
Eaque avait sept ou huit ans de moins que Minos, qui le traitait en petit garçon. Ils ne
s'étaient que très rarement séparés pendant rémigration et depuis le retour de la branche aînée des Bourbons. Eaque, dont la bravoure dans les rangs de Tarmée de Condé avait égalé celle de Minos, et qui était, comme lui, un modèle de fidélité royaliste, portait cependant un costume moins retardataire. Atteint d'un léger défaut de langue et peut-être d'une certaine lenteur d'idées, il avait peu à peu pris l'habitude de se faire l'écho de son ancien et d'achever ses phrases. Minos, qui n'avait pas tardé à s'apercevoir de cette innocente manie, se faisait un malin plaisir de s'arrêter au moment où sa phrase devenait significative, et il arrivait quelquefois au fidèle Eaque de se tromper en l'achevant. Il en résultait des querelles comiques. Au whist de la marquise, lorsque Eaque, qui était distrait, ne répondait pas aux invites de Minos, nouvelles disputes, qui n'ôtaient rien, bien entendu, à leur amitié quasi séculaire.
Rhadamante était chevalier de Malte. Les mauvaises langues prétendaient que, en dépit de ses soixante-quinze ans, il se dédommageait de son célibat réglementaire par de furtives ga-
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lanteries, et que nos jolies grisettes en savaient quelque chose.
Naturellement, ce fut Minos qui prit la parole. Il y était, d'ailleurs, autorisé par des souvenirs de famille et par les nombreuses marques de sympathie quUl m'avait données lors de mon retour à Avignon.
— Monsieur, me dit-il, on fait courir un bruit sur lequel nous vous prions de nous édifier. On dit que vous allez écrire dans les ga- :{ettes.
Ce mot de ga:[ette prenait dans sa bouche l'expression de mépris incommensurable que pourrait avoir le mot cabotin sur les lèvres d'un sociétaire de la Comédie-Française.
J'hésitais à répondre; mon feuilleton devait paraître le lendemain matin.
— Monsieur, reprit-il d'un ton plus sévère, j*ai beaucoup connu votre grand-père. C'était un offîcier de mérite, bien vu de madame de Pompadour; on l'aurait fort étonné, si on lui avait dit que son petit-fils se ferait folliculaire... .
— Quand j'étais capitaine au Royal-Champagne, dit Eaque, en 82, un officier de mon
régiment,' bon gentilhomme, mais un peu vif, rossa d'importance un gazetier, qui s'était permis quelques allusions méchantes contre la femme d'un de nos camarades. Ce maraud demanda raison de Pinsulte; le tribunal d'^honneur décida que Ton n'avait pas à se commettre avec un quidam exerçant un aussi vilain métier. — Mon enfant, reprit Minos en se radoucissant, je ne dirai pas que je vous ai vu naître, puisque je ne suis rentré en France qu'après la chute de l'usurpateur; mais je vous ai fait jouer sur mes genoux. Lorsque vous êtes revenu de ' Paris les mains pleines de livres à tranches dorées et le front couronné de lauriers, bien des gens m*ont demandé : « Pense-t-il bien? » J'ai répondu de vous, et j'ai dit : « Il a échappé à la contagion parisienne et au virus universitaire; oui, il pense bien! » Ce qui n'a pas peu contribué à vous faire accueillir à bras ouverts par notre respectable amie, la marquise de D...
Ici, la marquise, qui lévigeait une forte prise de tabac, la laissa retomber dans sa tabatière, et fit un signe d'assentiment.
— Me ferez- VOUS mentir? continua Minos, redoublant de gravité.
J'étais partagé entre une violente envie de rire et le chagrin d'entendre radoter ce vieillard digne d'admiration et de respect. Je répondis timidement :
— Vous faire mentir, monsieur le marquis!
vous qui m'avez comblé de bontés ! vous qui êtes à mes yeux le plus pur modèle des vertus chevaleresques et chrétiennes ! A Dieu ne plaise ! non! mille fois non! mais je ne croyais pas commettre un si grand crime en profitant de mes antécédents parisiens pour rendre compte, dans un journal inoffensif, des représentations d'une actrice célèbre, qui, en outre, est fervente légitimiste...
— Comment! elle se donne les airs d'être légitimiste, cette madame Dor... Dor...?
