‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 100 sur 128 · JE FAIS PLUS AMPLE CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

JE FAIS PLUS AMPLE CONNAISSANCE

Quand je retournai sous les galeries, on n'avait pas du tout parlé de moi, comme je l'avais supposé. Cependant, Yaregnka ne lisait plus : elle avait mis le livre de côté et discutait chaleureusement avec Dmitri.

Ce dernier se promenait de long en large, corrigeant sa cravate, clignant de l'œil, selon l'habitude que nous lui connaissons.

Ivan lakovlevitch me parut l'objet de leur discussion; mais la querelle était trop chaleureuse pour que la vraie cause pût être lui et non quelqu'un de la famille.

La princesse et Lioubov Serguéievna restaient assises sans souffler mot, prêtant Toreille cependant et manifestant de façon évidente leur i)artî-pris, l'une en faveur de Varegnka, l'autre en faveur de Dmitri.

A mon entrée sous la galerie, Varegnka me jeta un coup d'œil si parfaitement indifférent qu'il n'y avait pas à s'y

tromper: la discussion roccupait seule, et que j'entendisse ou que je- n'entendisse pas ce qu'elle avait à dire, lui était chose absolument indiltérente.

La même expression se remarquait dans les yeux de la princesse qui — c'était visible — avait pris le parti de Varegnka.

Mais Dmitri discutait avec plus de chaleur encore depuis qu'il me savait là. Et bientôt je l'entendis murmurant, comme s'il se parlait à lui-même : « — C'est vrai ! C'est ce que les vieilles gens disent : Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait ! I — L'énoncé de ce proverbe ne termina pas la querelle. 11 n'eut pour efifet que de me faire supposer que les torts pouvaient bien être du côté de Lioubov Serguéievna, c'est-à-dire de mon ami.

C'était bien uu peu gênant pour moi de me trouver ainsi obligé à être témoin d'une petite querelle de famille ; mais je trouvais en même temps fort agréable de pouvoir juger des vrais rapports existant entre chacun des membres de cette famille, et de sentir que ma présence ne les empêchait pas de se manifester.

Il arrive presque toujours qu'après avoir fréquenté la même famille pendant des années, les rapports réels des membres de cette famille sont restés, pour vous, à l'état de mystère. C'est que vous n'avez pu les observer que derrière un épais et faux rideau de convenances. Plus épais, plus joli était ce rideau, plus voilés, plus cachés sont demeurés, pour vous, ces rapports.

Mais qu'il survienne, par hasard, une insignifiante discussion, que la moindre question soit soulevée — dentelles, visites, chevaux — sans cause apparente, la discussion dégénère et devient querelle, et la querelle elle-même — sans importance d'abord — bientôt se transforme... C'est alors qu'à la stupéfaction des parties belligérantes elles-mêmes ressortent de certains côtés ignorés jusque-là, que les vrais rapports, les rapports de fond si l'on peut dire ainsi, transparaissent peu à peu et comme en relief : le rideau ne voile

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pins rien, et il ne tous reste plus qo*à reconnaître que depuis longtemps — des années quelquefois — tous yods êtes trompé. Il est souvent moins pénible de se frapper d'an coup la tête contre une muraille épaisse que de ne découvrir que petit à petit , lentement, Fendroit sensible, l'endroit éprouvé par la douleur. Et cet endroit malade, cette plaie secrète existe, cependant, presque dans chaque famille.

Dans celledeNekhlioudoVyla plaie sensible, la plaie secrète n'était autre que le singulier amour de Dmitri pour Lioubov Serguéievna, cet amour soulevant, inévitablement, dans le cœur de la mère et de la sœur, un double sentiment : d'une part, la jalousie, et, d'autre part, l'amour familial blessé. ' Cest pour cette raison que la querelle au sujet d'Ivan lakovlevitch avait, pour chacune des personnes présentes, sa signification particulière.

— Tu es singulier, disait Varegnka à Dmitri. — Tu t'efforces absolument à vouloir trouver, dans ce que tout le monde méprise, ou au moins dans ce dont 11 se moque, des côtés extraordinaires et remarquables.

— Premièrement, fit Dmitri à sa sœur, — l'homme le plus frivole ne peut parler avec mépris d'un homme comme Ivan lakovlevitch ; secondement, c'est toi qui te refuses à voir le beau quand il est là, devant tes yeux.

Sophia Ivanovna, qui revenait en ce moment, regarda peureusement, tantôt laprincesse, tantôt Dmitri, tantôt Varegnka.

