‹ Mes mémoiresChapitre 30 sur 54 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

(Au Nouvel Opéra)

I. — Enfin le moment approchait où on allait définitivement prendre possession du Nouvel Opéra.

On s'occupait de l'installation de Torchestre. Il n'était question que de remplacement- dont on espérait jouir plus à Taise que serré comme on Tétait aux Italiens. Le 1" décembre (1874) eut lieu la première répétition d'essai à laquelle furent conviés de hauts personnages, d'illustres maîtres de Tart.

Dans la journée j'allai visiter les lieux et m'occuper de l'aménagement de l'orchestre. Je fus surpriâ de Texiguité de l'emplacement qui nous était réservé ; j'eus toutes les peines imaginables à placer mon personnel ; je ne pus y réussir qu'en mettant les contre-basses en dehors de l'orchestre, les pupitres adossés de chaque côté à la balustrade qui sépare les musiciens du public. — Ainsi couchées devant leurs parties respectives, elles faisaient l'effet de pièces d'artillerie prêtes à tonner au premier signal.

Et quel feu allaient-elles ouvrir? de concert avec les autres instruments nouvellement fabriqués et en remplacement des instruments brûlés : les contre-basses toutes brillantes de vernis, véritable état-major de cette armée d'instruments sortis des ateliers de MM. Gand et Bernadel, pour l'exposition de 1878; les cuivres d'un

poli resplendissant — tel qu'un drapeau neuf fraîchement déployé. Quant aux instruments du quatuor et de Tharmonie non désignés, ils étaient remplacés par les artistes eux-mêmes, — indemnisés... largement, pouvait dire TAdministration, mais non toutefois sans faire regretter les instruments détruits.

J'arrivai le soir un des premiers afin de procéder au placement des artistes. Je trouvai sur la scène M. Halanzier venu pour le même motif. Au fur et à mesure que se garnissait Torchestre, une sourde rumeur montait jusqu'à nous, protestant du peu de liberté d'action donnée à chacun des instrumentistes. Les contre-basses relevées de leurs affûts, les exécutants à leur pupitre, l'orchestre était au complet. Le tableau était imposant.

M. Halanzier était enchanté. « Vous voyez, Deldevez, que votreorchestre tient à merveille. » — «Oui... répondis-je, mais je vous ferai remarquer, Monsieur le Directeur, que mes contre-basses sont dans la salle ». Ce fut le tour du désenchantement. Il se hâta de faire commencer la répétition ; et comme celle-ci était spécialement, dans le but déjuger de l'acoustique de la salle, on s'empressa de toutes parts d'obéir au signal du commandant en chef.

Les morceaux choisis à cet effet étaient : l'ouverture de la Muette^ le chœur des soldats de Faust, l'ouverture de F?*cyschutZy la Bénédiction des poignards des Hiigicenois, un chœur d'Hamlet,

L'acoustique s juleva des opinions diverses, des nicdifications furent apportées. On exhaussa le plancher de l'orchestre que l'on agrandit nécessairement; le «proscenium » fut porté en avant dans la salle, etc.. ce qui mit les choses en l'état où elles sont actuellement.

Les répétitions se multiplièrent de différentes façons.

soit au Nouvel Opéra, soit aux Italiens, soit encore à l'ancien Opéra, au foyer de Tamour resté debout, jusqu'au jour solennel de l'ouverture. Ce jour si ardemment attendu arriva le S janvier 1873.

Le spectacle se composait de : Touverture de la Muette, 1"" et 2° actes de la Juive, l'ouverture de Guillaume-Tell, la Bénédiction des poigna7'ds, et le ballet de la Source, La représentation de la salle et de la scène fut splendide : une vraie représentation de gala... où le spectacle était partout pour les yeux et les oreilles.

L'ouverture proprement dite de l'Opéra n'eut lieu, par le fait, que le vendredi suivant (8 janvier), par la représentation dé la Juive, intégralement. La Krauss prit possession de son sceptre, Villaret continua de tresser « la couronne du martyr » en une couronne de succès toujours croissant. Enfin l'Opéra rouvrait par un ouvrage d'un français illustre!

Les représentations se succédèrent d'une manière suivie par une série de soirées remarquables de la Juive, alternant ensuite avec la Favorite, jusqu'à ce que vint le tour de nouvelles reprises.