— ... bigny, se hâta de dire Eaque, qui n'était pas très au courant de nos célébrités théâtrales.
— Non, Dorval, reprit Minos impatienté. Baron, vous me soufflez mal, vous êtes insupportable.
Grâce à cet incident, Minos et son écho per-
dirent un moment de vue le but de la réunion. Rhadamante, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, profita de ce hiatus pour dire d'un air égrillard :
— Ah çà! mes chers collègues, je m'étonne que vous qui fûtes, dans le temps, de grands chasseurs devant le Seigneur, vous suiviez une fausse piste, au risque de faire buisson creux... Si notre jeune ami se fait gazetier, s^'il tient à publier un panégyrique de cette dame Dorval, c'est comme moyen d'arriver jusqu'à elle et...
— Allons, taisez-voufe, mauvais sujet! interrompit Minos avec un sourire de bon augure pour le futur gazetier... Vous n'avez pas honte, à votre âge? A tout pécheur miséricorde! Vous dites, Armand, que cette comédienne est tendrement dévouée à la cause de nos rois en exil?...
— Oui, monsieur le marquis..., fougueuse légitimiste, et, de plus, Vendéenne...
— Eh bien, nous vous pardonnons, mais à condition que vous imprimerez ce que vous venez de me dire, et... que vous ne vous ferez pas payer...
L'idée d'être payé par le pauvre Joudou, dont
rhabit noir et le feutre endolori attendaient, depuis cinq ou six hivers, des remplaçants, me parut si drôle, que, malgré mon respect pour Minos, Éaque et Rhadamante, je ne pus m'empêcher d'éclater de rire.
On le voit, j'en étais quitte à bon marché. Si )e rappelle cet incident de peu d'importance, c'est que j'y rencontre un détail caractéristique, fixé dans ma mémoire par cinquante ans d'expérience.
Depuis 89, depuis qu'elle a le plus besoin d'être défendue, la noblesse française, l'ex-noblesse de cour, a presque toujours opposé à la littérature et à la presse, sinon beaucoup de mépris, au moins un peu de dédain et de méfiance. On dirait que les plumitifs, même en plaidant pour les bonnes causes, sont à ses yeux responsables des méfaits commis par ceux de leurs confrères qui se sont constitués les avocats du mal, du mensonge, du désordre et du vice.
Ceux-ci mêmes, s'ils ont du talent, et si, libres des scrupules qui nous retiennent, ils payent d'audace et assaisonnent leurs plaidoyers de curiosités lascives, de malpropretés voulues et
d'excitations à la luxure^ ont chance, non seulement de grossir leur public, mais de nous dérober le nôtre. C'est réternelle histoire du fruit défendu, de la femme pervertie qui passe tout à son amant, rien à son mari. Comme la société aristocratique s*arrache les journaux démolisseurs et les livres pestilentiels sans se croire obligée d'estimer les auteurs, elle est sujette à nous envelopper dans cette mésestime, à se dire que, en fait de journalistes et d'écrivains, le meilleur n'en vaut rien, et que les autres ont du moins le mérite d'être amusants. J'exagère à dessein; mais ce qui est positif, c'est que, à moins de s'appeler Chateaubriand, le gentilhomme qui écrit se déclasse ; il devient un être hybride, ni tout à fait homme du monde, ni tout à fait artiste ; les hommes du monde sont enclins à le regarder de haut, et les artistes, l'ironie aux lèvres, l'appellent M. le Comte. La presse, cette puissance moderne, n*a jamais été regardée par les grands seigneurs et les grandes dames plus ou moins royalistes que comme une auxiliaire de troisième ordre, trop équivoque, trop suspecte, et parfois trop dangereuse pour avoir le
droit de se faire payer cher. On lui permet de vivoter, on s'inquiète peu de la faire vivre. Comment expliquer autrement que le parti le plus riche de France ait toujours laissé ses journaux périr d^inanition et ses journalistes mourir de faim ? Que des ducs et des duchesses vingt fois millionnaires dépensent un demi-million pour leur écurie, trois cent mille francs pour leur vautrait et trouvent bon que les champions des principes qui protègent contre les communistes et les partageux leurs chevaux, leurs meutes, leurs hôtels et leurs châteaux, aillent dîner dans les crémeries de la rue Coquillière ou de la rue Coq-Héron, tandis que les écrivains du Voltaire, de VEvénement et du Rappel dînent chez Bignon ou au café Anglais? que ces nobles châtelains et ces élégantes châtelaines reçoivent par devoir la Ga:[ette de France ou le Français, dont la bande reste intacte, et, par plaisir, le Figaro^ que tout le monde dévore, depuis la maîtresse du logis jusqu'aux caméristes et aux marmitons ?
