ACTE 2« w* 6. Scènes des Echecs
— Très difflcile d'exécution pour les choryphées, aussi faudra-t-il les aider le plus possible!
— Le mouvement du trois-quatre dansant pourrait être maintenu relativement calme et monotone jusqu'à ces mots: « Le Roi noir se conduit bravement! » là, il sera absolument utile de serrer la mesure afin d'aider les choryphées qui ont une tendance à presser à cause de la parole.
n« 7. Duo nocturne.
— Plus de calme! — Je l'ai demandé aux artistes du chant, et je désirerais les trois notes doubles croches moine trémolo.
— Dans la phrase de Sita, en ré majeur, « Il va connaître, enfiQ » je voudrais malgré la liaison (sur les noires) indiquée dans ma partition, que les quatre noires de l'accompagnement fussent moins attachées les unes aux autres — je dis cela sans demander quatre coups d'archet!..
— Éteindre un peu les tenues d'harmonie pendant cette môme phrase — après, à la reprise du trois-quatre , au contraire, plus de son, etc., etc., etc.
Et il y a quinze numéros dans la partition!
Pour exprimer toutes ces intentions, il faudrait pouvoir répéter, musicalement, un ouvrage de cet importance autrement que cela se fait, comme par exemple, on répète une symphonie en présence de Tauteur, où celui-ci peut à tout instant communiquer son impression. Mais en répétition générale'au théâtre, avec les obligations de la scène, des sujets, de tout le personnel, il est bien difficile d'aller toujours au fond des choses avec une telle minutie.
Cependant la dernière lettre du maître constate que l'on a du moins fait tous ses efforts pour le contenter.
a Paris, 28 avril 1877.
« Cher Maître,
« Ces quelques mots ne sont pas une forinulo officielle, et convenue de mes remerciements.
« C'est du plus profond de mon cœur que je vous exprime, à vous, et à ces messieurs de l'orchestre de rOpéra, mon entière reconnaissance.
« Jamais un seul instant leur sympathie ne s'est démentie pendant ces longues répétitions, et je vous dois h tous rhonneur inappréciable d'avoir les premiers donné au public le signal de l'accueil bienveillant l'ait à mon ouvrage.
« Je pense encore avec émotion à cette admirable exécution... Je vous embrasse et je serre afFectueusement les mains de ceux qui m'ont si vaillamment soutenu !...
« J. Massenet. »
Il me revient en mémoire un fait à propos de la répétition générale de Charles F/, opéra d'Halévy, représenté le 15 mars 1843. Ce souvenir, en môme temps
qu*il offre un sujet de comparaison, se rattache à un épisode dont la relation fera une diversion avec la fin d*u récit qu'il me reste à faire.
L'air d'Odeile (landante), au 4* acte, fut conçu (Jès l'origine avec un accompagnement de violon solo.
A une fête artistique (qu'aucun souverain ne pourrait reproduire, a dit Meifred), donnée quelques jours avant, chez Habeneck, le mardi-gras — et à laquelle je reviendrai tout à l'heure — la Stoltz décida Habeneck à se charger du solo de violon.
Aussi fûmes-nous surpris, dans Tentr'acte, de rencontrer notre chef au foyer, se promenant de long en large, préludant, se mettant en doigts les principaux passages qu'il allait exécuter. — On voit combien étaient moindres les préoccupations de la direction, à cette époque.
Ce fut, toujours est-il, une curieuse chose que de voir le chef d'orchestre armé d'un violon — l'étant déjà de l'archet — laisser à l'abandon son orchestre le suivre, en l'écoutant, sans indication de mesure.
Une fois cette satisfaction donnée au caprice de la prima donna ^ et peut-être aussi pour ne pas laisser prise à la critique, le solo fut remplacé, à la représentation, par une ritournelle d'harmonie. I! n'y avait là plus rien d'extra. -
Mais ce ne fut point comme à la soirée du mardigras. M'y voici revenu.