Enfin, elle respira lourdement, puis dit : c Je t'en prie Varegnka, lis, lis plus vite, i Et elle lui présentait le livre.

Puis, s'adressant à Dmitri : « Et toi, mon ami, tu ferais bien de te bander la joue, parce qu'il fait frais et que le mal dedents te reprendra de nouveau.» Dmitri lui répondit par un coup d'œil mécontent, sans doute parce que Texcellente fille avait soudain coupé le fil logique des preuves qu'il recherchait. Et la lecture continua.

Cette petite querelle n'avait pas du tout détruit l'accord paisible, intelligent et familial qui régnait dans ce coin féminin. Ce cercle, auquel visiblement la princesse Maria Iva

novna donnait son caractère et sa direction, avait pour moi un charme extraordinaire, un charme inappréciable de simplicité et de noblesse. Ce caractère et ce charme ressortaient dans la beauté, dans la propreté, dans la solidité des objets : de la sonnette, de la reliure du livre, du fauteuil, de la table,

— et dans la pose droite et soutenue par son corset de la princesse, et dans les boucles blanches qui ressortaient, légères, sous la dentelle, et dans la manière de m'appeler la ]>remière fois vers elle, simplement : « Nicolas » et c lui i;

— dans les occupations féminines : la lecture, la couture ; — dans la blancheur excessive de ces mains de femme [elles ont dans la main un trait caractéristique de famille qui consiste en ceci : Tépiderme de la paume est d'un rose clair, tandis que le dos de la main est d'une excessive blancheur qui contraste étrangement avec le rose du dedans).

Mais, plus que partout ailleurs, ce caractère et ce charme se remarquaient dans leurs manières, dans leurs allures : elles parlaient fort bien le russe et le français ; prononçaient chaque mot, chaque syllabe, avec une correction parfaite. Tout cela exerçait sur moi une impression des plus heureuses, d'autant plus complète que chacun des membres de cette société charmante agissait avec moi simplement et sérieusement, comme avec un grand. Ces dames me parlaient de leurs idées, entendaient les miennes. J'étais si peu habitué à ces choses que, malgré mes boutons brillants et mes parements bleus, j'avais toujours peur de m'entendre dire tout à coup :

« Croyez- vous, vraiment, qu'on vous parle sérieusement? allez plutôt étudier, i

Grâce à ces façons d'être , je ne sentais aucune gêne dans cette société.

Je me levais^ j'allais d'une place à l'autre, je parlais sans crainte avec chacun, excepté pourtant avec Varegnka. Il me semblait — je ne sais pourquoi — qu'il n'eût pas été comme il faut de ma part de lui parler le premier.

Pendant la lecture, écoutant sa voix si agréable, regardant

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tour à tour son jeune visage, tour à tour le sentier dans le jardinet, dans lequel la pluie faisait en tombant de petites taches rondes, tour à tour les tilleuls sur les feuilles desquelles la pluie continuait à écraser ses gouttelettes toujours plus rares, puis, revenant à elle, et retournant encore après à la fenêtre d*oii je voyais les rayons du soleil couchant qui éclairaient les humides, épais et menus bouleaux» et pour la troisième fois revenant à Varegnka, je pensais qu'elle n'était pas du tout laide comme il m'avait semblé d'abord,

f Quel dommage que je sois déjà amoureux! i pensaîs-je. « Et pourquoi Varegnka n'est-elle pas Sonitchka? i

« Comme c'aurait été bon de devenir un membre de cette famille! J'aurais eu, d'un seul coup, une mère, une sœur, une tante, une femme!... \

Au moment même où je pensais à ces choses, je regardai fixement Varegnka, et il me vint à l'idée que je la magnétisais de mon regard et qu'elle ne pouvait manquer de porter ses yeux de mon côté.

Varegnka, en eflfet, leva la tête, me regarda et rencontrant mes yeux se détourna.

— La pluie ne cesse pas! fit-elle.

Et, tout à coup, j'éprouvai un sentiment étrange : il me sembla que tout ce qui venait de m*arriver n'était que la répétition de ce qui m'était arrivé jadis : qu'il pleuvait aussi, alors que le soleil se couchait pareillement derrière les bouleaux, que je la regardais elky qu'elle lisait, que je la magnétisais, qu'elle se détournait, que je la suivais du regard, et ainsi de suite.