Le marquis de B..., le baron de R... et le galant chevalier de S... (Minos, Eaque et Rha-
damante), n'étaient que les précurseurs inconscients de cette société dont je me plains. Eux du moins avaient une excuse; ils dataient de cette fin du XVIII® siècle, où le rang des hommes de lettres n'était pas encore fixé, où ils étaient à la fois omnipotents et subalternes, à la tête des idées et à la solde d'un financier de leur temps. Ils dominaient l'opinion et flagornaient La Popelinière; Arouet était passible de coup de bâton, et Voltaire susceptible d'apothéose. En outre, témoins et victimes de la Révolution, qu'ils avaient crue morte et qui venait de renaître sous leurs yeux, ils en accusaient, non sans raison, les philosophes, les encyclopédistes, les auteurs , les brochuriers, les écrivassiers de toute sorte; il leur semblait qu'il n'y avait pas eu de proportion entre Tattaque et la défense, et que Voltaire et Rousseau avaient fait plus de mal que Mallet du Pan et Champcenetz n'avaient fait de bien. Ils ajoutaient tout bas que l'opposition de Chateaubriand, sous le ministère Villèle, était pour beaucoup dans la Révolution de Juillet, et que ses éloquentes brochures ne réparaient rien.
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Au surplus, j'eus pour moi, dans cette circonstance, la jeunesse armoriée qui donnait le ton, le cercle du Commerce ^ ainsi nommé parce qu'il comptait parmi ses membres vingt gentilshommes pour un commerçant, et les belles dames qui se disputaient les loges, se passionnaient pour Adèle d'Hervey, lui empruntaient même ses intonations les plus dramatiques.
Une de ces dames, une duchesse, s'il vous plaît, ayant eu maille à partir, au bal, à propos d'un vis-à-vis dans un quadrille, avec la maman un peu bourgeoise d'une demoiselle un peu massive, s'était écriée : « Mais que lui ai-je donc fait, à cette femme? »
Enfin parut, le i®' octobre, le premier numéro du Messager de Vaucluse. Mon feuilleton était son plus bel ornement. On l'attendait avec une certaine impatience. J'étais encore, pour quelques-uns de mes compatriotes, le Monsieur de Paris; une de mes valseuses, dont le pied avait été tuméfié, pendant quinze jours, par la pression maladroite de mes escarpins, avait dit ironiquement:» Nous allons voir s'il écrit mieux qu'il ne danse. » Le fait est que, si Gil
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Blas, dans la mémorable soirée qui précéda sa disgrâce, fut pris pour un élève de Terpsichore, pareil honneur ne m'était jamais échu.
M'accuserez- vous de vanité si je constate, après cinquante ans, que mon article eut du succès? Toute proportion gardée entre la capitale et unmodeste chef-lieu de département, il fit plus de bruit que n'en fait aujourd'hui mon dix-sept millième feuilleton. On en parla depuis Cavaillon, patrie de la famille Blaze, jusqu'à Murs, berceau du brave Grillon. Joudou y gagna treize nouveaux abonnements, ce qui fit un total de soixante-trois; chiffre imposant auquel il. n'était jamais parvenu. L'héroïne de la fête envoya le journal à Paris, et Charles Maurice en reproduisit quelques lignes dans le Courrier des théâtres; ce qui ajouta à Téclat de mon triomphe.
J'avais habilement mélangé, dans ce maidenspeech, la prose doctorale de Gustave Planche, les gentilles paillettes de Jules Janin et mes souvenirs personnels du théâtre de la Porte-Saint- Martin. J'exprimai le plus fougueux enthousiasme et je citai un passage de la Revue des
Deux Mondes, d'où il résultait que mademoiselle Mars n'allait pas à la cheville de madame Dorval. C'était la prendre par son faible. Elle fut enchantée et désira me voir. Je ne me le fis pas dire deux fois.