— Petit ! — me dit mon maître — tu viendras demain à une heure à l'Opéra pour choisir ton costume.
J'appris ainsi ma coopération à Texécution.
Le programme contenu dans une affiche monstre, rédigée en termes mirobolants empruntés au vocabulaire des bals de l'Opéra, se composait des numéros sui-
vants, en forme de réclame, comme des coups de grosse caisse !
1® La « Raillerie musicale » de Mozart, exécutée par Habeneck, enFontanarose, du Philtre; moi, en incroyable, du Serment — avec perruque noire ^ collet... on n'en parlait pas encore, culotte courte jaune, bas bleus, cravatte blanche, nœud et jabot étoffés compromettant ma tenue de violoniste. Cet accoutrement me déguisait à un tel point, que, ni Halévy, ni la Stoltz ne purent me reconnaître, — Des autres exécutants la mémoire me fait défaut, si ce n'est, cependant, Rousselot le cor, en moine des Huguenots.
2* Duo de chant, du Philtre^ avec paroles mélangées, et jeu de physionomie à l'avenant.
Guillaume « Un seul mot par pitié!
Thérèse
Non vraiment, et pour cause, « Entendre soupirer me devient odieux.
Guillaume
« Eh! puis-je, hélas, faire autre chose?
t Je voudrais fuir et ne le peux !
— Ah ! tu pus.i.
— Ah ! je sens .. battre mon cœur !
3<» Duo burlesque pour clarinette et (lûte, exécuté par Habeneck (toujours en Fontanarose), imitant les couacs de Dacosta, etTulou, en apothicaire, faisant sortir de
son instrument, non des sons mélodieux, mais une... seringue, au milieu d'un fou rire général.
Ce dont on ne peut que se faire une idée bien imparfaite, c'est de Texécution.
En présence d'un auditoire composé d'illustrations de tout genre, elle fut d'une fantaisie remarquable, mêlée au plus haut comique, sans exclure ni le bon goût ni la virtuosité du maître, qui justifiait admirablement les paroles de cet « enchanteur fameux » dont le refrain était, comme dans le Philtre : « Approchez tous, venez m'entendre ».
Dans le point d'orgue de la « Raillerie », il fut étourdissant ! Et les spectateurs de le saluer de leurs bravos en agitant leurs mouchoirs à la sortie, en répétant : « Honneur ! honneur à Monseigneur Habeneck ! »
VII. — Encore quelques semaines et je touchais à une époque critique, à une date qui bien des fois m'a lait songer, me recueillir, prendre une résolution, puis y renoncer, mais revenir toujours à une idée fixe qui devait aboutir à une détermination définitive : ma démission.
En effet, le 31 mai était proche.
On a vu déjà que ce jour avait été bien des fois invoqué pour mettre un terme à des tribulations sans cesse éprouvées, et que j'ai consignées dans la première partie de ma longue carrière à l'Opéra. Aussi n'avais-je pu dépasser l'année 1870 pour me démettre de mes fonctions de sous-chef d'orchestre. Mais des événements imprévus reculèrent d'une année (1" octobre 1871), le court espace durant lequel je recouvrai ma liberté. Car aussitôt rentré à l'Opéra, comme l*"" chef, d'autres sou-
cis, des préoccupations différentes, ne tardèrent point à envahir mon cerveau, jusqu'à l'époque où je trouvai la mesure comble, et me décidai à donner déQnitivement ma démission. La première fois j'avais lutté de 50 à 53 ans, âge auquel j'étais arrivé; cette fois-ci je ne tergiversai point, j'allai carrément remettre ma démission entre les mains dii Directeur, M. Halanzier. Voici la lettre dont je m'étais fait porteur :
a Monsieur le Directeur,
« L'heure de la retraite a sonné pour moi I J'ai atteint l'âge de 60 ans et je compte, quarante-quatre années de service.
