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PREFACE

Mes mémoires sont écrits non seulement de souvenir, mais encore ils sont Texpression de notes, de lettres, de pièces diverses classées au fur et à mesure que les faits se sont accomplis.

Je dois la possession de tous ces « documents » à un esprit d'ordre méthodique dont la nature m'a doué, ou affligé peut-être, en s'étendant sur toutes mes actions. Je ne puis, en efl*et, m'occuper à quoi que ce soit, sans y apporter une rectitude approchant de la manie.

Ainsi j'ai un plaisir infini à aligner, à la file, livres, partitions, tableaux — dont l'espacement mal mesuré blesse ma vue, comme une fausse note, mon oreille — ou tout autre objet auquel la symétrie de pose, de place, d'attitude n'est point indifférente en ses plus petits recoins. Le goût d'agencement de toutes choses, en leur nature distincte, a pris insensiblement chez moi un tel empire, que l'assemblage (j'allais dire le rassemblement) des mêmes catégories entre elles venant h faire nombre, le goût finit par éveiller en moi la passion du collectionneur. Et ces dispositions naturelles prirent par la suite de l'analogie avec le patient travail de pointer des ronds, blancs ou noirs, à queue, sur les lignes ou sur les entre-lignes d'un papier réglé. Là, plus que partout ailleurs, l'ordonnance des plus imperceptibles traits néces-

site une pureté de forme, une clarté d'exécution dans le dessin de chacun d'eux, sans lesquelles ils seraient incompréhensibles. Le soin , Tattention , la précaution qu'exige l'écriture musicale, développent naturellement les facultés innées d'ordre, de précision, de justesse, de coup d'œil, toutes qualités requises, qui, jointes au bon goût font que Ton met de l'art dans un simple aménagement d'œuvres, de curiosités, de bibelots, dont la symétrie des rapports entre eux rehausse le prix quelle qu'en soit la valeur.

De tout temps j'ai été conservateur dans la plus large acception du mot, au point d'arriver à l'encombrement de papiers importants, aussi bien que de choses les plus futiles. A plusieurs époques où survient inopinément un changement d'installation, quantité d'objets, de paperasses, disparaissent même de plein gré, pour faire place à d'autres ; il n'en est pas de même avec moi. Ces objets, ces paperasses dont le volume a toujours grossi sont restés classés avec soin, — grâce à une croix blanche, à la craie, signe convenu pour les préserver de Toubli. Je n'ai guère en cela suivi l'exemple de mon maître.

lialévy, chaque lendemain de « première », avait pour habitude de faire enlever par son domestique tout le papier noirci qui encombrait son bureau* Survint une infraction à cet ordre; le valet de chambre s'excusa en disant : c< Je pensais que Monsieur se servirait de cette musique pour son nouvel opéra. »

C'est donc à l'opposé de cet exemple que dès mes jeunes années j'eus le goût prononcé du conservateur, du collectionneur.

A vrai dire, je fus encouragé dans cette voie qui s'ouvrait devant moi en découvrant les horizons d'un art

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que je m'apprêtais à cultiver. D'abord, ce fut ma correspondance de 1825, année de mon voyage, que Ton me rendit soigneusement à mon retour, et qui depuis n'a pas quitté son enveloppe; ensuite le petit violon qui décida de ma carrière; la musique qui m'arrivait de toutes parts : du Beethoven, s'il vous plaît! — Comme une lueur, un commencement de lumière d'où l'idée naissante prit plus tard une forme, au fur et à mesure que la clarté prenait plus d'éclat, jusqu'à ce que cette forme devint déGnitive et qu'elle put rayonner dans toute sa splendeur! Tel fut le début, le milieu, la fin de cette entreprise qui, en 1862, fut couronnée par le succès, en la « formation » de la collection complète des œuvres de Beethoven ! De Beethoven « qui pour moi fait partie de la famille universelle et immortelle que chacun de nous se choisit dans tous les pays et dans tous les siècles pour s'en faire la parenté de son âme et la société de ses pensées ' »

Cette entreprise incertaine à ses débuts, je mis plus de trente ans à la réaliser. Il m'a fallu une persévérance peu commune pour la conduire jusqu'à la fin. Les dernières années surtout, par l'angoisse que j'endurai, avant que d'être assuré de la remise de l'envoi d'Allemagne complétant la totalité de l'œuvre.

Mais, c'est lorsquMl s'agit du classement que les aptitudes à ce genre de travail me furent précieuses ; aussi j'arrivai non sans peine à un résultat satisfaisant.

Quant à ma collection des symphonies d'ffaydn, le travail est différent et se rapproche particulièrement de l'art, tout en tenant cependant du copiste. Il réclame d'autres aptitudes.

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