EN CLASSE
Karl Ivanovitch était de très mauvaise humeur. Ses sourcils froncés, et le geste fébrile dont il avait jeté sa redingote dans la commode, la manière dont il avait serré sa ceinture la force avec laquelle il marquait de l'ongle la page de dialogue que nous avions à apprendre par cœur, trahissaient son agitation.
Volodia étudia- t-il bien? Je ne le sais. Quant à moi, j'étais si ému, que je ne pouvais travailler. Longtemps je considérai, stupide, le livre de dialogues; mes yeux, obscurcis par les pleurs que me causait Tidée d'une prochaîne séparation, ne pouvaient discerner les mots.
Quand, au moment de la récitation, Karl Ivanovitch m'écoutaît les yeux fermés, c'était mauvais signe.
Au moment où l'un dit : Wo kommen Sie her ^? et où l'autre répond : Icfi homme vom Kaffeehause ^, je ne pus retenir mes larmes et fus incapable de prononcer : Haben Sie die Zeilung nicht gelesen ^ ?
A la leçon d'écriture, je fis de tels pâtés avec mes larmes qu'il semblait que j'eusse écrit avec de l'eau sur du papier d'emballage.
Karl Ivanovitch se fâcha, me fît mettre à genoux, déclara que j'étais un entêté et que je joujiis une comédie (c'était son expression favorite) ; il alla jusqu'à me menacer de sa règle, et il exigea que je demandasse pardon, bien que, suffoqué, je fusse incapable de parler.
Entîn, sentant probablement son injustice, il entra dans la chambre de Nikolaï, en refermant avec bruit la porte derrière lui.
Delà salle d'étude on entendait la conversation engagée dans la chambre du diadka.
— As -tu entendu dire, Nikolaï, que les enfants allaient partir pour Moscou ? fît la voix de Karl Ivanovitch.
— Certes, je l'ai entendu dire.
Nikolaï voulut sans doute se lever, car j'entendis Karl Ivanovitch lui dire :
— Reste assis, Nikolaï.
La porte se ferma à double tour.
Je sortis de mon coin et m'approchai pour écouter.