« Permettez-moi, Monsieur, de vous exprimer ma reconnaissance bien sincère. En m'accueillant à TOpéra, vous m'avez permis d'arriver à la position qu'ont occupée mes maîtres. Je ne l'oublierai pas.
€ Veuillez agréer. Monsieur le Directeur, l'assurance de mon respect et de mon entier dévouement.
« E. Deldevez.
J«r Chef d'orchestre de l'Opéra. »
Ce 1er juin 18T7.
Dans l'entretien que j'eus avec M, le Directeur, il ne fut nullement question du motif qui me faisait dessaisir de mes fonctions de cl:ef d'orchestre. J'invoquai -une cause de santé, la fatigue du service, le désir de me consacrer uniquement à la Société des Concerts. Du reste je comptais rester six mois encore, et remonter la Reiiie de Chypre; j'entendais user de mon droit en me retirant de mon plein gré. Et, ajoutai-je, en prenant congé de M. le Directeur, je n'ai parlé h personne de ma décision,
afin de vous laisser libre d'agir quand il vous conviendra.
En effet, je n'avais aucune raison de convenance à considérer, pour procéder autrement, et j'eusse été fort embarrassé de donner verbalement les vraies causes de ma démission.
Pour expliquer les raisons qui m'ont amené à cette détermination, et en apprécier la nature, il faut tout d'abord tenir compte des quarante-quatre années de service effectif passées à l'Opéra.
On a vu, dès mes débuts, l'ambition que l'étude de mon propre maître Habeneck et de son successeur Girard avait fait naître en moi; le désir de les imiter, d'approcher d'eux le plus possible, afin d'être digne un jour de conquérir la situation qu'ils occupaient, et dont le prestige avait ébloui mes premiers rêves de jeunesse. — On a vu les encouragements qui me furent témoignés, les premières réussites que j'obtins dans la voie qui s'ouvrait devant moi, ma nomination de 3® chef, laquelle devait soutenir ma persévérance. — On a suivi avec moi le cours des petites misères, des embûches dont j'ai trouvé la route parsemée, jusqu'à ce qu'enfin, désespérant de fléchir la rigueur des intéressés à me barrer le passage, je fus contraint à me déclarer vaincu. Je cédai devant la ténacité du sort. Je disparus un moment de la scène, mais pour y reparaître bientôt.
Je fus donc rappelé par les artistes, mes anciens collègues, et agréé par M. Halanzier, à qui je dois d'être parvenu au terme de mes espérances.
Mais auparavant, j'ai eu bien souvent l'occasion de me plaindre des changements qui se sont produits parce qu'on est convenu d'appeler le progrès.
Eh bien ! maintenant que me voici arrivé à la situa-
lion qu'occupait Haberneck, mon maître, je me plains de ne pas retrouver les choses en leur état primitif où s'est portée mon ambition. Le chef d*orchestre n'a plus la même considération qu'autrefois ; — Les premiers sujets sont devenus des maîtres qui loin d'obéir, commandent; — les chefs de parties dirigent d'une manière absolue; — les auteurs eux-mêmes ont dérogé à Tordre hiérarchique en se faisant chefs d'orchestre !
