‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 105 sur 128 · LES JEUNES FILLES ET NOUS · texte numérisé non relu

LES JEUNES FILLES ET NOUS

Volodia avait une étrange opinion sur les jeunes filles. Ce qui Foccupait surtout, c'était de savoir si elles n'avaient pas faim, si elles avaient bien dormi, si elles étaient bien habillées, si elles ne faisaient pas de fautes de français dont il pût être humilié devant les étrangers. Mais il ne lui venait pas même à Fespril qu'elles pussent ressentir quelque chose d'humain, ou y penser ,et admettait encore moins la possibilité de s'entretenir de choses sérieuses avec elIes.Quandil leur arrivait de s'aventurer sur ce terrain avec lui, ce qu'elles tâchaient d'éviter, du reste, et qu'elles lui demandaient son opinion sur un roman nouveau ou sur ses occupations à 1 Université, il faisait une grimace et s'éloignait sans rien dire , ou bien il leur répondait par quelque phrase en mauvais français , Comme c'y trijoliy etc., ou bien encore il prenait un air grave et bête, et, roulant des yeux, il lançait un mot qui n'avait aucun sens et n'était pas en rapport avec la question, tel que : pain, parti, chou, ou quelque chose d'aussi incohérent.

Si je m'avisais de lui répéter les paroles que me disaient Lioubotchka etKategnka, il me répondait invariablement:

— HeinI Tu raisonnes donc encore avec elles, toi?... Gomme- on voit bien que tu n'es encore qu'un enfant!

Il fallait le voir et l'entendre pour se rendre compte du mépris profond et inébranlable qu'il mettait dans cette phrase.

Volodia était déjà un grand, et depuis deux ans. H s'amourachait de toutes les jolies femmes qu'il rencontrait.

Mais malgré qu il vît Kategnka tous les jours depuis deux ans, qu'elle portât déjà des robes longues et qu'elle devint chaque jour plus jolie, la pensée qu'il pût raimer ne lui venait même pas. Gela tenait-il aux souvenirs prosaïques de Fenfance, tels que leur voiture de jadis, les draps de lit, les caprices qui étaient encore tout frais dans sa mémoire, ou bien au dégoût qu'ont les très jeunes gens pour tout ce qui leur est familier, ou bien la faiblesse humaine qui veut que lorsqu'on rencontre sur sa route le bon et le beau, l'on n'y fasse pas attention et que l'on se dise : c De ces rencontres, j'en ferai encore beaucoup dans ma vie ? » Quoi qu'il en fût, Yolodia n'avait point, jusqu'à présent, considéré Kategnka comme une femme.

Volodia s'ennuya visiblement tout cet été. Son ennui venait du mépris dans lequel il nous tenait, mépris qu'il n'essayait même pas de déguiser. L'expression de son visage disait continuellement : c C'est désolant, personne à qui adresser la parole, i

n s'en allait le matin, son fusil sur l'épaule, ou restait enfermé dans sa chambre et, sans s'habiller, lisait jusqu'au dîner. Même, lorsque papa n'était pas à la maison, il apportait son livre à table et mangeait en lisant, sans nous adresser la parole, comme si nous avions eu des torts envers lui.

Le soir, au salon, il s'étendait sur le divan, dormait ou bien débitait des sottises sans suite et sans aucun sens d'un air très sérieux, et parfois absolument inconvenantes, qui irritaient Mimi et la faisaient rougir. Alors , nous mourions de rire. Mais jamais avec personne de la famille, excepté papa et très rarement moi, il ne daignait parler sérieusement. Malgré moi, j'imitais mon frère et j'en venais à partager son opinion sur les jeunes filles, bien que je ne craignisse pas leurs effusions comme lui, car mon mépris pour elles n'était pas encore aussi grand et aussi inébranlable que le sien. J'essayai même, à plusieurs reprises, de me rapprocher d'elles et de m'entretenir avec Lioubotchka

et Kategnka; mais chaque fois je rencontrai une telle absence de raisonnement logique^ une telle ignorance des choses les plus simples et les plus ordinaires, des questions comme celle-ci, par exemple : Qu*est-ce que Targent? Qu'apprend-on à l'Université? Qu'est-ce que la guerre? etc. , et une telle indi!. férence à mes explications, que ces essais ne faisaient que m^affermir dans la mauvaise opinion que j'avais d'elles.

Je me rappelle qu'un soir Lioubotchka répétait pour la centième fois au piano un passage terriblement ennuyeux. Yolodia était étendu sur son divan et sommeillait. De temps à autre, avec une certaine ironie méchante, mais sans s'adresser à personne en particulier, il murmurait:

— Gomme elle tape!... Une musicienne!... Beethoven!

Il prononçait ce dernier mot avec un accent de moquerie tout particulier.

