‹ Mes mémoiresChapitre 21 sur 54 · LETTRE A M. H, M · texte numérisé non relu

LETTRE A M. H, M

Mon cher Henry,

Vous savez que ma détermination de quitter TOpéra était prise il y a six mois. Vous savez également qu'à cause de certaines formalités qui pouvaient être réclamées, je dus remettre cette décision au 31 mai. D'ailleurs, d'ici là, on ne peut prévoir, me disait-on, ce qui peut arriver. On avait raison. Le décret du 14 février est venu justifier cette opinion.

Aujourd'hui, je viens vous apprendre, mon cher ami, que cet événement, survenu il y a trois mois, a changé, pour le moment du moins, mes dispositions à l'égard de ma retraite.

Cependant, autant pour faire connaître les motifs qui m'avaient déterminé à quitter avant le 14 février, que pour répondre aux conseils d'amis qui m'étaient adressés, je fis, en quelque sorte, le résumé de ma vie d'Opéra, en plusieurs lettres. Ces lettres, vous les avez lues ; elles ne vous ont rien appris de nouveau, à vous, qui avez été témoin des faits. Vous pourrez dire Si je suis sincère.

Et maintenant que mes intentions sont différentes, vous me permettrez, à votre tour, je l'espère, de vous exposer les nouveaux motifs qui m'ont amené à changer d'avis.

Et d'abord, c'est, comme je vous Tai dit déjà, le décret du 14 février qui est le sujet de cette lettre, puisque nous n'avons pas eu, vous le savez, le loisir d'en causer ensemble.

Voici donc sur quoi est basée ma nouvelle décision.

Le décret est conçu en ces termes :

w Le Directeur de l'Opéra,

« Considérant qu'il importe de centraliser sous une « seule direction les divers services qui concourent à « l'ensemble de l'exécution musicale ;

« Considérant qu'au point de vue de l'art comme au c point de vue de la discipline, une surveillance assidue « et toute spéciale doit être exercée sur ces divers ser- « vices ;

« Que leur centralisation dans une main Bt sous une « même responsabilité facilitera cette surveillance en « même temps qu'elle est de nature à assurer et main- « tenir l'excellence de l'exécution,

« Décide :

<c Article premier. — Un emploi de directeur de la « musique est créé au théâtre impérial de TOpéra. »

Selon moi,

Ce premier article ne touche pas particulièrement ma position. Ce nouvel emploi de directeur de la musique est supérieur à celui des chefs d'orchestre, du chant et des chœurs. C'est une position qui domine toutes les autres, la mienne, par conséquent.

« Article 2. — Le directeur de la musique, sous l'au-

« torito du Directeur, réunit entre ses mains les diverses « parties du service, en ce qui touche, dans chacune « d'elles, à l'ensemble musical.

« Il a sous son autorité le chef du bureau de copie, « les chefs des chœurs, du chant et de Torchestre ^ Il <c exerce une inspection générale sur chacun de ces « services.

« Il dirige toutes les études, classes et répétitions.

« Lorsqu'il le juge nécessaire, ou sur Tordre du Di- « recteur, il prend personnellement la direction de lor- « chestre ^. Il propose au directeur toutes les amélio- « rations qui lui semblent utiles, et toute autorité lui « étant donnée pour assurer la bonne exécution, il en « assume l'entière responsabilité.

« Il doit adresser au Directeur, tous les quinze jours « au moins, et plus souvent, s'il y a lieu, un rapport « sur l'ensemble des études et des représentations. »

On voit que le paragraphe IV de cet article touche directement et exclusivement le premier chef d'orc.hestre, bien que celui-ci soit placé à la queue dans le paragraphe II du même article. (Est-ce que la rédaction de ce paragraphe ne devait pas être conçue dans un ordre hiérarchique, plutôt que dans la forme progressive? comme par exemple :

« 11 a sous son autorité les chefs d'orchestre, du chant et des chœurs, le chef du bureau de copie, etc. »)

Ainsi donc, la position du premier chef d'orchestre est plus menacée que celle des autres chefs.

Mais M. George Hainl a déclaré à M. Gevaërt qu'il ne le laisserait pas conduire.

1. Il a sous son autorité, c'est-à-dire au-dessous par degré, non le plus grand jusqu'au plus petit, mais le plus petit jusqu'au plus grand,

2, Pourquoi cçlle-là. et pas les autres?

Alors, je n'ai pas de coatre-coups à craindre.

Cependant si la volonté du Directeur est plus puissante, si M. Gevaërt est appelé à conduire, dans quelles conditions se place-t-il?

S'il dirige la deuxième représentation d'un ouvrage nouveau (comme j'ai dirigé la deuxième de « Louisa Miller) », il descend du rang de directeur de la musique à celui de sous-chef.

Il remplit alors mes fonctions et, là seulement, je me trouve en cause par le fait. Mais avant que ce fait se produise, pourquoi renoncera ma position? Lorsqu'elle sera véritablement attaquée, c'est à ce moment où je serai libre d'agir comme bon me semblera. Car, il peut se faire que je sois un double obstacle. Dans ce cas, j'aurais vraiment tort de m'en apercevoir.

En effet, admettons que la pression exercée sur le premier chef d'orchestre ait pour but de lui faire donner sa démission. S'il la donne, la place est vacante, . et son successeur désigné s'en empare aussitôt. Quant à moi, c'est à prendre ou à laisser, c'est-à-dire, rester second ou me retirer.

D'un autre côté, si le premier chef ne donne pas sa démission, si on ne la lui donne pas, c'est évidemment qu'il a un engagement et qu'on attend que cet engagement soit expiré pour agir.

Ce qui n'est pas, soit dit en passant, désavantageux pour le directeur de la musique; pendant ce temps., il peut se faire, s'il le veut, chef d'orchestre.

S'il y parvient, et cela ne peut être mis en doute, je serai toujours libre d'agir à mon tour. Tandis qu'en me retirant avant le premier chef d'orchestre, c'est peutôtre aller au devant des désirs de l'Administration. Ne serait-ce pas, effectivement, faciliter l'invasion du direc-

teur de la musique aux fonctions de chef d'orchestre ? La direction ne pourrait-elle pas, dans cette circonstance, reconnaître aux deux chefs alors nécessaires, une position à peu près égale, tel qu'on a fait pour moi à rOpéra- Comique? Et l'affaire serait arrangée à l'amiable.

Mais si, moi restant, j'empêche cette combinaison de réussir, comme on ne sera plus lié avec moi, puisque Tâge me met désormais à la disposition de l'Administration, ce qui peut m'arriver, e'est d'acquérir à mes dépens la conviction de l'hypothèse que je forme en ce moment. Mais au moins, aucun doute ne me sera laissé, et la position du directeur de la musique deviendra nette et précise pour tout le monde.

Voilà, mon cher ami, mon sentiment à* l'égard de mes intentions premières. Vous jugerez, vous aussi, des raisons qui me font aujourd'hui mettre de côté (pour le temps qui me conviendra) la question d'intérêt.

Quant à celle de la dignité d'artiste, je ne crois pas qu'elle soit jusqu'à présent compromise. Elle peut l'être d'un moment à l'autre: mais je serai libre de me retirer. On dira peut-être que j'ai une grande patience. Ce sera une qualité à opposer à ma nature nerveuse. Je réserve pour plus tard ma lettre du 31 mai 1867.

Ainsi donc, je conclus différemment avec vous, et je proclame tout haut le statu quo.

Serai-je blâmé? L'avenir décidera!

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