Parisis, Figaro du 24 octobre
Je ne puis cependant pas quitter cette année sans parler de ma^nomination de chevalier de la Légion d'honneur que j'ai notée au commencement de cette deuxième partie de mes Mémoires.
La reproduction de certains journaux permettra de me tenir à l'écart et de citer simplement quelques articles rassemblés.
Hier, mardi 4 août 4874, a eu lieu, sous la présidence de M. de Curaont, ministre de Tlnstruction publique, des cultes et des beaux-arts, la distribution des prix du Conservatoire de musique.
Son discours se terminait par l'anecdote suivante :
<c II y a aujourd'hui un demi-siècle, un enfant de huit ans venait s'asseoir sur les bancs de cette école, tout fier de pénétrer dans le sanctuaire et d'être admis à une simple classe de solfège, — vous l'entendez, messieurs et mesdemoiselles, le solfège, la pierre angulaire, la base essentielle de toute éducation musicale. Au bout d'un an ou deux, cet enfant était lauréat ; ensuite il obtenait une classe de violon ; il y remportait le second prix, puis le premier.
« Plus tard, il se distinguait dans les classes d'harmonie et il concourait pour le prix de Rome. Un second grand prix était sa récompense, et, comme il n'est pas plus donné à tous d'aller à Rome qu'à Corinthe, le second prix se dirigeait modestement, avec sa boîte à violon, vers l'orchestre de l'Opéra, où régnait son professeur, Habeneck. Aujourd'hui, après plus de trente ans de labeur, il occupe le fauteuil de son ancien maître ; il dirige la classe d'orchestre du Conservatoire; et, comme Habencck encore, il tient en sa main le redoutable bâton qui suspend ou qui entraîne Torchestre sans rival de la Société des Concerts.
« C'est en lui, Messieurs, en lui dont la vie doit vous
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servir d'exemple et calmer vos jeunes impatiences, c*est en M. Deldevez, que je suis heureux de récompenser le compositeur, le professeur, le chef d'orchestre enfin, en attachant sur sa poitrine la croix de la Légion d'honneur, j»
Dix jours après avait lieu le banquet offert à M. Deldevez, par les artistes de l'Opéra. « Ce soir, représentation extraordinaire donnée par les artistes de l'Opéra à M. Deldevez — Banquet offert par les musiciens à leur chef, pour fêter sa nomination de chevalier de la Légion d'honneur. — La représentation aura lieu chez Paul Brébant, compositeur... de menus.
« Ce banquet a été très gai et tout à fait cordial.
« Au milieu du repas, on apprend qu'Ambroise Thomas est dans un salon voisin, fêtant, avec plusieurs autres convives, l'admission, à l'Institut, de M Gardailhac.
« Immédiatement, MM. Altès et Maury vont le prier de se joindre à eux pour quelques instants.
« En entrant dans la salle du banquet, Ambroise Thomas embrasse M. Deldevez et le félicite chaleureusement; il exprime ensuite toute sa sympathie pour les artistes de rOpéra.
a Trois improvisations suivies de toasts ont été faites par M. Altès, deuxième chef d'orchestre, M. Deldevez et M. Halanzier. »
De ces trois improvisations, je ne puis qu*en citer une, la mienne, ayant conservé le brouillon ; et c'est à titre des sentiments de reconnaissance qu'elle contient, que je me fais un plaisir de la transcrire.
a Messieurs,
« La distinction qui m'a été accordée, et à laquelle je dois, en ce moment, le bonheur de me trouver parmi vous m'est, à plus d'un titre, bien précieuse,
« Certes, la faveur dont vous avez bien voulu m'honorer, en me désignant de la façon la'plus flatteuse à M. le Directeur de l'Opéra pour être placé à votre tête, est un des plus doux souvenirs chers à mon cœur. Aussi ai-je été doublement heureux de recevoir de M. le Directeur la preuve qu'il aveit confiance en vous et en moi.
« Mon ambition devait se borner là ; je n'avais rien à désirer de plus.
« Ehbienl Messieurs, vous Tavouerai-je? mon ambition maintenant fixait les yeux sur ce petit bout de ruban rouge.