Elle occupait , à l'hôtel du Palais-Royal , l'ppartement tragique (voir les Impressions de voyage d'Alexandre Dumas) d'où une multitude furieuse avait arraché le maréchal Brune pour l'assassiner et le jeter dans le Rhône, malgré l'héroïque défense de l'hôtelier, M. Moulin, doué d'une force herculéenne, mais incapable de lutter seul contre mille.
Dire que madame Dorval me remercia chaleureusement et que son accueil fut excessivement cordial, ce ne serait pas assez. Naturellement expansive, sujette à forcer la note, — comme presque toutes les actrices, — elle se précipita dans mes bras avec une effusion extraordinaire en s'écriant: a Ah! merci. Monsieur! Il a fallu que ]t vienne à Avignon pour qu'on me dédommage des vilenies du Théâtre-Français et des odieuses intrigues de cette vieille momie de mademoiselle Mars... Cinquante-six ans. Mon-
sieur, cinquante-six ans, et ça s^obstine à jouer les ingénues, à dire, dans le Misanthrope, à une Arsinoé, de vingt-cinq ans plus jeune qu'elle : « Ce n^est pas le temps d'être prude à vingt ans ! » Dès les premières minutes, nous fûmes camarades; cette camaraderie bon enfant excluait absolument les projets machiavéliques et anacréontiques que m'avaient attribués Rhadamante, le chevalier, de Malte. Madame Dorval, à cette date, n'avait pas cinquante-six ans, mais elle touchait à la quarantaine. Grâce à sa vie accidentée, à ses années de mélodrame et de boulevard, à ses excursions en province et à ses habitudes plus passionnées encore que ses rôles, elle ne pouvait plus se passer de l'optique et de l'illusion théâtrales. Elle n'avait rien changé, pour me recevoir, à son négligé du mâtin, qui était, en efifet, prodigieusement négligé. Aussi, ce fut sans- trouble et sans embarras que je lui dis :
— Vous ne vous doutez pas, Madame, que je viens chercher ma récompense?
— Votre récompense? répliqua-t-êlle avec un bon rire.
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— Oui... je suis exilé de Paris, où j'avais passé dix bonnes années... J'ai été un des plus obscurs claqueurs (THernani^ de Christine, d'Antony, de Marion Delorme.,. Depuis lors, le léger fil qui me rattachait à la littérature nouvelle s'est brisé; j'entends prononcer des noms inconnus avant mon exil... je vois poindre de jeunes gloires, mais je ne sais rien de positif, rien de personnel... Voulez- vous me renseigner?
— A vos ordres, me dit-elle gaiement.
— Voyons! madame Sand?
— C'est mon amie.... elle me promet des rôles pour le temps prochain où cette sacrée {sic) mademoiselle Mars crachera sa dernière dent dans son dernier catarrhe... Je ne veux pas en médire... Vous connaissez, par la rumeur publique, ses aventures, dont les victimes et les héros ne sont d'ailleurs ni résignés ni muets. Ce n'est pas moi, pauvre pécheresse, qui lui jetterai la pierre; je n'ai pas droit au rigorisme; son tort est de se croire ou de se dire, à chaque nouvelle expérience, sur le point d'aimer pour toujours; puis, lorsqu'elle est détrompée, de punir par un brusque abandon les complices de
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son erreur, qui ne sont pas encore désillusionnés au moment où elle se désabuse. De là des blessures qui font crier les patients, mais qui ne seront peut-être pas perdues pour la poésie et le roman... Pas un mot de plus!
— Et Gustave Planche?
— Oh! celui-là, je puis en parler tout à mon aise. C'est un critique à formules solennelles et pédantes, qui me semblerait bien ennuyeux, s'il n'était mon panégyriste. Il a des manies, des tics. Il ne dira pas : « La statue de M. Pradier a la jambe droite trop courte; » il dira : « Ma conscience, d'accord avec la vérité et l'évidence, me force d'affirmer que cette jambe est trop courte. » Il est sincère, honnête; il se croit impartial, parce qu'il repousserait avec horreur les présents d'Artaxerce... et puis, il est par trop malpropre... Vous savez ce qui m'est arrivé avec lui?