On a vu, (fependant, que sous ma direction, les artistes se sont refusés à l'honneur d'être dirigés même par mon ami Gounod ! Il est vrai qu'il a pris sa revanche depuis, à la SOO® de Fatistl
Ici, il n'y avait point d'exemple à invoquer : Meyerbeer ayant dit qu « 'il donnait son œuvre au public, mais qu'il ne livrait pas sa personne » ; et Rossini, du haut du balcon de son hôtel de la Chaussée-d'Antin, saluant les artistes de l'orchestre venus, après la représentation de l'opéra, jouer sous ses fenêtres, dans sa cour, l'ouverture de Gtdllaume-TelL
Depuis, les musiciens d'orchestre ontpri^ des prérogatives ignorées jusqu'alors : comme de régler eux-mêmes, leur service, celui des remplaçants, ainsi que leurs congés, et cela, sans égard à la nature des répétitions et des représentations... que par rares exceptions. — Et, déplus, je me plains que dans la question de l'augmentation des appointements, on ait donné satisfaction aux délégués et non au chef d'orchestre. C'était le moins qu'on pût faire, car la question financière les avait exclu, les chefs d'orchestre. — Je me plains de l'emploi de la musique gravée pour l'orchestre ; du manque de soin et d'exactitude dans le coUationnage. — Je me plains que le service journalier du chef d'orchestre soit surchargé de manière à confondre ce dernier avec un simple répé-
liteur. Veut-on Texerople d'une journée bien remplie? Voici :
« Répétition, le mercredi 2 mai 1877.
à 1 heure. Foyer, Le Roi\^ et 5« actes, ensemble;
à i heure et quart. Salle n» 2. M. '**
à i heure et demie — M"'* ***
à 2 heures — Faust (Siebel).
Spectacle.
Le 2, à 8 heures. Le Roi. »
Du reste, pas autre chose qu'une simple question dUarchetl — Je me plains... etc., etc.
Après l'exposé de ces griefs, qu'on me demande encore quel a été le vrai motif de ma démission ? Je répondrai : la lassitude!... Et je n'en éprouvai aucun regret, car après comme avant je devais être le jouet des menées sourdes tramées dans Tombre.
On vient de voir quel a été mon procédé pour donner ma démission, laissant M. Halanzier maître de la faire connaître. Eh bien ! ce ne fut que le 5 juillet suivant que la nouvelle venant de l'administration parut dans les journaux i. Et voici comment :
Il était annoncé la nomination de M. Ch. Lamoureux comme l®^chefd'orchestre de l'Opéra, en remplacement de M. Deldevez démissionnaire. Il était laissé au choix, selon la disposition qu'on avait à mon égard, la faculté d'interpréter le fait par une substitution de mot. On pouvait aisément s'y laisser prendre. Le tour était joué habilement, on en conviendra.
1, (Voir V Estafette y Y Événement, etc. du 5 juillet 1877).
Aussi malgré la reconnaissance vouée à M. Halanzier de m'avoir accepté pour succéder à George Hainl, c'est le plus grand grief que j'aie eu contre lui. Il devait tout au moins, pour répondre à ma franchise, à ma loyauté, annoncer ma démission, avant que de produire le nom de mon successeur. C'eût été suivre la logique des faits, l'expression delà vérité.
Je me souviendrai toujours du jour où, le matin, lisant le journal dans mon lit, j'appris que j'étais remplacé, avant même que ma démission ne fut connue.
Le soir, dès que j'arrivai à l'Opéra, Napias m'informa du désir de MM. les artistes de m'entretenir dans un entr'acte. Je leur exprimai mon étonnement, qu'ils partagaient tous également, de voir avec quelle indifférence j'étais traité par l'administration. L'embarras môme que me causait cette brusque décision directoriale contribua, j'en suis certain, à faire naître le doute sur la nature de ma démission.
Les journaux de musique — le Ménestrel entre autres — donnèrent, quelques jours après, un tour de vérité à leur rédaction.
« Ménestrel, le 8 juillet 1877.
« Une nouvelle importante nous arrive de TOpéra. M. Ch. Lamoureux est nommé premier chef d'orchestre en remplacement de M. Deldevez qui a demandé — pour cause de santé — sa retraite, voulant désormais consacrer toutes ses forces au Conservatoire et à la Société des Concerts. »
Une simple inversion suffisait pour donner, à la dé-
mission, la priorité du fait accompli trente-cinq jours auparavant la nomination.
Huit jours après, on en apprenait un peu plus.
Dans le même journal {le Ménestrel)^ on lisait :
< Les répétitions d'ensemble de la Reine de Chypre sont commencées sous la direction de M. Deldevez et donnent les meilleurs résultats.