€ Dans la carrière artistique, il est permis, à tout artiste, d'aspirer au faîte des honneurs. Et lorsqu'on a en main le dépôt des traditions — la gloire de notre école — le drapeau de l'art — c'est alors que l'ambition s'accroît par le désir de maintenir, sinon d'élever le rang que tient dans l'opinion artistique, le corps que Ton a l'honneur de diriger.
« Eh bien! oui, cette distinction je la désirais, parce qu'elle s'attache au corps que Ton appelle « l'orchestre de l'Opéra. »
« Et, permettez-moi. Messieurs, de vous rapporter quelques souvenirs dont j'ai gardé mémoire :
« Al'issue d'un entretien avec M. le Directeur, M. Halanzier se disposant à sortir mit son habit. — D'où vient, me dit-il, que vous n'en avez pas un comme le mien? — Ce n'était pas de l'habit dont il voulait parler, mais du ruban qui orne si dignement sa boutonnière. Aussi, aujourd'hui suis-je fier de donner l'accolade à notre cher Directeur en témoignage de ma reconnaissance.
« Une autre fois, c'est avec M. Ambroise Thomas.
t A l'un de nos comités, notre aimé Président avait devant lui une liste des questions dont il avait à s'entretenir. — Et au bas de la page figurait une f qu'il me montra, et dont je compris la signification.
« Aussi ai-je été bien heureux de recevoir cette récom-
pense au Conservatoire même, là où j'ai suivi l'exemple de Tun de nos maîtres contemporains, Ambroise Thomas, aujourd'hui notre illustre Directeur.
« Maintenant, je devrais vous parler, Messieurs, des devoirs que m'imposent ces honneurs. Laissez-moi plutôt aller au devant de votre pensée à tous, en portant ensemble nos regards du côté du Nouvel Opéra.
« Unis comme nous le sommes, Messieurs, notre zèle et nos efforts répondront à la haute mission qui incombe à si juste titre à notre cher directeur, M. Halanzier.
(c J'ai rhonneur de vous proposer, Messieurs, de chanter en chœur un toast à quatre parties ;
— A la santé de M. Halanzier;
— A la réussite 'de notre cher Directeur ;
— A la prospérité et à l'avenir de l'Opéra ;
— Aux artistes ! >
Tel est le bilan de Tannée 1874 passée aux Italiens.
Les représentations de la rue Le Pelletier passant d'une manière inatendue aux Italiens, pour arriver ensuite au Nouvel Opéra, sont l'objet d'une remarque particulière qui a été faite déjà, bien certainement, au point de vue de la sonorité de l'orchestre. La salle de l'ancien Opéra avait sur celle du nouveau cet avantage de maintenir la sonoriré de l'orchestre au premier plan. En effet, de toute place on recueillait le son arrivant directement en son plein, avec la même rondeur, avec la même puissance, de près, ou quelque éloigné qu'on fût. A l'amphithéâtre des quatrièmes, dans le couloir, la sonorité était vraiment prodigieuse; on eût dit que le son montait comme la chaleur. On était dans une atmosphère de sonorité parvenue à un degré de puissance qui frappait l'oreille par une oscillation pareille à l'effet de rélectricité.
Et ce n'était point seulement le son arrivant instantanément, c'était aussi tout bruit qui Tentourait. On distinguait jusqu'aux évolutions des personnages en scène, les mouvements produits par les spectateurs, les feuillets retournés avec l'archet des musiciens, etc.
Aux Italiens, la puissance des cordes surtout était plus corsée encore. On sentait qu'on était de niveau avec elle. Le son arrivait à tous les points de la salle, compacte, fondu, plein dans sa force comme dans sa douceur. La sonorité était à peu près celle obtenue dans la salle de concert du Conservatoire.
Dans le Nouvel Opéra c'est tout autre chose. Les cuivres ont une sonorité plus en dehors, plus bruyante que puissante; la batterie a plus d'éclat, et est indispensable à la force comme seul moyen d'arriver au fortissimo. Les cordes sont faibles, ne sont point sonores; le quatuor, isolément, manque d'ampleur. Il ne peut jouer piano, n'ayant pas la puissance nécessaire pour pouvoir l'atténuer au besoin, tout en la conservant dans la formation de la nuance; il ne saurait jouer forte sans le secours d'autrui. Le quatuor est uniforme dans sa puissance sonore.
L'orchestre n'est plus au môme plan ; le son, si l'on peut s'exprimer ainsi, tourne le dos au public, etc., etc.