— Non, Madame, dis.-je fort afifriandé.
— Oh! rien de voluptueux, reprit^elle en riant; il y a de bonnes raisons pour cela... Je l'avais invité à dîner... C'est le seul genr€ de séduction qu'il accepte; mais, ces jours là, il se
rattrape de ses jeûnes forcés... Le dîner était pour sept heures ; il arrive à six... Dans quel état, grand Dieu! je remarquai surtout ses mains, qui semblaient passées au cirage. « Planche, mon ami, lui dis-je, je ne suis pas habillée ; nous avons encore une heure devant nous...
J'attends Alexandre (Dumas), Frederick et le Comte (le Comte, c'était Alfred de Vigny); tenez, il y a, tout à côté, un établissement de bains; voici un cachet... Vous reviendrez dans une heure. » Il ne fait aucune objection, prend le cachet et sort. A sept heures précises, il rentre impassible et serein... Je regarde ses mains... elles sont exactement dans Tétat où je les avais perdues de vue. « Planche, mon ami, lui dis-je, vous n'avez donc pas pris votre bain? — Pardon! me répond-il d'un air triomphant. — Et vos mains? — Ah çà ! est-ce que vous croyez que je suis homme à perdre une heure sans rien faire?... Je me suis fait donner une planchette avec pupitre. J'ai lu un livre que j'avais apporté, et j'ai eu soin de tenir constamment mes mains au-dessus du niveau de l'eau, pour ne pas mouiller le volume. » — J'ai ri, et j'ai été dé-
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sarmée ; maïs M. le Comte, qui est d'une délicatesse féminine et d'une sensibilité séraphique, n'a pas pu dîner. Planche m'est si dévoué, que je lui pardonne tout. . . Pourtant, même sur ce terrain, il est immodéré et maladroit. Dernièrement, j'ai joué au Théâtre-Français, une vraie panne (ce sont les créations auxquelles on me condamne). Lord Byron à Venise y d'Ancelot et Comberousse ; une horreur ! J'étais ennuyée, énervée, et je crois bien que j'avais été presque aussi mauvaise que la pièce. Planche ne voulut pas en avoir le démenti. Il oublia la maxime de M. de Talleyrand : « N'ayez pas de zèle! » et, dans un article d'autant plus ridicule qu'il lui avait donné ce titre pompeux: Histoire et philosophie de l'art, il déclara que j'avais découvert dans celte pièce ce que les auteurs n'y avaient pas mis, la passion, le drame, la poésie, le lyrisme, — et que j'avais transfiguré Margarita Cogni. Qu'y avons-nous gagné tous les deux?
Le lendemain, au foyer de la Comédife-Française, je fus accueillie par les quolibets de ces satanées pimbêches, qui ne m'appelaient plus
que Notre-Dame de la Transfiguration ; — et II. 8
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mademoiselle Mars, à qui Ton annonça que Gustave Planche avait la gale, répliqua : « Le malheureux! il se sera mordu. »
-— Et Sainte-Beuve ?
Ici, avant de reproduire Topinion de madame Dorval, je dois rappeler ce que fut la dernière manière de Sainte-Beuve. Dans ses Cahiers, dans sa correspondance avec Lausanne, dans les notes et les appendices de ses Causeries du Lundi, il s'acharna à dénigrer presque tous les auteurs contemporains : Chateaubriand, Victor Cousin, Villemain, Gustave Planche, Balzac, Alfred de Vigny, Ampère, Charles Nodier, Alfred de Musset, Lamartine, etc., etc. Il ne passa sous silence que M. Victor Hugo ; nous savons aujourd'hui pourquoi.