€ C'est l'occasion d'annoncer que M. Deldevez n'abdiquera le sceptre orchestral de notre académie nationale de musique qu'au mois de décembre prochain, sauf le cas d'exigences de santé. Il a donné sa démission en juin dernier, dans les conditions réglementaire des six mois. »
— Il y a peut-être un peu d'exagération dans l'importance attribuée aux notes (communiquées) des journaux. Mais le souvenir des faits, tels qu'ils se sont accomplis, n'a pas atténué Teffet du ressentiment que j'en ai éprouvé, lorsqu'après plus d'un mois écoulé sans entendre parler de rien, la brusque apparition de l'annonce vint mettre en présence deux nouvelles auxquelles on ne s'attendait certes point : ma déniission et mon remplacement*
Vin. — Des six mois que je devais à Padministration de l'Opéra pour me libérer, un s'était écoulé, comme on a vu, dans le silence le plus absolu de part et d'autres ; le second se passa en répétitions suivies de la Reine de Chypre. Je ne pouvais me dégager des assiduités auxquelles j'étais en butte pour des convocations de toute sorte, aussi bien d'importantes que de superflues, — des répétitions du genre de celles où la présence diQVaixhet était touti
Vers la fin des études et quelques jours avant la première représentation, je fus surpris de recevoir la lettre ci-incluse de M. le régisseur général de la scène.
« Monsieur Deldevez,
« La répétition que nous venons de terminer a eu lieu sans chef d'orchestre, M. Altès lui-même ne s'y est pas rendu.
« M. Halanzier à qui je viens de faire connaître cette absence en a été très étonné et très affecté.
« Veuillez, je vous prie, me faire savoir le motif qui vous a empêché de vous rendre à cette convocation.
• Agréez...
A. Mayer.
«29 juillet 1877 »
Mon bulletin de convocation portait ces simples mots :
« Répétition le dimanche 29 juillet, midi 3/4, M. Salomon. »
C'était le troisième ou le quatrième du même genre.
M. Salomon répétait, en effet, comme double les scôties de Gérard; -^ rôle que je ne me rappelle pas lui avoir vu jouer. Gela se passait huit jours avant la première de la Reine de Chypre., Et puis une répétition de scènes d*un rôle isolé, comprenant un seul sujet, regarde plus particulièrement le chef de chant. — Et comme le temps ne nous faisait pas défaut, je jugeai,, il est probable, qu'il n'y avait pas péril à ajourner ma présence. — Get incident vint se mêler au coup de feu des dernièresrépétitions d'un grand ouvrage à la veille d'être représenté.
G'est alors le moment d'une avalanche de bulletins^
de rendez-vous, de notes prises pendant Texéculion, du genre de celles-ci, par exemple.
« Bulletin n® i.
M. Deldevez — La Reine de Chypre.
l®"* acte.
— Le rideau a été levé trop tard après Tintroduction.
— Penser à ce qu*il y a à faire pour l'attaque des tambours au 4^ acte.
« Bulletin n^ 2.
— Sur les mots : A Chypre, dits par Mocénigo, faire baisser le rideau du 2« acte.
« Bulletin n« 3.
5® acte.
Changement a vue.
—Le changement à vue s'effectue sur un coup de timbre.
— Lorsque ce changement sera à peu près terminé, un second coup de timbre sera donné par le machiniste et ce second coup sera le signal pour attaquer la musique d'entr'acte (n® 27 de la partition au piano),
« Bulletin n© 4
— Il est entendu qu'à la répétition de ce soir, M. Deldevez pourra interrompre et 4'aire recommencer autant qu'il le jugera nécessaire,
— Faire lever et baisser le rideau d'avant-scène. »
Le « jeu de rideau » constitue ainsi une partie musicalement écrite, venant, comme celle de la grosse caisse, se superposer sur l'ensemble noté de la partition ; son exécution est conQée, aujourd'hui, au chef d'orches-
tre. — L*étude du rideau entre désormais dans celle du doigté du chef d'orchestre.
