‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 10 sur 128 · N'ayez-voas pas lu le journal · texte numérisé non relu

N'ayez-voas pas lu le journal

— Malgré tout le bien qu^on fait aux gens, malgré tout rattachement qu'on leur témoigne, on ne doit pas s'attendre à de la reconnaissance, Nikolaï, disait la voix de Karl Ivanovitch avec émotion.

Silence de Nlkolaï.

— Il y a déjà douze ans que je suis dans cette maison, et, Nîkolaï, je puis jurer devant Dieu que je les ai aimés et que je me suis occupé d'eux plus que s'ils eussent été mes propres enfants.... Tu te rappelles, Nikolaï, quand Volodegnka eut un accès de fièvre chaude, tu te rappelles comment je suis resté pendant neuf jours près de son lit sans fermer les yeux... Oui, j'étais alors le bon, le cher Karl Ivanovitch... j'étais nécessaire alors...

— £t maintenant, ajouta-t-il d'un ton amer, — maintenant les enfants sont devenus grands; il leur faut étudier sérieusement... Gomme s'ils n'apprenaient rien ici, Nikolaï.

— Que veut-on leur apprendre de plus? demanda Nikolaï.

— A présent, je ne suis plus utile... Et l'on me chasse... Où sont les promesses, la reconnaissance?... Je considère et j'aime Natalia Nikolaïevna... Mais qu'est-elle?... Sa volonté, dans cette maison, ne compte pas... Je sais d'où part cette intrigue et pourquoi l'on me déclare inutile... C'est parce que je ne suis pas hypocrite comme certaines gens... J'ai l'habitude de dire la vérité, toujours et devant tous, poursuivit Karl Ivanovitch avec un accent d'orgueil... Grand bien leur fasse... ! De ce que je n'y serai plus , ils n'en seront pas plus riches... Pour moi, Dieu sera miséricordieux... Je trouverai bien un morceau de pain, n'est-ce pas, Nikolaï?

n se fît un silence.

Karl Ivanovitch le rompit et parla encore longtemps sur ce ton. On savait du moins récompenser ses mérites chez certain général. Gela me fut très pénible à entendre. Il parlait de la Saxe, de ses parents, de son ami le tailleur Schœnheit, etc., etc. Je compatissais à son chagrin, et il m'était doulou-

reUx que mon père et Karl Ivanovitch, que j*aimais d'un égal amour, ne se fussent pas compris.

Je me remis de nouveau à genoux dads mon coin en m'appuyant sur mes talons et m'ingéniai à former des projets pour rétablir la concorde entre mon père et le gouverneur.

Karl Ivanovitch rentra, m'ordonna de me lever et prépara les cahiers de dictée. Quand il eut fini ses apprêts, il s'installa majestueusement dans son fauteuil et, d'une voix qui semblait sortir d'un abîme, il commença sa dictée allemande :

— Von al-len Leiden-schaf -ten , die grau-sam-ste ist... Haben Sie gescbrieben ^ ?

Il s'arrêta, aspira une prise avec lenteur, fit une pause et poursuivit avec force :

— Die grau-sam-ste ist die Un-dank-bar-keit... Ein grosses u ^ .

Ayant écrit le dernier mot, je le regardai, attendant la suite.

— Punctum, dit-il avec un sourire imperceptible.

Il nous fit signe de lui donner nos cahiers. U lut avec un vif plaisir et à plusieurs reprises cette sentence, qui concordait si bien avec Tétat de sa pensée.

Puis, il nous donna notre leçon d'histoire à apprendre et se mit à la fenêtre. Son visage n'était plus morne comm<^ tout à l'heure ; il exprimait la joie grave d'un homme qui vient de venger son offense avec dignité.

Les trois quarts de midi sonnèrent; Karl Ivanovitch ne paraissait point songer à lever la séance. Il nous avait donné de nouvelles leçons à apprendre. L'ennui et l'appétit augmentaient dans des proportions égales. Je suivais avec une vive impatience les bruits venant de la maison et qui présageaient l'heure du dîner.

c Voici ^ qu'une fille de service passe avec les assiettes qu'elle ^vient de nettoyer i, me disais-je. c On remue la

I. « De toutes les passions, la plus cruelle est »..• Âvez-roas écrit?

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