Or voici ce que m'en dit, en 1834, madame Dorval, soufflée par son ami Gustave Planche :
— Sainte-Eeuve est doué d'une abnégation bien rare en ce temps-ci. Quoiqu'il ait pratiqué bien des amitiés passagères et. qu'il croyait durables, « bien qu'il ait foulé aux pieds des cendres qu'il ne prévoyait pas, il ne recule, Dieu merci I devant aucune ingratitude. Il se plaît à
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populariser les noms dédaignés par l'ignorance ou la frivolité, sans trop se soucier du destin réservé à son dévouement. Le témoignage qu'il se rend à lui-même d'avoir bien fait, et courageusement, suffit à le contenter et à le soutenir dans les luttes nouvelles. Chaque fois qu'il agrandit pour la foule curieuse, moins prodigue de louanges que de railleries, le cercle de la famille littéraire, il s'applaudit et se repose sans réclamer un prix plus glorieux et plus pur (?), sans demander aux disciples qu'il initie, aux dieux nouveaux qui n'avaient pas d'autels avant ses prédications, une longue reconnaissance, une solide amitié... » — Ouf! il y en a, comme cela, quatre grandes pages, me dit la grande actrice en me tendant la i^evwe du i5 juillet. C'est du Gustave Planche de derrière les fagots...
— Etes-vous bien sûre que les tagots n'aient pas cheminé avec lui au lieu de rester à leur place? Ces lignes sont diablement amphigouriques...
— Eh bien, je vous dirai plus simplement :
Sainte-Beuve est une belle âme, pure, généreuse
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et sans fiel; il se réjouit des succès d'autrui plus encore que des siens; tendre, pieux, un peu mystique, doué d'une sensibilité qui le rend parfois bien malheureux; car la nature Ta traité en marâtre... Incapable de faire mal à une mouche; incapable de chercher des armes pour se venger d'une offense. En un mot, il est bon ; je voudrais le voir plus souvent; mais nous logeons aux deux extrémités de Paris, et il est trop pauvre pour prendre un fiacre...
O clairvoyance des contemporains !
Nous passâmes ainsi en revue toute la jeune littérature, depuis le cèdre jusqu'à Physope, depuis le demi-dieu jusqu'aux fruits secs; Victor Hugo, Dumas, Frédéric Soulié, Musset, Alfred de Vigny, Emile Deschamps, Auguste Barbier, Fontaney, Ulric Guttinguer ; après quoi, madame Dorval me dit bravement :
— Vous me croirez si vous voulez..., mais, parmi tous ces hommes de talent ou de génie, le plus spirituel, le plus amusant, le plus gai, c'est encore mon mari...
— Vous êtes mariée? fis-je avec une expression de stupeur qui redoubla son hilarité.
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— Un. peu, mon neveu! devant M. le curé et M. le maire, avec M. Merle, critique dramatique de la pudique Quotidienne.., le plus aimable des hommes et le plus commode des maris...
— Un merle blanc alors?
— Très* joli, mais un peu vieillot... A présent, cher Monsieur, il faut que je vous congédie... J'ai à repasser ma duchesse de Guise.
Vous savez que c^est pour demain soir... J'aurai eneore besoin de votre appui.
Cette troisième représentation n'alla pas comme sur des roulettes.. . Le duc de Guise, atteint d'un coryza, parlait effroyablement du nez; Henri III ne savait pas son rôle. Saint- Mégrin, louchant d'un œil et légèrement cagneux, justifiait assez mal l'amour de la duchesse, et Catherine de Médicis avait une énorme fluxion. Pourtant madame Dorval s'en tira, et fut fort applaudie dans les scènes de passion. Elle devait jouer, le surlendemain, Jeanne Vaubernier, où je la savais merveilleuse de verve, de brio et d'entrain; ce fut donc sans la moindre appréhension que je taillai ma plume
pour, un second article. Je n'apercevais pas de points noirs. Il y en avait pourtant.
La Révolution de Juillet et le règne du juste milieu, aujourd'hui si regrettable et' si regretté, avaient peuplé nos villes de province, Aix surtout et Avignon, d'un certain nombre de jeunes gens charmants, dont les pères avaient été, sous la Restauration, députés, conseillers d'Etat, gentilshommes de la chambre, préfets, pairs de France ou officiers supérieurs. Ces beaux jeunes fils de tamille, sortis récemment de Saint-Gyr, de Saumur ou de l'Ecole navale, auraient été d'excellents militaires ou d'admirables lieutenants de vaisseau; braves comme leur épée, ils l'avaient brisée, après les glorieuses, pour rester .fidèles à des convictions héréditaires. C'était noble et grand; mais le diable, dans ce triste monde, sait toujours se faire sa part; sans quoi il ne serait pas le diable. En mer ou sur les champs de bataille, ces démissionnaires de vingt ans, dont quelques-uns s'étaient déjà distingués à la prise d'Alger, auraient été des chevaliers d'Assas ou des baillis de Suffren. Sur le pavé, ils étaient oisifs, et, si l'oisiveté est la
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■ mère de tous les vices, on sait qui lui fait ses enfants. Ces brillants oisifs n^acceptaient ni
patiemment ni humblement le rôle de vaincus.