« Est-ce que c'est possible qu'e//e soit elle? pensai-je. Est-ce que ça commence? i

Mais je conclus promplement qu^ elle n'était pas elle y et que ça ne commençait pas encore.

Premièrement, elle n'est pas belle, pensai-je : elle est simplement une jeune fille avec laquelle j'ai fait connaissance d'une manière ordinaire, et Vautre sera extraordinaire. Avec

celMà, je me rencontrerai dans un endroit extraordinaire. Et puis, cette famille ne me pl^t ainsi, sans doute, que parce que je n'ai encore rien vu^ D'autres, semblables, existent certainement, et je les rencontrerai plus d'une fois dans la vie.

ou JE ME MONTRE SOUS LE JOUR LE PLUS FAVORABLE

Pendant qu'on*prenait le thé, la lecture cessa, et les dames engagèrent la conversation entre elles sur des événements et des personnes qui m'étaient inconnus ; il me semblait que, malgré leur accueil affable, elles agissaient ainsi pour me faire comprendre la différence d'âge et de situation qui les séparait de moi.

Mais dans les conversations d'intérêt général auxquelles je pouvais prendre part, je tâchais de faire ressortir mon intelligence extraordinaire et mon originalité ; je me croyais obligé à cela par mon uniforme.

Quand on en vint à parler de maisons de campagne, je me mis à raconter que le prince Ivanovitch possédait, près de Moscou, une si belle maison qu'on venait la visiter de Londres et de Paris.

Il s'y trouvait, disais-je, une grille qui n'avait pas coûté moins de trois cent quatre-vingt mille roubles ; le prince Ivan Ivanovitch était un de nos proches parents, et j'avais dîné ce jourlà chez lui; il m'avait même invité à passer tout l'été chez lui, mais j'avais refusé, car je conn.iissais très bien celte villa ; j'y avais déjà été plusieurs fois, et toutes ces grilles et tous ces ponts ne m'intéressaient nullement, car je ne pouvais souffrir le luxe, surtout à la campagne. J'aimais qu'à la campagne tout fût véritablement comme à la campagne.

Après avoir débité ce mensonge long et compliqué, je

rougis tellement de honte qu'on dut remarquer immédiatement que j'avais menti. Varegnka, qui me tendait eD ce moment une tasse de thé, et Sophia Ivanovna, qui me regardait, se détournèrent et changèrent la conversation avec une expression que j'ai depuis remarquée sur le visage des personnes très indulgentes quand un jeune homme commence à mentir avec aplomb, expression qu'on pourrait traduire par : c Mais nous savons bien qu'il ment; pourquoi ment-il, ce pauvre garçon? i

J'avais dit que le prince Ivanovitch possédait une maison de campagne parce que je n'avais pas trouvé d'autre prétexte pour mettre mes auditeurs au courant de ma parenté avec lui et que, réellement, j'avais dîné ce jour-là chez lui. Mais pourquoi inventer cette grille de trois cent quatrevingt mille roubles ? Pourquoi dire que je le fréquentais assidûment puisque je n'étais allé qu'une seule fois chez lui, et que je n'avais pu y aller plus souvent, car il ne demeurait qu'à Moscou ou à Naples . Ce que savaient bien les NekMioudov.

Pourquoi avais-je dit tout cela ? Décidément je ne puis pas m'en rendre compte.

Ni pendant mon enfance, ni pendant mon adolescence, ni depuis, dans un âge plus avancé, je n'ai [remarqué que je fusse affligé du vice de mensonge ; je péchais plutôt par l'excès contraire. Mais, à cette première époque de ma jeunesse, une envie étrange me venait de débiter les mensonges les plus maladroits et les plus injustifiés. Pai dît maladroits, car je mentais de manière à me faire toujours surprendre en flagrant délit. Il me semble que le désir vaniteux de paraître tout autre que je n'étais, joint à l'espoir que mes mensonges ne seraient pas surpris, était la principale cause de ce détestable penchant .

Après le thé, la pluie ayant cessé et le temps étant devenu, avec la nuit, doux et clair, la princesse proposa une promenade au jardin pour contempler son site favori. Suivant mon parti-pris d'être toujours original, etconsidérantquedes gens aussi intelligents que moi et la princesse doivent être au-

dessus des banalités de la politesse, je déclarai que je détestais me promener sans but et que je ne comprenais la promenade qu'en solitaire. Je ne réfléchis pas que je disais une grossièreté, car il me semblait qu'il n'y avait rien de plus honteux que les compliments vulgaires, et que même il n'y avait rien d'original et de charmant que la franchise et la brusquerie poussées jusqu'à l'impolitesse. Bien que très satisfait de ma réponse, je n'en allai pas moins à la promenade avec toute la société.