En effet, tel chef d'orchestre se distingue par une légèreté de main se posant sur le bouton électrique, tel autre, par un mouvement gracieux du corps se penchant vers le susdit bouton, sans compromettre toutefois la marche de la mesure, etc.
Mais, à ces qualités physiques, d'autres se commandent impérieusement : l'attaque du bouton, la résolution du rideau sur tel accord précis de la mesure, ces points, aussi importants que la justesse, réclament une très grande habileté de la part de l'exécutant dans la préparation vigoureuse, ou soutenue, de l'une ou de l'autre espèce d'accent. En effet, cela exige une prévoyance, un tact tout particulier dans les cas imprévus, qui correspondent parfois à certains traits de génie. Le chef d'orchestre n'est plus un simple moteur faisant marcher l'exécution, mais un exécutant lui-même, et comme tel soumis au soin que réclame la nature de l'instrument. L'instrumentiste peut faire tort au batteur de mesure comme celui-ci nuire au premier.
Avant ce progrès accompli par M. Charles Garnier, les choses se passaient différemment rue Le Peletier.
Le chef de chant à qui incombe la surveillance de l'exécution sur la scène, de l'entrée des sujets, de la direction de toute musique sur le théâtre, de tout instrument dans la coulisse, des coups de tam-tam, des cloches, maître souverain de l'orgue, à ces nombreux fonctionnements, à ces diverses cordes à son arc, s'ajoutait encore la direction de la manœuvre du rideau.
De planton dès les trois coups frappés jusqu'à la fin de l'opéra, il exerce le commandement du rideau avec une certaine solennité attachée par tradition aux attri-
butions du chef de service. Aussi le voit-on seul sur le théâtre pendant l'ouverture, après que les paroles sacramentelles du régisseur : « Place au théâtre » ont fait disparaître les personnes étrangères à la scène,— à part quelques intimes, des abonnés, des auteurs, des musiciens auxquels le chef de chant adresse courtoisement un avertissement en se retirant lui-même dans la coulisse : « Plus que quelques mesures, Messieurs ! » Enfin arrivé au moment précis, c'est alors qu'il commande au chef machiniste le lever ou le baisser du rideau par ce seul mot : « Allez! » — Et c'est ainsi que mainte et mainte fois j'ai vu procéder mes amis Vauthrot et Sacré.
Je ne sais comment Habeneck et Girard eussent accepté le progrès actuel (qui, soit dit en passant n'a rien de musical)? Bien certainement, il leur eût été à charge et s'en seraient péniblement tirés, s'ils ne s'y fussent opposés. Il est donc naturel que j'aie hérité de cette contrainte occasionnée par une pareille sujétion, — une préoccupation qui me fît, une nuit, rêver que j'avais oublié de faire baisser le rideau à la fin du spectacle !
Le temps approchait où mon service réglementaire dû à l'administration allait prendre fin. Le mois de novembre était arrivé sans nouveaux incidents, sauf une légère indisposition qui me retint à la chambre une ou deux semaines. Lorsque je fus sur pied, il ne s'en fallait que de quelques jours pour atteindre à l'échéance. Je fus amicalement informé que MM. les artistes de l'orchestre attendaient ma dernière représentation pour me faire une ovation, et me témoigner leur sympathie par un adieu qui m'eût certes touché profondément. Je voulus éviter une émotion que je redoutais en face d'une pareille épreuve. J'en fis part à M. le Directeur, qui, comprenant
mon trouble^ àTidée d'une telle séparation, me fit gracieusement remise des quelques jours qui me restaient à faire.
Ce fut ainsi, en silence, et étant parvenu à l'expiration du temps exigé par le règlement, que je quittai l'Opéra après quarante-quatre ans de service!