‹ Mes mémoiresChapitre 22 sur 54 · LETTRE DU IS AOUT · texte numérisé non relu

LETTRE DU IS AOUT

Monsieur le Directeur,

Il ne m'a pas été possible de répondre aux plaintes que vous m'avez adressées au sujet de Texécution du ballet : « La Source », à la représentation du 14 août dernier. Les quelques minutes que me laissait Tentr'acte ne pouvaient me suffire, et puis, il m'était impossible de traiter certaines questions devant témoins.

Je prends donc aujourd'hui. Monsieur le Directeur, la liberté de vous soumettre les réflexions que je crois pouvoir vous adresser, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, sans dépasser, toutefois, la réserve que je dois m'imposer.

Si j'ai bien compris vos paroles, Monsieur, vos reproches étaient, d'un côté, pour l'orchestre ; de l'autre, pour le chef (pour moi, ce soir là) que « vous pourriez, un jour, rendre responsable de l'exécution ».

C'est, du moins, ce que j'ai cru comprendre.

Permettez-moi de répondre à ces deux questions.

Je commencerai par l'orchestre.

Je vous avoue, Monsieur, que pendant le secoud acte du ballet (après vous avoir quitté), ma préoccupation était grande, et qu'il m'était difficile de définir l'objet des reproches que vous veniez de me faire, à l'issue du premier acte. Mais, quelques mots échangés à la sortie, entre M. Gevaërt et moi, m'ont fait apprécier alors les causes de votre mécontentement.

La musique de « La Source » écrite par deux compositeurs présente une instrumentation particulière à chaque auteur. Le premier acte est écrit d'une manière symphonique, renfermant des détails de nuances qui appartiennent au genre. Et si j*exprime ici une opinion (que vous avez bien certainement aussi), c'est pour vous dire que, précisément, ces qualités du compositeur étant en grande sympathie avec le goût des instrumentistes, ils prennent, par cela même, plaisir à Texéculion du premier acte, sans méconnaître le mérite réel des actes suivants.

Mais si le genre symphonique plaît aux artistes, il convient moins au ballet, et l'instrumentation, dans laquelle le quatuor à cordes a la partie dominante, semble parfois manquer d'accent et de force, qualités que réclame le théâtre.

Pour parer à cet inconvénient, il faudrait, de la part des exécutants, une vigueur, un entrain qu'on obtient difficilement (ce qu'on paraît reconnaître dans certains cas, où le quatuor est renforcé comme pour « Don Juafi) ».

En général, les nuances se produisent au théâtre, plus par le mode d'instrumentation lui-même, que par le plus ou moins d'énergie des exécutants.

Un orchestre de théâtre rend tout à peu près de la même façon. Le Pia7io est la conséquence du peu d'instruments employés par l'auteur ; le Forie est le résultat du nombre ou de la totalité des instruments réunis.

Il s'en suit que cette exécution uniforme amène souvent, pour certaines nuances, une exagération qu'il est facile d'expliquer.

A l'orchestre, chaque exécutant suit involontairement l'impulsion générale. Plus on entend jouer piano^ et

plus on joue piano soi-même ; au contraire, plus on entend jouer fort^ et plus on joue fort à son tour. C'est le résultat de l'indifférence causée par l'habitude des représentations consécutives.

Maintenant, si vous voulez bien, Monsieur, tenir compte des conditions dans lesquelles il m'incombe, presque toujours, d'avoir à diriger, vous pourrez remarquer : l'' que l'orchestre est toujours incomplet.

Et pour ne citer qu'un exemple, je prends celui des premiers violons. Voici ce qui se produit constamment :

Le chef des premiers violons vient ou ne vient pas, je n'en suis nullement instruit. S'il ne vient pas, comme c'est l'habitude, je dois avoir recours à son remplaçant ; occasionner un déplacement, un avancement de pupitre (cela au moment de commencer), lequel, je le dois dire, n'est pas accepté par les artistes présents avec beaucoup d'empressement. L'un vous dit : « Je n'ai pas les appointements du premier pupitre »; l'autre, n'ayant aucune chance d'arriver à une position plus élevée, il lui est très désagréable de se déranger. Je ne conduis donc pas de fois qu'il n'y ait un ou deux et môme trois premiers violons de moins.

Il en est à peu près ainsi aux autres parties. Ainsi donc, deux premiers violons absents, comme à la représentation du li août, d'un côté, les mécontents; de Tautre, les découragés se demandant à quoi bon l'exactitude, les places inoccupées, les pupitres isolés, je laisse à penser ce que peut être l'exécution d'une partie aussi importante que celle des premiers violons pour le ballet.

C'est dans de telles conditions que vous avez eu, Monsieur le Directeur, à vous plaindre de l'exécution du premier acte de « La Source ». Eh bien! je Taffirme,

^exécution molle était le fait de toutes les causes que je viens de signaler et non le résultat d'un sentiment malveillant et d'une disposition préméditée des artistes. L'exécution du second acte a été meilleure ! — ■ Vous avez parlé à ces messieurs? » m'a dit M, Gevaêrt.

— Non, je n'ai rien dit, c'est tout naturellement par l'effet d'une instrumentation plus brillante que l'exécution a été plus énergique.

Quant à moi, voici comment j'envisage ma position : Je suis second chef d'orchestre ; je n'ai aucune participation à l'administration de l'orchestre; les faits s'accomplissent sans que j'en sois instruit; les congés accordés, les absences prévues ou autorisées, me sont communiqués lorsque je signe la feuille de service. Je signale sur un registre les absents, les retardataires,

les malades, les inexacts, etc., etc., etc tout cela

est soumis à l'appréciation du premier chef qui juge, .applique les amendes, etc., etc., etc... et tout est dit.

Je dois accepter les remplaçants, les seconds de chaque partie, lés congés, etc., etc., etc. ; je dois, à mon tour, remplacer le premier chef, lorsque celui-ci le juge à propos. Je suis convoqué à toutes les répétitions du chant, je ne reçois de convocation pour la danse que lorsque je dois conduire le ballet. Et encore, voici ce qui advient parfois :

Chargé de la direction du ballet a La Source^ » on me convoque aux deux répétitions préalables ; je reçois les instructions du maître de ballet, les changements de mouvements, les mouvements nouveaux à introduire et réclamés par M. Saint-Léon, les coupures, la réunion de deux actes en un. Ma mission est alors, on en conviendra^ assez délicatCj car il faut concilier les exigences

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d'an côté avec les habitudes d'exécution prises de l'autre etc., etc..

Mais, ces modifications, ces changements commandés, ne s'obtiennent pas sans difficulté, sans une certaine opposition de la part de quelques exécutants. Ceux-ci sont surpris par des mouvements nouveaux, ceux-là se figurent que le 2" chef veut faire mieux ou autrement qu'ils n'en ont l'habitude. De là, il résulte, sans raison, une lutte entre le chef et l'orchestre.

Enfin, le second chef d'orchestre ne monte point d^ouvrages ; il ne dirige aucune répétition. 11 ne peut donc être responsable de Texécution puisqu'il ne prend nullement part aux études. Le second chef ne dirigeant que deux ou trois fois par mois, subit, en un mot, Torchestre tel qu'il est : il lui devient étranger.

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