A. de Lamartine
A Tépoque où je me trouvai en rapport avec Ch. Louis, amateur de violon et organisateur des « Concertos de Mozart » si admirablement interprétés par Planté et Duvernoy, je reluquai chez lui quantité d'exemplaires de symphonies que je convoitais d'un œil jaloux. Il s'aperçut combien elles me faisaient envie; il m'en fit présent. Dès lors je n'eus de cesse que de compléter la collection, c'est-à-dire d'en rassembler le plus possible, regrettant d'avance de n'arriver jamais au chiffre fabuleux inscrit par Haydn lui-même : 118. En bouquinant du côté de l'Institut et par correspondance à Londres, en Allemagne, j'arrivai à mes fins, non sans qu'il se produisit quelques incidents assez curieux concernant la chasae aux cors, la symphonie inédite^ les six non cataloguées.
Le hasard me fit un jour rencontrer ces dernières sur les quais; mais, comme j'étais persuadé qu'elles ne pouvaient être que semblables aux miennes, bien que différentes d'édition, je ne m'y arrêtai point. Cependant n'ayant pas en mémoire les thèmes, une fois chez moi, je consultai mon catalogue. — Je ne les vis point! Vite, je mets mon chapeau, prends une voiture et me voilà sur le parapet... Elles y étaient encore! Je respire, ô bonheur! — Enfin je les tiens! Elles sont authentiques — les fautes d'orthographe du titre s'y trouvent — les numéros d'oeuvre se rapportent à toutes les nomenclatures établies. Je fis appel à toute ma patience et mis en partition, d'après les parties séparées, 45 symphonies, les 43 autres étant gravées tant en France qu'en Allemagne — j'en compte 90 i !
1. Les deux premiers incidents sont relate's dans les « Curiosités musicales n et dans la « Société des concerts ».
Pour refaire les partitions de ï « Arniide » de Lully, transcrite et réalisée sur les clefs modernes ; — de la « Passion » de Bach, instrumentation sur-ajoutée, je me suis adjoint un copiste comme collaborateur, mon brave et dévoué Roubié.
Mais pendant le temps où s'accomplissaient ces travaux mercenaires, considérés comme un délassement, une satisfaction accordée au collectionneur, se déroulait ma carrière de chef d'orchestre et de compositeur qui fut une longue suite d'épreuves, une route semée de tribulations, de petites et de grandes misères !
Arrivé à moitié du chemin, c'est alors que pour me renseigner autant sur mes ambitions manifestes que sur les injustices commises à mon égard, pour m'assurer si les unes étaient fondées, les autres, une fausse interprétation de mon imagination, je rédigeai, à cette époque, une série de lettres adressées à mes amis intimes, dans lesquelles j'exposais les faits accomplis et les griefs que je me croyais en droit de divulguer.
Ces lettres contenant une période assez étendue de ma vie d'artiste, me donnèrent l'idée d'y coudre un commencement et une fin. — Voilà mes mémoires tout tracés!...
Une fois cette idée adoptée, c'est seulement à ce moment que j'eus à me féliciter de ce que jusqu'à présent j'avais regardé comme plus qu'une manie — une passion immodérée de la conservation! Gô travers de mon existence, je n'avais qu'à l'invoquer, à lui demander les documents nécessaires, les dates précises, les preuves à l'appui, les noms oubliés; et, avec ma prévoyance toujours en éveil, j'avais sous la main : ma correspondance — mes bulletins, mes lettres d'Opéra — mes notes, mes réflexions sur la Société des concerts — mes convoca-
lions de rExposition de 1878, que sais-je?... et ce qui fait le résumé de ma vie entière : — huit volumes de lettres autographes.
Avec un tel bagage, non sur les bras mais sur les planches de mon cabinet d'étude, je ne pus résister à Tenvie qui me prit — après avoir quitté TOpéra, la Société des concerts, ma classe au conservatoire, ne pouvant reprendre, en amateur, ni violon, ni piano, me trouvant seul! seul avec... moi -môme, je veux dire mon passé, de revivre pour ainsi dire une seconde fois, en me racontant comment j'avais vécu pendant ces longues années de services que j'ai remplies le mieux possible. — Heureux si en voulant me distraire je n'assombrissais pas encore davantage mes derniers jours !
Voilà dans quelle intention ces « Mémoires » ont été écrits.
Maintenant que le but est atteint, je ne sais si je dois me louer ou me blâmer d'avoir accompli une pareille tâche?
L'incertitude dans laquelle me jettent ces souvenirs me fait hésiter à les publier; c'est cependant le seul moyen d'être fixé sur ce point. Il est imprudent peutêtre d'y avoir recours?...
Pile ou face?
Lecteur! vous qui me lisez soyez indulgent! Excusez le procédé à l'aide duquel ce livre tombe entre vos mains
Aix-les-Bains, le lef août 1889.