Ne sachant que faire de leur vaillante et bouillante jeunesse, ils rongeaient leur frein, toîsaieni le bourgeois, parlaient tout haut dans leur avant-scène au théâtre, lorgnaient les jolies femmes, hantaient la salle d'armes et se montraient, en toute occasion, /riands de la lame.
Or, tandis qu'ils se dépensaient sans compter, les négociants, les chefs d'usine, les grands industriels, antidatant le précepte de M. Guizot, s'enrichissaient de façon à se préparer un douloureuï terme de comparaison avec nos détresses actuelles. Leurs fils, élégants, élevés à Paris, ayant le vent en poupe, régnant dans les salons de la préfecture, avaient peine à supporter les airs de supériorité qu'affectaient à leur égard ceux que, en petit comité, on appelait hobereaux ou nobUons. De là un antagonisme qui restait encore à l'état latent, mais que la moindre crise pouvait faire éclater. Il suffisait que madame DorVal fût devenue l'idole de la première société' [style d'alors) et de la jeunesse
légitimiste, pour que ces messieurs missent une sourdine à leur admiration. Dans Antonj^y elle avait excité un tel enthousiasme, qu'ils n'avaient pas osé protester contre l'entraînement universel. Mais la soirée de Henri III avait été plus froide, et on avait entendu un d'entre eux, récemment revenu de Paris, dire que, dans le rôle de la duchesse de Guise, madame Dorval, avec sa voix rauque et ses allures triviales, avait l'air d'être la cuisinière de mademoiselle Mars. J'ignorais ce détail quand je m'attelai à mon second article; mais je me souvenais des recommandations du grand marquis, et je résolus de faire bonne mesure. Après avoir porté aux nues la grâce, la distinction, l'élégance, Tintensité de passion dont madame Dorval venait de donner une nouvelle preuve, je m'emparai d'une phrase célèbre du troisième acte de Henri III, et j'écrivis : « Que dirait la noblesse de France? » s'écrie la duchesse de Guise, dont son mari vient de meurtrir le poignet. —.« Elle dirait, cette fois, qu'elle reconnaît comme sienne la grande actrice qui, non contente de l'avoir émue jusqu'aux larmes, partage tous ses sentiments, s'associe à
ses regrets, à ses espérances, et conserve, comme elle, le culte des royautés tombées. » C^était raide dans un journal qui ne payait pas de cautionnement; mais je n'étais pas pour rien le neveu du député influent.
Je remis mon manuscrit à Joudou, et je m'absentai pour trois jours, Jeanne Vaubernier ne devant se jouer que le lundi de la semaine suivante. Or voici ce qui se passa pendant mon absence.
Il y avait à Avignon un petit journal démocratique, comme qui dirait aujourd'hui radical. Son existence était intermittente; il paraissait de temps en temps, il s'appelait la Ruche vauclusienne; type complet de la feuille de chou, mais d'une feuille et d'un chou qui pouvaient envelopper une nichée de scorpions et de guêpes. Il recrutait ses rédacteurs (gratuits, bien entendu) parmi les buveurs de chopes du café des Trois glorieuses (e* d'une infinité de glorias), ou dans un certain nombre de correspondances qui lui donnaient les nouvelles locales
De plus en plus exaspérés de l'attitude hautaine et des airs goguenards du faubourg Saint-
Germain avîgnonnaîs, les dandys du tiers état eurent Tidée de faire venir de Paris un de ces ratés^ comme il en existe à toutes les époques et sous tous les régimes, qui, de cinq à sept heures, entre le boulevard Montmartre et le boulevard du Temple, font la chasse à Técu de 5 francs ou au cachet du dîner à 32 sous. Fabrice Dervieux — c'était son nom — ne se fit pas prier et ne marchanda pas son concours. Il se dit que ce dîner, toujours douteux à Paris, serait certain en province. Il arriva le samedi, et eut, pour ses débuts, à écrire un article sur la représentation de Henri III et sur madame Dorval.