Je reçus à l'occasion de l'inauguration du Nouvel Opéra, un présent de M. le Ministre (A. de Gumont), en souvenir de cette solennité : deux figurines en-biscuit de Sèvres, ainsi que les félicitations de M. Ludovic Halévy et de ce pauvre Georges Blzet, pour la bonne exécution de la Juive.

Et cependant cet ouvrage, comme plus tard, ceux qui forment le répertoire ancien, n^avait été représenté dans la nouvelle salle que de la façon dont on procédait aux Italiens. Gomme nous l'avons dit, quelques-uns de ces opéras, Robert, la Juive, les Huguenots, ne furent ou ne purent être reconstitués, c'est-à-dire qu'il fut

conservé les parties d'orchestre gravées remplaçant la copie détruite par Tincendie.

Pour la Juive ce*fut facile de raccorder les parties d'orchestre d'après la partition, celle-ci ayant été gravée intégralement telle que l'auteur Ta fait exécuter (sans toutefois l'air de Id Pâque).

x\vec le souvenir des traditions, et ayant monté l'ouvrage, j'ai pu rectifier quelques passages, rétablir enfin la coupure monstrueuse du finale du 3® acte, etc., etc. J'ai combattu, sans succès, il est vrai, l'idée de M. Halanzier, consistant à faire doubler ou tripler (je ne sais plus au juste) le simple double-quatuor des Buveurs, Cette idée ne vint à la pensée de M. le Directeur, que par suite du manque de voix qui partout se faisait sentir.

Ce moyen pratique paraît aux difficultés, à l'impossible!

Pour Robert^ le Prophète^ et surtout les Huguenots^ il était matériellement de toute impossibilité de reconstituer, quanta certaines traditions, certains passages se trouvant dissemblables, dans la partition gravée, à ceux spécialement écrits primitivement pour l'orchestre de rOpéra. Telles sont, entre autres, les parties de cors, de clarinettes, de violons, dans le finale du 2® acte des Huguenots^ etc. ^.

Le travail nécessaire pour chacun des ouvrages repris, joint à celui des répétitions des Qhœurs, des sujets, des coryphées, du corps de ballet, des danseurs, des marcheuses, auxquelles il fallait assister, muni^de Tarchet conducteur, afin de familiariser l'œil du personnel

1. L'art du chef d'orchestre — Remarques sur rinterprétation, à TOpéra, de la partition des Huguenots^ par E. Deldevez.

avec la direction, — c'est ainsi qu'on en est arrivé à conduire tout le monde à la « baguette » — les auditions, la mise à Tétude d*ouvrages nouveaux, etc.; on voit que pour le chef d'orchestre la place n'était point une sinécure.

Parmi les préparatifs d'installation du Nouvel Opéra, il faut compter la construction de l'orgue et la fonte des cloches.

Vers la fin de décembre 1874, ces questions s'agitèrent. A tout moment des bulletins de convocation d'un genre tout particulier étaient lancés : — soit pour l'avenue du Maine, chez le facteur Gavaillé-Goil, où, par parenthèse nous étions à l'abri, assis et chauffés ; — soit pour le faubourg Saint-Martin, passage Dubail, à la hauteur du numéro 116, mon ancienne demeure, où nous étions exposés à l'intempérie de la saison.

Un jour de séance, au beau milieu de la rue, à distance observée du passage, afin d'apprécier la sonorité et la justesse des cloches, la pluie nous prit : obligés de rester en faction, les parapluies ouverts, de former cercle, au milieu duquel, l'un de nous faisait résonner par intervalle le diapason, seul guide que nous possédions.

La commission était composée de MM. Ambroise Thomas, Hector Salomon, Jules Cohen, Croharé et moi, — et tout autour les badauds extasiés, rassemblés en foule. Ce fut ainsi que nous eûmes à juger : — du fa grave des Huguenots^ lequel avait tant préoccupé Meyerbeer dès l'origine; — du sol médium de Giiiliamne-Tell; — d'autres notes de la gamme, en guise de carillon, etc.

II. — Ça n'est pas le tout. Depuis le 1*' octobre 1874, date de la remise de mon rapport à M. le Directeur,

une question d'un ordre administratif était sur le tapis, concernant l'augmentation des artistes de Torchestre. J'avais étudié la question concurremment avec la commission composée d'artistes de l'orchestre ; j'avais détaillé dans ce rapport les diverses propositions que j'adressais à M. le Directeur. En voici un extrait :

Page 1