L'endroit favori de la princesse était au fond du jardin, sur un petit pont jeté en travers d'un é(roit marais boueux. La vue était très limitée, mais portait à la rêverie. Nous sommes si habitués de mêler l'art et la nature que, souvent, les phénomènes de la nature non encore vus sur la toile nous semblent artificiels, et qu'au contraire les points de vue de la peinture nous paraissent si naturels que les tableaux plus ou moins monotones vus dans la réalité nous semblent emphatiques et faux.

La vue qu'on avait de l'endroit favori de la princesse consistait en un petit étang couvert de larges plantes et, der* rière, en une montagne escarpée couverte de grands arbres très vieux et d'arbustes qui enchevêtraient leur verdure de nuances différeutes. Au pied de la montagne, un vieux bouleau étendait ses branches sur l'étang dont il retenait, dans ses racines épaisses, les bords humides. Son sommet s'appuyait contre un tremble élancé et très haut qui étendait ses branches frisées au-dessus de l'étang.

— Quel charme 1 dit la princesse en hochant la tête et sans s'adresser à personne en particulier.

— Oui, c'est magnifique. Mais il me paraît que cela ressemble terriblement à un décor, répondis-je, voulant prouver que j'avais mon opinion indépendante sur toutes choses.

La princesse ne parut pas entendre ma réflexion et continua d'admirer. S'adressant à sa sœur et à Lioubov Serguéievna,elle détaillâtes beautés de son site préféré. Sophia ivanovna trouvait tout cela charmant et déclarait qu'elle compre-

nait que sa sœur passât là des heures entières, mais il était évident qu'elle ne disait cela que pour faire plaisir à la princesse.

Tai toujours observé que les gens réellement aimants sont rarement influencés par les beautés de la nature. Lioubov Serguéievna s'enthousiasmait aussi et demandait, entre autres choses, comment ce bouleau pouvait tenir ainsi et s'il resteterait longtemps debout. Elle regardait sans cesse sa Suzetka, qui agitait sa queue touffue, allait et venait, de ses courtes pattes torses, sur le pont, d'un air inquiet, comme s'il lui arrivait de sortir pour la première fois.

Dinitri causait avec sa mère. Il soutenait que la vue ne peut être belle quand l'horizon est limité. Yaregnka ne disait rien. Je me tournai de son côté, elle était debout, accoudée sur la rampe du petit pont et regardait devant elle. Quelque chose l'occupait sans doute beaucoup, l'impressionnait même, car elle était visiblement absorbée et ne s'apercevait pas qu'on la regardait.

il y avait tant d'attention concentrée dans ses grands yeux fixes et une pensée si claire, dans sa pose un tel abandon, et, malgré sa petite taille, une telle majesté que je fus frappé de nouveau et que \e me demandai :

c Est-ce que cela commencerait ? i Mais je me répondis qu'étant amoureux de Sonitchka, je ne pouvais considérer Yaregnka que comme la sœur de mon ami. Toutefois, elle me plaisait tant en ce moment que je sentis le désir irrésistible de faire ou de dire quelque chose qui lui fût désagréable.

— Sais-tu, Dmitri, dis-je à mon ami en m'approchant de Varegnka de façon qu'elle pût m'entendre, — je trouve que même s'il n'y avait pas de cousins, il n'y aurait rien d'extraordinaire à voir ici. Tandis qu'à présent, ajoutai-je en me frappant le front de la main et en écrasant en effet un cousin, — c'est tout à fait désagréable.

— Vous n'aimez sans doute pas la nature ? me dit Yaregnka sans tourner la tête.

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— Je trouve que c'est une occupatîou fastidieuse, répondis-je, très content de lui avoir dit quelque chose de désagréable en même temps qu'original.

Yaregnka souleva ses sourcils d'un mouvement imperceptible, en signe de pitié, et continua de regarder tranquillement devant elle.

Je me sentis dépité contre elle, mais, malgré cela, la petite rampe peinte en gris sur laquelle elle était appuyée, le reflet sur Tétang sombre d'une branche basse du bouleau qui semblait vouloir se réunir dans les branches qui pendaient, Todeur du marais, la sensation d'un cousin écrasé sur mon front, les regards attentifs de Yaregnka et son attitude imposante, me revinrent souvent plus tard à l'esprit.

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