‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 99 sur 128 · Diminatif de Yarvara · texte numérisé non relu

Diminatif de Yarvara

l'amour

Sophia Ivanovna — comme je le reconnus plus tard — était une de ces rares jeunes femmes qui sont nées pour la vie de famille, auxquelles la destinée a refusé ce bonheur et chez qui — pour cette raison — le foyer d^amour qui brûlait en leur cœur^ inactif, en attendant le mari et les enfants auxquels il était réservé — tout à coup se disperse et s'éparpille. Et bien que dispersé, éparpillé, ce foyer, néanmoins, demeure, au fond du cœur des vieilles filles de ce genre, tellement inépuisable que , après avoir brûlé , il brûle encore et brûlera toujours.

n y a troisogenres d'amour :

1® L'amour joli,

2** L'amour dévoué,

3^ L'amour actif.

Je ne parlerai pas de l'amour du jeune homme pour la jeune fille ou de la jeune fille pour le jeune homme.

Ce sentiment-là me fait peur.

J'ai été si malheureux dans ma vie que je n'ai jamais pu rencontrer dans ce genre d'amour une parcelle de vérité : le mensonge toujours gouvernait en maître^ le mensonge dans lequel la passion des relations conjugales, l'argent, le désir de se lier ou de se délier les mains se trouvaient mêlés de telle façon au sentiment qu'il n'y avait plus moyen d'y rien reconnaître.

Je parle de l'amour d'un homme, qui, selon l'élévation de l'âme, est capable de se concentrer sur un, sur quelques-uns ou sur plusieurs; — de l'amour pour la mère, pour le père, pour les enfants , pour un camarade, pour un ami, pour la

patrie, de Pamour pour V humanité. V amour joli se concentre dans f amoar des beautés ou de l'excellence de ce sentiment même et de son expression.

Pour les gens qui aiment de cet amour , Fobjet aimé n'est charmant qu'autant qu'il relève ce sentiment de considération, d'agréments, de forme et d'expression dont ils jouissent.

Les gens qui aiment de Vamourjoli ne considèrent pas que la réciprocité soit une condition de cet amour ou ait seulement une influence sur la beauté et l'agrément du sentiment.

ils changent souvent les objets de 'leur amour parce que leur idée dominante est d'empêcher que l'amour ne s'éteigne en eux, et pour cela il faut s'occuper constamment de le réchauffer, c'est-à-dire lui donner sans cesse des aliments nouveaux.

Dans le but de retenir en eux cet agréable sentiment, ils dévoilent leur passion non seulement à celui ou à celle qui en est l'objet, mais encore aune foule de gens qui n'ont rien à y voir. Dans notre patrie, les gens de certaines classes qui sAmeniV amour joli racontent leur amour à tout venant, et, chose singulière! le racontent en français. Dans certaines sociétés, et chez les femmes surtout, je suis absolument sûr que l'amour pour l'ami, pour le mari, pour les enfants, ne tarderait pas à disparaître s'il était expressément interdit d'en parler en français.

La deuxième sorte d'amour — Y amour dévoué — se concentre dans l'amour pour l'acte même de dévouement à l'objet aimé, sans égard si le sacrifice rendra plus ou moins heureux, plus ou moins malheureux. On n'accomplit pas le sacrifice pour lui prouver, à elle ou à /wi, son dévouement : — on agit par amour de l'acte en lui-même.

Les gens qui aiment de cette façon ne croient pas à l'amour réciproque (parce qu'il est encore plus digne, plus grand, de se dévouer pour celui-là même qui ne vous comprend pas), sont toujours maladifs, ce qui ajoute encore au

mérite de leur sacrifice ; ils sont, en général, constants parce qu'il leur serait douloureux de perdre le mérite du sacrifice qu'ils ont fait à l'objet aimé ; sont toujours prêts à mourir pour montrer, à lui et à elle , l'étendue de leur dévouement, mais méprisent les simples témoignages quotidiens de leur anour comme indignes de l'objet aimé.

11 leur est égal que vous ayez bien ou mal mangé, bien ou mal dormi, que vous soyez gai ou triste, que vous soyez bien ou mal portant, ils ne feront rien pour ajouter à vos commodités, même la chose étant en leur pouvoir ; mais s'exposer a la gueule de canon, se jeter dans l'eau, dans le feu, se dessécher d'amour, — à cela, ils sont toujours prêts si l'occasion se rencontre. Excepté ces choses, les gens disposés à V amour- sacrifice sont toujours fiers de leur amour, sévères, jaloux, méfiants ; et, chose singulière ! ils souhaitent des périls à l'objet aimé pour pouvoir l'y arracher, de souffrir pour avoir à le consoler... ils lui souhaitent même des vices pour avoir, à les corriger.

Vous êtes seul à la campagne avec votre femme qui vous aime de Y amour-sacrifice. Vous êtes bien portant, tranquille, vous avez des occupations que vous aimez. — Votre trop aimante femme est si faible, qu'elle ne peut s'occuper ni du ménage qui est confié aux mains des domestiques, ni des . enfants qui sont aux soins des bonnes, ni même du moindre travail qu'elle aurait pu aimer parce qu'elle n'aime rien, excepté vous; elle est visiblement malade, mais, ne voulant pas vous chagriner, elle ne vous le dira pas ; elle s'ennuie visiblement y mais, pour vous, elle s'ennuira volontiers toute sa vie; elle se ch grine visiblement parce que vous vous occupez trop de vos affaires (quelles qu'elles soient : la chasse, lès livres, l'intérieur, le service). Elle voit que ces occupations vous perdent, mais elle se tait et souffre.