— C'est très bien!... Encore une fois... C'est ça...

Et ainsi de suite. Kategnka et moi, nous étions assis à la table de thé et, je ne sais comment, elle amena la conversation sur son sujet favori, l'amour. J'étais d'humeur à philo-: sopher et je me mis à définir, d'une manière élevée, l'amour qui serait un désir d'acquérir dans la personne aimée ce que l'on n'a pas soi-même.

Mais Kategnka, au contraire, soutenait que l'amour n'existe pas quand une jeune fille veut épouser un homme riche, qu'à son avis à elle la richesse n'était rien, et que le véritable amour était celui qui seul pouvait supporter Tépreuve d'une séparation. Je compris qu'elle faisait allusion à son amour pour Doubkov.

Yolodia, qui avait sans doule entendu notre conversation, se souleva soudain sur son coude et s'écria :

— Kategnha, des Russes ?.. .

— Toujours des bêtises, dit Kategnka.

— Dans la perechnitsa ^, reprit Volodia en appuyant sur chaque voyelle.

1. Intraduisible. Expression familière qu'on emploie pour se moquer des yieillards qui radotent.

Je ne pus m'empêcher de trouver que Yolodia avait raison.

ladépendammeat des facultés générales communes aux personnes plus ou moins cultivées, de la sensibilité,' du sentiment et du sens artistique, il existe, dans différents cercles de la société, et surtout dans les familles, une faculté particulière plus ou moins développée que j'appellerai la cotnpréhensivité. L'essence de cette faculté consiste en un sentiment convenu de mesure appliqué à un point de vue limité et également convenu sur les choses. Deux hommes dumême monde ou de la même famille, doués de cette faculté, sont tellement imprégnés de la même manière de formuler leur jugement qu'ils peuvent l'un pour l'autre terminer la pensée commencée par l'un d'eux. Ils savent le. moment précis où doit finir Téloge et commencer Tironie, où finit l'entraînement et commence la dissimulation, ce qui, avec des gens d'une autre catégorie, peut paraître tout différent.

Pour les hommes ayant le même point de vue, chaque objet se présente à leurs yeux surtout par ses côtés ridicules, admirables ou répugnants. Afin de faciliter cette compréhensîvité commune aux personnes d'un même monde ou d'une même famille, on forge un langage particulier, des tournures de phrases, même des mots, qui définissent ces nuances de la pensée , qui n'existent pas pour les autres.

Dans notre famille, entre papa, mon frère et moi, cette compréhensivité était développée au plus haut degré. Doubkov était entré, lui aussi, dans notre cercle et avait fini par nous comprendre. Dmitrî, bien plus intelligent cependant, ne l'était pas dans cette circonstance. Mais personne mieux que Yolodia et moi, développés ensemble, ne poussait cette faculté à un tel degré de finesse, et nous avions distancé de beaucoup notre père. Bien des choses qui, pour Yolodia et moi, étaient claires comme deux et deux font quatre, lui étaient incompréhensibles. Nous avions adopté , par exemple, les mots suivants en concordance avec les paroles

qui vont suivre. Ainsi, izioum ^ voulait dire la vanité des gens qui possèdent de 1* argent; chichha ^ (en prononçant ce mot il fallait faire un signe particulier avec les doigts et appuyer fortement sur les deux ch) signifiait quelque chose de simple, de frais, de gracieux, de naturel. Un substantif employé au pluriel signifiait une partialité exagérée en faveur de la personne ou de Tobj et désigné parce substantif . Du reste, toute signification dépendait surtout de Texpression du visage, du sens général de la conversation, en sorte que si quelqu^un de nous inventait, pour raffiner, une nouvelle expression, l'autre en saisissait immédiatement le sens exact.

Les jeunes filles n'avaient pas notre compréhensivité, ce qui fut la cause principale de notre séparation morale et du mépns dans lequel nous les tenions.

Peut-être avaient-elles leur compréhensivité particulière, mais elle s'accordait si peu avec la nôtre que là où nous ne voyions qu'une phrase, elles voyaient un sentiment; elles prenaient au sérieux nos propos ironiques, et ainsi de suite. Je ne comprenais pas alors que ce n'était pas leur faute, et que cette absence de compréhension ne les empêchait pas d'être de jolies et intelligentes jeunes filles.

De ce que Lioubotchka faisait un signe de ccoix sur papa avant d'aller se coucher, de ce qu'elle pleurait avec Eategnka dans la chapelle quand elles assistaient à la messe dite pour le repos de l'âme de maman, de ce que Kategnka soupirait et levait les yeux au ciel en jouant du piano, je concluais à de l'hypocrisie et je me demandais : « Quand et où ont-elles pu apprendre à devenir aussi hypocrites que des grandes? Et n'ont-elles pas honte? »

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