Fabrice ne manquait pas d'esprit, ou plutôt de métier. Il s'était exercé dans les bas-fonds du journalisme à personnalités et à scandales, et il savait trouver les défauts de la cuirasse. Cette première fois, il ne me mit pas en cause, mais il prit à partie la duchesse de Guise. Il rappelait que madame Dorval^ malgré les influences romantiques, n'avait jamais pu s'acclimater à la Comédie -Française. Il insistait sur l'effet qu'avait produit, dans la bouche de mademoiselle
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Mars, ces mots que faisait valoir sa voix au timbre d'or : « Vous ! mais pourquoi vous ? Ce n'est pas vous que j'étais habituée à voir à mon réveil!... Malheureuse que je suisI...mon amour s'est éveillé avant ma raison !» — « Avant-hier, disait Fabrice, ces mots ont passé inaperçus, grâce à un enrouement qui menace de devenir chronique. » Puis, faisant allusion à ma phrase, il ajoutait : « On a essayé récemment d'établir je ne sais quelle communauté entre cette singulière duchesse de Guise et la noblesse légitimiste. Hélas ! c'est justement la noblesse qui manque le plus à madame Dorval, incapable de se défaire de ses habitudes et de ses antécédents mélodramatiques. Nous conseillons à la noblesse de France et d'Avignon, si noblesse il y a, de chercher ailleurs ses alliances; sans quoi, elle risquerait de se trouver en assez médiocre compagnie. »
Je ne fis qu'un bond de mon cercle à Thôtel du Palais-Royal. Ty trouvai madame Dorval en proie à un accès de colère qui ne l'embellissait pas. Le numéro de la Ruche vauclusienney envoyé par une main officieuse, était étalé sur
la table. Je pus observer là cette double nature de Pactrice, qui, même en ses crises les plus sincères, les plus violentes, garde toujours quelque chose de théâtral. Dans sa fureur, madame Dorval se pillait elle-même, et lançait au plafond des lambeaux de ses rôles. « Je suis fatale et maudite!... Mais que leur ai-je donc fait, à ces traîtres, à ces méchants?... Et dire que je suis une pauvre femme, seule, sans défense, n'ayant auprès de moi ni époux ni frère! Oh! malheur à Tabandonnée! malheur! »
Puis, se tournant vers moi et changeant de ton : — Savez-vous, monsieur le parfait gentilhomme, que vous n'êtes pas gentil?... Qu'aviezvous besoin de parler de mes opinions royalistes? Est-ce qu'une cabotine {sic) a le droit d'avoir des opinions politiques?... Qui vous le demandait? Mes opinions, ce sont mes rôles.
Après tout, je suis du peuple, moi ! Je n'ai rien de commun avec vos marquises et vos comtesses!... Elles m'avaient adoptée, applaudie... Votre ^acre^ (sic) politique n'y était pour rien... Et maintenant, vous m'avez mis à dos tout ce qui n'a pas un de devant son nom, c'est-à-dire
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l'immense majorité du public... Après-demain, on me sifflera peut-être... Pourquoi pas? Talma et Bocage ont été siffles à Rouen, Lockroy à rOdéon, Frederick à la Porte-Saint-Martin...
Ah ! si j'étais riche, comme je planterais là les Avignonnais et les Avignonnaisesl Avec quel plaisir je leur montrerais la couture de mes bas ! mais il faudrait payer un dédit, et je n'ai pas le sou... pas plus que mon panier percé de mari!! »
Elle s'arrêta tout essoufflée; je profitai de ce moment de répit pour lui faire un profond salut et m'esquiver.
Ses frayeurs étaient d'autant moins fondées que, la veille, elle avait merveilleusement joué Jeanne Vaubernier, et que, malgré Tarticle de la Ruche vauclusienne, la soirée n'avait été qu'une longue ovation. Ce fut le texte de mon troisième article, aussi enthousiaste, aussi empanaché que les deux premiers. Je le terminais ainsi :
a P.-S. — On m'assure qu'un journal, qui,
dit-on, s'appelle le Guêpier vauclusien, et qui
trouve moyen de vivre, non, — de végéter sans
argent, sans lecteurs, sans abonnés et surtout