Mais, vous voilà devenu malade : — Votre femme aimante oublie sa maladie, et, sans se reposer jamais, malgré vos prières de ne pas se tourmenter, demeure au chevet de votre lit; et vous sentez, à tous les instants, sur vous, son regard

malaiiif qui semble dire : c Yoili ! Je le dis, mais ça m'est égal, je ne te laisserai pas, je ne f abandonnerai pas. i

Le matin, tous tous sentex un pea mienz, toos passes dans une antre chambre. La pièce n*esl pas chauffée, ellen^est pas rangée, la soape — la seole que yoos poissies manger — n'a pas été commandée, les potions ne sont pas apportées; mais votre femme aimante, brisée par les nuits sans sommeil, avec son étemelle expression de pitié, tous regarde, marche sur la pointe des pieds, et chuchote aux domestiques les ordres accoutumés.

Vous voulez lire : — Votre femme aimante, ayec un soupir, murmure que tous ne Tentendrez pas, que tous tous fâcherez, maisqn'eUe est déjà faite à cela, — qu'il Tant mieux pour TOUS de ne pas lire. Vous Toolez tous promener dans la chambre : — 11 Taut mieux pour tous de ne le pas faire. Vous Toulez tous entretenir aTec Fami nouTellement arrlTé : — 11 Taut mieux pour tous de ne pas parler. La nuit, le délire TOUS reprend. YousToulez tous reposer, — mais TOtre femme aimante, maigre, pâle, soupire de temps en temps, dans le demi-jour de la veilleuse, reste deTant vous dans son fauteil, et ses moindres mouTcments, le moindre bruit qu'elle fait, réTeillent en tous le dépit et l'impatience.

Vous aTez un domestique auquel tous tous êtes habitué, qui habite chez tous depuis déjà Tingt ans, et qui tous sert honnêtement et aTec plaisir. Il a dormi le jour et peut par conséquent tous Teiller, mais elle ne lui permet pas de TOUS servir. Elle fait tout elle-même, de ses doigts faibles et qui n'ont pas été habitués au traTaîI, et que tous ne pouTez pas suivre sans un mécontentement intérieur et contenu, quand ces doigts blancs débouchent la potion, éteignent la bougie, renversent les médicaments ou vous touchent avec répugnance. Si vous êtes impatient, emporté, vous la prierez de vous laisser ; mais, alors, vous l'entendrez, de votre ouïe malade, derrière la porte, qui soupire, qui pleure et murmure quelques ordres bêtes à ses domestiques.

Enfin, si vous en réchappez, votre femme aimante, qui

n'a pas dormi vingt nuits pendant votre maladie (ce qu'elle vous répète à satiété], tombe malade, se flétrit, souffre, et devient plus impropre encore à une occupation quelconque. Et en cet instant où vous vous retrouvez dans une situation normale, son amour sent le besoin de se manifester sous une nouvelle forme, et il n'a plus de ressources que Tennui qui vous gagne involontairement et bientôt gagne également votre entourage.

La troisième sorte, Vamour actifs se concentre dans un besoin impérieux, incessant de combler tous les désirs, de satisfaire toutes les passions, tous les caprices et jusqu'aux vices même de l'objet aimé. Les gens qui aiment de cet amour aiment ordinairement pour toute la vie ; parce que, plus ils aiment, plus ils connaissent l'objet aimé et plus il leur devient facile de l'aimer et de donner satisfaction à ses moindres désirs. Leur amour s'exprime rarement par des mots; mais s'il leur arrive de devoir s'exprimer ainsi^ c'est timidement et maladroitement, tant ils ont peur de ne pas aimer assez. Ces gens aiment le vice même de l'être aimé, parce que ce vice leur donne le moyen de satisfaire d'autres désirs. Ils recherchent la réciprocité, se trompent volontairement eux-mêmes, croient en elle et sont heureux quand ils la rencontrent; mais ils aiment pourtant, de la même manière, dans le cas opposé, et souhaitent non seulement le bonheur à Tobjet aimé, mais, avec les moyens matériels, grands et petits, qui sont en leur pouvoir, ils s'inquiètent sans cesse de le lui procurer.

Et voilà! C'est justement cet amour actif pour son neveu, pour sa nièce, pour sa sœur, pour Lioubov Serguéievna, même pour moi, qui se manifestait dans les yeux, dans chaque mot, dans chaque mouvement de Sophia Ivanovna.

Ce n'est que beaucoup plus tard que j'appréciai à sa valeur Sophia Ivanovna; et de temps en temps même, une question me venait à l'esprit : « Pourquoi Dmitri, qui s'efforçait de comprendre l'amour autrement que les jeunes gens le comprennent d'ordinaire, et qui avait sans cesse,

devant les yeux, la bonne, la charmante Sophia Ivanovna, tomba-t-il. tout à coup, amoureux de Tincompréhensible Lioubov Serguéievna, tout en admettant cependant toutes les excellentes qualités de sa tante ? i

Probablement le proverbe : « Nul n'est prophète dans son pays, 1 est-il plus vrai qu'on ne pense. De ces deux choses, Tune : ou il y a vraiment dans cha^e homme plus de mauvais que de bon, ou Thomme est plus disposé à subir le mal que lé bien.

II ne connaît Lioubov Serguéievna que depuis peu de temps. L'amour de sa tante, au contraire, se manifesta pour lui dès le berceau.

Page 1